le roman d’Helena Barroso
Je vis et je travaille à Lisbonne.

Je suis professeure de portugais, de littérature pour enfants, coordinatrice de stages d’animation socioculturelle.

J’aime Flaubert, Proust, Fernando Pessoa et un grand nombre d’auteurs anglo-saxons.

J’aime aussi la photo et le tennis.

20. Finir


J’ai la tête remplie d’histoires sans fin. Les débuts sont faciles : on respire, on écoute, on regarde, on construit sans s’en apercevoir une machine génératrice d’images qui se croisent et se mélangent aléatoirement. Un désordre parfait qui ne demande aucun compromis, aucune responsabilité. Des gens viennent peupler, parfois allégrement, parfois en désespoir, cet univers, avec leurs soucis, leur demandes, leurs actes irréparables. On les voit immobiles au bord d’un lac (ils ne savent pas encore que leur vie va changer radicalement), on les découvre aussi en fuite d’un châtiment qu’ils vont pourtant finir par s’infliger à eux-mêmes ; on les accompagne dans leurs déambulations à travers la ville, on se fait du souci pour leur excessive timidité, leur univers prison qui les empêche d’aller vers ce qui les rendrait heureux. On les a tous bien à l’œil. On ne se lasse pas de les regarder faire incessamment les mêmes gestes, de dire les mêmes mots. Ils nous tiennent compagnie. La vie a-t-elle une suite ? Ou n’est-elle qu’une succession de bouts accrochés à rien du tout ? D’où naît le besoin de mettre tous ces moments sur une échelle narrative ? Dans quel but ? On se met à la tâche, pourtant, on entame un semblant de congruence. Les personnages s’affolent. Ils ne savent rien, mais veulent être libres dans leur indécision, puisqu’il y a des vies qui ne bougent jamais. Ils s’en foutent de nos histoires qui les restreignent dans leurs gestes. Cet homme, veut-il vraiment retrouver son fils, perdu il y a plus de 40 ans ? Il l’épie à travers la vitre du café d’en face et il ne l’aime pas cet adulte rempli de lui-même qui tous les matins sort avec son cartable en cuir noir, ses chaussures impeccablement cirées, son air pincé, son allure peau de vache. Va-t-il le laisser tomber à nouveau ? Mais que peut-il faire pour lui, après tout ? Et cet autre qui regrette ce qu’il a pourtant laissé derrière lui ? Et le petit vieux qui ne retrouve plus son trésor enterré dans son immense jardin-tombeau ? Ils ont bien tous un avant qui s’est construit dans le vide de la mémoire. Mais leur après est indéchiffrable. Aucune piste. Plus je les retiens, plus ils se révoltent. S’indignent. Je n’ai qu’une solution : leur rendre leur liberté et les regarder dans leur folie.

 

18. Au camping


— Vous savez la nouvelle sur Edouard Balland ?

— Non, c’est quoi ?

— Il a été mis en taule.

— Ah, ouais ? En voilà encore un qui a dû faire un petit détour du côté du pognon !

— Non, c’est pas ça. Il paraît qu’il a tué quelqu’un.

— Eh bé ! Qui ?

— Sa femme, je crois.

— Tu déconnes, Marcel. C’est une blague. Je l’ai encore vue hier, sortant de sa bagnole, avec son air de vieille pimbêche, comme toujours.

— Bon, ben, si c’est pas sa femme c’est une autre nana. Il a tué une nana en tout cas.

— Qui t’a raconté ça ?

— Personne. J’ai lu dans le journal.

— Tu as lu de travers, alors. Tu ne sais même pas qui il a flingué. Ça m’étonne qu’on ait pas parlé de ça au magasin.

— Je te dis que ça venait dans le journal. Y avait toute une histoire sur le camping. Il l’a flinguée au camping, c’est ça.

— Eh, ben, mon vieux, ce que tu peux radoter ! Qu’est-ce qu’un mec comme Edouard Balland foutait au camping ? T’as dû te tromper de nom.

— Non, j’te dis. Y avait sa photo.

— Bon, alors, et après ?

— Après il a été foutu en taule, parce que tout le monde a vu, et ils ont appelé la police.

— Qu’est-ce qui a bien pu lui prendre ?

— Peut-être qu’il est devenu fou tout d’un coup. Ça arrive, j’ai entendu, ça quelque part. T’as l’air normal, genre toi et moi, tu sais ? et puis y a quelque chose qui commence à bouger dans ta tête et on sait plus c’qu’on fait.

— Oui, peut-être, mais dans ces cas-là, ils en tuent plusieurs d’un coup. Il en a tué d’autres au camping, ce Balland ?

— Non, je crois pas.

— Bon, alors il a pris son flingue et il a tué la nana. T’en sais pas plus ?

— Non. Y disent qu’y va avoir une enquête, un truc dans ce genre-là.

— Ben, moi, si je devais tuer ma femme, ce serait pas comme ça, j’vous dis.

— Mais c’est pas sa femme qu’il a flinguée. N’embrouille pas tout.

— De toute façon, c’est pas comme ça que je m’y prendrai.

— Alors comment ?

— Ben, j’ferai en sorte de ne pas m’faire attraper. Du poison, par exemple.

— Ah, tiens, comme si ! Mais en tout cas, avec du poison, ça serait prémédité. Cet Edouard Balland, il a pas dû bien penser. Il a fait ça sur un coup de tête.

— Ben, non, s’il avait son fusil avec lui, c’est qu’il a dû y réfléchir quand même un peu, non ?

— Ah, c’était un fusil qu’il avait ? T’avais pas dit ça.

— Eh, bien, messieurs, ce qu’on peut inventer à votre table. Vous avez quand même une sacrée imagination ! Moi, je sais ce qui s’est passé, j’ai un pote au camping. Il a tout vu.

— Boucle-la, André, et sers-nous un autre apéro. Nous, on veut pas savoir c’qui s’est vraiment passé. Ce qu’on aime, nous, c’est que Marcel nous raconte des histoires. Vas-y, Marcel, continue.

Marcel se tut.

P.S. – Qu’est-ce qu’une histoire vraie en littérature ? Peut-être ce qui étonne, un détour, une déviation dans l’histoire qui nous surprend. Une réaction d’un personnage, une réponse à une question, un sourire au mauvais endroit. Quelque chose qui fasse que, tout d’un coup, ce personnage devienne une personne en chair et en os. Ou alors, c’est juste une question de mots mis à la bonne place, tellement collés à ce que l’on raconte qu’on ne peut plus les faire bouger.

17. La littérature en négatif


proposition de départ
1

Je n’aime pas les auteurs qui écrivent de façon prétentieuse ; ceux qui aiment s’écouter écrire.

2

Je n’aime pas la littérature qui sonne faux.

3

Je n’aime ni les livres que je comprends totalement ni ceux que je ne comprends pas du tout.

4

J’aime les écritures limpides avec des zones d’ombre.

5

Je n’aime pas la littérature démonstrative. Mais si c’est un bon livre ?

6

Je n’aime pas les inconsistances, mais j’aime les contradictions.

7

Je n’aime pas l’excès explicatif ; les observations superflues. Qu’est-ce qu’une observation superflue ?

8

Je n’aime pas les livres cérébraux. Un jour, un étudiant a demandé à sa professeure de Creative Writing, Lucia Berlin, ce qu’il devait faire pour mieux écrire. Elle lui a dit d’être moins intelligent.

9

Je n’aime pas les personnages trop dépendants de l’intrigue, trop contrôlés par leur auteur. Iris Murdoch le faisait, mais n’aimait pas cela non plus.

10

Je n’aime pas les faux dilemmes.

11

Je n’aime pas quand l’auteur oublie qu’il est narrateur.

12

Je ne sais pas si j’aime Penelope Fitzgerald. En tout cas, j’aime A la dérive.

13

Je n’aime pas les écrivains air du temps ; je n’aime pas les best-sellers.

14

Je n’aime pas les artifices littéraires pour arriver à un certain résultat, pour l’obtention d’un certain effet.

15

Je n’aime pas quand un écrivain fait de la littérature ; ce que Colette a dit à Simenon de ne pas faire quand celui-ci a commencé à écrire.

16

J’aime les auteurs qui décrivent les lecteurs comme étant maudits ou imbéciles : Flannery O’Connor et Flaubert (Bouvard et Pécuchet).

17

Je n’aime pas les histoires imbriquées dans d’autres histoires. Surtout si c’est un truc qui permet à l’auteur d’insérer dans son œuvre une autre œuvre, écrite par un des personnages, par exemple.

18

Je n’aime pas les livres où l’auteur se prend trop au sérieux.

19

J’adore aimer les livres que je ne devrais pas aimer.

P.S. - Le fait de dire que je n’aime pas ceci ou cela en littérature ne veut pas dire que je ne le fasse pas. Cette liste permettra toutefois de le reconnaître.

15. Sous le noyer


proposition de départ

Marie-Louise devina sa présence à la tache brune qui avançait sur le chemin de la ferme. Petit à petit, une silhouette se dessina plus nettement dans la lumière encore fade du matin. Il avançait d’une façon étrange, se balançant de côté avant de faire un nouveau pas. « On dirait qu’il joue à quelque chose », pensa-t-elle, assise sur sa chaise à bascule, sur la terrasse de la maison. Au fur et à mesure que l’homme s’approchait, elle put apercevoir son chapeau noir, qui cachait à moitié un visage également sombre, basané. Il était plutôt petit, maigre à outrance, ses pantalons démesurément larges se collaient à ses jambes, comme des ballons vidés, ses bras ressemblaient à des branches sèches. Arrivé devant la maison, il s’arrêta près de l’endroit où se trouvait Marie-Louise qui déjà s’était immobilisée sur sa chaise. L’homme redressa d’un doigt son chapeau sur son front, deux petites fentes grises en forme d’yeux apparurent. Sur ses lèvres, un étirement qui semblait être un sourire.
— Bonjour, mademoiselle, je suis bien chez les Vaurass ?
— Oui — répondit-elle.
— J’aimerais parler à Monsieur Vaurass. Est-il là ?
— Non.
— Alors, à Madame Vaurass.
— Elle est occupée.
— Je pourrais peut-être l’attendre, si vous m’en donnez l’autorisation.
Marie-Louise ne répondit pas. L’homme fit quelques pas vers un tronc d’arbre coupé qui se trouvait à quelques mètres, mit son pied dessus, sortit de l’une des poches de son pantalon une cigarette déjà roulée et l’alluma avec un briquet que Marie-Louise ne vit sortir de nulle part.
— C’est que je cherche du travail, vous savez —continua-t-il.
— On n’a pas besoin de main-d’œuvre supplémentaire.
— Vraiment ? En arrivant, j’ai pu voir que votre toit avait besoin de réparations urgentes. La grange n’est pas en bon état non plus. Les planches sont toutes pourries.
— On a déjà engagé quelqu’un pour faire ce travail. Vous n´êtes pas du coin ?
— Bien vu. Je vous demande pardon, Mademoiselle, je ne me suis même pas présenté. Simon Tourelle. Pour vous servir. Mais tout le monde m’appelle Slim. Je travaillais dans un navire de marchandises. L’homme à tout faire, comme ils disaient. Mais ils n’ont plus eu besoin de moi. Dépassé l’âge. Enfin, quelque chose comme cela. Quand on ne veut plus de quelqu’un, tous les prétextes sont bons.
— On est loin du port.
— Bien vu aussi. Je suis venu à pied, en stop quelquefois. Je me suis dit qu’à l’intérieur du pays, avec toutes ces fermes, il y aurait sûrement plus de travail que sur la côte. Je ne me suis pas trompé. Et vous, mademoiselle, pardonnez-moi ma curiosité, mais à votre âge, vous ne devriez pas être à l’école ?
Il proféra ces paroles avec un petit air malicieux.
— C’est les vacances.
— Ah, bien sûr, où avais-je la tête ? Moi, l’école ça fait longtemps. Y ai pas mis les pieds beaucoup de fois, à vrai dire.
— Qui vous a parlé de cette ferme ? Le chemin n’est pas facile à trouver.
— Ce sont les forains qui m’ont amené. Puis, à la ferme à côté on m’a dit je trouverais peut-être du travail ici.
— Ce sont les fermiers d’à côté qui doivent justement venir chez nous travailler tout l’été. Ils n’ont pas pu vous dire cela.

L’homme s’apprêtait à répondre quand une voix fit irruption de l’intérieur de la maison.
— Marie-Louise, qui est avec toi ?

La petite ne répondit pas tout suite et la silhouette imposante d’une femme d’une soixantaine d’années apparut sur le seuil. Elle dévisagea le nouveau venu avec un mélange de méfiance et de curiosité. L’autre soutint son regard un instant, puis baissa les yeux.
— Bonjour, Monsieur. Vous cherchez quelqu’un ?
— Bonjour, Madame —dit-il, la regardant de nouveau. —Simon Tourelle pour vous servir. Ai-je l’honneur de parler à la maîtresse de la maison ?
— Que lui voulez-vous ?
— Eh bien, comme je disais à votre petite fille, je cherche du travail. On m’a dit que j’en trouverai par ici. Je fais un peu de tout. Réparations, coupe de bois, plomberie, défrichements, c’est selon le besoin. Et on ne s’est jamais plaint de mes services. Qualité garantie.
— On n’est pas en mesure de prendre quelqu’un à la ferme en ce moment, je le crains. Il vous faudra chercher ailleurs.
— Je ne prends pas cher, vous savez ? Si c’est repas et logement compris, ça vous reviendra à presque rien. J’ai remarqué que votre toit, s’il n’est pas réparé avant l’automne, il va vous causer pas mal d’ennuis.
— Je lui ai dit qu’on avait déjà engagé quelqu’un —déclara Marie-Louise.
— Mais, si vous me permettez l’objection, il faut toujours choisir le meilleur rapport qualité-prix, n’est-ce pas ?

En proférant ces paroles, il essaya un sourire un peu plus séduisant qui laissa entrevoir un rangée de dents jaunies par la nicotine.

Une autre voix, juste à ce moment, se fit entendre.
— Pourquoi tout ce bruit ? A qui parlez-vous ?

Une femme apparut sur la terrasse. Plus jeune que la première, plus grande aussi, elle était vêtue d’une robe de chambre en soie bleu clair, ses cheveux défaits donnaient l’impression qu’elle venait juste de se réveiller. Il y avait des traces de maquillage sur ses joues et sous ses yeux. Marie-Louise lui jeta un regard de répréhension tout en notant l’impatience de ses gestes ainsi qu’une lumière fébrile dans son regard. « Elle a besoin d’aller en ville. », pensa-t-elle.
— Pardonnez-moi de vous avoir dérangée — s’excusa l’homme en la voyant. — Je ne voulais pas vous importuner, je...
— Il cherche du travail, maman — abrégea brusquement Marie-Louise. —On lui a dit qu’il n’y en avait pas.

Sa mère la regarda comme si elle venait de découvrir la présence de la fillette juste à ce moment, et sembla ignorer les paroles de l’homme.
— Marie-Louise, que fais-tu encore là ? Où est ton frère ? Va le réveiller. Je vous emmène à l’école.
— Cela fait trois jours qu’on est en vacances—répondit sèchement l’interpelée.
Il y eut un bref silence pendant lequel la mère paraissait réfléchir. L’homme maintenant n’avait d’yeux que pour elle, comme s’il devinait que le moment était venu, que son sort allait être finalement décidé à cet instant.
— Vous cherchez donc du travail ? Et vous pourriez vous occuper des réparations du toit et de la grange ?
— Tout à fait. Avec du bon matériel, vous n’aurez plus de souci pour l’hiver prochain ni pour les suivants, d’ailleurs.
— Mais, maman, c’est l’ainé des Tout-Vent qui va venir faire ce travail. Il a promis et nous aussi. —protesta Marie-Louise.
— Les promesses des Tout-Vent, eh bien, le vent les emmène tout le temps.

On ne peut jamais leur faire confiance.
— Et tu préfères faire confiance à un inconnu ?

L’homme encaissa les paroles de la gamine et essaya de se défendre :
— Je comprends qu’un inconnu, venu de nulle part, puisse susciter quelques craintes, surtout ces temps-ci. Mais c’est bien simple ; si vous n’êtes pas contentes de mon travail, ou si vous trouvez que je ne conviens pas pour une raison quelconque, vous n’aurez qu’à me renvoyer. Pour ce qui est du logement, si vous avez une vieille tente, je pourrais m’installer sous le grand noyer, tout au bout du terrain, au bord de la petite rivière que j’ai aperçue en arrivant. Ainsi, je ne vous dérangerai pas. Pour la nourriture, tout ce qui restera de votre dîner me conviendra.
— Vous êtes désespéré à ce point, monsieur ? —demanda la plus âgée des femmes d’un air très sérieux.
— Les temps sont durs, Madame, et la vie ne m’a pas souvent souri. Mais j’ai toujours préféré travailler plutôt que de mendier comme un fainéant. Dieu m’a fait comme cela, je n’y peux rien.
— Ma foi, Susanne — répondit-elle à la femme plus jeune —, c’est ta ferme après tout, tu décides comme tu veux. Et tu te débrouilleras avec les Tout-Vent. Je retourne dans ma cuisine, je n’ai pas de temps à perdre.
— Marie-Louise—enchaina Susanne avec empressement aussitôt que l’autre fut partie—, va chercher la tente de ton frère et emmène-la sous le noyer. Quant à vous, comment vous vous appelez ?
— Tout le monde m’appelle Slim, Madame.
— Très bien, Slim. Vous allez venir en ville avec moi acheter le matériel nécessaire. On prendra la pick-up. Je vais me changer et je vous rejoins.
— Mais —protesta de nouveau Marie-Louise —, tu vas partir avec lui ? Maintenant, comme ça ? Tu…
— Madame — interrompit l’homme tout en lançant à la fillette un regard cassant—, je vous assure que vous n’allez pas le regretter. Une chance comme celle que vous m’offrez ne se présente pas tous les jours. Je vous en serai éternellement reconnaissant.
— Je vous embauche pour le toit —décida Susanne—, après on verra.

Sur ce, elle se retourna vers sa fille :
— Ne nous attendez pas pour déjeuner, toi et ton frère ; on prendra quelque chose en ville. En plus du matériel pour les travaux, j’ai besoin de faire quelques courses. Dis à Joanne de ne pas compter sur nous.

À la suite des paroles de sa mère, Marie-Louise disparut dans la maison sans un mot. Cette décision, la prenant tout à fait de court, la contrariait outre-mesure, bousculait tous ses plans pour les vacances. Elle en voulait à sa mère d’avoir compromis tout un été pour un simple et unique voyage en ville. Ou bien y en aurait-il plusieurs ? Marie-Louise tenta de chasser cette idée de son esprit. L’endroit où ce Slim allait rester était justement le lieu favori de ses baignades et déjà elle sentait un malaise en pensant qu’un type venu d’on ne savait où allait tout le temps rôder dans les parages. Sûr que sa mère, dans son parfait égoïsme, n’y avait même pas songé, ni à elle ni à Raphaël, d’ailleurs. Elle pensa à son père et au tournant qu’avait pris leur vie à la ferme depuis qu’il était parti. Elle lui en voulut aussi, plus encore que d’habitude. Pour ce qu’il avait fait, pour son départ, pour cette absence qui lui alourdissait le cœur à chaque fois qu’elle y pensait, c’est-à-dire tous les jours. Pour le mal qu’il avait fait à sa mère, pour l’épave qu’elle était devenue, pour cette vigilance constante à laquelle elle était obligée pour que le gouffre ne s’agrandisse encore plus. Elle se sentit soudain très fatiguée en montant l’escalier pour aller dans le grenier chercher la tente. Elle décida aussi de profiter des quelques heures de répit qui lui restaient avant le retour de l’intrus pour aller se baigner. Au moment où elle entra dans sa chambre pour prendre son maillot de bain, elle entendit le moteur de la pick-up qui se mettait en marche. De sa fenêtre, elle vit l’inconnu qui ouvrait déjà la portière et s’apprêtait à occuper la place vacante à côté de sa mère. Une espèce d’instinct que la fillette prit pour un présage de mauvais augure le fit lever les yeux vers l’endroit exact où elle se trouvait. Elle eut juré voir sur ses lèvres un sourire victorieux. Sûr qu’au retour il aurait déjà pris la place du conducteur.

P.S. : Construire un personnage ou donner à le voir, ça prend du temps. Je m’en suis aperçue quand j’ai vu l’ampleur de ce texte qui est loin d’être terminé. C’est aussi un défi en ce qui concerne la cohérence. Comme un jeu d’échecs, il faut penser au maximum de possibilités. Mais celles que seul le lecteur voit ?

14. de l’endroit où je me trouve


proposition de départ

Compagnon, mon frère, complice de tant d’aventures et de revers de fortune, je suis mort. Au carrefour des quatre chemins, que nos chevaux connaissaient par cœur, je me suis fait prendre comme un bleu. Je n’arrive pas à me pardonner cette imprudence, surtout à cause de tout le mal qu’elle pourra te causer, à commencer par ce butin qui maintenant est hors de ta portée. Je l’ai caché sous l’arbre fourchu que tu connais bien, mais on s’est dit, te souviens-tu, que cela ne serait jamais une cachette digne de nos liards. Encore une erreur commise qui me déchire comme une plaie ouverte bien plus douloureuse que celle qu’on m’a infligée et par laquelle j’ai fini par périr. Je peux te dire de l’endroit où je suis que ce n’est pas la paix ; c’est un lieu de perpétuel souvenir et d’amertume où je me vois condamné à ressasser sans trêve tous les épisodes de ma vie, jusqu’à des détails que j’avais pensé avoir dissimulés pour toujours au fond de moi-même. J’essaie de m’attarder sur les moments heureux, nos fuites brillantes, nos plans que l’on préparait chez Marinette. Les nuits d’hiver passées sous la bâche ne manquent à un point ! J’aimerais aussi avoir des nouvelles de mon cheval, l’aurais-tu par hasard retrouvé ? A-t-il pris docilement le chemin de l’auberge ? J’espère que non, car dans ce cas tu pourrais être dans de mauvais draps. Je peux te dire que dans l’endroit où je me trouve je ne suis pas seul. Et c’est un autre drame bien plus terrible que la mort. Car toutes ces âmes en peine, tout aussi déchirées que moi, me harcèlent et me hantent, mélangent leurs regrets et leur désespoir aux miens. Que de cris et de lamentations ! Je t’en épargne la description. Mais il faut que tu saches que Vaurass en fait partie, que sa présence hostile m’empoisonne, fait que je revoie sans cesse ses yeux reptiliens qui nous épiaient sournoisement quand il flairait une affaire qu’il voulait intercepter. Quelle envie de le tuer s’il n’était déjà pas mort ! Mais cet endroit est rempli à ras bord de désirs inassouvis, de faiblesses telles que j’en deviens fou. Vas-tu souvent dans notre repère dans les montagnes, notre caverne d’Ali Baba ? Que fais-tu, que deviens-tu ? As-tu déjà un ou une autre comparse ? Je sais que tu aimes bien la Galeuse, mais rappelle-toi du pétrin dans lequel elle nous a fourrés et sa quasi-trahison pour sauver sa peau. Oh, elle est maligne comme un rat, ça c’est sûr. Sûr qu’elle nous a bien rendu service le jour de la poursuite en nous hébergeant dans son taudis. Je me souviens de ce pain au lard dégusté comme un nectar du ciel après trois jours de famine à cavaler dans les sentiers escarpés pour dépister nos poursuivants. Quel bonheur ! Je redonnerais volontiers mon âme pour revivre ne fût-ce qu’un seul de ces instants ! De cette contrée obscure où je me trouve, comme j’aimerais à travers mon esprit guider tes pas vers la maison de la voyante dont on se moquait toujours, dont on disait qu’elle ne racontait que des sornettes et qu’un jour elle irait tout droit brûler aux flammes du Saint-Office ? Qui sait si dans ses onguents de moutarde blanche ou au milieu des cendres mouillées par les pluies de la première lune elle n’y verrait pas mon appel, mon angoisse ? Peut-être pourrait-elle te parler de moi ? Je me demande pourtant si tu serais capable de me reconnaître par le biais de n’importe quelle boule de cristal ? Ou même si tu voudrais avoir de mes nouvelles ? Je me sens si changé, si autre, que moi-même j’ai du mal à me retrouver dans ce fouillis de pensées dont aucune a la forme de l’espoir. Ce coin sinistre où je languis m’a vidé de toute mon énergie, a pompé mes forces et mon élan. Il faut aussi te dire que dans cet endroit où je me trouve Julien est placé à ma gauche. Calme et muet, il semble errer dans un monde très différent du mien et duquel il m’exclut, mais je sais qu’il a deviné ma présence tout autant que j’ai pressenti la sienne. M’en veut-il encore ? Se sent-il finalement vengé après tant d’années ? Je l’espère vivement mais n’y crois que peu. Je me demande si toi tu m’as pardonné. Maintes fois j’ai cru entrevoir la réponse dans ton sourire franc, mais je l’ai également perçue dans tes silences ou dans tes paroles vagues, qui révélaient bien plus que ce que ton esprit essayait de dérober. Mes pensées s’attardent souvent sur ce chemin de nuit qui a conduit mes plus infâmes actions vers le dénouement que tu connais. Je n’ai jamais demandé ton pardon ni ta grâce, et c’est là mon plus grand tort, mon plus violent regret. On est si aveugle quand on se croit éternel, si inconscient, si naïf ! On pense que tout mal finira englouti par le vertige du temps qui passe et qu’on arrivera toujours à échapper indemnes à nos propres folies. Quelle insolence ! J’entends autour de moi des rumeurs étranges. Elles me disent qu’aussi longtemps qu’un être sera aimé ou haï sur terre, son esprit continuera de déambuler parmi les autres morts sans jamais trouver le repos. Si cela est vrai, comment l’amour peut-il devenir pénitence ? Mais ce sont sans doute des balivernes créées par toutes ces imaginations en déroute. Cet endroit est rempli d’énigmes et de mystères, et il n’est pas en mon pouvoir de les comprendre. Compagnon, mon frère, ici, où tout se répète et rien ne s’ajoute, je ne cesse de revoir le moment de ma mort. Il m’est difficile d’accepter comment j’ai pu allier méprise et négligence juste au moment où mes sens devaient être prêts à bondir au moindre signal d’alerte. Mais j’ai fini par comprendre que le carrefour des quatre chemins était l’endroit idéal. Que mon cheval ne se méfierai de rien, distrait par le bruit des vents croisés, les cris affamés des corbeaux, le grincement continu des arbres. J’aimerais te dire que je ne t’en veux pas. Ce que l’on a vécu ensemble est mille fois plus précieux que tout geste décidé dans l’effervescence d’un moment de trouble ou de faux jugement. Si c’était à recommencer, je ne ferais rien, si c’est le prix à payer, je le paierai volontiers autant de fois que nécessaire. Que ces mots que tu ne peux entendre résonnent toutefois dans ton cœur, qu’ils apaisent tes rancunes ou tes improbables remords, et bien que ta présence soit la chose pour moi la plus chère, que dans cet endroit-ci je ne t’y trouve jamais.

P.S. : En arrière-plan, lettres de voleurs opérant dans le sud du Portugal au début du XIXe siècle (Arquivo Nacional da Torre do Tombo) et quelques autres textes d’écriture quotidienne retirés de ces mêmes archives. Une de ces lettres commence ainsi : « Frère de mon cœur, En premier lieu, santé, encore de la santé, prudence, bon jugement en toute chose. En usant de ces trois moyens, rien n’est impossible à faire. » Suit la description détaillée de l’endroit où le butin est caché.

13. ras-le-bol


proposition de départ

Le fait est que mon chef m’emmerde avec sa petite tête en tête d’épingle, son air vicieux, ses petits pas feutrés toujours dans l’espoir de me prendre en défaut, le fait est que tous les mecs à tête d’épingle m’emmerdent, mais celui-là en particulier qui ne doit baiser que quand son chef suprême le lui dit, le fait est que tout dans cette boîte me tord l’estomac jusqu’à ce je n’aie même plus envie de vomir, le fait est que les pigeons et les mouettes à l’extérieur ont plus de chance que moi parce qu’ils sont à l’extérieur et parce qu’ils peuvent à tout moment crever écrasés contre un poteau ou une voiture sans même savoir qu’ils sont en train de crever, le fait est que leur bec qui vient parfois se cogner contre les vitres n’arrête pas de me narguer, le fait est que moi je ne peux même pas sortir pendant cinq minutes parce qu’on me dit que je n’ai aucun prétexte pour cela, parce que tout le monde dans la boîte a droit à un thé minable à onze heures et un autre thé minable à quatre heures, pas question d’aller voir dehors si on y est. Le fait est que les autres cons qui sont dans la même salle que moi et qui n’ont pas une tête d’épingle m’emmerdent de toute façon parce qu’ils ne se plaignent jamais, ont sans doute tous une bonne raison pour rester là plutôt qu’ailleurs, ou alors non, ce qui est pire. Le fait est qu’ils n’arrêtent pas de me casser les couilles quand ils commencent à parler de leur temps soi-disant libre avec leurs idiots d’enfants et leur idiote de femme, mangent des nouilles à la sauce tomate, vont au McDonald’s comme s’ils allaient au Ritz, passent leur dimanche à lorgner les vitrines dans les galeries marchandes avec toute la troupe derrière, le fait est que quand ils racontent leurs vacances, ça me déprime à un point pas possible. Le fait est que les vierges folles de la salle d’à côté, comme on les appelle, sont plus intéressantes que tous ces mecs-là, tout ça pout dire dans quel bourbier je me trouve. Le fait est que l’hypocrisie n’est pas mon genre et que parfois je lance quelques fariboles juste pour avoir le plaisir de voir leurs visages effarouchés, juste question de passer le temps. Le fait est que le temps ne passe pas entre neuf heures du matin et six heures du soir, le fait est que je le rallonge en faisant le moins possible, le fait est que ce que je fais me barbe à mort, que je sais par cœur la liste des livres de l’étagère d’en face, les contes traditionnels du monde entier, sept volumes, pourquoi ? C’est pas toujours le même conte à ce qu’on dit ? Toutes les martines font ceci et cela, vont n’importe où avec n’importe qui, grand bien leur fasse, manuels pour apprendre à vivre, peut-être que je devrais en lire un, la vie secrète des fourmis, beau titre, les dictionnaires écorchés qui ne servent plus à rien, les bibles, quatre en tout, le grand livre de cuisine fait par la célébrité en la matière, l’agriculture en dix leçons, un livre sur une grande marque automobile, la tache de gras sur un des volumes de Durrell, celui où on tue les chameaux, si bien que je ne peux pas regarder la tache sans penser aux chameaux, ce qui m’écœure. Le fait est qu’à part les livres sur les étagères, les autres mecs à leurs bureaux, les lampes, les vases sans fleurs, le bol toujours fêlé de Gilbert, il n’y a plus rien avec quoi me distraire. Le fait est que l’hiver c’est encore plus moche, parce que la pluie dégouline sur l’immeuble d’en face et qu’il est d’un gris à faire se suicider un mort et que chaque fois qu’il commence à pleuvoir il y a toujours quelqu’un pour dire tiens, il pleut, ce qui me donne envie de hurler, moi. Le fait est que je me rabats sur le couloir pour voir ce qui se passe. Le fait est que grand chef et petit chef passent souvent question de vérification méthodique, la commère de la section graphisme a toujours quelque chose à faire à l’extérieur de sa bicoque, toujours de bonne humeur, que je me dis que sa vie doit être un enfer, puis il y a aussi le mec des archives qu’on a enfoui là par précaution parce qu’il est communard et pédé, un mélange explosif, qu’ils ne peuvent plus mettre à la porte parce qu’ils l’ont su trop tard, le fait est qu’il est arrivé la même chose à la mère célibataire, catho en plus de ça, elle aussi mise à part, rangée au rayon encyclopédie, derrière un paravent de gros pavés. Le fait est qu’ils ont réussi leur coup, on l’entend plus, la voit jamais. Tout ça fait que le seul à qui on autorise un brin de différence parce qu’il est soi-disant marrant c’est Camus (ce n’est pas comme ça qu’il s’appelle mais on n’a jamais vraiment su son nom) et il est dans la même salle que moi et il ne nous prive pas de ses blagues, juste au moment – voilà ce qui me rend furibard – où je suis concentré sur une phrase importante que je dois absolument corriger. Le fait est qu’ils parlent aussi de foot, sport que ne je ne peux pas blairer, car moi c’est plutôt, disons, le cyclisme, qui roule mieux quand je suis sur mon canapé entouré d’une quantité intéressante de canettes de bière. Le fait est que quand la salle est sur le point de crouler sous les rires poisseux et les plaisanteries qui feraient pleurer un optimiste acharné, moi je n’y tiens plus et je m’en vais voir du côté des vierges que je surprends en train de parler du dernier Oshima qu’elles disent n’avoir pas vu, comme il se doit. Le fait est que je sais que je n’ai pas d’échappatoire, que chez moi c’est aussi bordélique qu’ici, bien que d’une autre façon, que mon deux-pièces où j’entasse tout et ne retrouve rien n’invite qu’à l’immobilité et à la déprime, que les heures mortes sont vraiment mortes, que le samedi j’ai la gueule de bois, que le dimanche je pense à lundi, que les vacances sont un enfer surtout depuis que plus personne ne me pose de questions et que tout le monde me regarde comme un cas perdu. Le fait est que quand je reviens dans la boîte et que je traverse le hall d’entrée je regarde toujours avec anxiété le lustre absurdement énorme et tellement mauvais goût qui est sous ma tête et que je me figure qu’un jour il me tombera dessus et que tout sera fini en une seconde. Le fait est que je sais que suis un bon à rien et que dans cette boîte on me tolère aussi, par indifférence ou alors par cette charité chrétienne qui leur bave par tous les pores. Le fait est que Camus (qui en fait s’appelait Antoine Vercors) est mort d’une maladie qu’on ignorait, dont il n’avait jamais parlé, que le mec des archives a été retrouvé chez lui par la police, le corps démembré, le même jour où une mouette s’est écrasé le bec contre une de nos fenêtres et que son sang a giclé sur la vitre comme un obus humain. Le fait est que le fait divers de la mouette a fait jaser tout le monde et leur a permis à eux de cacher l’embarras qui s’est étalé sur tous les journaux, le fait est qu’on a fait dire une messe pour Camus, qui était athée et qui se foutait du bon dieu comme d’une pomme pourrie, et aucune pour le mec des archives dont on ignorait tout sauf la gentillesse et le sourire résigné. Le fait est aussi que moi je continue ma vie, le fait est qu’un de ces jours je vais m’accrocher au lustre de l’entrée et me balancer à l’infini jusqu’à que ce que mes bras perdent leur force, juste au moment où tout le trimbalas de verreries me tombe dessus et me coupe en petits morceaux, jusqu’à ce que je devienne méconnaissable et qu’on me prenne finalement pour ce que je suis. Le fait est que moi aussi j’ai une tête en forme d’épingle et que je ne suis pas du tout, mais pas tout, recommandable.

12. d’abord ça s’arrange après ça devient étrange


proposition de départ

au début ce fut comme une longue journée d’été un repli providentiel sur moi-même une retraite apaisante puisque dans cette maison je suis comme un poisson dans l’eau parfaitement bien

je regardais de ma fenêtre les rues presque désertes en pensant aux autres immobiles qui faisaient tout comme moi alors que moi j’ai fait cela toute ma vie pas de quoi s’étonner

j’ai trouvé génial de continuer à travailler loin des confrontations quotidiennes des corps à corps inutiles ne pas rencontrer qui je ne voulais pas rencontrer ne plus parler à qui je ne voulais pas parler et continuer quand même tout comme si

j’ai trouvé ça bien cette restriction de mouvements de toute la planète je me suis imprégnée de silence j’ai aimé la pluie l’air frais du matin la limpidité gommant l’inutile tout merveilleusement en ordre juste parce que

dans mes rêves le monde n’avait pas encore bougé

les sens en alerte découvrant soudain des menaces insensées jugées ridicules juste quelques secondes avant ne plus faire ceci éviter cela alors que j’ai toujours fait ceci et cela où est le problème

c’est en descendant dans la rue que mon corps s’est mis aux aguets essayant de s’accommoder aux dimensions d’une boîte aux parois invisibles découvrant l’étrangeté d’autres corps qui s’écartent des retraits furtifs un simple signe de la tête à la place de tout ce qui paraissait sûr et naturel rempli comme un ballon plein de sable on demande si tout va bien par précaution parce que tout peut aller mal les gens soudain pressés de rentrer comme surpris par une averse subite et par hasard le sourire dans les yeux d’un inconnu grâce

les gestes qui n’ont pas encore appris d’autres gestes comment remplacer des réflexes par d’autres réflexes puisque ce sont des réflexes

sensation de complète vulnérabilité en arpentant la ville rien dans les mains fragile prisonnière de mes pas liée à la maison port d’abri par un élastique aussitôt que le terrain devient hostile intruse dans un espace qui ne m’appartient plus pourquoi

un bâillon qui m’oblige à respirer mon propre souffle suffoqué labyrinthe de lignes et de consignes des parcours contrôlés les attentes dociles en file indienne comme dans une guerre vigilance constante des gens qui s’énervent devant d’autres visages méfiances venant de toutes parts soupçons quand quelqu’un éternue à l’affût de tout symptôme suspect éventuellement maléfique attention

malaise à défaut d’être malade

retrouver l’avant pour mieux oublier l’après dans une balle lancée en l’air vers l’immensité du ciel comme un espace blanc entre deux parenthèses répit

les arbres ont tout à coup mille parfums

joindre tous ces petits bouts d’oubli pour en faire une perche immense qui me permette de glisser sur le fil d’acier sans regarder en bas mettre côte à côte tous les derniers verres pris pour la route coller tous les baisers comme au cinéma et aussi les éclats de rire construire une carapace énorme et indestructible toute en chocolat et avancer sans peur le pouce sur le bout du nez franchement

P.S. 1 : J’ai d’abord trouvé la mélodie, après j’ai mis les paroles.

P.S. 2 : Pour le titre, j’ai massacré un slogan publicitaire que Fernando Pessoa a fait pour le Coca-Cola : « D’abord ça étonne ensuite ça cartonne » (traduit par Adelto Gonçalves à son tour traduit par Jacques Boutard).

P.S. 3 : J’ai beaucoup aimé la référence au mémoire de cette étudiante vivant sans eau et électricité dans sa chambre en ville. C’est ce texte que je n’ai pas lu mais que j’ai imaginé qui m’a aidée à écrire celui-ci.

P.S. 4 : Après maintes tentatives pour terminer, je me suis dit que la dernière serait la bonne. Ce fut la dernière.

11. Sans mains


proposition de départ

J’ai retrouvé mes mains dans les poches d’un vieux manteau d’hiver. Cela faisait longtemps que je ne les voyais pas. Comment ai-je pu laisser filer les années sans m’apercevoir de la perte d’une chose aussi précieuse, je dirais même indispensable ? Mais, apparemment, j’ai survécu. Bien sûr j’ai perdu le tact, mais j’ai ravivé mes autres sens ; il est vrai aussi que je suis devenue bien maladroite aux tâches quotidiennes. Je n’ai jamais plus été capable de toucher, caresser, je n’ai plus jamais senti la chaleur d’une autre main dans la mienne. Mais j’ai survécu. Aujourd’hui je les retrouve dans les poches de ce manteau désuet et, tout comme lui, ces mains sont hors d’usage, incohérentes, miséreuses. Je ferme brièvement les yeux et je m’en vais.

Mes doigts sont des pantins accrochés par des liens invisibles à des synapses défaillantes. A chaque fois que je veux en bouger un, c’est celui d’à côté qui répond à l’appel. Au lieu de se courber harmonieusement au-dessus de chaque clé, ils se dressent en l’air, ne se dépêchant qu’à la dernière minute, trop tard. En extase devant une première phrase réussie, ils oublient d’attaquer la seconde. Les paumes deviennent moites à force d’essayer trente fois la même erreur, glissent sur le tube en métal qui se liquéfie en substance gluante. Les mains ne valent rien. Quand vont-elles oublier ce cerveau abject, s’émanciper des fils qui les retiennent et, telles des araignées joyeuses, chevaucher librement notes et silences ?

Je plonge ma main dans l’eau claire du ruisseau. Elle en sent immédiatement la fraîcheur, le sang se rétracte et fuit vers le bras, inonde le visage. Blanchâtre, elle commence à s’agiter et s’éparpille en mille éclats. Je sais que je peux la reconstituer encore, ne serait-ce que par la contrainte. Mais qu’elle s’émiette donc, devienne irréelle sous l’effet de loupe, appât d’un poisson tactile. Qu’elle vagabonde, s’écorche contre les pierres, disparaisse dans la vase, puis poursuive sa route à la surface, effraie les promeneurs, attrape un lapin, construise un nid ou se gave de miel. Car rien ne sert de barboter si on ne va pas chercher ailleurs.

Ma main est posée sur la surface sombre de la table ; elle entoure un verre haut et fin sans pourtant le toucher. Au son de certaines paroles, un doigt frémit légèrement, puis s’immobilise à nouveau. En face, de l’autre côté de la table, une autre main distraite joue avec un bouchon de bouteille. Entre les deux, un espace infranchissable d’environ vingt centimètres.

Ces mains-là ont pétri le pain et cueilli de l’herbe. Elles reposent nouées sur un tablier blanc brodé par d’autres mains. Certaines ont deviné le ciel dans des lignes courbes qui se croisent et se défont. D’autres ont coupé le bois et parfois des bras. Elles ont béni l’enfant. Protégé les démunis, emparé les moribonds dans leurs derniers gestes. Apaisé les peines et les douleurs. Secoué la poussière de leurs éventails. Meurtries sans doute, infatigables, elles ont ponctué d’énigmes toutes les tresses faites sur le seuil des maisons blanches. J’aimerais que mes mains deviennent les leurs.

Mes doigts fébriles écartent les rubans colorés, arrachent avidement le papier soyeux : c’est une boîte en velours bleu foncé. Je soulève le couvercle le cœur palpitant d’émotion. Une paire de boucles d’oreilles. Je me rends compte que mes doigts n’y sont pour rien dans cette histoire. D’ailleurs je n’ai pas de mains.

P.S. 1 : J’ai traduit le premier texte, écrit il y a quelques années. Toutes les mains que j’ai décrites se sont dissipées en images. Tout cela parce que le titre ne leur rend pas justice.

P.S. 2 : Références. Proust sur la lecture « …repos d’une main immobile au milieu d’une eau courante… » ; Miguel Torga : « …comme une mère qui tresse les cheveux de sa fille. » du poème « Bucolique ».

P.S. 3 : Sans mains, alors que j’aurais voulu perdre pied.

9. toujours la même rue


proposition de départ

Elle dribble, elle danse, surtout à cette heure de la journée. A midi pile, un rayon de soleil permet d’entrevoir l’intérieur de la porte cochère où les échanges vont bon train ; le flux d´entrées et de sorties de l’immeuble 4 ne cesse d’augmenter. La faune circulante se presse contre toute sorte d’attractions, magasins, restaurants, ruelles obscures, odeurs familières. Chaque visage révèle les informations qu’on doit absolument connaître. Précises et infaillibles. Le bouquet de fleurs fanées attaché au poteau électrique a été remplacé par un amas de couleurs artificielles, le signe certain d’une mémoire qui déjà oublie. Tout va bien.

Ces façades délabrées, ces céramiques anciennes. Longue la rue. Comme elle se modifie à mesure qu’elle avance, monte un peu, s’élargit soudain, devient avenue. Comme elle se métamorphose en trainées de magasins bigarrés pleins de quincaillerie originale, en labyrinthe de ruelles haletantes et exotiques. Comme elle se rétracte sous les regards louches, les frôlements à peine perceptibles, se contorsionne à la vue des sourires bouffis émergeant de certains tripots aux prix d’hier. Pourquoi ce bouquet de fleurs artificielles pendu au poteau électrique devient-il une menace ?

Cinq doigts écartés disant « tu me vois ? ». Léger cliquetis. Silhouettes sortant d’un immeuble aux chambres pas chères. La fenêtre du deuxième reste muettement fermée. Un sourire sous les yeux. Nouveau cliquetis. Un bouquet de fleurs artificielles s’infiltre dans le champ de vision, mais s’empresse de disparaître derrière la masse mouvante des corps. Un enfant pleure devant le magasin de jouets. La fenêtre du deuxième reste désespérément close. Voilà que toutes les couleurs s’embrouillent et dégoulinent sous l’effet de la chaleur, tellement fausses et lucides qu’un dessin raté n’aurait pas pu mieux faire.

P.S. 1 : J’ai triché car je n’ai pas gardé les mêmes éléments dans les trois descriptions.

P.S. 2 : J’ai recommencé plusieurs fois pour essayer d’éviter les listes, mais je ne les ai pas évitées pour autant.

8. l’armoire à secrets


proposition de départ

La rue est un fouillis de couleurs, de bruits, de déchets. Elle n’a pas bonne réputation, car elle héberge à partir d’une certaine heure toute sorte de commerces illicites. Il n’est pas rare, pour ceux qui habitent tout près, d’entendre des coups de feu partant de nulle part et arrivant on ne sait où. Pendant la journée, la rue foisonne d’activités mercantiles dans les endroits les plus divers, bouches de métro, cages d’escalier, recoins de portes cochères. Vendeurs de fruits ou de légumes habitent les trottoirs. Une quantité invraisemblable de petits restaurants pas chers et pas bons servent aux yeux des ceux qui passent des odeurs de fritures et de vin tourné. Et soudain au milieu de tous ces relents que la chaleur exalte à sa guise, un parfum de cannelle plane quelques secondes dans l’air à un endroit bien précis. Juste à cet endroit. Ni avant ni après. On a beau regarder à droite et à gauche et on ne comprend toujours pas d’où il vient. Il n’y a ni café ni pâtisserie dans le voisinage. Juste un vieux magasin avec des meubles en inox accumulés contre la vitrine sale. Mais c’est justement là qu’elle danse. On fait semblant d’oublier quelque chose et on revient en arrière pour la sentir encore. Et on repart en sens inverse pour la saisir à nouveau. Jusqu’à ce qu’elle s’imprègne à jamais dans la mémoire.

Approche linéaire. D’abord une large étendue jaune-pâle, presque blanche ; après, un long ruban un peu plus foncé ; puis une frange de petites vaguelettes courant sous la brise. Le bleu aquarelle arrive ensuite suivi du blanc écume, fort et dense. Enfin le noir bleuté où il est possible de plonger toutes les trente secondes. Au loin, la ligne de l’horizon toute droite, étirée, prête à se rompre.

La maison est recouverte d’une couche épaisse de lierre et elle en bave. Ou pourrait même croire que toute cette fureur végétale vient de l’intérieur même du logis, rempli à craquer de tiges et de feuilles vert tendre désirant à tout prix trouver la clé de leur prison, un interstice minuscule entre deux poutres, une fente dans un mur. La cheminée est une échappatoire réelle et quelques ramures en jaillissent déjà sous la forme de bouquet. Par la chatière, des lianes rampent vers l’extérieur et se cramponnent aux pierres du jardin. Seules les fenêtres et la porte d’entrée ont été épargnées.

Les immobiles du fleuve sont des épaves chavirées qui n’ont plus la force de lutter contre les marées et les tempêtes, ils s’accostent au quai dans leur fatigue, trois mâts devenus un seul, lambeaux de voiles affalées sur le pont. À la dérive sans pouvoir partir, le Lion des Mers intègre le lot de déchus, amarré au dock par nonchalance ou ruine familiale. Quelques pièces de linge séchant au soleil sur une longue corde. Dignes pièces à conviction d’une vie tirée par les deux bouts. Il est possible de visiter l’intérieur pour quelques pièces de monnaie. C’est toujours ravissant de contempler les vestiges du passé, n’est-ce pas ?

Avertissement. Deux-pièces pas meublé. Pas d’ascenseur et pas de garage. Le seul endroit où le plancher ne craque pas c’est au milieu de la chambre à coucher. Partout ailleurs, non seulement il grince mais il s’effrite. Grande tache verdâtre de 95 centimètres de longueur sur 40 de largeur couvre le coin droit du plafond de la salle à manger qui peut aussi servir de salon ou de chambre supplémentaire ; c’est comme on veut. La fenêtre de cette pièce n’ouvre plus depuis trois générations de locataires. La cuisine. Bon, la cuisine on peut s’y asseoir. Plomberies à remplacer avec urgence. En revanche, c’est la pièce la plus aérée de l’appartement. La chasse d’eau des toilettes marche une fois sur deux. On pourrait parler de l’avantage que cela représente en économie d’eau, mais on n’est pas de mauvaise foi. Ah, c’est un rez-de-chaussée, mais il n’y a pas de barreaux aux fenêtres. D’un côté cela coupe net l’effet prison, de l’autre on peut y entrer comme dans un moulin. C’est à prendre ou à prendre.

On sent bien que quelqu’un va arriver d’une minute à l’autre dans ce salon au décor victorien. Un feu docile dans la cheminée, un plateau posé sur la table basse. Une théière protégée par une gousse en laine, quelques tasses aux motifs floraux, un plat offrant des canapés, un autre des petits fours. Autour de la table des fauteuils lourds et profonds invitent à la détente et aux longues conversations d’hiver. Des tableaux plein les murs, une pendule. Quelques détails néanmoins perturbent le regard. Le chien couché sur le parquet luisant tourne le dos aux mets appétissants qui jonchent la table, les aiguilles de la pendule se sont arrêtées. Il est sans cesse trois heures et personne n’arrive.

Les parois intérieures de la caravane sont recouvertes de dessins d’enfants. Il y a des feutres de plusieurs couleurs sur la table et des bols de chocolat a moitié vides, à moitié pleins. Le lave-vaisselle regorge d’assiettes et de verres sales, les placards sont ouverts, des jupes, des robes, des pulls en débordent. Le lit est défait. Un ours en peluche et une poupée devenus gris à force d’avoir été aimés gisent par terre. Le vent agite les rideaux en dentelle blanche. La porte est restée ouverte et claque inlassablement.

L’armoire à secrets est terrible, non pas pour ce qu’elle cache mais pour ce qu’elle révèle. Des piles de linge trop propres, trop rangées, trop parfumées de lavande. Des piles de larmes à s’arracher le cœur. La bouteille presque vide est cachée sous les plis d’un drap blanc brodé de petits anneaux entrelacés. La seconde ne doit pas se trouver bien loin.

P.S. 1 : J’ai mieux compris la consigne à mesure que j’écrivais. Les premiers textes sont des approches. Essayer de rendre les textes mobiles, de les mélanger à des émotions. Faire en sorte que les personnages habitent les lieux sans pourtant y être visibles. Pas facile du tout.

P.S. 2 : J’ai mélangé textes de souvenirs personnels avec d’autres complètement inventés pour essayer de voir la différence.

7. trop présent


proposition de départ

Il pose un regard sur les objets qu’il aime et ceux dont il a besoin : un tableau, une paire de lunettes, une loupe et un livre ouvert à la page 25. Il ne pourra pas aller plus loin aujourd’hui. Trop fatigué déjà, et il n’est que 10h00 du matin. Il fait un rapide parcours mental entre l’homme qu’il fut il y un an et ce qu’il est à présent. Aucun changement digne de note, ce qui est une bonne chose. Mais l’accumulation des mêmes gestes et des mêmes pensées au long de tant de minutes produit une érosion pernicieuse dont il connaît parfaitement bien les effets. Un passé plein à craquer mais qui déjà ne semble plus lui appartenir, un présent auquel il tient si peu. Des cris venus de l’extérieur interrompirent ses pensées. C’est une colonie de perroquets verts qui habite le jardin botanique. Ils passent plusieurs fois par jour au-dessus des toits dans une joie toujours stridente. Ne s’arrêtent jamais, ne regardent jamais personne, ne volent jamais seuls. Ils percent le ciel avec une détermination admirable vers un but que pour rien au monde ils ne révèleraient. Ce n’est pas la peine qu’il se lève pour les regarder passer. Déjà ils furent. Sa fille qui n’habite pas loin lui dit qu’elle les voit de sa chambre, perchés sur un arbre, dormant la tête en bas. Elle fait noter à chaque fois que ce sont des perruches et pas des perroquets. Cela lui est égal. Elle a la manie de la précision, du détail, de la perfection. Elle est linguiste, mais elle tient à exceller dans tout ce qu’elle fait, y met une ténacité hors propos, comme si un juge impitoyable épiait par-dessus son épaule et sans relâche ses moindres gestes. Il se demande quelle dose d’énergie il lui faut dépenser pour pareille dose de d’exactitude. Il pourrait lui dire que, de l’autre bout du tunnel où il se trouve, cela ne sert absolument à rien. Mais ne le fait pas. La jeune fille d’il y a vingt ans, audacieuse, insouciante et un peu folle, lui manque pourtant. Elle ressemblait un peu aux perroquets : inaccessibles et libres ; c’est pour cette raison sans doute qu’il les aime tant. Une clé tourna dans la porte d’entrée, des pas se firent entendre dans le couloir, une voix un peu rauque et grave l’appela. C’est bien elle qui arrive. Un peu plus tard que d’habitude. Elle lui explique. Elle ne cesse de bavarder. Une bise légère sur sa joue et la voilà dans la cuisine déballant ses paquets, emplissant le frigidaire. Elle part demain pour le Brésil, il lui faut tout organiser. Se souvient-il qu’elle sera absente pendant quinze jours ? Comment pourrait-il ne pas le savoir ? Elle lui en parle sans cesse depuis des mois. C’est son deuxième voyage dans ce pays, toujours pour son travail, bien entendu. Elle y a tout adoré la première fois : les gens, le climat, la végétation exubérante, les danses (elle en a appris une), un singe minuscule (elle lui a dit le nom mais il l’a oublié) venant lui faire compagnie chaque matin sur le port. Il comprend bien cet engouement, mais ne pose pas de questions, ne fait pas de commentaires. De toute façon, elle a beau parler à bâtons rompus, elle ne dit que ce qu’elle veut. Elle lui fait toutes les recommandations possibles, les numéros de téléphone sont bien en vue sur la table. Gabriel (c’est son mari) viendra avec les courses. S’il a besoin de quelque chose, il n’aura qu’à demander. Les gouttes sont aussi la table. Surtout ne pas oublier. Il a à peine le temps de lui souhaiter bon voyage et déjà elle s’en va. Elle l’appellera aussitôt arrivée. Et aussi les jours suivants. Un océan n’est jamais qu’un océan. Il attend que le silence s’installe à nouveau dans la maison, puis va jusqu’à la cuisine chercher un verre d’eau. Il remarque qu’elle lui a laissé son déjeuner sur la table, prêt à être réchauffé. Les cloches de la basilique tintèrent. Une demi-heure, mais laquelle ? Des cris, bien humains cette fois-ci, jaillirent juste sous ses fenêtres. Pas la peine d’aller voir ce qui se passe, les voix exaltées de deux conducteurs lui racontent tout. Un accrochage insignifiant. Quelle démesure pour si peu de chose ! Il avance quand même sur la terrasse ; le fleuve brille au loin comme toujours, même s’il n’a jamais la même couleur. Il n’arrive plus à y distinguer les bateaux, mais il sait qu’ils continuent de parcourir les eaux tranquilles, à un rythme tout autre que celui du monde. Cela lui plairait de faire un tour sur un voilier, mais comment y arriver s’il ne peut même plus descendre tout seul les trois étages qui le séparent de la rue ? De la vie ? Il se souvient d’une histoire lue il y a très longtemps sur un homme qui, vivant en ville chez sa fille (tiens, il avait une fille aussi), décide de repartir dans son village pour y mourir. Il finit par s’effondrer au bas de la première volée d’escaliers. Soudain il entendit son nom crié à pleins poumons. Son petit-fils, du jardin d’en face, lui fait des gestes tout exprès dramatiques pour attirer son attention. Il le salue avec un sourire. Il regarde aux environs et remarque que Gabriel n’est pas loin. Il ne lâche jamais le gamin d’une seconde. Ils s’approchent de l’immeuble, veulent savoir si tout va bien, s’il a déjeuné. Puis le petit lui demande s’il peut venir demain. Bien-sûr qu’il peut. Il l’aime bien son petit-fils, bien qu’il voie depuis longtemps le moule dans lequel ses parents veulent le faire glisser. Le gamin comprend parfaitement le jeu et l’accepte, même si les efforts qu’ils lui demandent soient vraiment excessifs. Mais il faut qu’ils se sentent fiers de lui, n’est-ce pas ? Qu’il soit le meilleur en classe, le meilleur en musique avec un foutu instrument qu’il n’a même pas eu le droit de choisir. Bien-sûr qu’il peut venir demain. Ils feront comme toujours des trucs débiles qui sont interdits chez lui. Avec ça, il n’a pas déjeuné. De toute façon, il n’a pas faim. Il réchauffera le plat plus tard quand il en aura envie. Il essaie de reprendre sa lecture mais ses yeux lui disent que non, qu’il est préférable de ne pas insister, alors il les ferme et s’endort. La sonnerie du téléphone le fit sursauter. Diable, quel tintamarre ! C’est son autre fille qui veut avoir de ses nouvelles. Il est ensommeillé, il comprend à peine ce qu’elle dit. Viendra le mois prochain peut-être. Bord de mer comme d’habitude. Découverte merveilleuse. Quelle découverte ? Mais un insecte, évidemment ! Ah ! De quoi d’autre pourrait-il s’agir, puisqu’elle arpente le globe terrestre à la recherche de bestioles rares ? Il est content qu’elle vienne. Il profite qu’il est debout pour aller prendre une grappe de raisin dans la corbeille à fruits. Des voix résonnèrent sur le palier. Il devine plusieurs personnes qui s’accumulent près de la porte de l’appartement d’à côté. Il sait déjà qu’une fête se prépare. Ses voisins en font souvent. Ça ne le dérange pas. D’ailleurs il aime ces moments qui lui rappellent ceux qu’il passait avec sa famille et quelques amis sur sa propre terrasse les soirs d’été. Bientôt il entendra leurs bribes de conversations joyeuses. Il y aura de la musique. Un couple viendra s’asseoir sur le parapet de la terrasse, un verre à la main, enveloppé par un murmure de confidences. Les lumières de l’autre rive du fleuve émergeront petit à petit. Des éclats de rire indiqueront que la fête est à son comble, puis, peu à peu, au fil des heures, au fil du temps, un silence heureux et complice viendra s’installer parmi ces fêtards et ils se sentiront pris par cette espèce d’envoutement, conséquence inévitable des moments parfaits. Des cris lancinants le ramenèrent à la réalité. Les perroquets verts font le chemin inverse en direction du jardin botanique. Ils en sont toute une volée, l’un d’eux s’écarte du groupe, trace dans l’air un grand anneau, puis revient rejoindre les autres juste à temps de boucler son voyage. Un sourire s’ébauche sur ses lèvres, presque à son insu, il est content de pouvoir encore les regarder. Pour lui, ils seront toujours des perroquets, et il connaît même leur histoire. Ils arrivent par bateau, directement du Brésil, en même temps qu’un arbre énorme qui est aujourd’hui leur demeure.

P.S. : Je me suis aperçue que j’avais inversé la consigne juste quand je terminais le texte. Il fallait écrire un texte au passé simple avec des moments au présent et j’ai écrit un texte au présent avec des moments au passé simple. J’ai choisi le passé simple à cause de ses sonorités et parce que ce temps vient introduire toute sorte de bruits dans la vie du personnage. C’est forcé.

6. trouver un nom, donner un nom


proposition de départ
1

Adolorate ou Damienne ? Elle est infirmière, mère adoptive. Environ soixante ans. Il lui faut un prénom assez rare, assez laid, et qu’elle abomine. Aussi pensé à Aldevira et Amapola. Ce personnage va porter ce nom comme un fardeau. D’ailleurs, pendant pas mal d’années elle se fera appeler Isabelle. Puis, elle revient à son prénom d’origine, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Elle ne l’explique ou ne le sait pas. Adolorate est un prénom lourd et douloureux (Notre Dame des Douleurs) qui correspond vraiment à ce qui a été sa vie : obstacles, revers de toutes sortes, déceptions. Damienne est un prénom plus court qui se prononce et se dit plus facilement ; il s’harmonise mieux avec son caractère et sa personnalité. Elle est énergique, vive, allègre, peu encline aux états dépressifs. Elle ne se plaint pas. Je ne choisirai peut-être aucun des deux.

2

Marie-Louise : Je l’ai choisi dans l’espoir qu’il fasse un peu vieillot. L’idée de ce prénom m’est venue presqu’en même temps que le personnage qui va le porter : une fillette de 11 ans. Je ne connais pas encore très bien son histoire, mais je la vois assise sur une chaise à bascule, regardant du porche de sa maison un grand marronnier qui se trouve au milieu d’un jardin négligé. C’est elle qui dirige pratiquement tout dans la maison familiale. Son père est absent, sa mère ne s’est jamais intéressée aux questions domestiques. Elle a deux petits frères. Marie-Louise est, je l’espère, un nom empreint de gravité, de sérieux, car cette petite fille, comme la plupart des enfants à cet âge, est beaucoup plus adulte que les adultes eux-mêmes, plus intuitive, plus intelligente et plus déterminée que ceux qui l’entourent.

3

Ce n’est pas une chercheuse de talents, c’est une trouveuse de talents. Elle a le don ou l’habileté de voir ce que les autres ont de meilleur en eux et les incite à développer ces qualités. Elle a déjà vu éclore un musicien, un chercheur, quelques écrivains, un bijoutier et un parfumeur. Elle voit leurs accomplissements comme étant aussi un peu les siens. Aucune œuvre n’est sortie de ses mains ou de ses pensées. Elle désire et le miracle s’accomplit. Elle s’appelle Sophie. Qu’est-ce que ce prénom a à voir avec son histoire ? Rien. C’est le prénom que ses parents lui ont donné à sa naissance. Elle ne peut rien y faire. Sophie, c’est elle.

4

Théodore Vaurass avait, depuis à peu à près la mi-janvier, la ferme intention de mettre le feu à la grange de Gustave Tout-Vent, son voisin. Cela est arrivé le 15 aout de cette même année. La raison de leur mésentente était uniquement connue des deux hommes, du moins ainsi le pensaient-ils. Ce que Théodore Vaurass ignorait, c’est que Gustave Tout-Vent se trouvait à l’intérieur de la grange quand celle-ci a pris feu. Apprenant la nouvelle de la mort de son ami, il a immédiatement mis quelques affaires dans un sac pour partir au plus vite, laissant derrière lui femme, enfants, village, animaux. Il pensait avec mélancolie qu’il lui faudrait aussi changer de nom. Il a adopté le premier qui lui est venu à l’esprit : Alain Amond. Il a semble-t-il mené une existence tout à fait paisible.

5

Marguerite a horreur des diminutifs, petits noms, bref, tout ce qui peut écorcher un beau prénom comme le sien. Alors, si par malheur quelqu’un a l’audace ou l’idiotie de l’appeler Margot, elle dévisage en silence son interlocuteur, les yeux à demi fermés, jusqu’à ce qu’il ou elle finisse par baisser les siens, sous la honte d’un aveu incompris.

P.S. : J’ai énormément de difficulté à trouver des noms pour les personnages. Dans tous les textes que j’ai écrits pour l’atelier, il n’y a que des « il » et des « elle ». Je me suis dit que cet exercice serait une bonne rampe de lancement. Cela n’a pas volé bien haut (cinq exemples), mais, au début, je n’étais même pas sûre d’en trouver un. Donner un nom à un personnage permet-il de passer d’une ébauche à un portrait ? Est-ce que par le biais d’un nom on établit un compromis avec un personnage sans qu’on puisse après lui faire défaut ?

5. ramasser un objet


proposition de départ
1

Elle l’aperçoit peut-être vingt mètres avant de l’atteindre. Puis, rapide comme un aigle, elle fonce dessus et le pique de ses griffes tendues. Tout ce qui arrive après se passe au ralenti.

2

Il sent son pied écraser quelque chose qu’il n’a pas vue en marchant. Il fait presque nuit et les arbres du parc projettent sur l’allée une danse d’ombres chinoises. Il se penche pour voir ce que c’est. Saisit l’objet, l’examine. Léger sourire de satisfaction.

3

C’est un étourneau qui l’a mise sur le chemin de l’objet. Elle jette quelques regards autour d’elle. S’approche à petits pas de l’endroit indiqué par l’oiseau. Finit par le découvrir dans une échancrure du terrain, le prend délicatement entre ses doigts, le garde un instant bien serré contre elle ; semble hésiter. Quelques secondes après, le dépose délicatement sur le socle d’une statue.

4

Il pense encore à « La parure » de Maupassant, ce conte d’une cruauté parfaite. Soudain, il découvre un objet brillant sur l’allée du parc. C’est un bijou en tout identique à celui du récit. Les rayons du soleil le font étinceler de lumière. Visiblement perturbé par cette découverte, s’en en empare, l’observe en connaisseur puis, avec mépris, le jette dans un buisson. (C’était sans doute le faux.)

5

Le chien avance le museau collé au sol. Il flaire l’objet, l’attrape entre ses dents et, tout fier, le dépose aux pieds de son maître.

6

Elle saisit avec impatience l’objet qui lui a fait perdre l’équilibre. Heureusement qu’un inconnu s’approche d’elle pour savoir si tout va bien.

7

Ramassez immédiatement ce que vous venez de jeter par terre ! La dame est rouge de colère. Le gamin la dévisage d’un air moqueur et s’éloigne. Elle retrouve l’endroit où l’objet a été abandonné, le ramasse prestement et le met dans son sac. Elle ne supporte pas le gâchis.

8

La mariée avance, l’air radieux, sur cette allée du parc, comme si elle marchait déjà sur la nef centrale de l’église. Elle se sait regardée et admirée par les promeneurs qui s’écartent pour la laisser passer. Elle se tient de plus en droite, paraît grandir en direction aux arbres. Soudain, sent quelque chose glisser sur son cou, perd contenance, s’effraie un peu, plie lentement les genoux jusqu’à ce que sa main atteigne le sol et ramasse un objet gisant sur sa longue robe blanche. Elle reconnaît, rien qu’au toucher, sa belle rivière de pierres fausses.

9

Le veilleur de nuit fait sa dernière ronde après avoir fermé les grilles du parc. Il parcourt lentement chaque allée, le dos courbé, en examinant le sol. Il collecte des oublis, des vengeances, des dédains et une sorte de collier de pierres fines qu’il lève à la hauteur des yeux et qu’il examine avec intérêt sous la lumière fade d’un lampadaire. Il a un sac en plastique dans la main et y enfourre pêle-mêle sa récolte. Plus tard, dans la maisonnée du jardinier qui lui sert aussi de gîte, il fera le tri.

10

L’homme revient dans le parc aux petites heures du matin. Il a un papier épinglé sur le dos avec un numéro, bien noir, bien visible, imprimé dessus : 4. Il fouille dans un buisson, explore les alentours, mais ne trouve pas ce qu’il cherche. Juste un œuf d’étourneau comme prix de consolation.

P.S. : J’ai beaucoup aimé faire cet exercice. J’aurais voulu moi-même commencer à ramasser des objets dans les allées du parc (merveilleuse Agnès Varda !).

4. seule (colère, lassitude)


proposition de départ
seule (une colère)

Elle vient de partir avec l’enfant dans ses bras. Lui, il reste là, debout près de la fenêtre de la cuisine, les pieds accrochés au sol, les mains moites, un nœud dans la gorge qui l’étouffe. Raisonne, décide ! Bouge ! Empêche-la de faire ce pas que tu vas regretter toute ta vie. Fais quelque chose ! Il porte la main à son visage pour essuyer une larme, mais il n’y a pas de larmes sur son visage. S’il avait en ce moment un miroir devant lui, il aurait vu ce qu’il voit tous les matins en se rasant. Une forme ronde, anormalement pâle, impassible. Surtout ne lui parlez jamais, ne lui dites rien, il n’est pas capable de répondre. Vous pouvez même jouer le mépris sur tous les tons, toutes les gammes, il ne réagira pas. Il se contentera de vous regarder, puisqu’il a des yeux pour ça. Essayez de le faire parler de sa vie, de ses problèmes. Vous n’y arriverez pas ! Ou alors il vous répondra par des clichés bêtes à vous donner envie de vomir. Demandez-lui des nouvelles de son travail, de ses copains, de ses amis. Il dira qu’il n’a pas de copains, pas d’amis, que les nouvelles (horreur !) sont toutes vieilles. Tentez de savoir s’il est heureux, content. Il ne saura pas quoi répondre. Bousculez-le, faites-lui perdre la tête. Bonne chance pour cela ! Inventez quelque chose pour rendre cet appartement moins sinistre, achetez un oiseau, par exemple, ou des fleurs en pot pour rendre moins menaçante la grisaille des immeubles d’en face. Il s’achètera, lui, de boulettes de cire pour se mettre dans les oreilles et oubliera les fleurs vite fait bien fait. Proposez-lui un voyage, des vacances. Il rétorquera qu’ils n’ont pas assez d’argent pour s’offrir des fantaisies. Demandez-lui s’il ne s’ennuie jamais. Il la regardera comme si elle lui parlait dans une langue inconnue. Présentez-le à vos amis d’enfance. Honte complète. Précipitez une dispute, une scène affreuse. Vous le verrez dévaler les escaliers et aller s’engouffrer dans le café du coin. Dites-lui que vous attendez un enfant. Là, vous observerez ses deux yeux s’écarquiller de peur. Juste un instant seulement. Puis il reprendra sa pose habituelle, fera peut-être un peu moins de bruit, à l’aube, quand il rentrera du travail. Fera des efforts pour être plus gentil. Dormira sur le canapé pour ne pas déranger, une fois, dans la rue, il l’a prise par la main. Mais ne prendra jamais le bébé dans ses bras. Peur de le casser. Il ne saura plus où se mettre dans la maison. Des trucs sales partout. Un désordre infernal. Il sera mis à part. Il n’osera pas protester. Il ne veut pas protester. Il l’agacera de plus en plus avec ses silences tenaces. Il l’encombrera de ses gestes niais, de ses questions stupides toujours hors sujet, il la gênera avec ce corps adulte et sa tête d’enfant confus. Elle lui demandera un jour s’il veut continuer comme ça. Il lui dira qu’il ne comprend pas la question. Alors… alors, elle ne lui dira plus rien, prendra le bébé dans ses bras et lui claquera la porte au nez avec un fracas assourdissant qui résonnera longtemps dans sa mémoire.

seule (une lassitude)

Elle va partir avec l’enfant dans ses bras. Lui, il reste debout près de la fenêtre de la cuisine, calfeutré dans son silence, empêtré dans ses mouvements. Elle sait bien qu’il a envie de lui dire quelque chose, mais elle sait aussi qu’il ne le fera pas. Elle sait également qu’en son for intérieur il a fondu en larmes, que cette décision affectera toutes les années à venir. Combien de fois a-t-elle essayé de faire tomber en poussière ce visage de plâtre pour savoir ce qui se cachait derrière ? Combien de fois n’a-t-elle pas eu des mots d’impatience, de plus en plus calculés, de plus en plus factices, qui venaient s’évanouir dans son regard souvent flou, perdu dans le vide ? Pourquoi ses phrases si banales lui donnaient-elles cette nausée ? Tous ces efforts pour le comprendre, pour s’intéresser à sa vie, ses amis, son travail. Tant de peine à essayer de savoir si, au moins, il était heureux, même sans avoir d’amis, de projets. Les vacances qu’il refusait de prendre, le voyage qu’il n’a jamais voulu faire, parce qu’à court d’argent. Toujours l’argent ! Les tentatives pour rendre cet appartement moins sombre, plus accueillant. L’achat de la cage, de l’oiseau, des fleurs pour le rebord des fenêtres d’où on ne voyait que du béton gris. Mais tous ces gestes étaient vus comme des nuisances, de l’inutile. Oh, les dîners sociaux ! Les regards en biais des amis d’enfance qui venaient pour la première fois, désireux de le connaître, puis qui ne revenaient plus jamais. Chagrin et honte. Ces disputes solitaires où seulement l’un des deux s’emportait, l’autre s’enfuyant à toute vitesse pour chercher refuge dans le café du coin. Et, un jour, la grande nouvelle, le bébé qui allait arriver. Ses quelques gestes de tendresse, ses attentions touchantes pour ne pas troubler le sommeil de ceux qui, dans la maison, avaient besoin de repos. Sa main dans la sienne, un jour, comme un signe d’espoir. Dès lors, plus rien. Il n’a jamais pris l’enfant dans ses bras de peur de lui faire du mal. Il n’a jamais plus marché dans cette maison sans avoir la sensation d’encombrer, d’agacer, d’être de trop. La coupe a débordé à cause d’une vétille, comme il est de mise. Quelque chose de tellement stupide. Les mots se sont alors bousculés sans qu’on sache vraiment dans quels bas-fonds ils se cachaient, des indignités sur lesquelles on reviendra toute sa vie, mais qu’on ne pourra plus effacer. Sensation d’une page tournée, jusqu’à ce que l’on s’aperçoive que le bruit de la porte tout d’un coup refermée ne va pas facilement disparaître de la mémoire.

P.S. : J’ai vraiment pris conscience de ce procédé technique avec cet exercice. Je suis allée lire des textes d’auteurs que j’aime bien, pour voir comment ils faisaient. J’ai aussi lu des propositions particulièrement réussies sur le site. Quant à l’application immédiate de la méthode, ça, c’est une autre histoire…

2. le départ


proposition de départ

Version longue

Il y a des routines accablantes et il y a celles qui rendent les premières moins pénibles. Même café, même heure, même table, même paysage : l’immeuble d’en face avec son flux régulier d’entrées et de sorties. L’homme arrive ponctuellement au bout de la rue à 7h30 (il semble avoir lui aussi ses propres routines), se plante devant l’immeuble et marche de long en large sur le trottoir. Soixante ans peut-être. Il porte un blouson bleu, chemise claire, pantalons noirs, chaussures usées, mais brillantes de cire. Il regarde les voitures qui roulent à petite vitesse à cette heure, suit du regard quelques passants qui reviennent de leurs courses matinales, un sac en papier à la main, puis s’assoit sur un banc, tournant le dos à l’immeuble. Pourtant, c’est cette porte d’entrée qui l’intéresse, car chaque fois qu’il en pressent l’ouverture, il regarde par-dessus son épaule pour voir qui vient d’en franchir le seuil. L’objet de sa curiosité est un homme d’une quarantaine d’années, costume sombre, cravate, serviette à la main. Parfois, celui-ci sort seul et commence à marcher rapidement sur le trottoir. Il y a une bouche de métro à environ cent mètres de là. Certains matins, deux enfants avec leur sac à dos l’accompagnent, parfois encore, plus rarement, une femme sort en même temps qu’eux (léger baiser, léger sourire), puis s’éloigne dans la direction opposée. Ce jour-là, toutefois, parmi les quatre personnes habituelles, un nouveau personnage surgit sur scène : une femme d’un certain âge fait son apparition sur le bas de la porte, une valise dans une main et, dans l’autre, un charriot de courses plein à craquer. Le contraste avec les autres membres du groupe est pour trop évident. Préjugés compris, elle semble plutôt sortir d’un quelconque endroit sordide de la ville, mais pas du tout de ce quartier ancien redevenu récemment à la mode. Ses cheveux mal attachés en un vague chignon sont teints de plusieurs couleurs ; très visibles le gris, le vert et le violet dans le fouillis de boucles qui lui entoure le visage. Elle porte une jupe aux motifs voyants, une veste de scout brune, avec ce qui semble être des autocollants plaqués sur les quatre poches du devant. Son visage est plein de rides, son teint blafard, mais elle sourit ! Sourit aux enfants, au couple, à l’homme surtout, qui, lui, garde un semblant grave, presque sévère. Pincé. Manifestement ils attendent quelque chose ou quelqu’un, car ils ont cet air embarrassé de ceux qui, à court de paroles ou de réactions, se sentent pris dans un créneau de temps vide ou neutre - tout a déjà été dit avant et il n’y a plus rien à dire après. La vieille femme rompt le silence, pourtant, et adresse quelques paroles aux enfants qui commencent à rire. Elle leur tend un objet long et fin qu’elle retire d’une des poches de sa jupe. La petite fille prend l’objet dans ses mains et l’examine. L’homme parle à l’enfant d’un air très sérieux. Une voiture s’arrête enfin sur le bord du trottoir. C’est un taxi. La vieille femme enfouit ses bagages dans le coffre, puis s’installe sur la banquette arrière. Se penche légèrement vers le conducteur, fait un signe de la main aux quatre silhouettes plantées sur la chaussée. L’homme au blouson bleu ne lâche pas tous ces personnages des yeux, apparemment certain de son invisibilité. Il a certainement raison, car personne ne semble s’apercevoir de sa présence. Il a maintenant sorti un stylo de l’une de ses poches et se met à écrire quelque chose sur un bout de papier. Le taxi démarre. Brusquement, de façon tout à fait imprévisible, la vieille femme tourne la tête vers l’autre côté de la rue, et son regard bleu métallique atteint de plein fouet, comme une meurtrissure, la vitre du café.

Version courte

Tous les matins, à la même heure, un homme d’une soixantaine d’années arrive devant l’immeuble et attend. D’abord debout, puis assis sur un banc, le dos tourné à la porte d’entrée, mais attentif aux moindres bruits. C’est un homme qu’il guette. Costume sombre, serviette à la main. Le guetteur le suit des yeux avec insistance jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin de la rue. Il ne sort pas toujours seul. Parfois, il est accompagné de deux enfants, parfois encore, une femme les rejoint sur le bas de la porte. Aujourd’hui, pourtant, un élément dissonant rejoint le quatuor habituel. Une femme d’un certain âge, bizarrement vêtue, à la chevelure colorée, arrive sur la chaussée, traînant avec elle une valise et un charriot de courses. Elle semble tout droit sortie d’un coin sordide de la ville et non pas de cet appartement que ce quartier ancien, longtemps oublié mais redevenu à la mode, a rendu attrayant. Les cinq personnes ne se parlent pas. Elles attendent. On dirait que tout entre elles a déjà été dit. La vieille femme, cependant, sourit, puis finit para adresser aux enfants quelques paroles et leur tend un objet qu’ils acceptent. Un taxi arrive. Valises enfouies dans le coffre, vieille femme enfouie dans la banquette arrière de la voiture qui démarre lentement. Pendant tout ce temps, l’homme sur son banc n’a perdu aucun détail de la scène ; il griffonne quelque chose sur un bout de papier ; la vieille femme, elle, tourne brusquement le dos à tous ces personnages ; son regard bleu métallique vient douloureusement se cogner contre la vitre du café d’en face.

P.S. : Je crois qu’en ce qui concerne l’amplitude des textes, ceux que j’envoie s’ajustent mieux aux dimensions nouvelle -– conte plutôt qu’aux dimensions roman –- nouvelle. La deuxième version me semble forcée par rapport à la première. Un simple résumé. L’amplitude d’un texte ne devrait-elle pas surgir naturellement à partir du moment où on pense à une possible histoire à raconter ? Si j’avais à raconter celle que je présente ici, je choisirais le format « nouvelle ». Mais comment la relater dans toute son ampleur rien qu’avec le regard objectif du narrateur ? Où se placerait-il tout au long du récit ? Comment raconterait-il cette histoire ?`

2. « Montre-moi quelque chose que je ne comprenne pas. »


proposition de départ

Un cri immobilisa tout le monde dans le magasin de brocante. Les visiteurs, pris au dépourvu et figés dans leurs gestes, semblaient tout à coup sortis d’un musée de cire, certains contribuant plus que d’autres au réalisme de la scène, une tasse fêlée à la main, un chapeau sur la tête, une canne à bout de bras. L’explication survint quelques secondes après par la voix peu aimable du brocanteur : un objet précieux manquait. Un encrier Cartier ne se trouvait plus à sa place habituelle, affirmait-il, tout en pointant du doigt vers un certain endroit du magasin. Tous regardèrent dans la direction indiquée et, en effet, un cercle luisant sur une des étagères faisait contraste avec un entourage terne, composé par d’épaisses couches de poussière. Personne ne devait sortir du magasin avant que le coupable ne soit trouvé, expliqua le brocanteur aux sourcils froncés. Il y eut aussitôt des protestations de la part des présumés clients, mais le vendeur s’empressa de bloquer la porte d’entrée avec un vieux bahut. L’inspection commença sur le champ dans un brouhaha épouvantable. Un à un, les visiteurs furent fouillés, leurs affaires examinées avec soin. Certains innocentés s’empressèrent de quitter les lieux, déplaçant avec colère la barricade improvisée, d’autres restèrent à leur place. Après l’absolution des derniers suspects, trois touristes ahuris, aucune trace du fameux encrier. Ce fut à ce moment-là qu’il la remarqua. Au fond de la pièce, à moitié cachée par un paravent arabesque, une petite dame se tenait debout contre une table branlante à trois pieds. Les joues très rouges, elle semblait être sur le point de suffoquer, d’autant plus qu’elle comprimait de toutes ses forces son sac contre sa poitrine. Sous le regard de son bourreau qui s’approchait, elle tenta de se faire encore plus petite. Ses yeux devenaient brillants de larmes et de ses lèvres sans trace de maquillage sortirent quelques mots à peine audibles. Une prière, peut-être. L’homme lui prit son sac et, d’un geste sec, pressa le fermoir. Les fouilles se firent sous un énorme silence. Le résultat se révéla infructueux. L’objet recherché apparemment ne se trouvait pas là, mais l’homme persistait comme si l’encrier eut miraculeusement diminué de taille au point de pouvoir se trouver dans une quelconque doublure, un inattendu compartiment secret. Il finit par étaler tout le contenu du sac sur la table. Parmi les nombreux objets au grand jour dévoilés, la main osseuse e terriblement blanche du brocanteur prit par sa chaine dorée un pendentif en ambre sombre cerclé de minuscules pierreries. La pièce de joaillerie, qui paraissait très ancienne, oscillait maintenant devant les yeux de la dame comme un grand point d’interrogation. D’une voix frêle, douce, entrecoupée de sanglots, elle finit par s’expliquer : elle l’avait vu dans la vitrine, passée plusieurs fois devant le magasin, gagner du courage, médaillon de sa mère, vendu dans un moment de détresse, sa photo dedans, prix au-dessus de ses moyens, honte, quelle honte. Chacun dans le magasin retint son souffle ; le vendeur lui-même paraissait hésitant, ne trouvant pas de réponse immédiate à ce qu’il venait d’entendre. Il parcourut du regard les personnes présentes, posa à nouveau ses yeux sur la dame qui paraissait résignée à son verdict, puis déclara, d’un air tout aussi défait que celui de sa victime, qu’une plainte formelle s’imposait quand même. Avec un signe de tête, il l’invita à le suivre, puis pria les autres de sortir. Des mots de reproche jaillirent de tous côtés, des plaidoyers aussi, mais le vendeur avait déjà repris ses esprits et sa fermeté. En file indienne, chacun traversa le seuil de la porte d’entrée. Un dernier regard sur la pièce permettait de constater à endroits divers un nombre assez considérable de formes géométriques, claires, nettes, luisant dans la pénombre de la boutique déserte.

P.S. 1 : Le titre du texte a été emprunté à une chanson de Bob Dylan «  I’ve made up my mind to give myself to you » de l’album Rough and Rowdy Ways.

P.S. 2 : Cet exercice, contrairement au premier, m’a donné du fil à retordre. Mais m’a permis de voir les trucs magiques dont dispose le narrateur omniscient. Là encore, ma première idée, était autre. Je voulais faire coïncider ma proposition avec le contenu de la chanson de Dylan, mais cela impliquait tout un texte dialogué, ce qui ne correspondait pas à la consigne. Je ne suis pas vraiment contente du résultat, mais tant pis.

1. la gare


proposition de départ

C’est une gare, où tous se croisent sans se voir vraiment, le nez au vent, s’il y avait du vent. Il arrive, il sait qu’il est en retard, que le train vient de partir, mais il court quand même. Impossible d’empêcher l’élan qui le mène vers le quai nº 9, déjà vide à présent. Tout a mal tourné aujourd’hui. Le portable oublié au bureau, les critiques voilées de cet imbécile de Roger, les courriels qu’il aurait dû envoyer mais qu’il a laissés en suspens jusqu’à lundi. Et Yvonne qui l’attend. Que fera-t-elle ne le voyant pas arriver ? Il n’ose même pas y penser. Une cabine téléphonique ! Mais le numéro, s’en souvient-il ? Bien-sûr que non.

Ils se croisent, mais évidemment ne se voient pas. Elle marche à pas lents vers un banc au bord du quai nº2, s’assoit, sort son portable, vérifie ses messages, mais il n´y a pas de nouveaux messages. Elle avait déjà regardé cinq minutes avant. Elle essaie de lire le magazine acheté tantôt, mais feuillette les pages sans y prêter attention, l’esprit ailleurs. Pourquoi ne lui a-t-il rien dit ? Encore une demi-heure d’attente avant le départ de son train, de leur train. Les miracles se produisent-ils en une demi-heure ? Bien-sûr que oui. Tellement de choses ont pu arriver ! Un portable oublié, un retard au travail. L’appeler encore une fois ? Peut-être un peu plus tard ; elle lui a laissé tant de messages déjà ! Encore vingt minutes d’attente. Prendra-t-elle le train s’il n’arrive pas ? Oui ? Non ? C’est décidé.

Un couple passe, puis un homme seul, avec son chien en laisse. Le chien lève de temps en temps les yeux vers l’homme pour vérifier son état d’esprit. Est-il content ? Va-t-il me regarder ? Un câlin, peut-être ? Non, il ne me voit pas. Quelle attitude machinale il a aujourd’hui ! Quelque chose ne va pas. C’est sans doute le coup de fil qu’il a reçu cet après-midi qui l’a rendu comme ça : maussade. Mais je suis là, moi, je peux le consoler ! Qu’est-ce que je peux faire pour attirer son attention ? Ah, ah ! Trouvé ! L´homme met quelques secondes à réaliser ce qui s’est passé, regardant bêtement sa laisse vide, puis réagit finalement à la disparition de son chien, regarde avec anxiété aux alentours et décide de l’appeler : “Ulysse ! Ulysse !” Mais Ulysse ne revient pas. L’homme commence à marcher au hasard dans la gare, passe devant la femme du quai nº 2, mais ne la voit pas. Dommage. Car elle, elle a vu Ulysse passer. Ulysse a même fait un léger arrêt devant elle, pour flairer quelque chose d’intéressant dans son sac. Mais il était pressé. Ce n’est pas tous les jours qu’il a l’occasion d’explorer des contrées lointaines à l’insu de son maître. Il faut en profiter. L’odeur d’un autre animal l’appelle et il file.

L’homme du quai nº 9 n’aperçut pas du tout Ulysse ; il vient juste de se rendre compte qu’il a perdu son portefeuille. Il cherche partout dans ses poches, sa valise ; passe au guichet des objets perdus, malheureusement fermé. Comment va-t-il faire sans argent, sans papiers, sans moyens de communication ? Las et désemparé, il s’assoit sur un banc, essayant de se calmer, de reprendre ses esprits. Difficile dans un cas pareil. Il respire longuement, posément, plusieurs fois de suite. Il repense à Yvonne, à sa menace. “C’est la dernière fois, la dernière !” La voilà arrivée la dernière fois. Il imagine sa furie, ses pleurs, ses pauvres affaires jetées avec fracas par la fenêtre. Mais il exagère. Elle ne lui fera pas ça, surtout quand elle saura la raison de son absence. Une idée idiote lui passe para la tête, mais il la chasse aussitôt. Non, vraiment, penser à cela, en ce moment ? Se mettre dans la gueule du loup ? Impossible. Mais, que je suis bête ! Aller à la gendarmerie, bien-sûr ! Il se lève aussitôt, mais est abordé par l’homme sans chien qui lui demande si par hasard il a vu un labrador marron clair aux pattes blanches. L’autre lui répond que non, que lui-même a perdu son portefeuille et qu’il n’est pas en état de découvrir des chiens.

La femme du quai nº2, contrairement à ce qu’elle avait décidé, n’est pas partie. A quoi bon aller s’enfouir dans un hôtel au bord d’un lac aux insondables profondeurs ? Elle reste assise sur son banc, regardant dans le vide, essayant de gagner du courage pour rentrer chez elle, mais n’y arrive pas. Le seul lien qui l’attache à lui à présent est ce quai de gare, la dernière décision prise ensemble, leurs sourires devant l’idée du départ. Son portable lui annonce un nouveau message. Elle ne le regarde pas tout de suite, de peur d’une nouvelle déception. Elle prend le temps de sentir à nouveau l’espoir regonfler ses veines, puis, tout doucement, commence à ouvrir son sac.

Il est près de minuit. La gare est presque vide maintenant. Trois âmes déambulent sur les quais déserts : l’homme sans chien, l’homme sans rien, la femme sans personne.

P.S. 1 : J’ai tout d’abord eu l’idée d’écrire un texte sur un narrateur omniscient qui n’arrive pas à tenir son rôle et qui a besoin d’un autre narrateur qui le comprenne et l’aide dans sa tâche. Mais c’était trop compliqué. J’ai donc commencé à écrire la première chose qui m’est venue à l’esprit.
P.S. 2 : Je reconnais que je n’ai pas « fatigué le texte », enfin, pas de la façon que vous recommandiez.


page proposée par Helena Maria Vilhena Barroso
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1ère mise en ligne 19 juin 2020 et dernière modification le 15 novembre 2020.
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