Il faisait beau; une fine couche de neige recouvrait l’herbe et les toits des bateaux. Des péniches pour la plupart avec leurs passerelles encombrées de bidons et de linge gelé. Les bateaux sur l’autre rive semblaient plus mystérieux, c’est l’aura de la distance j’imagine. Il faisait beau; l’eau était crasse, luisait par nappes comme gelée. Si quelqu’un était tombé à l’eau il serait certainement mort. Un chien attaché aboya. J’ai connu quelqu’un qui vivait sur le fleuve, il aboyait – il t’aboyait d’abord dessus ; après il te parlait -, il doit être mort ou enfermé, il était déjà vieux à l’époque ; il m’avait raconté sa guerre.
Un dimanche par mois, je déjeune chez elle, j’y vais en marchant; deux kilomètres au long des quais puis je traverse le boulevard et je bifurque vers les rues grises; une heure de marche sans me presser, en laissant dériver mes pensées. J’ai d’abord pensé à mon rendez-vous de jeudi, qu’il faudrait passer déposer l’enveloppe avant plutôt qu’après. Et ce livre m’est revenu. Une lecture qui a plus de quinze ans. Je me souvenais d’un crime, pas du titre. Je ne me souvenais pas qu’il ait été question d’un fleuve, ni de bateaux. Je voyais des gens marcher. Flux d’images; impressions volatiles. Je flottais. Est-ce que ça avait un rapport avec mon rendez-vous de jeudi.
Je traverse. Partout ailleurs, la neige a fondu. Les immeubles cachent le ciel. Au Franprix du carrefour, je veux lui acheter des fleurs. Il n’y en a que des rouges, des œillets et des roses. Dans l’absolu je n’aime pas les fleurs rouges, surtout les roses. Les pivoines cependant je crois que je les aime absolument, même les rouges, il y en avait dans le jardin; elle a ce don de faire pousser les fleurs : des blanches piquetées de roses. Les pivoines sont des fleurs qui ne durent pas, on dirait des joues d’enfants. Les enfants ont des joues qui ne durent pas, on les embrasse comme du bon pain et elles se fanent. Un jour les enfants ne veulent plus qu’on les embrasse; ils se lassent. Un jour ils descendent seuls dans la rue. Dans le livre deux adolescents descendaient dans la rue pour tuer quelqu’un. Ils avaient dû marcher longtemps dans les rues de la ville ces deux adolescents avant de suivre et de tuer une femme. Par hasard. Celle qui passait, la première ou…
Le Tunisien en bas de chez elle n’a pas de fleurs, je prends des loukoums à la rose. Un meurtre sans autre mobile que de réveiller le hasard j’ai pensé, sans mobile apparent, n’ouvrant à aucune piste. Un crime parfait en quelque sorte. Elle m’ouvre. Nous nous serrons, sans nous embrasser; le virus a marqué les corps. Je lui tends la boite de Loukoum. Ereuthophobie est son premier mot; elle avait entendu le mot à la radio, elle mettait le couvert; elle écoute beaucoup la radio – le meuble qui trône au salon, des années 70 laqué noir avec le téléviseur et le poste intégrés. Toi tu le connais ce mot j’en suis sure. Phobie c’est facile, c’est la peur; la peur de tuer peut-être ? Elle pointe les poivrons sur le plat – ses poivrons rouges farcis qui me restent sur l’estomac. Elle pointe le rideau de l’alcôve. La peur du rouge? Tu y es presque : la peur de rougir; adolescent tu rougissais ; tu allais te cacher. Tu fuyais. Et puis ça t’a passé, je crois.
Je ne me souvenais pas que le crime ait été décrit dans le livre. Comment les deux adolescents avaient tué la femme n’était pas le sujet. Ni la femme. C’était l’acte en lui-même. Sa gratuité. L’arbitraire du crime se teinte de l’eau crasse du fleuve. Il se teinte du rouge des roses du Franprix au carrefour, du rouge des poivrons sur la table encaustiquée du salon. Il se teinte du rougissement de la peur. Je mange ses poivrons farcis qui me restent sur l’estomac et je sors fumer en pensant à mon rendez-vous de jeudi. La rue est devenue blanche. Il s’est remis à neiger. Le titre du livre, me revient.
9 commentaires à propos de “#construire #03 | confusion”
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c’est doux et en même temps tendu comme texte, comment la mention du livre et du meurtre vient faire surgir l’angoisse au milieu de ce qui pourrait être juste une balade et un repas partagé, et ce rouge qui apparait et qui est soudain partout, superbe!
une tranche de vie parallèle, adjacente, tangente, mitigée au livre (livre à relire, à souvenir, à venir), oui
Merci Line. Merci Christophe , d’être passé lire et de vos retours. Me semblait qu’il avait peut être trop d’éléments .., envie de relire ce livre
Entrelaçages, tissages, métissages. Merci Nathalie pour l’aura magnétique de ce texte dont les tisses jusqu’au meurtre d’un livre revenu nous enveloppent d’intrigues. Elles nous emmènent si près et si loin à la fois. Merci.
Merci Ugo
( à retravailler )
Oulala j’aime beaucoup comment la déambulation, les gestes se mêlent aux pensées, à ce livre. Tu sais, le texte donne envie de plonger plus avant avec ce personnage où dans l’histoire qu’il frôle.
Merci Rebecca .
(je suis un peu confus) je crois que si au lieu de « tous les mois je déjeune chez elle » tu mettais (comme pour la 4 peut-être) » tous les mois je déjeune chez toi » (et adapter ensuite) je crois que je le serai moins (confus) (c’est aussi peut-être le retour à la ligne) – à part ça « rose rouge cœur ardent » pourtant (j’ai quelque chose avec le langage des fleurs, comme avec la carte du tendre)
Merci Piero à méditer . Sûr que ça marche …