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#05 | Michel Jullien, illusions & merveilles des boîtes à livres
Ma surprise en découvrant Le format du livre, de Michel Jullien, paru mars 2026 chez Verdier, ça a été son dépli systématique de tout ce qui nous relie à la forme matériellle du livre, et qui bien sûr est tout autant une histoire que celle des textes, des auteurs, ou la nôtre.
Et dans ce dépli, ce qui concerne aussi la circulation même des livres. Ceux qu’on perd, ceux qu’on donne, ceux qu’on a en double, ceux qu’on rachète. Proposition précédente : les ranger, les classer, organiser sa bibliothèque.
Au bout de la chaîne économique et plus ou moins écologique du livre, le pilon : broyage, lavage à l’acide, mélasse pour colorer et faire liant, ensuite pâte à papier et retour aux chaînes d’usage du papier.
Et, dans ces circulations, une dimension sans doute pas récente, et on doit en trouver des exemples même anciens, mais qui a pris une dimension peut-être pas considérable, mais qui aurait diffusé comme capillarité : les boîtes à livre.
Capillarité, parce que présentent partout : Michel Jullien donne l’exemple des refuges de montages. Mais dans nos quartiers de villes grandes ou petites, ou villages mêmes. Question adjacente : pour quelqu’un qui doit se débarrasser régulièrement de beaucoup de livres, c’est mon cas, quelles pistes ? Pourquoi ou en quoi ces livres souvent usés, qui sont ce que l’édition commerciale publie de plus consensuel, sont confiés à cette circulation sans plus aucun enjeu économique, en tout cas pour l’auteur ni pour les libraires ?
Peut-on y trouver des livres rares ? Certainement pas comme n’importe quel bouquiniste nous l’autorise, eux-mêmes d’ailleurs ayant à évacuer les livres qu’ils ne peuvent recommercialiser.
Les quelques pages que Michel Jullien consacre à cette instance précise de la matérialité des livres nous fascine parce que bien sûr réveillant usages personnels. Qu’est-ce qui, inéluctablement, nous pousse à nous arrêter devant ces humbles boîtes offertes à qui veut, même si nous n’emporterons rien ?
J’insiste: je n’avais pas connaissance, avant le livre de Michel Jullien, d’une prise en compte par les moyens du récit littéraire, de cette instance précise de la circulation du livre. Alors comment résister à l’explorer collectivement ?
Et si par exemple chacun·e d’entre nous choisissait arbitrairement une des boîtes à livre de son voisinage immédiat et en dressait l’inventaire: quels titres reviendraient, de quelle perdition ferions-nous mémoire ?
Souvent, des noms, des inscriptions, des soulignements. Certaines bibliothèques conservent ces marque-pages ou autres papiers (fleurs séchées) retrouvées dans leurs trésors en prêts, et parfois les exposent.
Michel Jullien, lui, collectionne systématique un de ces titres emblématiques des boîtes à livres: le Vipère au poing d’Hervé Bazin, il en a 10 chez lui. Et même 11, puisque le jour même où je découvrais ce passage, je tombais sur un Vipère au poing dans la propre boîte à livres de mon quartier, et le lui expédiai aux bons soins de son éditeur (qui s’en est acquitté, puisque j’ai aussitôt reçu un message amical de l’auteur !). Et, avant même de découvrir ces trois pages chez Michel Jullien, depuis 2 ans que je mène mon projet Balzac, j’embarque systématiquement ceux que j’y trouve: mais bien rarement au-delà de ces titres les plus célébrés.
Et puis aussi, des hauts de Brooklyn à la cabine téléphonique reconvertie de Clisson, à l’étonnant frigo placé à Pont-de-Ruan sur le chemin que 200 ans plus tôt Balzac empruntait régulièrement pour se rendre à Saché, ou à celle que j’ai découverte (j’y suis retourné plusieurs fois depuis) exactement face à la petite maison vendéenne où j’ai vécu jusqu’à la sixième, est-ce qu’on n’aurait pas chacun à parler de nos propres boîtes à livres ? Et en y adjoignant celles que peut-être on a fondées et entretenues ?
Donc, et délibérément, non pas une consigne, mais une ampliation, une multiplication. S’engager humblement sur les pas de Michel Jullien, non pas écrire chacun· un texte général sur ce qui est — aussi ou d’abord — objet d’étonnement, mais justement parce que lié au livre, et apporter témoignage, exemple, exceptions.
Et si ça nous emmenait aux bords de la fiction, voire dans la fiction même : quelle boîte à livres rêvée inventerions-nous, et où construite, et à quoi ressemblant, et quels livres dedans ?
Et encore une piste, celle du journal abandonné sur un banc public dans la célèbre nouvelle de Cortázar : et si, comme dans vieux conte de roule galette, on se saisissait arbitrairement d’un livre, dans la plus proche boîte à livres de votre environnement, qu’on le posait devant soi sur la table, et qu’on racontait (réinventait) son histoire, avant bien sûr d’aller l’y reposer de nouveau?
On y va ?