2020.02.04 | de brûler les voitures pour mieux voir


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Si je suis devant une oeuvre sculptée, longtemps que je ne suis plus jamais spectateur d’oeuvre, mais dans les mains et l’oeil de celle.celui qui l’a réalisée — par exemple Pierre Ardouvin —, mon point de vue (ou d’énonciation, pour moi l’un va par l’autre) ce n’est pas l’objet en lui-même, mais justement ce processus qui l’a conçu et bâti du même coup. Ainsi, cette Land Rover vénérable pourrait être dans une installation de Pierre Ardouvin, il ne sera pas d’accord, mais moi c’est ce qui m’a fait arrêter la voiture dans la boue du virage, descendre dans ces entassements de pneus et faire, le plus neutre possible — avant, arrière, profil, dedans, vue générale (donc en photographiant le moins possible ?) — exactement ces 10 photos et repartir. Quelquefois, à des gens comme Eric Tabuchi dont l’oeuvre est si présente au quotidien, on voudrait le lui crier : mais pourquoi tu ne nous fais pas, de temps en temps, non pas 10 cinémas, si adorables soient-ils dans leur mémoire des fastes de villages morts, mais 10 images du même cinéma ? Mais ça ne me regarde pas, pas plus que le planeur soigneusement repeint de Pierre Ardouvin n’avait de points communs avec la Land Rover brûlée. Et donc, que j’aie besoin de Tabuchi et Ardouvin parce que c’est ce qui m’aide à voir et décrypter, là arbitrairement, dans mon lieu et mon instant — et tout aussi bien moi-même réagissant à cette présence — un contexte particulier incluant objet dont est absente toute ambition esthétique ? Après, tu t’inventes des histoires ou plutôt non : quelle contrainte de réel fait que ce qui reste d’histoire possible peut prendre ce petit zeste d’évidence implacable ? Est-ce qu’on a remorqué l’épave ici parce qu’ayant fait tonneau un peu plus loin et pris feu ? Est-ce qu’au contraire elle a été volée à Clermont-Ferrand, et amenée ici pour en supprimer les traces après quel forfait, ou bien une simple escroquerie à l’assurance du propriétaire, auquel cas c’est ici sur place qu’on l’a cramée et les empilements de pneus sont venus s’ajouter pour la discrétion. À l’autre bout des mondes, ces échanges récemment avec Hermès (ce n’est pas enfreindre ce que j’ai signé en 2 exemplaires de 5 pages au sujet de la confidentialité) sur l’imaginaire de la tôle et du métal : ce que le feu révèle de la matière, la rouille autorisée par la destruction de la peinture, et le travail du temps par l’eau, le vent, l’oxygène de l’air, sur ce qui reste de surfaces alors purement géométriques, mais aussi les traces subsistantes des fonctionnalités : l’axe et la couronne du volant disjoints, les fils métalliques de l’armature de la roue de secours toujours enroulés sur leur tambour à l’arrière, quand il n’y a plus de roue de secours. Ou ce que cela fige à jamais, proportion des vitres, arrondi des surfaces et lignes, d’un moment précis de l’imaginaire technologique. Pourquoi on brûle les voitures. Est-ce que ceux de mon âge, fabriqués au dedans (l’imaginaire même du voyage, dans L’usage du monde de Nicolas Bouvier, n’est-il pas lié à leur Fiat 500) par le temps même qu’on a passé dans ou à conduire des voitures, ne nous rattache-t-il pas irréversiblement à ce qui nous retient ici, ou ce qu’on emporte quand, les 10 photos faites en 2 minutes d’arrêt, on remonte dans sa propre voiture ? Ils devraient bien la racheter, Hermès, la vieille Land Rover brûlée, c’est beau comme ce qu’ils font (beau comme).

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 février 2020
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