Ne parlons pas ici de l’écrivain qui lit à voix haute une de ses productions pour en vérifier la cohérence ou la musicalité, qui, tel Flaubert, lui fait passer « l’épreuve du gueuloir ».
Non, intéressons-nous plutôt à la gestuelle de celui qui lit à haute et, du moins on l’espère, intelligible voix le texte d’un autre. S’il lit pour lui, en marchant dans le jardin par exemple, il choisira un volume assez mince pour être tenu d’une main, car il convient que ses yeux puissent s’échapper de la page pour regarder où ses pas le conduisent. S’il lit en voiture, pour accompagner le conducteur, il tiendra le livre des deux mains devant sa poitrine. Le poser sur ses genoux provoquerait un baisser de tête préjudiciable à la projection du son. Fait-il une lecture à son conjoint dans le lit conjugal, il s’asseyera à la verticale, l’oreiller dans le dos et posera le livre sur ses genoux repliés. Dans ces deux derniers cas, il préfèrera un volume de taille et de poids moyens. L’aisance de sa posture ira de pair avec celle de sa lecture. Pour endormir un enfant, distraire un malade, il se placera sur son lit ou sur une chaise basse de sorte que le son, dont il diminuera le volume au premier signal de lassitude, tombe sur l’auditeur. Le cas d’une lecture publique est à considérer isolément. Le lecteur préfèrera toujours la faire debout, bien campé sur ses deux pieds. Ne mettra pas le livre devant sa figure, le portera, d’une main décalée sur la gauche ou sur la droite, à sa convenance, ouvert sur l’index, l’annulaire et l’auriculaire, le pouce et le majeur sur le dessus du volume pour le maintenir. Ainsi son regard pourra se porter, par instants, en direction du public, sa voix aura le champ libre pour parvenir jusqu’à lui et il aura une main disponible pour tourner les pages. Si le livre est trop lourd, il utilisera un lutrin, et prendra soin de le régler à la bonne hauteur, celle qui ne cachera pas son visage. Ses yeux, sa bouche et sa gorge doivent rester dégagés. Il posera les deux mains sur le bord inférieur du lutrin, ce qui aura pour effet de détendre le haut de son corps et donc de favoriser un bon jaillissement de sa voix. D’une main furtive et délicate il tournera les pages, aux moments opportuns, sans perdre l’attention de ceux qui l’écoutent. Une fois installé, il oubliera son maintien et ses gestes, tout à sa mission : porter et servir l’écriture d’un autre.