le roman d’Helena Barroso
Je vis et je travaille à Lisbonne.

Je suis professeure de portugais, de littérature pour enfants, coordinatrice de stages d’animation socioculturelle.

J’aime Flaubert, Proust, Fernando Pessoa et un grand nombre d’auteurs anglo-saxons.

J’aime aussi la photo et le tennis.

9. toujours la même rue


proposition de départ

Elle dribble, elle danse, surtout à cette heure de la journée. A midi pile, un rayon de soleil permet d’entrevoir l’intérieur de la porte cochère où les échanges vont bon train ; le flux d´entrées et de sorties de l’immeuble 4 ne cesse d’augmenter. La faune circulante se presse contre toute sorte d’attractions, magasins, restaurants, ruelles obscures, odeurs familières. Chaque visage révèle les informations qu’on doit absolument connaître. Précises et infaillibles. Le bouquet de fleurs fanées attaché au poteau électrique a été remplacé par un amas de couleurs artificielles, le signe certain d’une mémoire qui déjà oublie. Tout va bien.

Ces façades délabrées, ces céramiques anciennes. Longue la rue. Comme elle se modifie à mesure qu’elle avance, monte un peu, s’élargit soudain, devient avenue. Comme elle se métamorphose en trainées de magasins bigarrés pleins de quincaillerie originale, en labyrinthe de ruelles haletantes et exotiques. Comme elle se rétracte sous les regards louches, les frôlements à peine perceptibles, se contorsionne à la vue des sourires bouffis émergeant de certains tripots aux prix d’hier. Pourquoi ce bouquet de fleurs artificielles pendu au poteau électrique devient-il une menace ?

Cinq doigts écartés disant « tu me vois ? ». Léger cliquetis. Silhouettes sortant d’un immeuble aux chambres pas chères. La fenêtre du deuxième reste muettement fermée. Un sourire sous les yeux. Nouveau cliquetis. Un bouquet de fleurs artificielles s’infiltre dans le champ de vision, mais s’empresse de disparaître derrière la masse mouvante des corps. Un enfant pleure devant le magasin de jouets. La fenêtre du deuxième reste désespérément close. Voilà que toutes les couleurs s’embrouillent et dégoulinent sous l’effet de la chaleur, tellement fausses et lucides qu’un dessin raté n’aurait pas pu mieux faire.

P.S. 1 : J’ai triché car je n’ai pas gardé les mêmes éléments dans les trois descriptions.

P.S. 2 : J’ai recommencé plusieurs fois pour essayer d’éviter les listes, mais je ne les ai pas évitées pour autant.

8. l’armoire à secrets


proposition de départ

La rue est un fouillis de couleurs, de bruits, de déchets. Elle n’a pas bonne réputation, car elle héberge à partir d’une certaine heure toute sorte de commerces illicites. Il n’est pas rare, pour ceux qui habitent tout près, d’entendre des coups de feu partant de nulle part et arrivant on ne sait où. Pendant la journée, la rue foisonne d’activités mercantiles dans les endroits les plus divers, bouches de métro, cages d’escalier, recoins de portes cochères. Vendeurs de fruits ou de légumes habitent les trottoirs. Une quantité invraisemblable de petits restaurants pas chers et pas bons servent aux yeux des ceux qui passent des odeurs de fritures et de vin tourné. Et soudain au milieu de tous ces relents que la chaleur exalte à sa guise, un parfum de cannelle plane quelques secondes dans l’air à un endroit bien précis. Juste à cet endroit. Ni avant ni après. On a beau regarder à droite et à gauche et on ne comprend toujours pas d’où il vient. Il n’y a ni café ni pâtisserie dans le voisinage. Juste un vieux magasin avec des meubles en inox accumulés contre la vitrine sale. Mais c’est justement là qu’elle danse. On fait semblant d’oublier quelque chose et on revient en arrière pour la sentir encore. Et on repart en sens inverse pour la saisir à nouveau. Jusqu’à ce qu’elle s’imprègne à jamais dans la mémoire.

Approche linéaire. D’abord une large étendue jaune-pâle, presque blanche ; après, un long ruban un peu plus foncé ; puis une frange de petites vaguelettes courant sous la brise. Le bleu aquarelle arrive ensuite suivi du blanc écume, fort et dense. Enfin le noir bleuté où il est possible de plonger toutes les trente secondes. Au loin, la ligne de l’horizon toute droite, étirée, prête à se rompre.

La maison est recouverte d’une couche épaisse de lierre et elle en bave. Ou pourrait même croire que toute cette fureur végétale vient de l’intérieur même du logis, rempli à craquer de tiges et de feuilles vert tendre désirant à tout prix trouver la clé de leur prison, un interstice minuscule entre deux poutres, une fente dans un mur. La cheminée est une échappatoire réelle et quelques ramures en jaillissent déjà sous la forme de bouquet. Par la chatière, des lianes rampent vers l’extérieur et se cramponnent aux pierres du jardin. Seules les fenêtres et la porte d’entrée ont été épargnées.

Les immobiles du fleuve sont des épaves chavirées qui n’ont plus la force de lutter contre les marées et les tempêtes, ils s’accostent au quai dans leur fatigue, trois mâts devenus un seul, lambeaux de voiles affalées sur le pont. À la dérive sans pouvoir partir, le Lion des Mers intègre le lot de déchus, amarré au dock par nonchalance ou ruine familiale. Quelques pièces de linge séchant au soleil sur une longue corde. Dignes pièces à conviction d’une vie tirée par les deux bouts. Il est possible de visiter l’intérieur pour quelques pièces de monnaie. C’est toujours ravissant de contempler les vestiges du passé, n’est-ce pas ?

Avertissement. Deux-pièces pas meublé. Pas d’ascenseur et pas de garage. Le seul endroit où le plancher ne craque pas c’est au milieu de la chambre à coucher. Partout ailleurs, non seulement il grince mais il s’effrite. Grande tache verdâtre de 95 centimètres de longueur sur 40 de largeur couvre le coin droit du plafond de la salle à manger qui peut aussi servir de salon ou de chambre supplémentaire ; c’est comme on veut. La fenêtre de cette pièce n’ouvre plus depuis trois générations de locataires. La cuisine. Bon, la cuisine on peut s’y asseoir. Plomberies à remplacer avec urgence. En revanche, c’est la pièce la plus aérée de l’appartement. La chasse d’eau des toilettes marche une fois sur deux. On pourrait parler de l’avantage que cela représente en économie d’eau, mais on n’est pas de mauvaise foi. Ah, c’est un rez-de-chaussée, mais il n’y a pas de barreaux aux fenêtres. D’un côté cela coupe net l’effet prison, de l’autre on peut y entrer comme dans un moulin. C’est à prendre ou à prendre.

On sent bien que quelqu’un va arriver d’une minute à l’autre dans ce salon au décor victorien. Un feu docile dans la cheminée, un plateau posé sur la table basse. Une théière protégée par une gousse en laine, quelques tasses aux motifs floraux, un plat offrant des canapés, un autre des petits fours. Autour de la table des fauteuils lourds et profonds invitent à la détente et aux longues conversations d’hiver. Des tableaux plein les murs, une pendule. Quelques détails néanmoins perturbent le regard. Le chien couché sur le parquet luisant tourne le dos aux mets appétissants qui jonchent la table, les aiguilles de la pendule se sont arrêtées. Il est sans cesse trois heures et personne n’arrive.

Les parois intérieures de la caravane sont recouvertes de dessins d’enfants. Il y a des feutres de plusieurs couleurs sur la table et des bols de chocolat a moitié vides, à moitié pleins. Le lave-vaisselle regorge d’assiettes et de verres sales, les placards sont ouverts, des jupes, des robes, des pulls en débordent. Le lit est défait. Un ours en peluche et une poupée devenus gris à force d’avoir été aimés gisent par terre. Le vent agite les rideaux en dentelle blanche. La porte est restée ouverte et claque inlassablement.

L’armoire à secrets est terrible, non pas pour ce qu’elle cache mais pour ce qu’elle révèle. Des piles de linge trop propres, trop rangées, trop parfumées de lavande. Des piles de larmes à s’arracher le cœur. La bouteille presque vide est cachée sous les plis d’un drap blanc brodé de petits anneaux entrelacés. La seconde ne doit pas se trouver bien loin.

P.S. 1 : J’ai mieux compris la consigne à mesure que j’écrivais. Les premiers textes sont des approches. Essayer de rendre les textes mobiles, de les mélanger à des émotions. Faire en sorte que les personnages habitent les lieux sans pourtant y être visibles. Pas facile du tout.

P.S. 2 : J’ai mélangé textes de souvenirs personnels avec d’autres complètement inventés pour essayer de voir la différence.

7. trop présent


proposition de départ

Il pose un regard sur les objets qu’il aime et ceux dont il a besoin : un tableau, une paire de lunettes, une loupe et un livre ouvert à la page 25. Il ne pourra pas aller plus loin aujourd’hui. Trop fatigué déjà, et il n’est que 10h00 du matin. Il fait un rapide parcours mental entre l’homme qu’il fut il y un an et ce qu’il est à présent. Aucun changement digne de note, ce qui est une bonne chose. Mais l’accumulation des mêmes gestes et des mêmes pensées au long de tant de minutes produit une érosion pernicieuse dont il connaît parfaitement bien les effets. Un passé plein à craquer mais qui déjà ne semble plus lui appartenir, un présent auquel il tient si peu. Des cris venus de l’extérieur interrompirent ses pensées. C’est une colonie de perroquets verts qui habite le jardin botanique. Ils passent plusieurs fois par jour au-dessus des toits dans une joie toujours stridente. Ne s’arrêtent jamais, ne regardent jamais personne, ne volent jamais seuls. Ils percent le ciel avec une détermination admirable vers un but que pour rien au monde ils ne révèleraient. Ce n’est pas la peine qu’il se lève pour les regarder passer. Déjà ils furent. Sa fille qui n’habite pas loin lui dit qu’elle les voit de sa chambre, perchés sur un arbre, dormant la tête en bas. Elle fait noter à chaque fois que ce sont des perruches et pas des perroquets. Cela lui est égal. Elle a la manie de la précision, du détail, de la perfection. Elle est linguiste, mais elle tient à exceller dans tout ce qu’elle fait, y met une ténacité hors propos, comme si un juge impitoyable épiait par-dessus son épaule et sans relâche ses moindres gestes. Il se demande quelle dose d’énergie il lui faut dépenser pour pareille dose de d’exactitude. Il pourrait lui dire que, de l’autre bout du tunnel où il se trouve, cela ne sert absolument à rien. Mais ne le fait pas. La jeune fille d’il y a vingt ans, audacieuse, insouciante et un peu folle, lui manque pourtant. Elle ressemblait un peu aux perroquets : inaccessibles et libres ; c’est pour cette raison sans doute qu’il les aime tant. Une clé tourna dans la porte d’entrée, des pas se firent entendre dans le couloir, une voix un peu rauque et grave l’appela. C’est bien elle qui arrive. Un peu plus tard que d’habitude. Elle lui explique. Elle ne cesse de bavarder. Une bise légère sur sa joue et la voilà dans la cuisine déballant ses paquets, emplissant le frigidaire. Elle part demain pour le Brésil, il lui faut tout organiser. Se souvient-il qu’elle sera absente pendant quinze jours ? Comment pourrait-il ne pas le savoir ? Elle lui en parle sans cesse depuis des mois. C’est son deuxième voyage dans ce pays, toujours pour son travail, bien entendu. Elle y a tout adoré la première fois : les gens, le climat, la végétation exubérante, les danses (elle en a appris une), un singe minuscule (elle lui a dit le nom mais il l’a oublié) venant lui faire compagnie chaque matin sur le port. Il comprend bien cet engouement, mais ne pose pas de questions, ne fait pas de commentaires. De toute façon, elle a beau parler à bâtons rompus, elle ne dit que ce qu’elle veut. Elle lui fait toutes les recommandations possibles, les numéros de téléphone sont bien en vue sur la table. Gabriel (c’est son mari) viendra avec les courses. S’il a besoin de quelque chose, il n’aura qu’à demander. Les gouttes sont aussi la table. Surtout ne pas oublier. Il a à peine le temps de lui souhaiter bon voyage et déjà elle s’en va. Elle l’appellera aussitôt arrivée. Et aussi les jours suivants. Un océan n’est jamais qu’un océan. Il attend que le silence s’installe à nouveau dans la maison, puis va jusqu’à la cuisine chercher un verre d’eau. Il remarque qu’elle lui a laissé son déjeuner sur la table, prêt à être réchauffé. Les cloches de la basilique tintèrent. Une demi-heure, mais laquelle ? Des cris, bien humains cette fois-ci, jaillirent juste sous ses fenêtres. Pas la peine d’aller voir ce qui se passe, les voix exaltées de deux conducteurs lui racontent tout. Un accrochage insignifiant. Quelle démesure pour si peu de chose ! Il avance quand même sur la terrasse ; le fleuve brille au loin comme toujours, même s’il n’a jamais la même couleur. Il n’arrive plus à y distinguer les bateaux, mais il sait qu’ils continuent de parcourir les eaux tranquilles, à un rythme tout autre que celui du monde. Cela lui plairait de faire un tour sur un voilier, mais comment y arriver s’il ne peut même plus descendre tout seul les trois étages qui le séparent de la rue ? De la vie ? Il se souvient d’une histoire lue il y a très longtemps sur un homme qui, vivant en ville chez sa fille (tiens, il avait une fille aussi), décide de repartir dans son village pour y mourir. Il finit par s’effondrer au bas de la première volée d’escaliers. Soudain il entendit son nom crié à pleins poumons. Son petit-fils, du jardin d’en face, lui fait des gestes tout exprès dramatiques pour attirer son attention. Il le salue avec un sourire. Il regarde aux environs et remarque que Gabriel n’est pas loin. Il ne lâche jamais le gamin d’une seconde. Ils s’approchent de l’immeuble, veulent savoir si tout va bien, s’il a déjeuné. Puis le petit lui demande s’il peut venir demain. Bien-sûr qu’il peut. Il l’aime bien son petit-fils, bien qu’il voie depuis longtemps le moule dans lequel ses parents veulent le faire glisser. Le gamin comprend parfaitement le jeu et l’accepte, même si les efforts qu’ils lui demandent soient vraiment excessifs. Mais il faut qu’ils se sentent fiers de lui, n’est-ce pas ? Qu’il soit le meilleur en classe, le meilleur en musique avec un foutu instrument qu’il n’a même pas eu le droit de choisir. Bien-sûr qu’il peut venir demain. Ils feront comme toujours des trucs débiles qui sont interdits chez lui. Avec ça, il n’a pas déjeuné. De toute façon, il n’a pas faim. Il réchauffera le plat plus tard quand il en aura envie. Il essaie de reprendre sa lecture mais ses yeux lui disent que non, qu’il est préférable de ne pas insister, alors il les ferme et s’endort. La sonnerie du téléphone le fit sursauter. Diable, quel tintamarre ! C’est son autre fille qui veut avoir de ses nouvelles. Il est ensommeillé, il comprend à peine ce qu’elle dit. Viendra le mois prochain peut-être. Bord de mer comme d’habitude. Découverte merveilleuse. Quelle découverte ? Mais un insecte, évidemment ! Ah ! De quoi d’autre pourrait-il s’agir, puisqu’elle arpente le globe terrestre à la recherche de bestioles rares ? Il est content qu’elle vienne. Il profite qu’il est debout pour aller prendre une grappe de raisin dans la corbeille à fruits. Des voix résonnèrent sur le palier. Il devine plusieurs personnes qui s’accumulent près de la porte de l’appartement d’à côté. Il sait déjà qu’une fête se prépare. Ses voisins en font souvent. Ça ne le dérange pas. D’ailleurs il aime ces moments qui lui rappellent ceux qu’il passait avec sa famille et quelques amis sur sa propre terrasse les soirs d’été. Bientôt il entendra leurs bribes de conversations joyeuses. Il y aura de la musique. Un couple viendra s’asseoir sur le parapet de la terrasse, un verre à la main, enveloppé par un murmure de confidences. Les lumières de l’autre rive du fleuve émergeront petit à petit. Des éclats de rire indiqueront que la fête est à son comble, puis, peu à peu, au fil des heures, au fil du temps, un silence heureux et complice viendra s’installer parmi ces fêtards et ils se sentiront pris par cette espèce d’envoutement, conséquence inévitable des moments parfaits. Des cris lancinants le ramenèrent à la réalité. Les perroquets verts font le chemin inverse en direction du jardin botanique. Ils en sont toute une volée, l’un d’eux s’écarte du groupe, trace dans l’air un grand anneau, puis revient rejoindre les autres juste à temps de boucler son voyage. Un sourire s’ébauche sur ses lèvres, presque à son insu, il est content de pouvoir encore les regarder. Pour lui, ils seront toujours des perroquets, et il connaît même leur histoire. Ils arrivent par bateau, directement du Brésil, en même temps qu’un arbre énorme qui est aujourd’hui leur demeure.

P.S. : Je me suis aperçue que j’avais inversé la consigne juste quand je terminais le texte. Il fallait écrire un texte au passé simple avec des moments au présent et j’ai écrit un texte au présent avec des moments au passé simple. J’ai choisi le passé simple à cause de ses sonorités et parce que ce temps vient introduire toute sorte de bruits dans la vie du personnage. C’est forcé.

6. trouver un nom, donner un nom


proposition de départ
1

Adolorate ou Damienne ? Elle est infirmière, mère adoptive. Environ soixante ans. Il lui faut un prénom assez rare, assez laid, et qu’elle abomine. Aussi pensé à Aldevira et Amapola. Ce personnage va porter ce nom comme un fardeau. D’ailleurs, pendant pas mal d’années elle se fera appeler Isabelle. Puis, elle revient à son prénom d’origine, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Elle ne l’explique ou ne le sait pas. Adolorate est un prénom lourd et douloureux (Notre Dame des Douleurs) qui correspond vraiment à ce qui a été sa vie : obstacles, revers de toutes sortes, déceptions. Damienne est un prénom plus court qui se prononce et se dit plus facilement ; il s’harmonise mieux avec son caractère et sa personnalité. Elle est énergique, vive, allègre, peu encline aux états dépressifs. Elle ne se plaint pas. Je ne choisirai peut-être aucun des deux.

2

Marie-Louise : Je l’ai choisi dans l’espoir qu’il fasse un peu vieillot. L’idée de ce prénom m’est venue presqu’en même temps que le personnage qui va le porter : une fillette de 11 ans. Je ne connais pas encore très bien son histoire, mais je la vois assise sur une chaise à bascule, regardant du porche de sa maison un grand marronnier qui se trouve au milieu d’un jardin négligé. C’est elle qui dirige pratiquement tout dans la maison familiale. Son père est absent, sa mère ne s’est jamais intéressée aux questions domestiques. Elle a deux petits frères. Marie-Louise est, je l’espère, un nom empreint de gravité, de sérieux, car cette petite fille, comme la plupart des enfants à cet âge, est beaucoup plus adulte que les adultes eux-mêmes, plus intuitive, plus intelligente et plus déterminée que ceux qui l’entourent.

3

Ce n’est pas une chercheuse de talents, c’est une trouveuse de talents. Elle a le don ou l’habileté de voir ce que les autres ont de meilleur en eux et les incite à développer ces qualités. Elle a déjà vu éclore un musicien, un chercheur, quelques écrivains, un bijoutier et un parfumeur. Elle voit leurs accomplissements comme étant aussi un peu les siens. Aucune œuvre n’est sortie de ses mains ou de ses pensées. Elle désire et le miracle s’accomplit. Elle s’appelle Sophie. Qu’est-ce que ce prénom a à voir avec son histoire ? Rien. C’est le prénom que ses parents lui ont donné à sa naissance. Elle ne peut rien y faire. Sophie, c’est elle.

4

Théodore Vaurass avait, depuis à peu à près la mi-janvier, la ferme intention de mettre le feu à la grange de Gustave Tout-Vent, son voisin. Cela est arrivé le 15 aout de cette même année. La raison de leur mésentente était uniquement connue des deux hommes, du moins ainsi le pensaient-ils. Ce que Théodore Vaurass ignorait, c’est que Gustave Tout-Vent se trouvait à l’intérieur de la grange quand celle-ci a pris feu. Apprenant la nouvelle de la mort de son ami, il a immédiatement mis quelques affaires dans un sac pour partir au plus vite, laissant derrière lui femme, enfants, village, animaux. Il pensait avec mélancolie qu’il lui faudrait aussi changer de nom. Il a adopté le premier qui lui est venu à l’esprit : Alain Amond. Il a semble-t-il mené une existence tout à fait paisible.

5

Marguerite a horreur des diminutifs, petits noms, bref, tout ce qui peut écorcher un beau prénom comme le sien. Alors, si par malheur quelqu’un a l’audace ou l’idiotie de l’appeler Margot, elle dévisage en silence son interlocuteur, les yeux à demi fermés, jusqu’à ce qu’il ou elle finisse par baisser les siens, sous la honte d’un aveu incompris.

P.S. : J’ai énormément de difficulté à trouver des noms pour les personnages. Dans tous les textes que j’ai écrits pour l’atelier, il n’y a que des « il » et des « elle ». Je me suis dit que cet exercice serait une bonne rampe de lancement. Cela n’a pas volé bien haut (cinq exemples), mais, au début, je n’étais même pas sûre d’en trouver un. Donner un nom à un personnage permet-il de passer d’une ébauche à un portrait ? Est-ce que par le biais d’un nom on établit un compromis avec un personnage sans qu’on puisse après lui faire défaut ?

5. ramasser un objet


proposition de départ
1

Elle l’aperçoit peut-être vingt mètres avant de l’atteindre. Puis, rapide comme un aigle, elle fonce dessus et le pique de ses griffes tendues. Tout ce qui arrive après se passe au ralenti.

2

Il sent son pied écraser quelque chose qu’il n’a pas vue en marchant. Il fait presque nuit et les arbres du parc projettent sur l’allée une danse d’ombres chinoises. Il se penche pour voir ce que c’est. Saisit l’objet, l’examine. Léger sourire de satisfaction.

3

C’est un étourneau qui l’a mise sur le chemin de l’objet. Elle jette quelques regards autour d’elle. S’approche à petits pas de l’endroit indiqué par l’oiseau. Finit par le découvrir dans une échancrure du terrain, le prend délicatement entre ses doigts, le garde un instant bien serré contre elle ; semble hésiter. Quelques secondes après, le dépose délicatement sur le socle d’une statue.

4

Il pense encore à « La parure » de Maupassant, ce conte d’une cruauté parfaite. Soudain, il découvre un objet brillant sur l’allée du parc. C’est un bijou en tout identique à celui du récit. Les rayons du soleil le font étinceler de lumière. Visiblement perturbé par cette découverte, s’en en empare, l’observe en connaisseur puis, avec mépris, le jette dans un buisson. (C’était sans doute le faux.)

5

Le chien avance le museau collé au sol. Il flaire l’objet, l’attrape entre ses dents et, tout fier, le dépose aux pieds de son maître.

6

Elle saisit avec impatience l’objet qui lui a fait perdre l’équilibre. Heureusement qu’un inconnu s’approche d’elle pour savoir si tout va bien.

7

Ramassez immédiatement ce que vous venez de jeter par terre ! La dame est rouge de colère. Le gamin la dévisage d’un air moqueur et s’éloigne. Elle retrouve l’endroit où l’objet a été abandonné, le ramasse prestement et le met dans son sac. Elle ne supporte pas le gâchis.

8

La mariée avance, l’air radieux, sur cette allée du parc, comme si elle marchait déjà sur la nef centrale de l’église. Elle se sait regardée et admirée par les promeneurs qui s’écartent pour la laisser passer. Elle se tient de plus en droite, paraît grandir en direction aux arbres. Soudain, sent quelque chose glisser sur son cou, perd contenance, s’effraie un peu, plie lentement les genoux jusqu’à ce que sa main atteigne le sol et ramasse un objet gisant sur sa longue robe blanche. Elle reconnaît, rien qu’au toucher, sa belle rivière de pierres fausses.

9

Le veilleur de nuit fait sa dernière ronde après avoir fermé les grilles du parc. Il parcourt lentement chaque allée, le dos courbé, en examinant le sol. Il collecte des oublis, des vengeances, des dédains et une sorte de collier de pierres fines qu’il lève à la hauteur des yeux et qu’il examine avec intérêt sous la lumière fade d’un lampadaire. Il a un sac en plastique dans la main et y enfourre pêle-mêle sa récolte. Plus tard, dans la maisonnée du jardinier qui lui sert aussi de gîte, il fera le tri.

10

L’homme revient dans le parc aux petites heures du matin. Il a un papier épinglé sur le dos avec un numéro, bien noir, bien visible, imprimé dessus : 4. Il fouille dans un buisson, explore les alentours, mais ne trouve pas ce qu’il cherche. Juste un œuf d’étourneau comme prix de consolation.

P.S. : J’ai beaucoup aimé faire cet exercice. J’aurais voulu moi-même commencer à ramasser des objets dans les allées du parc (merveilleuse Agnès Varda !).

4. seule (colère, lassitude)


proposition de départ
seule (une colère)

Elle vient de partir avec l’enfant dans ses bras. Lui, il reste là, debout près de la fenêtre de la cuisine, les pieds accrochés au sol, les mains moites, un nœud dans la gorge qui l’étouffe. Raisonne, décide ! Bouge ! Empêche-la de faire ce pas que tu vas regretter toute ta vie. Fais quelque chose ! Il porte la main à son visage pour essuyer une larme, mais il n’y a pas de larmes sur son visage. S’il avait en ce moment un miroir devant lui, il aurait vu ce qu’il voit tous les matins en se rasant. Une forme ronde, anormalement pâle, impassible. Surtout ne lui parlez jamais, ne lui dites rien, il n’est pas capable de répondre. Vous pouvez même jouer le mépris sur tous les tons, toutes les gammes, il ne réagira pas. Il se contentera de vous regarder, puisqu’il a des yeux pour ça. Essayez de le faire parler de sa vie, de ses problèmes. Vous n’y arriverez pas ! Ou alors il vous répondra par des clichés bêtes à vous donner envie de vomir. Demandez-lui des nouvelles de son travail, de ses copains, de ses amis. Il dira qu’il n’a pas de copains, pas d’amis, que les nouvelles (horreur !) sont toutes vieilles. Tentez de savoir s’il est heureux, content. Il ne saura pas quoi répondre. Bousculez-le, faites-lui perdre la tête. Bonne chance pour cela ! Inventez quelque chose pour rendre cet appartement moins sinistre, achetez un oiseau, par exemple, ou des fleurs en pot pour rendre moins menaçante la grisaille des immeubles d’en face. Il s’achètera, lui, de boulettes de cire pour se mettre dans les oreilles et oubliera les fleurs vite fait bien fait. Proposez-lui un voyage, des vacances. Il rétorquera qu’ils n’ont pas assez d’argent pour s’offrir des fantaisies. Demandez-lui s’il ne s’ennuie jamais. Il la regardera comme si elle lui parlait dans une langue inconnue. Présentez-le à vos amis d’enfance. Honte complète. Précipitez une dispute, une scène affreuse. Vous le verrez dévaler les escaliers et aller s’engouffrer dans le café du coin. Dites-lui que vous attendez un enfant. Là, vous observerez ses deux yeux s’écarquiller de peur. Juste un instant seulement. Puis il reprendra sa pose habituelle, fera peut-être un peu moins de bruit, à l’aube, quand il rentrera du travail. Fera des efforts pour être plus gentil. Dormira sur le canapé pour ne pas déranger, une fois, dans la rue, il l’a prise par la main. Mais ne prendra jamais le bébé dans ses bras. Peur de le casser. Il ne saura plus où se mettre dans la maison. Des trucs sales partout. Un désordre infernal. Il sera mis à part. Il n’osera pas protester. Il ne veut pas protester. Il l’agacera de plus en plus avec ses silences tenaces. Il l’encombrera de ses gestes niais, de ses questions stupides toujours hors sujet, il la gênera avec ce corps adulte et sa tête d’enfant confus. Elle lui demandera un jour s’il veut continuer comme ça. Il lui dira qu’il ne comprend pas la question. Alors… alors, elle ne lui dira plus rien, prendra le bébé dans ses bras et lui claquera la porte au nez avec un fracas assourdissant qui résonnera longtemps dans sa mémoire.

seule (une lassitude)

Elle va partir avec l’enfant dans ses bras. Lui, il reste debout près de la fenêtre de la cuisine, calfeutré dans son silence, empêtré dans ses mouvements. Elle sait bien qu’il a envie de lui dire quelque chose, mais elle sait aussi qu’il ne le fera pas. Elle sait également qu’en son for intérieur il a fondu en larmes, que cette décision affectera toutes les années à venir. Combien de fois a-t-elle essayé de faire tomber en poussière ce visage de plâtre pour savoir ce qui se cachait derrière ? Combien de fois n’a-t-elle pas eu des mots d’impatience, de plus en plus calculés, de plus en plus factices, qui venaient s’évanouir dans son regard souvent flou, perdu dans le vide ? Pourquoi ses phrases si banales lui donnaient-elles cette nausée ? Tous ces efforts pour le comprendre, pour s’intéresser à sa vie, ses amis, son travail. Tant de peine à essayer de savoir si, au moins, il était heureux, même sans avoir d’amis, de projets. Les vacances qu’il refusait de prendre, le voyage qu’il n’a jamais voulu faire, parce qu’à court d’argent. Toujours l’argent ! Les tentatives pour rendre cet appartement moins sombre, plus accueillant. L’achat de la cage, de l’oiseau, des fleurs pour le rebord des fenêtres d’où on ne voyait que du béton gris. Mais tous ces gestes étaient vus comme des nuisances, de l’inutile. Oh, les dîners sociaux ! Les regards en biais des amis d’enfance qui venaient pour la première fois, désireux de le connaître, puis qui ne revenaient plus jamais. Chagrin et honte. Ces disputes solitaires où seulement l’un des deux s’emportait, l’autre s’enfuyant à toute vitesse pour chercher refuge dans le café du coin. Et, un jour, la grande nouvelle, le bébé qui allait arriver. Ses quelques gestes de tendresse, ses attentions touchantes pour ne pas troubler le sommeil de ceux qui, dans la maison, avaient besoin de repos. Sa main dans la sienne, un jour, comme un signe d’espoir. Dès lors, plus rien. Il n’a jamais pris l’enfant dans ses bras de peur de lui faire du mal. Il n’a jamais plus marché dans cette maison sans avoir la sensation d’encombrer, d’agacer, d’être de trop. La coupe a débordé à cause d’une vétille, comme il est de mise. Quelque chose de tellement stupide. Les mots se sont alors bousculés sans qu’on sache vraiment dans quels bas-fonds ils se cachaient, des indignités sur lesquelles on reviendra toute sa vie, mais qu’on ne pourra plus effacer. Sensation d’une page tournée, jusqu’à ce que l’on s’aperçoive que le bruit de la porte tout d’un coup refermée ne va pas facilement disparaître de la mémoire.

P.S. : J’ai vraiment pris conscience de ce procédé technique avec cet exercice. Je suis allée lire des textes d’auteurs que j’aime bien, pour voir comment ils faisaient. J’ai aussi lu des propositions particulièrement réussies sur le site. Quant à l’application immédiate de la méthode, ça, c’est une autre histoire…

2. le départ


proposition de départ

Version longue

Il y a des routines accablantes et il y a celles qui rendent les premières moins pénibles. Même café, même heure, même table, même paysage : l’immeuble d’en face avec son flux régulier d’entrées et de sorties. L’homme arrive ponctuellement au bout de la rue à 7h30 (il semble avoir lui aussi ses propres routines), se plante devant l’immeuble et marche de long en large sur le trottoir. Soixante ans peut-être. Il porte un blouson bleu, chemise claire, pantalons noirs, chaussures usées, mais brillantes de cire. Il regarde les voitures qui roulent à petite vitesse à cette heure, suit du regard quelques passants qui reviennent de leurs courses matinales, un sac en papier à la main, puis s’assoit sur un banc, tournant le dos à l’immeuble. Pourtant, c’est cette porte d’entrée qui l’intéresse, car chaque fois qu’il en pressent l’ouverture, il regarde par-dessus son épaule pour voir qui vient d’en franchir le seuil. L’objet de sa curiosité est un homme d’une quarantaine d’années, costume sombre, cravate, serviette à la main. Parfois, celui-ci sort seul et commence à marcher rapidement sur le trottoir. Il y a une bouche de métro à environ cent mètres de là. Certains matins, deux enfants avec leur sac à dos l’accompagnent, parfois encore, plus rarement, une femme sort en même temps qu’eux (léger baiser, léger sourire), puis s’éloigne dans la direction opposée. Ce jour-là, toutefois, parmi les quatre personnes habituelles, un nouveau personnage surgit sur scène : une femme d’un certain âge fait son apparition sur le bas de la porte, une valise dans une main et, dans l’autre, un charriot de courses plein à craquer. Le contraste avec les autres membres du groupe est pour trop évident. Préjugés compris, elle semble plutôt sortir d’un quelconque endroit sordide de la ville, mais pas du tout de ce quartier ancien redevenu récemment à la mode. Ses cheveux mal attachés en un vague chignon sont teints de plusieurs couleurs ; très visibles le gris, le vert et le violet dans le fouillis de boucles qui lui entoure le visage. Elle porte une jupe aux motifs voyants, une veste de scout brune, avec ce qui semble être des autocollants plaqués sur les quatre poches du devant. Son visage est plein de rides, son teint blafard, mais elle sourit ! Sourit aux enfants, au couple, à l’homme surtout, qui, lui, garde un semblant grave, presque sévère. Pincé. Manifestement ils attendent quelque chose ou quelqu’un, car ils ont cet air embarrassé de ceux qui, à court de paroles ou de réactions, se sentent pris dans un créneau de temps vide ou neutre - tout a déjà été dit avant et il n’y a plus rien à dire après. La vieille femme rompt le silence, pourtant, et adresse quelques paroles aux enfants qui commencent à rire. Elle leur tend un objet long et fin qu’elle retire d’une des poches de sa jupe. La petite fille prend l’objet dans ses mains et l’examine. L’homme parle à l’enfant d’un air très sérieux. Une voiture s’arrête enfin sur le bord du trottoir. C’est un taxi. La vieille femme enfouit ses bagages dans le coffre, puis s’installe sur la banquette arrière. Se penche légèrement vers le conducteur, fait un signe de la main aux quatre silhouettes plantées sur la chaussée. L’homme au blouson bleu ne lâche pas tous ces personnages des yeux, apparemment certain de son invisibilité. Il a certainement raison, car personne ne semble s’apercevoir de sa présence. Il a maintenant sorti un stylo de l’une de ses poches et se met à écrire quelque chose sur un bout de papier. Le taxi démarre. Brusquement, de façon tout à fait imprévisible, la vieille femme tourne la tête vers l’autre côté de la rue, et son regard bleu métallique atteint de plein fouet, comme une meurtrissure, la vitre du café.

Version courte

Tous les matins, à la même heure, un homme d’une soixantaine d’années arrive devant l’immeuble et attend. D’abord debout, puis assis sur un banc, le dos tourné à la porte d’entrée, mais attentif aux moindres bruits. C’est un homme qu’il guette. Costume sombre, serviette à la main. Le guetteur le suit des yeux avec insistance jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin de la rue. Il ne sort pas toujours seul. Parfois, il est accompagné de deux enfants, parfois encore, une femme les rejoint sur le bas de la porte. Aujourd’hui, pourtant, un élément dissonant rejoint le quatuor habituel. Une femme d’un certain âge, bizarrement vêtue, à la chevelure colorée, arrive sur la chaussée, traînant avec elle une valise et un charriot de courses. Elle semble tout droit sortie d’un coin sordide de la ville et non pas de cet appartement que ce quartier ancien, longtemps oublié mais redevenu à la mode, a rendu attrayant. Les cinq personnes ne se parlent pas. Elles attendent. On dirait que tout entre elles a déjà été dit. La vieille femme, cependant, sourit, puis finit para adresser aux enfants quelques paroles et leur tend un objet qu’ils acceptent. Un taxi arrive. Valises enfouies dans le coffre, vieille femme enfouie dans la banquette arrière de la voiture qui démarre lentement. Pendant tout ce temps, l’homme sur son banc n’a perdu aucun détail de la scène ; il griffonne quelque chose sur un bout de papier ; la vieille femme, elle, tourne brusquement le dos à tous ces personnages ; son regard bleu métallique vient douloureusement se cogner contre la vitre du café d’en face.

P.S. : Je crois qu’en ce qui concerne l’amplitude des textes, ceux que j’envoie s’ajustent mieux aux dimensions nouvelle -– conte plutôt qu’aux dimensions roman –- nouvelle. La deuxième version me semble forcée par rapport à la première. Un simple résumé. L’amplitude d’un texte ne devrait-elle pas surgir naturellement à partir du moment où on pense à une possible histoire à raconter ? Si j’avais à raconter celle que je présente ici, je choisirais le format « nouvelle ». Mais comment la relater dans toute son ampleur rien qu’avec le regard objectif du narrateur ? Où se placerait-il tout au long du récit ? Comment raconterait-il cette histoire ?`

2. « Montre-moi quelque chose que je ne comprenne pas. »


proposition de départ

Un cri immobilisa tout le monde dans le magasin de brocante. Les visiteurs, pris au dépourvu et figés dans leurs gestes, semblaient tout à coup sortis d’un musée de cire, certains contribuant plus que d’autres au réalisme de la scène, une tasse fêlée à la main, un chapeau sur la tête, une canne à bout de bras. L’explication survint quelques secondes après par la voix peu aimable du brocanteur : un objet précieux manquait. Un encrier Cartier ne se trouvait plus à sa place habituelle, affirmait-il, tout en pointant du doigt vers un certain endroit du magasin. Tous regardèrent dans la direction indiquée et, en effet, un cercle luisant sur une des étagères faisait contraste avec un entourage terne, composé par d’épaisses couches de poussière. Personne ne devait sortir du magasin avant que le coupable ne soit trouvé, expliqua le brocanteur aux sourcils froncés. Il y eut aussitôt des protestations de la part des présumés clients, mais le vendeur s’empressa de bloquer la porte d’entrée avec un vieux bahut. L’inspection commença sur le champ dans un brouhaha épouvantable. Un à un, les visiteurs furent fouillés, leurs affaires examinées avec soin. Certains innocentés s’empressèrent de quitter les lieux, déplaçant avec colère la barricade improvisée, d’autres restèrent à leur place. Après l’absolution des derniers suspects, trois touristes ahuris, aucune trace du fameux encrier. Ce fut à ce moment-là qu’il la remarqua. Au fond de la pièce, à moitié cachée par un paravent arabesque, une petite dame se tenait debout contre une table branlante à trois pieds. Les joues très rouges, elle semblait être sur le point de suffoquer, d’autant plus qu’elle comprimait de toutes ses forces son sac contre sa poitrine. Sous le regard de son bourreau qui s’approchait, elle tenta de se faire encore plus petite. Ses yeux devenaient brillants de larmes et de ses lèvres sans trace de maquillage sortirent quelques mots à peine audibles. Une prière, peut-être. L’homme lui prit son sac et, d’un geste sec, pressa le fermoir. Les fouilles se firent sous un énorme silence. Le résultat se révéla infructueux. L’objet recherché apparemment ne se trouvait pas là, mais l’homme persistait comme si l’encrier eut miraculeusement diminué de taille au point de pouvoir se trouver dans une quelconque doublure, un inattendu compartiment secret. Il finit par étaler tout le contenu du sac sur la table. Parmi les nombreux objets au grand jour dévoilés, la main osseuse e terriblement blanche du brocanteur prit par sa chaine dorée un pendentif en ambre sombre cerclé de minuscules pierreries. La pièce de joaillerie, qui paraissait très ancienne, oscillait maintenant devant les yeux de la dame comme un grand point d’interrogation. D’une voix frêle, douce, entrecoupée de sanglots, elle finit par s’expliquer : elle l’avait vu dans la vitrine, passée plusieurs fois devant le magasin, gagner du courage, médaillon de sa mère, vendu dans un moment de détresse, sa photo dedans, prix au-dessus de ses moyens, honte, quelle honte. Chacun dans le magasin retint son souffle ; le vendeur lui-même paraissait hésitant, ne trouvant pas de réponse immédiate à ce qu’il venait d’entendre. Il parcourut du regard les personnes présentes, posa à nouveau ses yeux sur la dame qui paraissait résignée à son verdict, puis déclara, d’un air tout aussi défait que celui de sa victime, qu’une plainte formelle s’imposait quand même. Avec un signe de tête, il l’invita à le suivre, puis pria les autres de sortir. Des mots de reproche jaillirent de tous côtés, des plaidoyers aussi, mais le vendeur avait déjà repris ses esprits et sa fermeté. En file indienne, chacun traversa le seuil de la porte d’entrée. Un dernier regard sur la pièce permettait de constater à endroits divers un nombre assez considérable de formes géométriques, claires, nettes, luisant dans la pénombre de la boutique déserte.

P.S. 1 : Le titre du texte a été emprunté à une chanson de Bob Dylan «  I’ve made up my mind to give myself to you » de l’album Rough and Rowdy Ways.

P.S. 2 : Cet exercice, contrairement au premier, m’a donné du fil à retordre. Mais m’a permis de voir les trucs magiques dont dispose le narrateur omniscient. Là encore, ma première idée, était autre. Je voulais faire coïncider ma proposition avec le contenu de la chanson de Dylan, mais cela impliquait tout un texte dialogué, ce qui ne correspondait pas à la consigne. Je ne suis pas vraiment contente du résultat, mais tant pis.

1. la gare


proposition de départ

C’est une gare, où tous se croisent sans se voir vraiment, le nez au vent, s’il y avait du vent. Il arrive, il sait qu’il est en retard, que le train vient de partir, mais il court quand même. Impossible d’empêcher l’élan qui le mène vers le quai nº 9, déjà vide à présent. Tout a mal tourné aujourd’hui. Le portable oublié au bureau, les critiques voilées de cet imbécile de Roger, les courriels qu’il aurait dû envoyer mais qu’il a laissés en suspens jusqu’à lundi. Et Yvonne qui l’attend. Que fera-t-elle ne le voyant pas arriver ? Il n’ose même pas y penser. Une cabine téléphonique ! Mais le numéro, s’en souvient-il ? Bien-sûr que non.

Ils se croisent, mais évidemment ne se voient pas. Elle marche à pas lents vers un banc au bord du quai nº2, s’assoit, sort son portable, vérifie ses messages, mais il n´y a pas de nouveaux messages. Elle avait déjà regardé cinq minutes avant. Elle essaie de lire le magazine acheté tantôt, mais feuillette les pages sans y prêter attention, l’esprit ailleurs. Pourquoi ne lui a-t-il rien dit ? Encore une demi-heure d’attente avant le départ de son train, de leur train. Les miracles se produisent-ils en une demi-heure ? Bien-sûr que oui. Tellement de choses ont pu arriver ! Un portable oublié, un retard au travail. L’appeler encore une fois ? Peut-être un peu plus tard ; elle lui a laissé tant de messages déjà ! Encore vingt minutes d’attente. Prendra-t-elle le train s’il n’arrive pas ? Oui ? Non ? C’est décidé.

Un couple passe, puis un homme seul, avec son chien en laisse. Le chien lève de temps en temps les yeux vers l’homme pour vérifier son état d’esprit. Est-il content ? Va-t-il me regarder ? Un câlin, peut-être ? Non, il ne me voit pas. Quelle attitude machinale il a aujourd’hui ! Quelque chose ne va pas. C’est sans doute le coup de fil qu’il a reçu cet après-midi qui l’a rendu comme ça : maussade. Mais je suis là, moi, je peux le consoler ! Qu’est-ce que je peux faire pour attirer son attention ? Ah, ah ! Trouvé ! L´homme met quelques secondes à réaliser ce qui s’est passé, regardant bêtement sa laisse vide, puis réagit finalement à la disparition de son chien, regarde avec anxiété aux alentours et décide de l’appeler : “Ulysse ! Ulysse !” Mais Ulysse ne revient pas. L’homme commence à marcher au hasard dans la gare, passe devant la femme du quai nº 2, mais ne la voit pas. Dommage. Car elle, elle a vu Ulysse passer. Ulysse a même fait un léger arrêt devant elle, pour flairer quelque chose d’intéressant dans son sac. Mais il était pressé. Ce n’est pas tous les jours qu’il a l’occasion d’explorer des contrées lointaines à l’insu de son maître. Il faut en profiter. L’odeur d’un autre animal l’appelle et il file.

L’homme du quai nº 9 n’aperçut pas du tout Ulysse ; il vient juste de se rendre compte qu’il a perdu son portefeuille. Il cherche partout dans ses poches, sa valise ; passe au guichet des objets perdus, malheureusement fermé. Comment va-t-il faire sans argent, sans papiers, sans moyens de communication ? Las et désemparé, il s’assoit sur un banc, essayant de se calmer, de reprendre ses esprits. Difficile dans un cas pareil. Il respire longuement, posément, plusieurs fois de suite. Il repense à Yvonne, à sa menace. “C’est la dernière fois, la dernière !” La voilà arrivée la dernière fois. Il imagine sa furie, ses pleurs, ses pauvres affaires jetées avec fracas par la fenêtre. Mais il exagère. Elle ne lui fera pas ça, surtout quand elle saura la raison de son absence. Une idée idiote lui passe para la tête, mais il la chasse aussitôt. Non, vraiment, penser à cela, en ce moment ? Se mettre dans la gueule du loup ? Impossible. Mais, que je suis bête ! Aller à la gendarmerie, bien-sûr ! Il se lève aussitôt, mais est abordé par l’homme sans chien qui lui demande si par hasard il a vu un labrador marron clair aux pattes blanches. L’autre lui répond que non, que lui-même a perdu son portefeuille et qu’il n’est pas en état de découvrir des chiens.

La femme du quai nº2, contrairement à ce qu’elle avait décidé, n’est pas partie. A quoi bon aller s’enfouir dans un hôtel au bord d’un lac aux insondables profondeurs ? Elle reste assise sur son banc, regardant dans le vide, essayant de gagner du courage pour rentrer chez elle, mais n’y arrive pas. Le seul lien qui l’attache à lui à présent est ce quai de gare, la dernière décision prise ensemble, leurs sourires devant l’idée du départ. Son portable lui annonce un nouveau message. Elle ne le regarde pas tout de suite, de peur d’une nouvelle déception. Elle prend le temps de sentir à nouveau l’espoir regonfler ses veines, puis, tout doucement, commence à ouvrir son sac.

Il est près de minuit. La gare est presque vide maintenant. Trois âmes déambulent sur les quais déserts : l’homme sans chien, l’homme sans rien, la femme sans personne.

P.S. 1 : J’ai tout d’abord eu l’idée d’écrire un texte sur un narrateur omniscient qui n’arrive pas à tenir son rôle et qui a besoin d’un autre narrateur qui le comprenne et l’aide dans sa tâche. Mais c’était trop compliqué. J’ai donc commencé à écrire la première chose qui m’est venue à l’esprit.
P.S. 2 : Je reconnais que je n’ai pas « fatigué le texte », enfin, pas de la façon que vous recommandiez.


page proposée par Helena Maria Vilhena Barroso
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1ère mise en ligne 19 juin 2020 et dernière modification le 3 août 2020.
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