le roman de Laurent Peyronnet
Depuis une vingtaine d’années, je partage mon temps entre le nord de la Scandinavie et la région lyonnaise où je réside. Je passe environ cinq mois sur douze sur les routes de Laponie ou j’exerce le métier de guide touristique et le reste du temps, j’essaye d’écrire. J’ai publié trois romans jeunesse, quelques nouvelles et contes. Je fais aussi un peu de musique et de dessin. Je n’ai pas de site internet mais vous trouverez l’actualité de mes romans jeunesse sur cette page Facebook.

20. Cette partie de soi où perdure le monde.


Marcher, les yeux fermés, dans son propre livre. Entrer dans cette partie de soi où perdure le monde, en ramener le récit qui contient sa lumière, comme une pierre précieuse qu’on remonte de la mine. La poésie pour retrouver la mémoire. Ici, mes pieds foulent une herbe dense mais fragile, éphémère. Ses brins, frêles, innombrables, jusqu’à l’horizon ondulent, ploient sous le vent quasi permanent et irradient leur force de vie, baignés du soleil de l’arctique. C’est ici que je me suis arrêté, sur ce bout de terre presque au raz de la mer, tout au bout du monde, au septentrion de l’Europe. Ici que je me suis assis en moi même pour écouter. Je n’ai pas choisi ce lieu par hasard mais c’est le hasard qui me l’a fait trouver. Cela ne pouvait être ailleurs mais j’ai découvert ce fait, seulement en y revenant, par l’esprit et en m’y installant comme sur un pivot de moi même. Ici est un ancrage, choisi, abstrait, d’où ma mémoire se ressaisi de toutes mes routes. J’y suis passé, tant passé, si vite, sans jamais m’arrêter mais tout s’est imprimé. Entrer dans cette partie de soi où perdure le monde, en ramener le récit qui contient sa lumière, comme une pierre précieuse qu’on remonte de la mine. La clarté sauvage, folle, d’un soleil surpuissant qui abolit la nuit. Les grands troupeaux de rennes courant dans la toundra et les mères, plus calmes, allaitant leurs petits dans les creux des vallons. Le tournoiement des mouettes et leurs cris étouffés, lointains, au dessus des bateaux, là bas, ondoyants sur le fjord, sous un ciel d’un bleu limpide et pâle et qu’un souffle de vent tourne en un gris de plomb, de pierre ou d’aquarelle, peuplé de noirs nuages. Le parfum de la terre est ici un combat, de la chair contre le froid. Elle est meuble et délicate cette terre, bientôt elle gèlera et elle sait cela. Elle palpite, diffuse, exhale l’intensité de sa courte existence jusque dans mes narines et porte à mon esprit, comme une ivresse, ce jaillissement de vie qui danse sur l’arrête de l’abîme. La lumière la chauffe, le vent la balaye, la pluie la nourrit et tout cela se percute, s’emmêle, se mélange en un chant mélancolique, une explosion de millions de minuscules fleurs, jetées à la face du gel qui cet hiver, figera toute vie. Le parfum que laisse le givre sur une motte de tourbe n’est jamais très lointain. Cette fragilité, cette incertitude, cette beauté fugace, constamment menacée est pour moi une allégorie puissante, universelle. Ici est un ancrage, d’où ma mémoire se ressaisi de toutes mes routes. Cette terre est un poème et dans ce poème, il y a aussi des hommes, des femmes et des enfants. C’est vers eux que je m’avance. Ce sont eux, aussi, que je veux écouter, à qui je souhaite me rendre sensible. Je les invente dans ce qui nous relie, dans ce qu’ils portent de forces et de faiblesses, de lumière et d’ombre, comme ce soleil contre la nuit. Et pour ça, ils sont vrais. J’avance à leur rencontre et certains, je ne les connais pas encore. Je suis passé ici, tant passé à travers ma vie, si vite, sans jamais m’arrêter mais tout s’est imprimé.

Il n’y aura pas, pour une fois, de codicille car ce texte en entier me semble en être un, à ces quatre mois d’écriture. Je rajouterai seulement ceci : lorsque je suis arrivé ici, dans le courant du mois de juillet, je n’imaginais pas la force créatrice de ce groupe et de son chef d’orchestre. Je vous remercie chaleureusement toutes et tous. Quel beau voyage nous avons fait !

19. Première neige . (Journal de Laïla -10 octobre 1958.)


Aujourd’hui, nous sommes de retour à Karajok. On a retrouvé la maison et nos habitudes d’hiver. On ne bougera plus avant le mois de mai maintenant et encore, ça n’est pas certain. Si l’Etat nous rachète le troupeau, il n’y aura peut être plus jamais de migration. Nous verrons. Ce qui est terrible, c’est que nous avons laissé Aggi là bas. On ne pouvait pas faire autrement, c’est la nouvelle loi. Les enfants doivent apprendre à faire des mathématiques et aussi à écrire et à parler norvégien. Je sais l’écrire moi, leur langue, le pasteur me l’a apprise quand je n’allais pas bien et qu’il m’a dit que je devrais tenir un journal pour y noter mes pensées. Il m’a aidé à ça, c’est un homme bien, ce qui est rare pour un pasteur. Il m’a d’abord appris à écrire ma langue et après, il m’a enseigné la sienne. Je n’ai aucun problème aujourd’hui pour comprendre et écrire le norvégien. Dans le monde nouveau qui arrive pour nous, il faut que je puisse comprendre ce qui se dit pour pouvoir nous défendre. Maîtriser leur langue est le seul moyen. C’est pour ça , aussi, que je continue à le tenir ce journal : pour pouvoir penser, me regarder, me confier à moi même mais aussi, être prête, lorsqu’on nous obligera à vivre avec eux, comme eux. Ça a déjà commencé. Nous sommes les derniers. Nos enfants sont maintenant chez eux. Alors chaque fois que j’écris une page en sami, je la réécris ensuite en norvégien. Je ne laisserai pas faire que mon fils ne parle plus la même langue que moi. Je l’imagine là bas, mon Aggi et j’en pleure. Ailo s’occupe à mille choses depuis qu’on est revenu. Il n’a pas envie de parler. Il coupe du bois, répare la clôture, s’occupe des bêtes. C’est sa façon à lui de s’éloigner de sa colère. Quand il a regardé dans les yeux ce drôle de surveillant, là bas, qui le fixait de son regard vide, j’ai cru qu’il allait lui mettre un coup de poing. C’était sans raison, l’autre ne faisait rien mais c’était à cause de l’humiliation. Cet homme se dressait là, comme un mur entre son fils et lui. Moi, j’avais la poitrine oppressée, du mal a respirer. J’avais l’impression que quelque chose m’avait empoisonnée. Je me sens comme une eau croupie, lourde, boueuse. Alors, tout à l’heure, j’ai pris mon gros châle et je suis sortie. Je suis allé marcher, chez nous, dans notre forêt, vers nos montagnes, auprès de nos rivières. La première neige est arrivée. Mes pas faisaient crisser le tapis de flocons. Dans l’allée qui longe l’enclos des rennes vers les bois, j’ai fermé les yeux en marchant tout doucement et j’ai écouté le crissement. J’ai enfoncé mon talon dans cette ouate puis je l’ai relevé et j’ai poussé mon poids sur mes doigts de pieds pour me porter en avant et j’ai recommencé. Un pied puis l’autre, un pas puis l’autre, lentement, tendrement. Depuis que je suis enfant ce bruit de la neige qui crisse m’accompagne quand je marche en hiver. Et ainsi de ma mère et de sa mère et de toutes les générations de samis qui ont vécu ici, dans la forêt. Le crissement s’enroule doucement à l’intérieur de mon oreille et me saisit d’ un petit frisson, d’une émotion, le réconfort de me sentir de retour chez moi. Il est frais ce crissement et il contient, dans son discret bruissement, toute l’immensité de la taïga. J’apaise ma respiration, j’entends le vent, doux, dans les branches des sapins. J’imagine le mouvement lent des grandes banches chargées de neige qui ondulent à travers son souffle. Je sens l’odeur de l’écorce, je suis des yeux les empreintes du renard, de la perdrix des neiges, les traces laissées par nos longs skis qui promettent, si on s’engage où elles nous mènent, un bon bol de soupe chaude autour d’un feu dans une kotta, avec des amis. Dès que j’ouvre notre porte et que j’enfonce mon pied dans la neige fraîche, c’est tout cela qui surgit à mes sens, à ma mémoire et à mon cœur. Je suis ici chez moi. La tristesse m’envahit. Aggi devrait être ici. Son absence est une chose incompréhensible et d’une immense brutalité. Pourquoi ces gens nous prennent ils nos enfants ? De retour à la maison j’ai ouvert mon journal et lui ai livré ma colère et ma peine dans ma langue, puis, je les ai recopiées en norvégien.

Codicille : J’ai beaucoup tourné autour de quel personnage faire parler. Le premier, qui s’est imposé plusieurs jours sans que je parvienne à le faire écrire, fut le marin pêcheur qui console sa femme dans ma proposition 9, point de vue 3. Je me suis ensuite tapé une migraine de trois jours qui m’a abruti le cerveau et rendu caduc mes tentatives d’avancer sur ce texte. Ce matin, une légère éclaircie d’où surgit une révélation : C’est sur le commis que je dois écrire, oui, ce sera le journal du commis ! (proposition 8, intérieur 2. ) Oh , il y en aurait des choses à dire, par la bouche de ce commis. Mais finalement, au moment d’écrire, à l’instant où j’ouvre une page blanche, ce n’est pas lui qui parle mais la mère de mon enfant sami à laquelle je n’avais pas du tout pensé pour cette proposition. Le texte est venu tout seul, je l’ai laissé écrire, c’est elle qui a parlé. Elle n’avait pas plus à dire que ce gros sanglot rentré mais ça a été , pour moi, un joli moment d’écriture. En transcrivant sa vision de la nature, me sont revenus à l’esprit les merveilleux paysages du peintre finlandais Akseli Gallen-Kallela.

18 Trois petites histoires vraies pour combler l’attente, sur le quai d’un ferry.


proposition de départ

Il est cinq heure trente du matin à Bodo ( prononcez Boudeu ) et nous attendons sur le quai du ferry pour Moskenes ( prononcez Moskenès ), dans la ligne « réservée ». Cette ligne signifie que nous avons acheté notre passage à l’avance et que nous sommes donc surs, en théorie, de monter à bord. Aujourd’hui ça ne devrait pas poser de problème, je ne suis pas trop inquiet mais il y a quelques années, ça n’était pas la même histoire ici, au nord du nord, dans la région Nord Norge. La politique des pays scandinaves en matière d’alcool consiste en un monopole d’état qui taxe à cent pour cent la totalité des spiritueux entrant ou produits sur le territoire. Il découle de cela des prix à la consommation tout à fait dissuasifs. Autant, dans les régions du sud, les populations se plient facilement à ces contraintes, encore qu’il y aurait beaucoup à dire sur cette question mais ce n’est pas le lieu, autant ici, à 67 degrés de latitude nord, le trafic avec la Russie allait bon train jusqu’ à une période récente sur l’échelle générale du temps. Je m’étais ainsi fait fauché ma place, un jour de juin de l’année 2000, par un camion chargé de pots de vin. Nous allions à Tromso ( prononcez Tromseu ), mes passagers avaient embarqués mais pas encore le bus. Il ne restait qu’une seule place véhicule long à bord, mon chauffeur avait déjà mis le contact pour entrer en cale, lorsque surgit dans le rétroviseur un camion russe qui nous déborda sur la gauche et nous fit une queue de poisson, passant allègrement devant nous. Il s’arrêta à hauteur du contrôleur, vêtu de la réglementaire veste jaune fluorescente, ouvrit sa fenêtre et lui tendit un gros sac plein de bouteilles. Ce dernier porta une main au sac et l’autre à son talki walki avec lequel il appela la tourelle de commandement. Quelques instants plus tard, le camion entrait, la dalle métallique du ferry se relevait et le bateau s’éloignait de la rive, moi observant, médusé, la situation depuis la rambarde du premier pont, mon chauffeur, incrédule, bloqué sur le quai. Je montais voir le capitaine qui me dit : « Je vais prendre ma retraite et vous pouvez bien faire un rapport à ma compagnie si vous voulez, j’en ai rien à foutre. Je suis chez moi et je fais ce que je veux. » Ça avait le mérite d’être clair. Je me retrouvais donc avec un bus vide à quai, vingt passagers à bord et aucun véhicule sur l’autre rive pour nous permettre d’effectuer les soixante dix kilomètres restant, après la traversée, jusqu’à la ville. Il y avait, en outre, très peu de chance que mon propre bus trouve une place sans réservation sur le prochain ferry, deux heure plus tard et pour couronner le tout nous étions un dimanche, jour où il est impossible de joindre quiconque en Norvège, héritage du piétisme luthérien qui ne transige pas avec le jour du seigneur. Dans ce genre de situation, j’ai besoin de calme pour réfléchir. Je me suis donc isolé à l’avant du bateau, dans la partie interdite au public, au milieu des cordages et j’ai posé mes fesses sur une banquette en métal froide, de couleur verte. Un gars est venu se poster devant moi. « Je suis le chauffeur d’un autre bus, des italiens - il m’a dit dans son anglais de norvégien. J’ai vu ce qui t’est arrivé. La guide est sympa, ils sont pas nombreux et ils vont à Tromso. Je vais lui parler, on pourra peut être vous prendre en stop. » Et ça s’est fini comme ça, dans le bus des italiens. J’ai eu de la chance ce jour là mais ça a laissé un petit syndrome sournois en moi et depuis, chaque fois que j’attends un ferry dans ces coins là, j’y repense et je ne suis pas tout à fait tranquille.

Il est cinq heure trente du matin et nous attendons sur le parking du ferry pour Moskenes. Le bateau partira à six heure mais le protocole nous oblige à être là trente minutes avant. C’est la seule ligne pour rejoindre le sud de l’archipel des Lofoten par mer et le prochain départ ne sera qu’à midi. Il y a beaucoup de monde sur le quai : des voitures, des bus, des camions, des camping cars, des piétons avec ou sans sac à dos, des cyclistes, des motocyclistes, des scouts, des alpinistes, des plongeurs, des marcheurs, des peintres, des sculpteurs, des photographes, des touristes, des parapentistes, des habitants de l’archipel qui reviennent du continent, des pêcheurs, des commerçants, des livreurs. Les Lofoten sont très prisées. Ses à pics sont superbes, ses plages de sables fin aussi ainsi que le relief de ses côtes et ses petits villages sur pilotis. C’est aussi un paradis ornithologique. Tout le monde veut aller aux Lofoten. Il fait très clair dehors et assez froid pour un mois de juin. A cette période de l’année, le soleil ne se couche pas, il fait jour vingt quatre heures sur vingt quatre. Les gens ne sont pas habitués à ça, sauf, bien sur, ceux qui vivent ici. Ça détraque l’horloge biologique. Dans le bus, les gens somnolent. Il faut dire qu’ils sont un peu fanés. Hier, nous avons roulé dix heures entre Steinkjer et Bodo. On appelle cette étape, entre nous « Death day ». J’ai parlé beaucoup. De la Scandinavie médiévale : Les vikings, la mythologie, l’arrivée progressive de la chrétienté et, avec elle, des pouvoirs centralisés et la naissance des nations. Du saumon aussi. Ses rivières, le mystère de son sens de l’orientation, sa vie, sa quête, sa mort, le calvaire de la remontée des cascades. On s’est arrêté environ une heure au cercle polaire et un peu plus loin au Saltstraumen, un maelstrom, un peu comme celui décrit par Edgar Poe. Celui de Poe est à Moskenes, sur Lofoten, enfin , deux heures de marches après Moskenes, alors on ira pas, surtout qu’il n’a lieu que deux fois par jour et qu’on a des tas de trucs à faire. On a encore roulé et on est arrivé à Bodo à 21h30. On est descendu à l’hôtel Thon Bodo. Thon est le nom du patron de cette chaîne d’hôtels : Olav Thon, à ne pas confondre avec le poisson. J’ai demandé au responsable du restaurant s’il pouvait ne pas trop traîner pour le service de table. Je les connais : Ici, vous pouvez attendre une heure avant qu’on vous serve ne serait ce que l’entrée et nous, on se lève à quatre heure le lendemain. Mais ma parole s’envole sans le moindre effet si ce n’est un sourire aimable et totalement impersonnel. A vingt deux heures, nous entrons au restaurant. Le personnel est au garde à vous, environ dix personnes en uniforme. A cette heure ci, dans cette salle vide - les norvégiens mangent entre dix sept et dix neuf heure - il y a quelque chose d’incongru à cette théâtralisation. Nous, nous sommes juste fatigués, seulement désireux de nous alimenter, prendre du repos avant de repartir mais à l’hôtel, on ne l’entend pas de la même oreille que moi, eux tiennent à honorer le rang de leur établissement. Dans la plus grande lenteur, les clients sont placés. Une fois cela accompli, deux serveuses passent entre les tables et prennent les commandes des boissons. J’appelle le responsable de salle et lui dit qu’il peut commencer à servir le menu en même temps mais il fait valoir que c’est tout à fait impossible. Pour le confort des clients, deux choses ne peuvent se faire en même temps. Je jette un œil aux clients. Ils ont plutôt l’air d’apprécier toute cette attention. C’est qu’ils ne savent pas ce qui les attend demain. Mais je me détends un peu et entame la conversation avec le chauffeur de notre bus, mon ami Kim. Kim est un personnage. Petit, costaud et râblé, tout rond, les cheveux gris coupés raz, les yeux bleus vif et clairs, tête de mule comme pas un, taiseux au possible mais pas avec moi. Il est mon ami parce que j’écris des livres et que ça lui a permis de se rapprocher de sa sœur qui ne lui parlait plus depuis des années. Elle le considère comme une brute, lui, le solitaire qui a passé quinze ans de sa vie à conduire des camions et des bus puis quinze autres années à faire du pain au Groenland, lui qui ne lit jamais, elle qui s’enorgueillit de travailler dans une bibliothèque à Copenhague, ils sont danois. Alors, quand il lui a offert un de mes livres dédicacé, pour elle, par l’auteur qui le connaît lui, personnellement, ça lui a fait tout drôle à elle, ça a creusé une brèche dans le malentendu et depuis ils se revoient, régulièrement. Il m’a beaucoup touché Kim, le jour où il m’a raconté ça. Je me suis dis que rien que pour ça, ça valait la peine d’écrire. En attendant qu’on nous amène à manger, Kim me raconte une histoire vraie, celle d’un autre chauffeur, un jeune, qui s’était fait largué par sa copine. Çà l’avait fait plongé en dépression cette affaire. Le gars était malheureux comme un caillou, il voyait plus de sens à rien. Il arrivait pas à sortir la fille de sa tête. Alors, Kim me raconte qu’il lui a conseillé de s’engager sur une plate forme pétrolière. Le travail y est tellement épuisant qu’il n’aurait plus du tout le temps de penser à sa compagne perdue. La conversation avait eu lieu, me précise t’il, au Egon de Tromso, un pub restaurant au décor assez réussi de taverne dix huitième, puis, ils avaient repris leur route, chacun de son côté. Quelques années plus tard, Kim avait revu le gars par hasard à Oslo. Il allait bien, était heureux et amoureux. Et il avait suivi le conseil de Kim, il était allé bosser une année sur une plate forme et ça l’avait guéri. Kim se marre en me disant qu’il devrait peut être ouvrir un cabinet de psychothérapie. L’entrée arrive, c’est une soupe d’asperge, un velouté. On a attendu presque quarante cinq minutes pour l’avoir. La pendule s’approche de vingt trois heures. On mange le velouté en silence et on décide que c’est bon comme ça et que ce soir la soupe suffira. On se lève, on dit bonsoir aux gens qui ont toujours l’air d’apprécier leur dîner et on va se coucher. Le lendemain, on nous a préparé du café, du thé des biscuits et des fruits dans le hall de réception, à quatre heure quarante cinq. Trop tôt pour le petit déjeuner de l’hôtel. J’apprends que le dîner de la veille s’est terminé vers une heure du matin. Ils ont donc dormi trois heures. Ça plus les insomnies des jours précédents dues à la présence du soleil toute la nuit, ils ont vraiment petite mine, les gens.

Il est cinq heure trente du matin et nous attendons sur le parking du ferry pour Moskenes, dans la ligne « réservée ». Une préposée cogne à la vitre du bus, Kim lui ouvre. Elle me tend une feuille de papier vierge et me demande de la lui ramener au bateau dès qu’elle sera remplie. J’explique à mes passagers : « Ils faut inscrire vos noms, prénoms et date de naissance. C’est pour le cas ou nous coulions, pour pouvoir nous identifier et prévenir nos proches. » A six heures, le signal est donné, Kim allume le moteur et on entre dans le ventre de la baleine. C’est partit pour quatre heure de traversée. Peut être plus, si le temps change.

 

17. Ce livre ne sera pas...


proposition de départ

un roman linéaire un récit chronologique une biographie une autobiographie un livre d’histoire une pièce de théâtre une nouvelle un roman de gare d’aéroport d’autoroute pas un roman de ville pas un roman de plage pas un manifeste ce livre ne sera pas dans la continuité stylistique de mes précédents livres.

Je préférai ne pas...donner des contours trop clairs m’enliser dans du discours donner dans le folklore dans la causalité devoir m’expliquer sur ce que j’aurais « voulu dire » ne pas vouloir dire.

Le fait que... on y trouvera pas de certitude de réponse de doctrine de chats de chaleur d’éléphants de kangourous de sable de pandas le fait qu’il ne faudra pas y chercher de résolution d’explication de définition.

Je ne crois pas que ce livre sera... le dernier mais pour l’instant, il est le plus important.

Codicille : pour la 17, tenter de laisser entrevoir ce que le livre sera dans les interstices d’un inventaire de ce qu’il ne sera pas. Pour la 18, j’ai repris mon « extérieur » 4 de la proposition 8. Comme c’est très court, je vous le remets ici, pour situer :

« Le revêtement du sol est d’acier vert pelouse, strié de bandes de peinture jaune. Cela ressemble à un terrain de sport. Le long des parois blanches de la coque, courent deux escaliers, un de chaque côté. Le vieux moteur diesel ronfle au fond de la cale. Ses vibrations font trembler la structure de ferraille, agitant chaque parcelle de taule de hoquets réguliers et, paradoxalement, rassurants. En haut des escaliers, une plate forme, elle aussi vert pelouse, permet d’observer le paysage durant la traversée ou de vomir, selon l’état du fjord. A l’intérieur, des rangées de banquettes en skaï attendent les voyageurs mal réveillés. Des petits napperons de gomme adhésive ont été placés sur les tables de formica pour éviter que le tangage ne renverse les boissons. Les chaises sont fixés au plancher par de grosses vis. Des voilages à fleurs défraîchis encadrent les fenêtres de la cafeteria .Une odeur de hot dog et de lard flotte dans l’air. Mener son café à bon port jusqu’à son siège est un art auquel on reconnaît l’habitué du novice. »

J’ ai choisi comme petit bout de vrai , de concret, de purement factuel à déplier, l’attente sur le quai de ce ferry et je me suis rendu compte qu’il en vient des choses à l’esprit, sans jamais sortir de l’énoncé simple des faits, un peu comme avec : « Le fait que » de Lucy Ellmann dans la lecture de laquelle je suis, en ce moment, plongé.

16. Ce que l’on peut en dire


proposition de départ
1

Les notions de temps, d’espace et de distance revêtent une grande importance mais il n’est pas toujours aisé de savoir laquelle. On perçoit cependant un rapport conflictuel avec les contours.

2

La contrainte et l’incarcération apparaissent en de nombreuses occurrences. On trouve la trace de ces préoccupations jusque dans des esquisses très lointaines comme une comédie musicale sur l’autisme envisagée un temps par l’auteur.

3

La ville, personnage vampirique avec ce que cela comporte d’attirance et de répulsion. Une passion romantique largement déclinée.

4

L’urbanisme, comme des matriochka qui n’en finissent pas.

5

Parfois, une simple photographie, exhumée, on ne sait pourquoi, des recoins de la mémoire, suffit à faire surgir un monde et à ouvrir des portes.

6

Un procédé d’évocation qui superpose des lieux de même nature mais différemment chargés, émotionnellement.

7

Ici, c’est plus dans le silence que dans les mots que se résolvent les questions et se prennent les décisions. Le langage sert surtout à circonscrire ce silence.

8

L’enfance, bien sur, mais plutôt comme une espérance à venir.

9

« Ballad of a thin man » : Bob Dylan.

10

L’œil est un exil.

11

Un tableau est il à la nature ce que la créature du Docteur Frankenstein est à l’humain ?

12

Scruter les traces d’éternité dans ce qui passe, comme une rassurance.

13

Les objets portent l’âme de celui qui les regarde. A soi de faire parler le miroir.

14

La poésie pour retrouver la mémoire ?

15

Vision, satori, Kerouac.

16

On voit, à partir de ce moment, se dessiner l’idée d’un espace géographique encadrant un kaléidoscope d’expériences, de destins, de points de vue. Une sorte de cubisme littéraire qui contiendrait la vie sans la figer.

17

L’auteur nous dit qu’il n’est pas le maître à bord. Il s’agit d’une expérience déroutante, angoissante parfois. Mais au final, il est plutôt sain de n’avoir pas de maître.

18

Comme pour le sommeil, il y a, dans l’ écriture, ce moment où l’auteur se regarde écrire, comme le rêveur se voit rêver. Ce moment précède toujours immédiatement le réveil. Dans l’espace qui précède, tout est possible.

19

En écho à l’expression chère à Raymond Carver : « Prendre le pli de... », écrire est aussi déployer l’être en boule tout au fond.

Codicille : Cette proposition à été en premier lieu l’occasion de relire l’ensemble de mes textes, ce qui ne m’était pas encore venu à l’idée, pris que j’étais dans notre rythme. Ainsi, je me suis retourné sur trois mois d’écriture et de lectures, un temps qui a si vite passé et qui fut si rempli. Un émouvant retour sur l’aventure. J’ai, en second lieu, été frappé des recoupements entre tous ces écrits que je croyais pourtant, pour certains, très éloignés les uns des autres, l’ensemble dessinant, en creux, les contours d’une personne et sa mise en récit. « Le rôle de l’auteur est d’être le traducteur de ce qu’en lui, il ne comprend pas ».

15. Sondre Ubesleket


proposition de départ

Le réveil sonna et Sondre Ubesleket ouvrit les yeux. Comme il était allongé sur le dos, ce qu’il vit en premier fut le plafond, un plafond blanc qui paraissait gris dans l’obscurité. Il se redressa en prenant appui sur ses coudes, fit pivoter ses jambes hors du lit, posa les pieds au sol et alluma sa lampe de chevet. Ensuite, il regarda le réveil. Il marquait cinq heures. Il bascula le bouton de l’appareil, le carillon se tut, puis il enfila ses pantoufles et se leva. La chambre était enveloppée de silence. Il savait, à cette heure ci, être le seul éveillé dans le bâtiment. Cela faisait partie de son travail : premier levé, dernier couché. Sondre Ubesleket était le surveillant en chef de la Solvang internatskole de Sarnes et habitait un logement au sein de l’établissement. C’était un petit deux pièces modeste aux fenêtres donnant sur le fjord. L’aménagement en était sobre et fonctionnel. L’internat comptait une dizaine d’employés plus ou moins polyvalents mais il était le seul à loger sur place, ce qui arrangeait l’administration car il était en charge du maintient de l’ordre et de la discipline. Cette organisation avait été rendue possible du fait qu’ il n’avait pas charge de famille et vivait seul. Il appréciait son emploi dont il n’avait aucun mal à s’acquitter. Il avait remarqué que, tant qu’il ne demandait rien d’impossible, ses interlocuteurs avaient même tendance à manifester un empressement singulier à lui obéir puis, à s’éloigner. Lui même ne s’expliquait pas clairement cette sorte de disposition des gens à son égard mais il l’avait bien notée et savait obscurément que c’était à celle ci qu’il devait la réussite de sa carrière. Une carrière qui remontait à loin maintenant et avait commencé au temps de la guerre, songeait il, en préparant son café. Il travaillait alors à la mairie de Tromso, comme employé de bureau. C’était en 1945. Parmi les besognes dont il avait devoir de s’acquitter, la principale était la rédaction de rapport quotidiens sur les activités de ses collègues à destination de l’administration allemande du territoire. Aucune idéologie n’entrait dans cette routine. Il observait, il écoutait et il notait, voilà tout. La société, pensait-il, fonctionne sur un principe d’autorité, il faut donc servir cette autorité si l’on veut en avoir un petit peu soi-même, il ne s’agit là que de bon sens. L’année 1945 fut probablement la plus horrible que vécurent les habitants du comté de Finmark mais Sondre Ubesleket n’en fut pas affecté, n’ayant pas d’ attache dans la région. On savait juste qu’ il était natif du sud de la Norvège, sans autre précision, et on ne lui connaissait pas de proches. Comment avait il atterri dans l’arctique ? Lui seul aurait pu répondre à cette question mais personne ne la lui posa. Quelque chose chez lui tenait les gens à distance.Tenter de le connaître un tant soi peu personnellement aurait semblé à quiconque aussi inapproprié que de passer le doigt sur le bord tranchant d’un morceau de métal rouillé. Au tout début du mois de mai, sur ordre de l’amiral Donitz, les troupes allemandes qui occupaient ce département, le plus septentrional du pays, commencèrent à évacuer le territoire. Un accord avec les alliés avait été passé en ce sens mais Staline ne le respecta pas. Sous couvert de libérer la région, il fit entrer l’armée rouge en Laponie avec mission de poursuivre l’armée nazie. L’objectif secret était de prendre pieds sur le territoire norvégien pour ensuite l’annexer au bloc soviétique, ce dont les alliés ne furent pas dupes et qu’il ne laissèrent pas faire. Cependant, avant que Staline ne finisse par refluer, les allemands, se sentant trahis, protégèrent leur fuite par une politique de la terre brûlée. Dans chaque petit village du Finmark, les habitants reçurent ordre de prendre ce qu’ils pouvaient porter sur eux et de décamper dans l’heure, avant incendie. Des milliers de personnes se retrouvèrent chassées de chez elles. Certaines trouvèrent refuge dans des grottes, d’autres dans des bateaux de pêches, de vieux hangars, d’autres encore, parvinrent à descendre jusqu’à Tromso ou des centaines de familles déferlèrent dans la plus grande soudaineté et le plus grand dénuement. La wehrmarcht et la Gestapo ayant quitté la ville, la nouvelle administration hébergea tous ces malheureux dans des écoles, des gymnases, des hôpitaux. Il fallu gérer et organiser cet afflux. Sondre Ubesleket changea d’employeur et se mit au service du gouvernement provisoire de la résistance norvégienne. En touillant son café, il se demandait quel tour aurait pris son existence s’il s’était trouvé alors dans une autre ville, ou même un autre pays. Mais il ne s’attarda pas sur cette question, cela n’avait pas d’importance, ici ou ailleurs qu’importe, ce n’est jamais que de vivre dont il s’agit. On le plaça dans une équipe en charge d’un hébergement destiné aux familles samis. C’est ainsi qu’ il entra en contact avec les nomades. Il n’était pas facile pour l’administration norvégienne de se faire comprendre par une population ne fonctionnant pas avec les mêmes codes qu’elle. Mais Sondre Ubesleket lui, n’eut aucun mal à s’en faire obéir. Il leur inspirait une sorte de sourd rejet, un sentiment de repoussement, le reflex de « ne pas vouloir avoir affaire à ça » sans pour autant que ce « ça » puisse être touché du doigt. Il ne se montrait pas agressif, seulement, les samis acceptaient ses ordres sans discuter pour qu’il s’en aille au plus vite. Il n’avait jamais besoin de menacer, sa seule présence suffisait, comme une sorte de néant marécageux dans lequel on craindrait d’être aspiré si seulement on y posait le pied. « La vie est matière - disaient les vieux - et lui est un homme vide ». Ses bons résultats auprès des indigènes lui valurent l’intérêt de ses supérieurs. Dans les temps qui suivirent la guerre, la Norvège voulu profiter de la destruction du finmark pour sédentariser les nomades, les convaincre d’abandonner les migrations de leurs troupeaux de rennes pour devenir fermiers d’état. Dans le cadre de cette politique d’acculturation, il fut décidé de rendre l’école obligatoire pour les enfants samis. On construisit des internats. Celui de Sarnes ouvrit ses portes en 1953 et c’est en raison de son efficacité auprès de cette population qu’on proposa le grade de surveillant en chef à Sondre Ubesleket. Sans attaches particulières, il accepta ce poste perdu au bout du monde. Est-ce qu’il regrettait aujourd’hui, seize ans plus tard ? Non, se dit il en finissant son café. Ici ou ailleurs, ce n’est jamais que de vivre dont il s’agit. Il se leva et se dirigea vers la salle de bain. Il enleva son pyjama, se regarda un instant dans le miroir du lavabo puis entra sous la douche. Après cela, il choisit dans son armoire une chemise, des sous vêtements et des chaussettes, passa son pantalon de toile grise et peigna ses cheveux à plat sur son crâne. A six heures, il enfila sa blouse, sortit de son appartement, posa une main molle sur la rampe de l’escalier et descendit vers les dortoirs. Il perçu rapidement que quelque chose n’allait pas. C’était dans l’air, dans l’attitude générale des enfants, une tension, fébrile. Passant devant un petit groupe qui bavardait dans le couloir, il tendit l’oreille mais dès que les enfants le virent, ils se turent. C’était un fait auquel il était habitué. Il suffisait qu’il apparaisse pour que l’activité s’arrête, même s’il s’agissait de quelque chose d’autorisé. Il en avait toujours été ainsi, il savait que sa présence créait ce malaise. Peut être était-ce du au fait qu’il ne regardait pas les enfants dans les yeux et ne s’adressait jamais personnellement à eux « Il faudra ramasser ces affaires » disait il. Jamais on ne l’avait entendu prononcer les mots « tu » ou « vous ». Il savait l’effet qu’il faisait et s’en accommodait parfaitement mais aujourd’hui, il sentait autre chose que l’angoisse habituelle que son être provoquait. Ici, on ne cherchait pas à se dérober mais à dissimuler. A dissimuler quoi ? Des petits larcins, il y en avait tous les jours, avec leur cortège de punitions. Les élèves y étaient habitués, le jeu du chat et de la souris qui découlait de ce rapport de force était quelque chose de codifié et sans graves conséquences. Rien à voir avec ce que son intuition percevait de l’instant. Il s’immobilisa devant les enfants qui n’osèrent plus faire le moindre mouvement. ses yeux étaient pointés sur ses chaussures et sa tête légèrement penchée de côté, comme s’il cherchait à entendre ce qui se passait dans le silence de ses interlocuteurs. Un employé appela « A table ! » et les enfants profitèrent de cette diversion pour se précipiter hors de la vue du surveillant. Sondre Ubesleket demeura quelques instants immobile, le regard plongé en lui même puis, saisi d’une intuition, parcouru d’un pas rapide le couloir, ouvrant les portes de chaque dortoir, mais ceux ci étaient vide. Du rez de chaussée, résonnait en écho dans les étages, le brouhaha du petit déjeuner. Il dévala l’escalier jusqu’au réfectoire ou il prit à parti une cantinière. « Comptez les enfants » dit il. La cantinière s’exécuta. Elle revint quelques minutes plus tard, le visage empourpré. « Il en manque un » dit elle dans un souffle.

Codicille : Pour mon codicille, je vais aujourd’hui faire différemment de ce que j’ai fais pour les autres propositions. C’est, d’ordinaire, une réflexion en aval sur le texte écrit mais, pour celui ci, j’aimerai reproduire la réflexion que j’ai produite en amont. Ce sont donc mes notes préparatoires que je propose en codicille. Elles montrent ce que je cherchais et le texte montre ce que j’ai trouvé. J’ajouterai seulement que le nom de famille du surveillant signifie, en norvégien, « sans lien ».

Notes préparatoires :

Le surveillant a sa chambre dans l’internat. Il vit ici. Je montre la scène de découverte de la disparition de l’enfant à travers le portrait de ce surveillant. La disparition est l’action de la scène, le reste est le portrait de cet homme pour lequel on ne peut éprouver aucune empathie. Pour parvenir à ça, je ne dois pas, moi non plus, éprouver d’empathie pour lui. Pour cela, il doit y avoir des éléments repoussants chez lui. Mais sans les mettre en avant, juste les faire exister, pour qu’ils produisent leur effet, en intra, sur le lecteur. Bien le laisser comme un personnage secondaire du récit.

Ce n’est pas un homme bête, au contraire, il sait se montrer sournois et rusé mais cela sans vice, comme s’il ne s’agissait pour lui que de moyens pour solutionner un problème. En tant que personnage secondaire, il peut aussi me servir à donner des informations de contexte historique au lecteur, relativement à l’ensemble du récit qui se décline maintenant sur plusieurs textes très différents les uns des autres. Articuler ça.

Le surveillant a toutes les clefs de toutes les pièces de l’internat. Il ouvre et ferme les portes comme on remonte une montre, le matin au lever et le soir, au coucher. Dans un sens le matin, dans l’autre le soir. Ouvrir et fermer. Déclencher et arrêter le cycle d’une journée de vie dans chacun de tous les petits détails de la routine de l’internat. C’est cliché . Essayer de « déclichéiser » ça ?

« Pitoyablement respectable, incurablement solitaire. » Melville : Bartleby.

Il n’y a rien de joyeux chez mon surveillant, ni rien de franchement triste, ( si ce n’est de devoir constater qu’un tel être existe ), simplement, jamais la moindre étincelle ne jaillit de lui. Tout, chez lui, est englué dans une morne et éternelle routine.

Quelque chose en lui refroidit tout élan. S’il passe devant des enfants jouant dans la cour de l’internat, il suffit qu’il s’arrête et les regarde pour que ceux ci lâchent immédiatement leur ballon et s’éloignent. Non qu’ils craignent une punition, le surveillant n’a rien de sadique mais sa présence crée un inexplicable malaise.

Il n’éprouve aucune sympathie pour personne, pas d’antipathie non plus, non, c’est comme une indifférence terne mais néanmoins viscérale.
Il fait partie de l’internat comme une racine incrustée si profond que rien n’aurait la force de l’arracher à ce lieu alors même qu’il semble indifférent à tout ce qui s’y joue et à tous ceux qui y vivent.

L’impression qu’il dégage de ne pouvoir être touché par rien installe une distance , quelque chose chez tous et chacun qui « ne veut pas avoir affaire à ça ».

Élément qui participe à empêcher l’empathie du lecteur : Un être qui ne veut pas créer le contact, qui l’évite constamment, qui ne regarde jamais dans les yeux, qui ne s’adresse jamais directement aux gens. Par exemple : il ne demandera pas à un enfant : « s’il te plaît, ramasse ce jouet. » mais dira : « Il faudra ramasser ce jouet »

Avant l’arrivée des alliés, il travaillait pour les allemand. Pas par conviction, juste parce qu’il y avait du travail. Que ce travail consiste à dénoncer des gens ne lui posait pas de problème. Il faut bien vivre. Il travaillait comme employé à la mairie où il était chargé de menues besognes mais surtout d’écouter et de faire des rapports à une « autorité » dont il se fichait de savoir qui elle était. Le monde fonctionne sur le principe de l’autorité, il faut donc la servir si l’on veut en avoir un petit peu soi même.

14. Le grand dehors


proposition de départ

Le pick up roulait sous la neige, à travers la nuit. Il venait d’Alta et se dirigeait vers Honningsvag. On était au mois de janvier et la route disparaissait presque entièrement sous une couverture blanche qui s’étendait sur toute la toundra. Le véhicule n’avait plus qu’une vingtaine de kilomètres à parcourir. L’homme tenait fermement mais avec souplesse son volant. Les pneus cloutés assuraient à la machine une tenue de route plus ou moins stable. Les essuie glaces déneigeaient le pare brise avec énergie, en position vitesse maximale. Dehors, le vent s’était mis à souffler assez âprement et la température chutait. Dans la lumière des phares, des milliers de flocons tourbillonnaient en une danse frénétique comme s’ils voulaient se ruer sur le véhicule. Le conducteur était attentif au moindre changement, au moindre événement extérieur susceptible de devoir modifier sa conduite. Il lui sembla apercevoir quelque chose à environ cent mètres devant lui, sur le côté droit de la route, comme une tache sombre sur la neige. Le temps de lâcher progressivement la pédale d’accélérateur et il l’avait déjà dépassé. Il passa son bras droit derrière le dossier de son siège, y prit appui pour mieux tourner la tête et enclencha la marche arrière.

« ça y est, il m’a vu et il va s’arrêter. »

Parvenu à hauteur de la forme, l’homme tendit le cou et colla son nez à la fenêtre passager mais les bourrasques dehors étaient trop denses pour qu’il puisse distinguer ce qui gisait dans la neige. Il coupa le moteur et regarda à nouveau. Il y avait bien quelque chose, aucun doute ; vu la taille, c’était peut être un renne, percuté par une autre voiture qui se serait enfuie. Il enfila ses gants, son bonnet, remonta la fermeture éclair de sa veste doublée, prit une grande respiration, et sortit. Le vent faillit le faire tomber. Il s’approcha, les mains en visière et distingua enfin de quoi il s’agissait. C’était un loup. Du sang lui coulait de la bouche. Il était tout à fait mort.

« Ils s’arrêtent toujours. Il y a, chez eux, une fascination pour la mort. Si j’avais été un rocher, ou un tronc d’arbre, il aurait continué son chemin mais quand il s’agit d’un mort, l’attraction est irrésistible. Voila qu’il me retourne et qu’il m’ausculte avec sa lampe de poche. Il a besoin de savoir « comment » je suis mort. Il ne va pas me manger et il ne va pas m’ignorer non plus, choix auquel se serait tenue toute autre espèce. Non, il va rester là et spéculer. Et pourtant, je suis loin d’être la seule carcasse ici. Cela fait des millénaires que le temps et la mort passent sur cette toundra, sans que tout le monde se retourne sur son passage. En ce moment même, elle en est pleine de mort, toute cette vie. Derrière cette colline par exemple, il y a ce petit renne qui a perdu sa mère et qui est mort gelé. C’était pour m’en saisir, d’ailleurs, tant qu’il était temps, que j’ai traversé cette route imprudemment. Il y a aussi ce renard, prit dans un piège, cette perdrix des neiges que l’âge a terrassée ou qu’une bourrasque de vent a projeté contre un rocher ou même qu’un aigle a saisi au vol. Cet arbre dont le tronc, blanchi par l’océan, vient s’échouer sur la plage, cette fleur qui, passé l’été, disparaît. Partout des êtres naissent vivent et meurent dans la toundra et cela ne s’arrêtera pas. C’est un cycle, comme celui du soleil et de la lune. La mort est la mort et la vie est la vie. L’un ne peut être l’autre. Il n’y a que les humains pour vouloir faire de la mort quelque chose de vivant. C’est vraiment une disposition d’esprit étonnante. Ici, les hommes des temps anciens voulaient croire que les morts avaient une connaissance plus vaste de la vie. Quand un animal comme moi mourrait, ils entouraient sa mort de mystère. Ils dessinaient des signes pour que la partie de moi qui ne meurt pas les reconnaisse et les guide vers ce qu’ils espéraient être des lieux de savoirs secrets. Puis d’autres hommes sont venus, qui ont dépossédé les premiers de ce qu’ils croyaient mais qui croyaient la même chose. Simplement, ils n’interrogeaient plus les loups, ou les rennes mais une trinité d’images d’eux même, tandis qu’au fond, la tentative restait la même : faire de la mort de la vie. Finalement, tout ça ne sert qu’à adoucir ou exalter la peine. Mais à quoi bon ? Ma louve est en haut de la colline, juste au dessus de nous et nous regarde. Elle a comprit qu’elle ne me reverra plus et sa douleur est intense. Elle va bientôt se retourner, ses pattes laisseront leur emprunte dans la neige que le vent aussitôt effacera et elle rejoindra notre meute pour annoncer ma mort. Ils ne chercheront pas à plus ou moins souffrir, ils vivront avec ça dedans tout en restant dans la vie, dehors et le cycle se poursuivra comme l’alternance du soleil et de la lune. C’est peut être ça le problème des humains, ils n’arrivent pas à vivre dehors. La voilà justement, ma louve, qui hurle à la lune tandis que je me dissous. »

L’homme leva la tête et regarda en haut de la colline mais son regard ne portait pas aussi loin. Il se hâta de soulever le cadavre et le chargea péniblement dans la benne du pick up. Il tendit une bâche sur le corps de l’animal et remonta dans la cabine après s’être secoué de la neige qui le recouvrait. Durant le temps qui avait passé, la tempête s’était amplifiée et il ne voyait pratiquement plus rien devant lui, même tous phares allumés. Il comprit qu’il ne pourrait pas rejoindre Honningsvag ce soir à moins de prendre des risques inutiles. Il décida de s’arrêter au prochain village, d’où il préviendrait sa femme par téléphone. Arrivé à Sarnes, il gara son pick up devant la jetée. Le petit village était en émoi, toutes les lumières étaient allumées et les gens dehors. On lui expliqua qu’un gamin s’était sauvé de l’internat, de l’autre côté de la route, la veille et qu’il était forcement caché quelque part dans le coin. Est ce que ça le dérangerait de donner un coup de main pour les recherches ?

Codicille : J’ai laissé mûrir l’idée quelques jours comme le voulait la consigne mais dans ce mûrissement je tournait plutôt en rond, comme ci cet exercice était tout à la fois trop simple et trop complexe. Je n’arrivais pas à m’en sortir sans avoir l’impression de penser en clichés. Comme souvent quand je bloque sur l’écriture, la lecture vient à mon secours. Bobok a apporté de l’humour, de la légèreté à ma réflexion, tout autant qu’une certaine profondeur, cette profondeur spéciale qu’on retrouve dans tout Dostoïevski. Sa « voix singulière » comme l’écrit François. Ce même François qui nous demande de nous interroger sur notre propre « voix singulière » et d’en faire la forme de ce texte. J’ai donc relu un peu ce que j’avais écris depuis le 3 juillet, date à laquelle j’ai pris le train de l’atelier. Il m’a semblé que ce qui caractérisait ma « singularité » c’était une mise en récit systématique sous forme de micro nouvelles et que ma « capacité à parler depuis ou dans ma propre singularité » pourrait consister à accentuer franchement ce trait. J’infusais tout cela quelques heures et ce matin, en prenant mon café, le plan de l’histoire que j’allais raconter s’est présenté clairement à mon esprit, relié à une autre histoire que j’avais commencé lors de propositions précédentes. Je me suis assis à ma table pour noter le plan et je l’ai laissé reposer un peu. Puis, cet après midi de mercredi, vers 16h, j’ai ouvert mon ordi et rédigé le texte.

13. Le fait que s’ils savaient ce qu’on nous prépare ici, ils reviendraient avec des couteaux.


proposition de départ

Le fait que les copains ont eu peur, ceux à qui je l’ai dit, qu’ils n’ont pas osé me l’avouer mais que je l’ai lu dans leurs yeux, le fait que je l’ai lu dans la façon dont leurs yeux fuyaient et que je les ai traité de lâche sans le leur dire, le fait que tous, ils avaient déjà accepté, en silence, au fond d’eux, ce qui nous arrive, le fait que lorsque les adultes parlent, les enfants se taisent, le fait que les adultes se taisent face à l’adulte qui parle le plus fort, le fait que nos parents sont trop loin pour qu’on puisse les entendre, le fait que s’ils savaient ce qu’on nous prépare ici, ils reviendraient avec des couteaux, le fait que je ne veux pas porter leurs chaussures, le fait que je ne veux pas me tenir en rang pour leur faire plaisir, le fait que je veux pouvoir chanter mes chansons, pas leurs chansons, le fait que je ne veux pas manger leur sale nourriture, le fait que je ne veux pas devenir une personne comme celle qu’ils veulent que je sois, le fait que je ne connais pas ces gens, qu’ils ne sont rien pour moi, qu’ils n’ont aucun droit sur moi, que je ne leur appartient pas, le fait que tout allait bien avant qu’ils n’arrivent, le fait que s’ils me rattrapent, ce sera pire, le fait que je ne peux pas revenir en arrière, le fait que, de toute façon, si je pouvais revenir en arrière, ce n’est pas hier que je reviendrai mais bien plus en arrière, quand il m’ont pris et je les ne laisserai plus me prendre, le fait qu’ils m’aient pris parce que ce sont des adultes et que j’ai cru, à cause de ça, que je pouvais les croire, le fait que papa et maman ont eu l’air de les croire eux aussi, le fait que j’aimerai bien savoir à quoi on a cru, le fait que s’il fallait le refaire, je le referai parce que retourner là bas c’est être mort, le fait qu’ici, même si je vais peut être mourir, je suis pas encore mort, le fait que la tempête à cessé, le fait que le vent est tombé et que mon abri va bientôt s’effondrer à cause de la chaleur que je produis, le fait que je peux me lever et marcher, le fait que je dois le faire, le fait que même si je n’ai que douze ans, j’ai de bonnes jambes, le fait que je battais tous les autres à la course, le fait que j’ai même réussi à tenir debout au concours de suopunki, quand le renne a essayé de me faire tomber en tirant sur le lasso, le fait que si je n’avais pas eu de gants, la corde m’aurait arrachée la peau des mains tellement le renne tirait dessus mais que j’ai tenu bon jusqu’à ce que papa me demande de lâcher, le fait que le renne a couru comme un fou vers la forêt dès que je l’ai lâché, le fait qu’hier soir, j’ai couru comme le renne pour qu’ils ne me rattrapent pas, le fait que je veux revoir mon père et ma mère et les rennes, le fait que je veux tuer ces gens pour ce qu’ils m’ont fait, le fait que si je les tue j’irai en prison et je ne reverrai plus jamais mes parents, le fait que, de toute façon, ce sont des adultes et que je n’ai aucune chance de pouvoir tuer un adulte mais que je peux leur échapper, le fait que j’ai faim et que j’aurais mieux fait de voler de la nourriture avant de m’enfuir, le fait qu’à l’heure qu’il est, les copains se réveillent et que les surveillants vont découvrir mon lit vide dans le dortoir, le fait qu’ils vont courir dans tout le bâtiment, le fait qu’ils vont hurler sur les copains, essayer de les faire parler, le fait que je ne leur ai pas dit aux copains, ce que j’allais vraiment faire parce que j’avais vu la peur dans leurs yeux et que je ne veux pas qu’on me retrouve, le fait qu’ils vont me chercher mais pas au bon endroit, pas tout de suite, le fait que la neige a effacé mes traces, le fait qu’ils vont passer au moins la journée à me chercher partout dans le village, dans les bateaux de pêche, dans les hangars, dans les jardins des gens, sans imaginer à quel point je suis loin, le fait qu’ils ne savent pas de quoi je suis capable, le fait qu’ils ne le savent pas parce qu’eux même ne sont pas capable de le faire, le fait que c’est pour cette unique raison que je suis encore loin devant eux, le fait que je veux garder cet distance, le fait que je vais continuer à faire ce qu’ils n’imaginent pas possible de faire, le fait que c’est impossible de traverser deux cent kilomètres de toundra, tout seul, en hiver, le fait que pourtant, d’autres l’ont fait, sûrement, avant moi, mais qu’ils n’en ont jamais rien dit, le fait que chez nous ont ne se vante pas de ces choses là, le fait qu’il faut faire mais que dire ne sert que si on ne peut pas faire, le fait que je ne vais pas mourir ici parce qu’on ne meurt qu’en prison, le fait que j’aurais préféré ne pas partir seul mais que ça me donnera la force de faire ce qu’il faut pour ne pas le rester, seul.

Codicille : Plusieurs jours d’infusion sans parvenir à trouver beaucoup d’inspiration, puis, suivant en cela la suggestion de Juliette Derimay, j’ai décidé de reprendre le récit de mon enfant sami (lapon) là où je l’avais laissé. L’exercice « le fait que » est un formidable levier pour faire surgir les éléments d’une narration. Si je dois continuer l’histoire de cet enfant, cet outil me sera très utile (et pour tout autre texte évidemment.)

12. En corps vivant


proposition de départ

Son cerveau dans la boite crânienne frit ses lèvres ses joues ses paupières sont si froides qu’elles brûlent aspergées d’azote liquide éclatement du derme en bris de verre qui coupent tranchent s’effacent et se dissolvent. Sensation du corps qui s’éloigne les doigts les mains les pieds à soi qu’il ne sent plus mais qu’il suppose oreilles aussi quelque part autour dans la disparition. Nez tombe sans qu’il sente. Corps gourd sans contours efface le contact à soi qui s’enfuit au dedans. Là ou est il est un profond si lointain qu’il ne peut que s’y éprouver plus se penser. Quoi reste de soi sans corps. S’ éprouve en boule recroquevillé au fond du corps. Replié sur ses côtes bras collés contre son ventre genoux touchant ses coudes enroulé en fœtus tremblant blotti dans les entrailles palpitante les yeux fermés emplis d’horreur. Dans quoi l’œil regarde quand il ne peut plus voir. Demeurent dans l’en fond les battements du cœur pulsant dans les tempes et l’esprit se perçoit presque seulement dans l’intervalle contenu par les coups s’il s’écarte il tombe. Dans le gouffre. Vertige. La peau de soi indéfinie tremble d’effroi à la surface ainsi seulement se rappelant de l’appartenance à l’être en boule tout au fond. Sa bouche expire dans le magma acre inspire pour que la chaleur passe entre les dents du dedans dehors au dedans de soi nausée. Peu à peu s’apaisent les spasmes et grandit la terreur. Dans sa main est encore le couteau ensanglanté qui tombe dans l’amas quand la main le perd. Des membres peu à peu la sensation revient puis celles des larmes qui coulent sur ses joues et du goût de bile du vomi dans sa bouche les genoux se déplient aussi les jambes et les pieds les bras le torse le visage les cheveux les mains les paupières et la bouche dans la matière épaisse et molle chaude qui les enveloppe pestilentielle. Ses yeux voudraient s’ouvrir mais l’en boule dit non repars tout au fond. Ou sombre dans la folie. Car tu survis dans le corps d’un cheval mort et si tu sors le froid te tuera.

Codicille : Lorsque le froid s’empare d’une personne, le corps préserve les organes vitaux. Peu à peu il rétracte la chaleur des membres pour la concentrer sur le cœur et le cerveau. La survie est ici question de température. Lorsqu’il n’y a plus aucune source de chaleur au dehors, le réflexe de le vie est de se replier dans la chaleur des organes internes. Lors de la retraite de Russie, en 1812, les soldats de la grande armée avaient tellement froid que des parties de leur corps se détachaient d’eux. Certains, n’ayant plus accès au feu, par des températures de -50°, dans l’espoir de survivre encore quelques heures, ouvraient le ventre de leurs chevaux vivants et se blottissaient à d’intérieur. Image d’horreur d’une gestation inversée. On est ici dans la folie et cette expérience extrême du corps pourrait sembler récit de littérature fantastique. Mais si l’un de ces soldats avait survécu et voulu raconter ce moment , comment aurait il dit cet indicible ? C’est la question que je me suis posé dans ce corps à corps avec un texte dont il me fallait « trouver les formes qui feront que le corps sera l’instance même de la narration ».

11. Poing de rupture


proposition de départ

Une main est agrippée à la rambarde de l’escalier, crispée dessus, l’autre pend, roulée en poing, le long de sa jambe. Ce sont des mains d’enfant, petites, mais déjà tannées par le grand dehors. Les phalanges sont encore rougies d’une bagarre de la veille et on devine les marques lointaines de quelques vilaines cicatrices qui resteront comme des faits de guerre. Il faut parvenir à sortir, sans réveiller les gardiens. Les doigts relâchent doucement leur pression sur la rampe en bois poli mais restent en contact avec elle jusqu’au rez de chaussée, prêts à se refermer au moindre bruit, à ramener, d’une torsion, le corps dans l’autre sens et filer dans les étages. À cette heure tout le monde dort et personne n’ira imaginer une fuite dans de telles conditions. Mais il faut rester méfiant, toujours. La méfiance est la seule attitude valable face à ces gens, en toutes circonstances. Le pouce et l’index, délicatement, ont fait tourner la clef à l’intérieur de la serrure. Ça a fait deux petits « clics » dans le silence. Sa respiration s’est bloquée. Mais rien. Le poignet fait pivoter la poignée, millimètre par millimètre. Il faut faire vite, ne pas rester exposé dans ce hall. L’air froid s’engouffre d’un seul coup. Le corps s’enroule dans l’espace entrebâillée, pénètre de l’autre côté puis la paume de la main, doucement, referme la porte derrière elle. Il est sortit. Il écoute le silence, à travers le vent. Ses poings s’élèvent vers le ciel, bras tendus, dans un geste de défi et de victoire mêlé et il s’élance, de toute la force de ses jambes, dans l’épaisseur de la nuit. Il ne pourra pas rester sur la route, la première voiture s’arrêtera en le voyant et le ramènera à ses geôliers. Il coupe dans la toundra enneigée. Il a couru le plus vite et le plus loin qu’il a pu, sans penser à se protéger. Ses mains sont tétanisées par le froid, elles brûlent. Il s’arrête et les regarde fixement, inquiet de trouver, sur leur dos, ces petites tâches blanche qui indiquent que la peau a gelée, définitivement. D’un geste de l’épaule, il fait basculer son sac sur la neige. Ses doigts sont déjà gourds, ils tremblent et se débattent avec les ficelles du sac qui commencent à durcir. Ils tâtonnent à l’aveugle dans le fatras de vêtements et finissent par en sortir une paire de moufles en peau de renne qu’il enfile aussitôt. Les norvégiens obligent les enfants sami à porter des gants mais les gants, ça ne vaux rien quand il fait aussi froid qu’ici. Dans une moufle, on peux bouger chacun de ses doigts, les mélanger entre eux, les serrer en poing pour les réchauffer. Il avait gardé et caché les siennes pour cette raison et aussi parce que c’est sa mère qui les a faites et que c’est tout ce qui lui reste d’elle. Réchauffé, rassuré, paume en visière pour prendre la mesure de l’horizon, il regarde l’infini paysage de neige éclairé par la lune, face à lui. Il va lui falloir parcourir deux cent cinquante kilomètres par moins vingt degrés, sur ses jambes d’enfant. Il sait qu’il n’a aucune chance. Mais ce n’est pas de chance dont il a besoin, seulement de force. Alors il marche, chaque pas effectué est un pas de moins à faire. Sa capuche rabattu sur le front, il progresse contre le vent. Le froid lui givre les sourcils et fait couler l’eau de son nez qu’il balaye régulièrement, avec application, d’un revers de main, avant qu’elle ne gèle sur ses lèvres. Les heures passent et le vent ne se calme pas. Il s’épuise. La fatigue est un piège : l’effort mets son corps en sueur, la sueur gèle sur son dos et son torse. Impossible de continuer. Il y a deux choses qu’un enfant sami apprend, avant toutes autres : ne pas manger la neige jaune et construire une grotte de neige. Dans dans le creux d’un petit mamelon de tourbe formant muret, il se met à genoux et fouille la neige. Ses moufles comme deux pelles, la ramassent puis la tasse et l’érige en une butte qu’il creuse, un peu plus grande que lui. Il se glisse dedans, ôte ses moufles et polit l’intérieur pour que l’eau de fonte glisse le long des parois plutôt qu’elle ne lui goutte dessus. Il ne sais pas quelle distance il a parcouru, ni où il se trouve exactement mais il est à l’abri. Personne ne lancera de recherche tant que le vent soufflera comme ça. La température dans une snogrotta ne descend jamais en dessous de moins cinq degrés, c’est son père qui le lui a dit. Il pense à lui très fort. Les larmes coulent sur ses joues. Il s’allonge en chien de fusil sur les quelques vêtement qu’il a étalé au sol. L’obscurité est totale. Jamais il ne s’est senti aussi seul. Les yeux fermés, il imagine sa mère, tout contre lui. Elle caresse d’une paume ouverte, ses cheveux. Il chante tout doucement une berceuse. Maintenant, les mains de sa mère enveloppent les siennes et se referment sur elles, doucement, l’inondant de tendresse. Ses doigts à elle caressent ses doigts à lui et toute sa douceur passe à travers eux. Le long de chacun des doigts, sur le dos et dans le creux des paumes, elle dépose sa présence. Il serre très fort ses mains , l’une dans l’autre, contre sa poitrine. Demain il repartira. Quoi qu’il en coûte, il rejoindra les siens.

Codicille : Faire se « Raconter » un être par son corps et ses mains. J’ai immédiatement pensé à la proposition neuf « dans le décor » et s’est imposé à moi l’évidence de reprendre le récit de mon enfant sami où je l’avais laissé pour le faire avancer depuis ce regard, tellement dans la continuité poétique du précédent exercice. Naissance d’un personnage qui prends de la substance. Qui sait où il ira ? Question poésie, parallèlement, me sont revenues à l’esprit une chanson de Leprest : « Le poing de mon pote », de Lantoine « Deux mains » et de Mano Solo « Prend tes deux mains pour demain ». Chacune, à sa façon, évoque la douceur, la colère, la tendresse, la violence de ces extension de l’âme au bout de nos bras.

9. Un petit port, près du Cap Nord


proposition de départ
point de vue 1

Il est debout devant la fenêtre. Il a traîné silencieusement une caisse sur laquelle il est monté pour mieux voir. C’est le milieu de la nuit. Mais à cette saison, il fait toujours nuit, ou presque. Ce qui fait sens au mot nuit, c’est sa fonction, ce moment où l’activité humaine s’est arrêtée au village, dans les maisons, sur le port et que les autres, dont il sent la présence dans son dos, dorment, alignés dans les lits de fer du dortoir. Lui, il ne peux pas dormir. Il n’envie pas le repos des copains, au contraire, il ne comprends pas comment ils font pour réussir à dormir. Leur sommeil l’angoisse, peut être plus que tout le reste. Ici, il avait l’habitude de venir mais pas dans cette bâtisse, tapie dans le replis de la falaise, pas entre ces murs de béton, jamais ! Lui, c’était de l’autre côté de la falaise et de l’autre côté de la nuit, quand le soleil ne se couche plus du tout et que la journée dure deux mois. Il s’est hissé sur sa caisse et observe attentivement par la fenêtre. En face de lui, sous la lune, il y a le fjord de Porsanger et les bateaux de pêche qui s’agitent à sa surface. Il déteste les bateaux. Hier, on a essayé de le faire monter dessus. Il s’est débattu, il a cogné, il a mordu. Aux enfants, on a dit qu’ils pourraient apprendre le métier de pêcheur en suivant les marins parce que, quand ils seraient grands, il leur faudrait un métier. Certains sont montés, pas tous. Lui, il a dit qu’il s’en foutait de leurs métiers, celui là comme les autres. Alors on lui a cogné dessus en lui criant, pour la millième fois, qu’il fallait qu’il parle norvégien. Il regarde la mer et ses larmes coulent. Il n’y a rien, là, devant, qui lui répond. Il n’y a que le froid à l’intérieur de lui, un froid terrifiant, insupportable, à côté duquel la gelée , dehors, ne fait pas peur. Le port est recouvert de neige qu’un vent violent soulève par bourrasques. Ces derniers jours, il a pris discrètement des informations. Maintenant, il connaît la route. C’est loin, très loin, peut être même trop loin mais c’est la seule pensée qui nappe d’un peu de chaleur l’hiver qui l’envahit. Après avoir observé longtemps à la fenêtre, avec la patience d’un chasseur à l’affût, il descend de sa caisse et traverse le dortoir. Il prend un sac sous son lit, le mets sur ses épaules, glisse jusqu’à la porte, la dépasse, regarde une dernière fois les copains, les frères et s’en va.

point de vue 2

C’est un espace solide, massif, recelant des anfractuosités confortables pour y établir un logement sécurisé et suffisamment surélevé pour voir ce qui se passe en face, sur l’immense surface liquide. Sur ce terrain granuleux où rien ne pousse, pas de prédateurs, seulement, parfois, des pierres propulsées depuis le sol en même temps que des rires d’enfants, reconnaissables chez n’importe quelle espèce et n’impliquant pas de vigilance excessive. Une vie intense et bruyante s’active à l’intérieur et sur le sol à l’entour, mais la partie supérieure reste une bonne adresse, isolée et parfaite pour l’observation. De là, l’œil atteint facilement la mer et ce qui s’y déroule. De ce point de vue surélevé, on s’élance facilement dans le ciel, les vents n’y soufflant pas aussi violemment qu’ ailleurs, cela du à l’emplacement particulièrement judicieux de cette surface, blottie dans le replis de la falaise. Une fois lancé, et prise un peu d’altitude, rien n’arrête le regard, la terre est aussi lisse et vaste que la mer qui bat sur ses flancs. Mais mieux vaut ne pas trop s’éloigner de l’eau car les bourrasques sont démultipliées dès qu’on s ’égare sur les plateaux. Il n’y a pas non plus là bas de nourriture. Ici, par contre, c’est l’inverse. La vie grouille. Il y a, dans ce paradis, une sorte de magnétisme alimentaire. Des formes aux couleurs vives, éructant un grognement continu, sillonnent l’espace liquide du matin au soir, attirant à elles des quantités astronomiques de nourriture et les ramenant vers la rive en un ballet régulier. Se positionnant en suspension au dessus de ces formes colorées, bavardes mais inoffensives pour qui vit en haut, il suffit alors, jouant des courants ascendants et descendants, de piquer avec décision, au bon moment, vers le nœud d’attraction pour être sur, quasi chaque coup, de ramener un festin, même si la concurrence est rude. Dans un soucis d’optimisation, certaines familles se sont établies encore plus près de l’épicentre, sur des surface plus petites, moins confortables mais plus opérationnelles. Des querelles s’élèvent souvent car ces territoires sont très convoités. Tandis qu’en face, sur cette belle surface, lisse et suffisamment haute pour voir ce qui se passe en face, on est moins dérangé, n’étaient les cris des petits d’en bas et leurs cailloux. Tout bien pesé, définitivement, c’est ici qu’il est le plus sage de nidifier.

point de vue 3

Les deux sont assis sur le canapé du salon, immobiles, silencieux, la main dans la main de l’autre. Ils n’arrivent pas à parler. Quoi dire ? Mais leurs mains les relient. Impossible de se lâcher. Elle tourne légèrement la tête sur sa gauche et son regard tombe dans la fenêtre, aspiré par la nuit. De là où elle se trouve, elle peut voir le petit bateau de son mari, amarré sur le fjord, avec lequel il va pêcher le cabillaud en mer de Barents parce qu’ici, c’est infesté de crabes géants. Des bandes de peintures blanches phosphorescentes, tout autour de la coque, découpent l’embarcation sur l’obscurité. Elle devine la marée au mouvement de la cabine de pilotage. Ça lui donne l’impression d’une pendule, ce mouvement et, d’un coup, elle est submergée par l’angoisse. C’est tout dedans, elle ne bouge pas, elle n’a rien dit mais il a senti. Il serre sa main dans sa main, un peu plus et c’est comme un torrent de tendresse qui passe. Elle respire plus calmement. A ses pieds à lui, il y a une flaque d’eau. La neige sur ses bottes a fondu. D’habitude, les bottes, on les laisse à l’entrée mais quand il a ouvert la porte, tout à l’heure, en rentrant de l’internat, à l’autre bout du village, de l’autre coté de la route, où il était allé porté des cordages et des bouées de balises, il l’a trouvée comme ça, posée sur le canapé, comme écrasée sous le poids d’elle même avec ses larmes qui coulaient. Il sait, quand c’est comme ça, qu’elle s’en va très loin, quelque part où il n’y a rien que du désespoir et qu’il faut aller vite la rejoindre, ne surtout pas l’arracher d’où elle est mais s’y poser, s’y asseoir et partager avec elle tout ce qui y est insupportable, en silence, jusqu’à ce que ça soit absorbé et avant même d’enlever ses bottes. Elle prend une grande inspiration. Il pense que le mieux serait de quitter la région ou qu’au contraire, ce serait pire, ou pareil. Il ne sait pas. Elle a bougé sa main et maintenant, caresse la sienne. Il la regarde et elle lui sourit. « Veux tu que je nous fasse un thé ? » demande t’elle en se levant doucement.

Codicille : J’ai mis plusieurs jours à « infuser » la proposition. Faire un choix entre mes huit espaces ne fut pas évident. Si j’en ai éliminé six rapidement, la concurrence s’est faite entre les deux suivant : le bureau et le port de pêche avec son internat pour enfants samis. C’est ce dernier que j’ai finalement choisi. Le bureau semblait devoir me mener à quelque chose de fortement autobiographique, dans un registre que j’avais déjà traité dans la proposition deux : « Quitter la ville ». Le petit port de pêche, en revanche, évoque un ailleurs qui est aussi chez moi, car j’y passe souvent mais que je n’avais pas encore sollicité au cours de l’atelier. J’ai d’abord écris le point de vue deux. Pour celui ci, j’ai essayé d’éliminer les considérations typiquement humaines pour ne garder qu’une version « crédible » du point de vue de l’oiseau , une transcription verbale de préoccupations que, je pense, nous pouvons raisonnablement lui supposer. Puis, j’ai écris le point de vue un . C’est celui qui résonnait le plus en moi. J’ai un rapport très fort à l’enfance et éprouvais d’avance, beaucoup d’empathie pour la situation que j’allais décrire. Me positionner dans le ressenti du personnage, en excluant du champ les causes de ce ressenti est un exercice d’intériorisation absolument passionnant. J’ ai retrouvé dans la nature de cet exercice, le principe qui m’avait fasciné, il y a trente ans , à la lecture de « Tandis que j’agonise » . Pour le point de vue numéro trois, je voulais une petite maison modeste, d’un petit couple modeste de pêcheurs norvégien, aux prises avec un drame et leur routine dans ce bout du monde. Il se trouve que la poste m’a amené il y a deux jours Les vitamines du bonheur de Carver et j’avoue que ce petit texte est tout plein de ma découverte de cet auteur.

8. « ce que je mets d’âme dans un lieu »


proposition de départ
intérieur 1

C’est un intérieur que seule une fine membrane sépare de l’extérieur, comme la peau d’un ventre. Dehors, la taïga est immense et glaciale. Dedans, la vie est ramassée, dans la chaleur des corps. Le vent claque contre les parois de toiles, tel un maillet sur un tambour et marque, comme les battements du cœur, le temps. Au centre, un feu crépite. Les vêtements mouillés sèchent, suspendus aux perches qui forment l’ossature de l’habitacle. L’odeur de laine mouillée se mêle à celle du foin humide qu’on a sorti des chaussures. Des peaux de rennes tapissent le sol autour du feu. Dans la marmite, noire de suie, bouillonne une soupe de saumon, d’herbes et de pommes de terre. Réconfort.

extérieur 1

D’un bout à l’autre du dôme de fer, de béton et de verre se répercutent les annonces, diffusées depuis les hauts parleurs invisibles : des chiffres et des horaires, psalmodiés, à intervalles réguliers, en une mélopée enveloppante, rassurante. Les corps sont immobiles mais pourtant se déplacent. Tapis roulant, escalators, portent les voyageurs qui semblent flotter, juste au dessus du sol. Ils se croisent en un ballet rapide, souple et bigarré. Des noms de villes défilent au dessus de leurs têtes, sur des tableaux à cristaux liquide, reliant chaque bout du monde au lieu où ils se trouvent. Tout paraît naturel, la foule est comme bercé par cette tranquille évidence. Longues sinuosités de murs tubulesques jusqu’aux portes d’embarquement. Publicités aux murs sur écrans animés. Les acteurs, marchent en même temps que les gens, d’encart en encart, jusqu’aux salles d’attente. Ils tendent un parfum, un bijoux, un alcool au voyageur distrait. Avec une certitude tranquille, chacun se dit qu’il va prendre l’avion. S’ils savaient qu’en réalité, ils s’apprêtent à s’envoler dans l’immensité du ciel !

intérieur 2

Il y a la maison des maîtres et puis, la chambre du commis. On y entre par une porte dont la peinture écaillée à due être rouge, un jour. Dedans, les murs sont à la chaux, il n’y a pas de vestibule. A main gauche, se trouve un lit de fer soutenant avec fatigue un matelas usé sur lequel pèse une lourde couette de toile grise et poussiéreuse. Un polochon replié sur lui même, indique, par l’empreinte laissée là du dormeur, que quelqu’un est ici chez lui. A main droite, une armoire de noyer et, à côté, une mobylette de couleur bleue. Le sol est jonché de noix, elle sont là depuis octobre. Ce qu’on a pas récolté sera perdu alors, on a mis le surplus ici, pour sécher, comme chaque année, parce qu’ailleurs, tous les communs sont pris. Face à l’évier, au fond de la chambre, près de la fenêtre, un miroir piqué réfléchit la photo délavée d’une sainte vierge, insérée dans un cadre doré auquel pend une branche de laurier. Dehors, c’est le plein été. A l’intérieur, règne une fraîcheur agréable. Cela sent le fer, la graisse de moteur, la paille et le silence.

extérieur 2

La petite route nationale déroule son asphalte vers le nord, épousant les reliefs de la toundra. Il règne ici un profond silence, tout est blanc. Le ciel, d’un bleu sombre cobalt, vire au noir, un noir d’encre, qui bientôt recouvrira toutes choses. Il est 14h. Après un virage, à droite, apparaît le fjord. On entend le clapotis du ressac contre les pontons d’un petit port de pêche. Huit, dix maisons aux couleurs bigarrées forment cette minuscule communauté. Elle semble aspirer à une paix contemplative tant le paysage, alentour, est plein de majesté. Mais quelque chose brise l’ harmonie. De l’autre côté, à gauche de la route, se dresse dans l’ombre de la falaise, la silhouette d’un grand bâtiment de béton jaune désaffecté. Les fenêtres brisées n’ont jamais été complètement nettoyées de leurs tessons de verre. Dans les salles abandonnées, traînent des morceaux de jouets délabrés, au milieu des gravats. De ce côté là de la petite nationale, le silence n’est pas celui de la quiétude mais d’un recueillement autour d’une tombe. C’est l’ancien internat pour enfants samis, qui projette sa honte sur la communauté de pêcheur, leur rappelant, chaque jour, à quel prix leurs parents ont pu s’installer là.

intérieur 3

C’est une sorte de grotte, assez vaste. Sans fenêtre, la lumière y est artificielle, douce et tamisée, ou bien vive et cru, en fonction de l’humeur. Nul extérieur ne vient troubler l’intériorité de ce lieu mais une foule d’objets attirent le regard. C’est que nous sommes ici dans un monde de représentations. S’y trouvent un tableau de Gallen Kalella, une carte du monde recouvrant tout un mur, un paravent de fer aux volutes orientales. Un fauteuil de lecture fait face à une table basse sur laquelle sont disposés des livres et des carnets : lectures et notes du moment. Une liseuse de velours accueille les méditations, la procrastination et la sieste. Un bureau traverse l’espace dans toute sa largeur ; Il croule sous les feuillets, les cahiers, les cartes, des post it de notes, encore quelques livres, des crayons, des stylos, des gommes, des bâtons d’encens et un ordinateur. Dans un coin, une guitare. Sur le sol, un tapis rouge, persan. Un chat crème, pas persan, dort dessus. Les baffles de la platine diffusent, en sourdine, « La sonate à Kreutzer ».

extérieur 3

La tour se dresse, jusqu’au ciel, dans son fuselage de verre. Hall de marbre, tons gris, tons noirs, veinés de blanc, aux découpes modernes. Mobilier cubiste, fauteuils d’avant garde. Sas d’acier lustré. Une petite note tinte : Laa. Dans l’ascenseur, un jeu de miroir renvoie l’image de soi, démultipliée à l’infini. Vingt septième étage. Épaisse moquette tout le long des couloirs circulaires, on marche dans du coton. La porte de la chambre s’ouvre par contact magnétique : Ziim. Devant le lit, un rideau, fermé, en arc de cercle, recouvre toute la longueur du mur. Un interrupteur ouvre le rideau et fait apparaître, en place du mur, une baie vitrée recouvrant la façade dans sa totalité. L’œil s’envole jusqu’au delà des limites de la ville. Les pieds reposent sur le sol mais le point de vue est celui d’un oiseau. Un aquarium dans le ciel.

intérieur 4

L’escalier d’honneur s’enracine puissamment au centre du hall d’accueil de la demeure familiale. On y accède par un grand porche ouvrant sur le parc. A droite, en entrant, une porte plus modeste donne sur le salon. « Le salon » : mot magique, invoqué à voix basse, comme on parle des mystères, par les générations d’enfants qui sont passés ici, le jour de Noël. C’est dans cette pièce qu’est dressé le sapin. C’est ici que seront distribués les cadeaux. Mélange hétéroclite où se côtoient palmiers en pots, fauteuils bergères, piano à queue, masque africain, c’est un lieu des plus extraordinaires. Une cheminée de pierre blanche, à motifs de têtes grimaçantes, y trône tel un oracle. Le feu qui crépite doucement, semble murmurer quelque incantation en une langue secrète. S’élevant très haut, au dessus des têtes des enfants, les parois de laque noire d’un grand buffet chinois, racontent en mille batailles de nacre, les exploits de bandits héroïques. Un lustre de cristal éclaire la scène d’une lumière feutrée. Les adultes sont une forêt de jambes au dessus des bambins qui galopent en riant sur les épais tapis. Cela sent la cannelle, la mandarine et le café. Minuit va bientôt sonner.

extérieur 4

Le revêtement du sol est d’acier vert pelouse, strié de bandes de peinture jaune. Cela ressemble à un terrain de sport. Le long des parois blanches de la coque, courent deux escaliers, un de chaque côté. Le vieux moteur diesel ronfle au fond de la cale. Ses vibrations font trembler la structure de ferraille, agitant chaque parcelle de taule de hoquets réguliers et, paradoxalement, rassurants. En haut des escaliers, une plate forme, elle aussi vert pelouse, permet d’observer le paysage durant la traversée ou de vomir, selon l’état du fjord. A l’intérieur, des rangées de banquettes en skaï attendent les voyageurs mal réveillés. Des petits napperons de gomme adhésive ont été placés sur les tables de formica pour éviter que le tangage ne renverse les boissons. Les chaises sont fixés au plancher par de grosses vis. Des voilages à fleurs défraîchis encadrent les fenêtres de la cafeteria .Une odeur de hot dog et de lard flotte dans l’air. Mener son café à bon port jusqu’à son siège est un art auquel on reconnaît l’habitué du novice.

M’imprégner de ce que je mets d’âme dans un lieu et tenter de transmettre celle ci par la description que je fais de ce lieu, c’est ainsi que j’ai pris la proposition et il s’est avéré difficile, en poursuivant cet objectif, de faire court. On touche en effet une frontière poésie/roman. On cherche quelque chose de l’ordre de la résonance haïku. Techniquement, j’ai d’abord écris pour chaque texte, un paragraphe épais puis, j’ai coupé, ramassé, rythmé autant que je l’ai pu mais pas assez, eut égard à la consigne de quatre-cinq lignes que j’ai largement dépassée. Pour me faciliter les choses, j’ai pioché dans mon expérience et mon environnement. C’était plus facile de me référer à des impressions vécues qu’inventer des lieux de toute pièce. Pour l’extérieur 2, j’ai repris la bâtisse utilisée dans la proposition 2 : « sombre histoire ». La mise en page des textes suit leur ordre d’écriture.

5. « Il avance sa main et ouvre la portière de la voiture ».


proposition de départ
1

C’est tout au bout, là bas, au milieu du champs de blé. Comment elle est arrivée là ? personne le sais. On raconte qu’elle appartenait à des voleurs, peut être même des assassins. Les adultes interdisent qu’on s’en approche. Dangereux. Il y a de la rouille partout, on pourrait attraper le tétanos, ou se couper, se blesser. Sans compter les serpents. A cette saison, sous le soleil brûlant, les vipères cherchent l’ombre. Les parents ont promis la dérouillée à qui s’en approcherait. Les blés sont presque aussi hauts que les quarte gamins, immobiles, dans la cour de la ferme, le cœur battant. D’ici, on la voit à peine. Elle est loin. Est ce aujourd’hui qu’ils trouveront le courage ? Quelque chose circule entre eux , quelque chose de secret, de silencieux qui leur chuchote que c’est le moment, sinon, ils le feront jamais. Tous les enfants du village en parlent, tout le temps. Il va bien falloir finir par y aller. Sans qu’aucun ne l’ait clairement formulé, la décision s’est imposée. Elle les emporte, au delà d’eux même, soudés comme un équipage de navire en route vers l’inconnu. Les quatre copains avancent dans les blés. Pas un ne parle. Ils traversent l’espace interdit dans le vent chaud et le chant des cigales. Le fils du menuisier marche en premier, suivi du fils du boulanger et derrière, il y a le fils du maire qui est venu avec un de ses cousins de la ville. Ils se sont arrêté. Elle est là, devant eux. Une volée d’oiseaux s’échappe par les fenêtres sans vitres. Tous les regards se tournent vers Pierrot, le fils du menuisier, celui qui a marché le premier. Les quatre copains ont la bouche figée dans un sourire immense qui leur mange tout le visage. Instant d’éternité. Pierrot avance sa main et ouvre la portière de la voiture.

2

L’odeur. Cette odeur, comme une prison, une fatalité qui revient chaque année. C’est un mélange de tabac froid, de chien et d’ œufs qu’on a emballé dans du papier aluminium, qui chauffent, au fil des heures, dans le sac en plastique, collé au pain de mie, qui mollit. Dans le coffre, on a entassé les valises et le parasol. Sur la plage arrière, les duvets, les palmes, l’ordinateur portable, le chien et les enfants. On sait que ce qui attend, là, devant, est une épreuve d’endurance. On s’arrêtera toute les deux heures si personne ne vomit avant. On ne sera pas les seuls à traverser, tout le monde est parti en même temps. On y épuisera tous les jeux connus ; on en inventera d’autres. Le temps sera long. Infiniment long. C’est une chose que l’on sait. Au pas, dans la file qui se déroule à l’infini, on se regardera dans le regard des autres, qui traversent, tout autour, la même épreuve que nous et on essayera de valoir mieux que ce que la situation nous impose. Peu à peu, la fatigue et la chaleur prendront l’ascendant sur les nerfs. Dans l’habitacle, quelqu’un dira quelque chose qu’il ne fallait pas et l’orage éclatera puis les pleurs des enfants. Il faudra tenir bon. Peut être même qu’on sera assez fort pour faire un pas de côté, s’arrêter, manger une glace, sécher les larmes et jouer avec le chien. Puis on repartira. Il faudra prendre sur soi, supporter les trois autres sous cette cloche caniculaire, parce que, finalement on les aime. Ils sont notre famille. Malgré l’odeur, cette odeur, comme une prison, une fatalité qui revient chaque année. Au bout, il y a la mer se dit chacun. Alors, dans un soupir plein de résignation autant que de courage, le père avance sa main et ouvre la portière de la voiture.

3

Afin que tout se passe pour le mieux et de façon naturelle, les deux mains doivent tenir fermement le volant, coudes légèrement pliés, sans être crispés. Le vêtement doit être souple afin de ne pas entraver le jeu des articulations. Le dos est redressé, calé contre le dossier. La nuque droite, tête ni trop levée, ni trop baissée. Le poids des avant cuisses doit être réparti de façon égale sur l’assise du fauteuil. Les mollets restent souples. Les pieds sont écartés, chacun sur une pédale, laissant libre la pédale de frein entre les deux autres, tout en restant prêt à la presser en cas de nécessité. La main droite doit pouvoir quitter le volant, se poser sur le levier de vitesse, déplacer celui ci en deux mouvements consécutifs , l’un vers la gauche, le suivant vers le haut, dans le même temps que le pied gauche appuiera sur l’embrayage et que le pied droit accélérera légèrement tandis que la main droite s’apprêtera à déplacer une nouvelle fois le levier de vitesse de deux crans vers le bas dans un second mouvement coordonnée avec une nouvelle pression sur l’embrayage et que le pied droit relâchera progressivement la pédale d’accélérateur avant d’accélérer à nouveau. Le tout dans un même mouvement souple et détendu. Le visage est mobile, disponible, attentif. Les yeux doivent pouvoir regarder devant, dessus, sur les côtés et derrière, par l’intermédiaire du rétroviseur placé devant. Une fois le moteur lancé et les roues en mouvement, il faudra identifier et lire dans le temps réel de la progression, l’ensemble des informations du tableau de bord à l’intérieur du véhicule : Aiguille de vitesse, jauge d’essence, compte tours du moteur, niveau d’huile ainsi que les informations de la circulation à l’extérieur : Vitesse du véhicule, vitesse des autres véhicules. Nombre de voies de circulation, signalisation, espace latéral droit et gauche. Une attention particulière sera portée aux piétons et aux cyclistes tout au long de l’exercice. L’itinéraire et les consignes vous seront donnés au fur et à mesure de votre conduite.Voila, c’est tout.
L’examinateur est déjà en place. Tremblant, le candidat avance sa main et ouvre la portière de la voiture.

4

Comment c’est d’être riche ? Quel effet ça fait ? A travailler dans ce palace, tous les jours, depuis tant d’années ; à voir évoluer les puissants de la terre, si naturellement, dans ce monde sur mesure, tellement loin du notre et pourtant à côté , juste à côté, on en vient à avoir des envies. On fini par se dire que ça ne serait peut être pas si difficile d’y goûter, tant c’est près. C’est vrai quoi ! Toutes ces choses qu’ils regardent, qu’ils touchent, qu’ils manipulent, qu’ils possèdent, qu’ils reposent à longueur de journée comme un ballet d’objets mu par le rythme de leur bon plaisir ; toutes ces choses ne sont distantes des autres mortels que de la même quantité d’air que celle que ces élus franchissent chaque fois qu’ils s’en saisissent. Il suffirait seulement d’un peu d’audace. Et d’être discret. Ce serait la condition : la discrétion car , très vite, entre eux, ils se reconnaissent. Mais en s’y prenant bien, ils ne le verraient même pas. Il y a tant autour d’eux qu’une chose de plus ou de moins, l’espace d’un court moment passerait totalement inaperçue. La frontière n’est pas dans l’objet mais dans le regard. Or, s’il y a bien une leçon qu’enseigne ce métier, c’est que les choses les plus inaccessibles sont souvent celles qu’on ne songe même pas à posséder. Mais si l’on osait. Oh, juste l’espace d’un petit temps. Si on quittait son coin d’ombre et qu’on faisait le pas que l’on a jamais fait ? On ne volerait pas, on emprunterait seulement. D’abord on choisirait, on passerait en revue chacun des modèles, pesant, à l’aune de la profusion, ce vers quoi notre désir tend le plus et ce moment, déjà , ferait de nous un roi. Puis, on se coulerait dans l’enveloppe du carrosse, se laissant pénétrer par le parfum du cuir et la douceurs des boiseries. On tournerait la clé ,on sentirait la puissance entre ses mains et la magie nous transfigurerait. Première, seconde, en spirale on remonterait vers la surface et là, apparaissant au grand jour, on s’élancerait, , lentement , majestueusement, comme si le temps lui même nous appartenait. Tous les regards se tourneraient vers nous tandis que nous traverserions la ville, enveloppé de mystère. La monde nous accueillerait désormais comme son maître. Oh, ça ne serait pas long, juste un tour du quartier, après, on remettrait tout en place. Il ne s’agit pas de se croire autre chose que ce qu’on est. On redescendrait dans le sous sol , on passerait un chiffon sur le cuir et les boiseries. On remettrait les clé avec les autres. On repasserait sur ses épaules sa livrée, sur sa tête , sa casquette et il ne resterait plus qu’à reprendre son poste, la tête pleine de rêves pour des semaines entières. Il est trois heures du matin , dans l’hôtel le silence est complet. Alors, le voiturier sort de sa guérite, enfile ses gants, avance sa main et ouvre la portière de la voiture.

5

Ses cheveux blonds sont attachés en une longue tresse que tout à l’heure elle défera pour mieux sentir le vent. Elle porte une robe d’été rouge avec des carreaux blancs. Elle est joyeuse, légère. Elle semble flotter dans l’air chaud du matin. Lui, il a mis un bandeau sur son front qu’il a ramené en arrière pour faire gonfler sa tignasse frisée, façon afro, sur un visage qu’un grand sourire illumine. C’est presque incroyable cet instant qui arrive, là , devant eux ; ça fait si longtemps qu’ils en rêvent. Dehors, c’est un grand jour d’été. Il n’a jamais fait aussi beau. Un beau idéal, dans lequel les couleurs, les matières, la lumière, vibrent d’une intensité qui s’imprime dans leur esprit avec la force d’un tableau, la vitalité d’un puissant riff de guitare. Ravissement de plonger, enfin, dans ce moment et de laisser, derrière, toutes les contraintes. Maintenant, pour la première fois de leur existence, il n’y a qu’eux. Seulement eux et la vie à dévorer. Sept cent kilomètres les séparent du festival. Sept cent kilomètres d’un monde entièrement ouvert à leur désir. Au bout de la route, ce sera trois jours de musique, de danse, de rencontres, d’expériences mais , en attendant, l’expérience, c’est eux . « Have you ever been an expérience ? Well, i’am ! » chantent ils en chœur, à tue tête. Ils ont installé deux matelas à l’arrière du break. Ils vont rouler, plein sud. Ils s’arrêteront, où et quand ils le voudront, feront l’amour, repartiront. Elle lui jouera de la guitare, il chantera. Durant ce temps qu’ils traverseront, étiré entre leur passé et leur avenir, il respireront un air n’appartenant qu’à eux et forgeront le mythe de leur premier amour. Ce sera les plus beaux jours de leur jeune vie. Ils ont économisé toute l’année pour s’offrir ce vieux break, en faisant des petits boulots, le soir, après le lycée. Elle l’embrasse à pleine bouche, tourne sur elle même en dansant, avance sa main et ouvre la portière de la voiture.

6

Il était venu là pour écrire. Un roman, son premier. Dans la grande ville, c’était impossible, trop de bruits, de sollicitations, il n’y arrivait pas. Sa chambre de bonne lui sortait par les yeux. Il fallait partir. Après quelques recherches, il avait trouvé cette maison à louer, idéale, pas trop cher. Petite, au milieu des champs et des bois, à quelques heures à peine de la capitale. Quelque chose à la Rousseau, dans l’esprit des rêveries du promeneur solitaire. Il avait soigneusement emballé ses cahiers, ses livres et ses stylos dans une valise, jeté ses vêtements dans une autre et avait prit le train. Pas d’ordinateur. L’idée était de travailler à l’ancienne. On était venu le chercher à la gare et déposé devant la petite bâtisse, à la sortie du bourg, en lisière de forêt. L’aventure pouvait commencer. C’était la fin de l’automne, il fallu commander du bois pour le poêle. Dans le village, on s’interrogeait : Un gars bizarre ce jeune — qu’est ce qu’il venait foutre ici ? — A son âge, il aurait dû être à l’armée ou à bosser. Deux bûcherons amenèrent le stère de bois de chauffage. Du regard , ils inspectèrent chaque recoin de la petite maison. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre : le jeune vivait seul et n’avait pas de télé ! On décida de le surveiller. Les jours passèrent, sans qu’on parvienne à définir ce qu’il fabriquait. On le voyait prendre des notes, sur un carnet. Qu’est ce qu’il cachait ? On le serra de plus près. Des patrouilles furent mises en place tout autour de la ferme. On découvrit que sa fenêtre, la nuit, restait éclairée bien après que toutes les autres soient éteintes. Il fallu agir. Un matin, aux aurores, un bruit sourd l’arracha du lit et il découvrit, saisi d’horreur, un corbeau mort, cloué à sa porte. Les jours d’après ce fut un lapin puis un chat. Lorsque fut déposé, à l’entrée de la ferme, un gros tas de fumier, il n’osa plus sortir, même pour se rendre à l’épicerie. Ses réserves commencèrent à manquer. L’hiver et la neige allaient arriver. Impossible de rester. La mort dans l’âme, il décrocha son téléphone. C’était il y a deux heures. C’est long deux heures, pour arriver. Il attend, dans la nuit, ses valises à ses pieds. Au bout d’un temps qui lui semble infini, des pneus crissent sur le gravier. Il a un doute quant au fait que ce soit le taxi qu’il a commandé, rien ne l’indique mais c’est peut être comme ça dans ces contrées. Hésitant, il s’approche du véhicule, pose ses valises à terre, avance la main et ouvre la portière de la voiture.

7

Dix ans de cavale et voilà que tout s’arrêtait. C’était plié, pas un pas de plus ne serait possible sans les fers aux pieds. L’immeuble était cerné. Il avait vu les roussins s’installer en bas , dans la rue Ordener, à intervalles réguliers jusqu’à la bouche de métro ; ça faisait deux jours de ça. D’abord, il avait eu le réflexe de décarrer. Pogner son flingue, ouvrir la fenêtre et sauter sur les toits. Ça semblait encore possible, si on faisait vite, même si c’était risqué. Mais quelque chose s’était produit sans qu’il sache vraiment quoi et il avait laissé le temps passer. Maintenant, pour la première fois, il se demandait ce qu’il ferait , où il irait, s’il réussissait à fausser compagnie aux condés ? Il repensa aux jours anciens. Ça avait commencé sur les chapeaux de roues. « Le casse du siècle » avaient titré la presse. Il était devenu une vraie vedette. La France entière, durant quelques semaines, ne parlait que de lui. Ça n’avait pas duré. Au fil des jours, des mois et des années, il avait du se rendre à l’évidence : Jamais il ne profiterait du magot. Le pognon servirait qu’à se planquer, à pas se faire serrer, à pas se faire dénoncer. Dix ans de cavale, à ce tarif là, voilà le prix qu’il avait payé. Les femmes qu’il avait pu connaître avaient jamais dormi deux fois dans le même lit avec lui. Les amis étaient morts ou bien avaient trahi. Alors, fallait il fuir ou bien rester ? En face, qu’est ce qu’on lui proposait ? Un procès. Une nouvelle fois, pour quelques jours, les honneurs de la presse. Et puis une cellule, pour vingt ans , probablement. Pas très tentant. Aux deux bouts du destin, quelque chose de pas joyeux. Quand le commissaire frappa à sa porte, il cessa de réfléchir et dit « Entrez ». Un gars lui passa les menottes. Il descendit l’escalier. Sur le trottoir, le commissaire lui a demandé de baisser la tête, a avancé la main et a ouvert la portière de la voiture.

8

Le jour n’est pas encore paru et il fera nuit quand il rentrera. Le réveil a sonné mais c’est presque impossible de se lever. Hier c’était pareil et avant hier aussi. En fait, ça fait des mois que c’est comme ça, mais il finit toujours par aller travailler et tenir, malgré tout, jusqu’au bout de chaque journée. Alors, ce matin, encore, quoi qu’il en coûte, il va y aller. Sinon quoi ? S’asseoir et se taire. Ne plus bouger, ne plus rien faire. Essayer de respirer, et faire refluer tout ce chagrin qui le dévore. Voila ce qu’il voudrait. Il n’en sait rien d’où il vient ce chagrin mais c’est quelque chose d’immense, qui occupe chaque parcelle de son être, qui a prit toute la place jusqu’à devenir lui. Ça s’est installé doucement, petit pas par petits pas , au fil des jours, subrepticement. Une chose après l’autre, un lien après l’autre, ça a tout rongé et rien n’a plus de sens. Fenêtres et portes sont condamnées et il est dans le noir, tout au fond de lui même. Pourtant, le monde est là, à portée de main , pour qui saurait s’y accrocher. Sa femme et ses enfants l’aiment. Il le lui disent et le redisent. Mais leur amour ne l’atteint plus. Quelque chose l’ a sorti de celui qu’il était et il ne trouve nulle part ou exister, rien dans quoi s’incarner. Le réveil indique qu’il faut y aller, maintenant. S’arracher au néant de soi pour rejoindre le néant des autres. Il s’est assis devant son bol de café et se balance doucement, d’avant en arrière, les mains posées sur ses genoux. L’heure tourne. Il va falloir se lever. Ce n’est pas une journée qu’il a devant lui mais un abîme. Un abîme qui, depuis longtemps a plongé en lui et dans lequel il n’en fini pas de se noyer. Il voudrait bien enfin , cesser de s’épuiser à surnager mais c’est comme un réflexe, la vie, ça veut exister malgré soi. Il faut vraiment se faire violence pour s’en débarrasser et il n’a pas cela en lui. Alors, ce matin encore, comme hier et avant hier , il va laisser la route décider. S’arrêtera il au feu rouge ? Écoutera t’il le signal de la voie ferrée ? Il sort dans l’allée, avance sa main et ouvre la portière de la voiture.

9

Je veux rentrer chez moi. Vous n’auriez pas vu mes clés ? S’il vous plaît, je cherche mes clés ? — Elles sont pas là. — Comment vous le savez qu’elles sont pas là ? — Oh ça va, lâchez moi, vous êtes bourré mon gars — Bam — plak — Pardon, je vous avais pas vu — Y a pas de mal. Dites, ça va ? Vous marchez pas très droit. — Ça va merci, pas de soucis, je vous remercie. J’ai juste un peu... glissé. J’essaye de traverser ce foutu appartement mais je m’y repère pas, mais alors, pas du tout .Vous auriez pas vu mes clés ? Je pensais qu’elles étaient dans ma veste mais non. - Êtes vous sur d’avoir bien regardé dans les poches ? Vous n’avez pas l’air dans votre état normal. — Oui oui, je suis sûr. D’ailleurs, là, vous voyez , elles n’y sont pas. — Où ça ? — Ben dans ma veste pardi. - Mais vous n’avez pas de veste, vous êtes en tee shirt. Vous devriez vous asseoir, vous tenez à peine debout. — Non ! Je veux pas m’asseoir, je veux rentrer chez moi !!! - OK mais c’est pas une raison pour vous énerver. Vous m’agressez là. Débrouillez vous à la fin ou allez vous faire vomir ! — Excuuuusez moi, Excuuuusez moi, chaud devant , laissez passer ! Personne à vu mes clés ? Merde et mes chaussures. Hey, vous, est ce que vous savez où sont mes chaussures ? - Elles sont à vos pieds monsieur mais vos lacets sont défaits, faites attention, vous allez renverser mon plateau. Je peux vous aider ? Vous voulez quelque chose à boire ? — Non , non, je cherche juste mes clés... Mais pourquoi pas tiens oui, un petit verre, c’est pas de refus. Oups, pardon pour le plateau. Madame, vous n’avez rien ? — Mais qu’est ce qui vous prend de tomber sur les gens. On ne vous a pas appris à vous tenir ? — Je veux juste rentrer chez moi. — Et bien allez y chez vous, on ne vous retient pas ! De toute façon, je me demande bien ce que je fais ici. Il y a tellement de monde qu’on ne sait plus qui est qui , alors un de moins, ça fera un peu d’air. Et cessez de me tomber dessus ! — Maiiis ouiiii Madaaame, Paarfaitement Madaaame, vous avez bien raison : qu’est ce qu’on fait là ? Rien que picoler, tous des ivrognes et moi , j’ai mon compte, Je veux rentrer chez moi ! Vous voulez bien ouvrir la porte. — Mais vous ne tenez pas debout , vous n’allez quand même pas conduire dans cet état ? Ah mes clés ! Ça y est, les voilà . Depuis le début elles étaient là, dans ma main. C’est un signe ça, allez , je m’en vais , je m’en vais. Bam – Plak. Excusez moi. Dans la rue, l’air est glacial, on est en plein hiver. En titubant, il s’approche d’un véhicule, avance la main et ouvre la portière.de la voiture...qui résiste. Une main se pose sur la sienne : — Tu vas où comme ça ? — Je reeennntre chez moiiiii ! — Mais tu es chez toi. Et laisse cette voiture, elle est pas à toi.

10

La cérémonie va bientôt commencer. Dans la chaleur estivale, les cloches de l’église sonnent à la volée. On attend encore quelques invités. Je regarde les visages autour de moi , j’ai l’impression qu’un temps immense à passé sur nos vie. Nous avons bien grandi, l’enfance s’est évanouie. Le hasard nous a ballottés, de part et d’autre du vaste monde. Certains sont partis, d’autre sont restés, d’autres revenus. La menuiserie existe encore, elle s’est beaucoup agrandi mais il n’y a plus de boulangerie, ni d’école et la mairie est rattachée à la commune voisine. Le maïs a remplacé le blé, quelques lotissements ont poussé. Je regarde les copains et je vois nos parents sur nos visages de vieux. Nous avons aujourd’hui le même âge qu’ils avaient, lorsqu’ils nous menaçaient , nous, les fiers pirates , des foudres de l’enfer, si nous allions jouer dans la carcasse rouillée, abandonnée, là bas, au milieu du champs de blé. La vieille Citroën a fini par s’effondrer et plus personne n’y va jouer. Le papa de Pierrot est là, dans la pièce d’à côté, allongé dans sa boite, qu’on va bientôt fermer. Les gens, par petits groupes, discutent à voix basse. Certains déposent des fleurs.Nous sommes tous habillés de noir. Les derniers invités sont arrivés. Le cortège s’est formé. Pierrot est à côté de moi, il est triste, il l’aimait, son père. Nos regards se tournent vers la cour, d’où nous partions à l’aventure et d’où nous parviennent les voix des enfants. Il y a mon fils et celui de Pierrot. Ils se tiennent légèrement à l’écart de ce monde des grands. En attendant le corbillard , ils jouent et font connaissance. Il s’inventeront d’autres îles au trésor qu’on feindra d’interdire. J’ai serré très fort mon ami dans mes bras et quand nos yeux se sont rencontrés, c’est à nous, mômes, qu’on a pensé. Le corbillard s’est approché, Pierrot, d’un pas , a traversé toutes ces années. Il a avancé la main et ouvre la portière de la voiture.

Codicille : Pour chacune des situations, faire le vide en moi et évoquer la scène. Transcrire une première image et la laisser me porter pour faire vivre un récit. Puis, raboter les angles, adoucir les aspérités, essayer de trouver un ton, un rythme pour, en quelques lignes , proposer une petite tranche de vie. Au fil de l’écriture et des ambiances, me viennent à l’esprit des personnages qui colorent, en chemin, mon texte de façon électrolytes, dans une joyeuse pagaille : Ici, l’ Akaki Akakievitch de Gogol, là François Besse, ailleurs, les gamins de Willy Ronis, Jimi Hendrix, l’Alexei Ivanovitch de Dostoïevski , Bob Dylan, Délivrance... Au final, un exercice beaucoup plus énergivore que je ne l’aurait pensé. Difficile de passer d’un univers à l’autre , en se re concentrant à neuf d’une occurrence à l’autre.

3. interstices de la ville


proposition de départ
ouverture roman

Le nuit est tombée depuis longtemps. A cette heure, la ville dort. Lui se tient debout, devant la grande fenêtre du salon et regarde dehors. Ses lèvres bougent sans qu’aucuns sons n’en sortent, elles dessinent seulement les mots : « Quitter la ville ». Cela sonne comme une sentence. De loin en loin, le moteur d’une moto coupe le silence, qui se referme aussitôt. De temps en temps, une voiture passe, quelques piétons, agitant légèrement la surface de la rue, comme le flux et reflux tranquille des vagues sur une mer calme. Les stations de métro sont fermées, les commerces, les bureaux aussi. Rien ne perturbe la grande respiration silencieuse du léviathan endormi. On peut entendre le vent frémir doucement dans les feuilles des platanes. Face à l’homme, qui regarde par sa fenêtre, se déploie la longue avenue, déserte maintenant, apaisée, dérangée seulement par le souple et gracieux pas de quelque chat bondissant de poubelle en poubelle. C’est l’heure où les temporalités se disjoignent ; l’heure des longues marches sans but d’un bout à l’autre de la Seine. L’heure d’Aloysius Bertrand, d’Alvaro de Campos. L’heure du temps suspendu ; l’heure où la ville, comme par magie, cesse de peser sur elle même et s’ouvre sur une autre dimension de son expérience. L’homme à sa fenêtre écoute le silence. Cette heure, c’est son chez lui, c’est son pays. Il en a franchi la frontière comme on échoue sur une terre inconnue après que le bateau qui vous portait ait été broyé par la tempête. La tempête s’était levée dès le jour de son arrivée dans l’immense cité. La frénésie de la ville l’avait terrifié. Personne ne l’y avait préparé. Il venait de nulle part, ne possédait rien, ne savait rien faire et ne portait aucun vouloir. La ville, dans sa furie, l’avait saisit en ses mâchoires, l’avait secoué sans ménagement, fracassé, essoré. Dans l’impossibilité de comprendre où ces millions de gens allaient, dans l’incapacité d’adhérer à leur boussole, il avait essayé de surnager, de toutes ses forces, jusqu’à en devenir presque fou. Épuisé, envahi de tumulte, il avait lâché prise, s’était laissé glisser, couler, mourir.

Du fond de son abîme, quelqu’un l’avait tiré, l’avait porté sur ses épaules tout au long des huit étages d’un vieil immeuble haussmannien, l’avait déposé dans une mansarde, au milieu des livres et des encens. Il avait dormi tout un jour, puis une nuit et un jour encore avant, enfin, de reprendre pied en lui même. Ses nouveaux amis lui avaient expliqué qu’il existe une ville sous la peau de la ville, une ville invisible, protectrice, enveloppée dans son cocon de nuit. Pour survivre, un emploi simple, ponctuel et décalé, suffisait. En se montrant économe et discret, en abandonnant toute ambition pour le temps présent, en ne créant que pour l’éternité et l’instant, on ouvrait en soi la possibilité d’un autre monde, éblouissant de beauté, au cœur des ténèbres. Plus jamais, il n’avait quitté le rivage de cette terre promise. Qu’aurait il eu à gagner à retourner à la surface de la ville ? Là bas, ce n’était qu’une horde de malheureux, enchaînés au désespoir d’une tache sans cesse recommencée, pour on ne sait qui, on ne sait quoi, qui ne menait à rien d’autre que survivre pour poursuivre et rouler sa pierre, de jour en jour, dans une promiscuité hallucinée, écrasé sous l’injonction de faire, sans fin. Le cénacle que formait leur petite communauté sous les toits avait échappé à cet enfer dix années durant. Mais voilà qu’aujourd’hui tout s’effondrait. Il était seul, à nouveau. Orphelin. Comment une telle chose avait t’elle pu se produire ?

Debout, derrière sa fenêtre , il continue de regarder la rue. Au fil des nuits, il s’en souvient, il avait reprit goût à la vie. Son cœur s’était apaisé. Aujourd’hui, il se serre à nouveau. Comme une lame montant des profondeurs, sa vie et ses lectures s’entrelaçant jusqu’à l’indistinction, les souvenirs remontent : Cela fait quelques temps qu’il a accosté sur les rives de la terre promise. Trois nuits par semaine, il travaille dans un hôtel, comme veilleur de nuit. Le reste du temps, il lit, en se disant qu’un jour, il écrira. La chambre qu’il occupe en ce moment se trouve dans une rue luxueuse. Le contraste est fort entre l’opulence du quartier et l’aspect misérable de sa mansarde ; entre le prix des choses et le peu qu’il a dans les poches. Sa lecture du moment est « Crime et châtiment ». Ce soir, il ne travaille pas à l’hôtel mais il doit prendre un moment pour descendre payer son loyer. Sa logeuse est une vieille dame qui ne peut plus marcher. Elle occupe, seule, quelques étages au dessous, un appartement de deux cent mètres carrés. En remontant l’escalier de service, il croise le fantôme de Raskolnikov, qui le salue, d’un discret hochement de tête. Sa vie et ses lectures s’entrelacent, dans sa mémoire, jusqu’à l’indistinction. De ce souvenir, un autre surgit, dans une autre chambre de bonne, un autre quartier de la ville. Cette nuit là, il hésite : il a lu tous les livres de sa maigre bibliothèque, tous, sauf un. Demain, il faudra aller en voler quelques uns chez le libraire. En attendant, sortira t’il pour une longue promenade dans les rues désertes, sous la lune, ou bien tentera t’il une nouvelle fois d’ouvrir ce livre qui lui a, jusqu’alors, résisté ? Chaque fois qu’il l’a ouvert, il lui est tombé des mains. Il n’a jamais rien lu de cet auteur. Peut être ce soir ? Il le prend sur l’étagère, le manipule quelques instants, s’assoit, l’ouvre et commence. La nuit passe, le temps se suspend. Au petit matin, il referme le volume. Il vient de terminer le « Journal du voleur ». Il fait quelques pas dans la minuscule chambre. Il a besoin d’air frais. Il enfile son manteau, descend les huit étages qui le séparent de la ville et débouche dans la rue. En passant devant le kiosque à journaux il lit machinalement les unes des quotidiens. Il y apprend que Jean Genet est mort cette nuit. La rue, le kiosque, l’odeur du pain sortant de la boulangerie, l’air frais de cette aube de printemps, la découverte de l’œuvre d’un homme la nuit de la mort de celui ci ; tout cela est gravé dans son esprit, rangé aux côtés de mille autre souvenirs et forme une cartographie de sa vie. Il s’en rend compte, là, debout derrière sa fenêtre : dans chaque pierre de cette ville, il a inscrit un morceau de lui même. Et c’est à cause de cela qu’il va falloir partir. Maintenant que le cénacle n’est plus, tout ici est tant peuplé de ses fantômes qu’il lui semble impossible, sans s’éloigner, de les tenir à distance. La terre promise est maintenant un désert. S’il reste, il périra, la ville d’en haut l’engloutira. Il n’est pas un soldat, il est un amant. Seul, il ne survivra pas. L’idée de mourir à lui même lui est insupportable. Alors, pour sauver cette vie qu’il doit quitter puisque c’est le seul moyen de sauver celle qui vient, il faut qu’il fasse ce qu’il a toujours su qu’il devrait faire un jour : en écrire le roman. Tout à l’heure, il prendra le train pour un ailleurs dont il ignore tout. Dehors, le jour va se lever. Il commence à écrire.

ouverture nouvelle

« Quitter la ville » Cela sonne comme une sentence. Mais s’il reste, il mourra. Il sent déjà qu’il commence à se dissoudre. Arrivé orphelin, sans bagages, il n’aurait pu survivre dans la cité tentaculaire si des âmes aimantes ne l’avaient secouru. Réfugiés dans les interstices de la ville, là où personne n’aurait jamais idée de les venir chercher, ils avaient survécu, à la marge du temps. Mais voilà qu’aujourd’hui, ses pairs n’étaient plus et l’étau se resserrait sur lui. Immobile à sa fenêtre, il sent que le temps presse, ses propres contours deviennent flou. Il doit partir, mais l’idée de mourir à ce qu’il fut l’empêche, presque, de bouger.

Codicille : Pour la forme « roman », un texte difficile à produire. Il m’aura fallu plusieurs jours à tourner autour, écrire, effacer, y revenir. La grande difficulté aura été de trouver la bonne distance. Pas sûr que j’y sois parvenu mais je m’en suis approché, du mieux que j’ai pu. Cela ouvre un chantier. J’ai écris la forme « nouvelle » dans la foulée, avec le film Only lovers left alive à l’esprit.

2. les gens d’ici


proposition de départ

Vu du dehors, l’endroit n’inspire pas confiance. C’est une grande bâtisse de béton, sinistre et silencieuse. Pas aussi grande qu’une barre de HLM mais beaucoup plus vaste qu’une maison, elle est posée là, comme quelque chose qu’on aurait voulu taire. Les mots « Auberge du bon séjour » s’affichent au fronton, en lettres épaisses mais à demie effacées. Sans cette précision, on pourrait tout aussi bien se trouver devant une vieille usine d’après guerre. Ou un institut psychiatrique. Ou une maison de redressement, ce que l’endroit fut, jadis. Très à l’écart des grands axes et des agglomérations, dissimulée au milieu des sapins, noyée dans la brume sur ce flanc de montagne rarement ensoleillé, on y arrive pas par hasard ou alors, au contraire, uniquement par hasard et les rares randonneurs ne s’y attardent pas. Quelque chose de menaçant semble observer le promeneur, le tenant à distance. Pourtant, ce soir, un homme est là, à l’entrée de la propriété. Ça ne peut pas être un touriste, l’affaire a périclité, il y a bien longtemps, après la disparition du vieux gardien, qui fut aussi celui de l’institut psychiatrique et qui a fini, au fil des ans, par héritier des murs, pour des raisons qu’aujourd’hui encore, on ignore. Au fil du temps, le bâtiment s’est fondu dans le silence et la solitude de la forêt. A présent, l’hôtel du bon séjour n’est plus qu’un bloc gris aux fenêtres muettes. Sauf une. Le voyageur semble hésiter. Pourtant, il a marché longtemps pour arriver jusqu’ici. Et ça a du lui coûter car il n’est plus tout jeune. Au bourg, il a posé beaucoup de questions. Il n’a pas été bien reçu. Les gens d’ici n’aiment pas qu’on vienne remuer le passé, surtout celui de ce coin de montagne. L’écho porte parfois d’étranges plaintes, jusque dans la vallée et on est pas sur que ce soit seulement le vent. Personne n’a parlé. On a même pas voulu lui indiquer comment y aller. Mais, apparemment, il savait. Il est partit en boitant, appuyé sur une drôle de canne orthopédique. C’est pas banal ça, a t’on remarqué en le regardant s’éloigner. Plusieurs vieux dans le village ont une malformation qui les fait claudiquer, un peu de la même manière. L’espace d’un instant, du regard, on s’est interrogé et puis on l’a laissé filer. Maintenant, la nuit est tombée. Il se tient devant le portail d’entrée. Ses poings sont serrés, l’un sur sa canne, l’autre sur quelque chose qui à bien l’air d’être une immense colère. Derrière la fenêtre, une ombre est passée. L’instant d’après, la lumière s’est éteinte. Des pas ont couru dans le vieil escalier. L’homme avance vers la porte d’entrée. Sa canne fait des petits trous dans le chemin boueux. Son poing droit a plongé dans la poche de son long manteau. Elle en ressort, armé d’un revolver. Sombre histoire.

Codicille : Une proposition très séduisante mais autour de laquelle j’ai longtemps hésité. Je ne voulais pas me laisser prendre à la première impulsion d’écriture. Je me suis donc donné la nuit pour laisser la consigne infuser, après avoir lu les textes des autres, toujours très riches de points de vue variés. Ce matin, je décide de me lancer , sur une phrase : « vu du dehors, l’endroit n’inspire pas confiance » et je laisse les images se présenter. Apparition à mon esprit d’un homme cheminant dans une forêt. Je m’interroge sur sa provenance : la forêt de sapin m’évoque la Norvège et, de Norvège, surgit cette image, saisissante, de l’ancien internat de béton jaune, abandonné, à Sarsnes, sur la route du cap Nord, dans lequel on enfermait les enfants samis , dans les années soixante, pour les couper de leurs familles. La puissance fantomatique et terrible de cette image m’emporte , je la transporte de la toundra à une montagne française, quelque chose comme les Vosges du film « Les grandes gueules » et j’ai mon ambiance. Je n’ai plus qu’a progresser, avec mon personnage, porteur, sans doute possible, d’une bien sombre histoire.

1. un doute


proposition de départ

Mon travail est d’un ennui mortel. Je ne suis ici que depuis quelques heures mais je n’en peux déjà plus. Comment font ils pour tenir toute une vie ? J’essaye pourtant de me dire qu’en toute chose, il y a de l’aventure, du devenir, de l’inconnu. Mais je ne trouve qu’une impression sans fin de déjà vu. Pourtant, je suis attentif. Oh oui, je le suis ! J’écoute, je regarde, j’observe, je cherche. Je ne fais même que ça, ou presque, tant la monotonie de ma tâche me laisse vacant. Je scrute le moindre détail de cet un connu, à la recherche de l’inconnu. Ça devrait bien se trouver l’ailleurs, dans une gare ! Au début, j’ai fouillé les choses, sait on jamais, l’enfance a parfois des résurgences : J’ai commencé par les plus grosses, celles qui sautent aux yeux : Les murs qui délimitent le bâtiment, la porte par laquelle je suis entré, la distance et la matière de cette distance : du marbre, qui me sépare de mon poste. Le nombre de pas qu’il me faut effectuer avant d’adopter la position stationnaire qui sera la mienne jusqu’au soir. Mais tout cela est immuable et se lit sans surprise. Une fois ce constat dûment documenté, expérimenté sans qu’aucun surgissement de nature à bouleverser ma routine ne se soit produit, je suis passé à un cercle plus large de mon environnement à commencer par les boutiques. J’ai observé attentivement les montagnes d’objets qui s’y entassent. En dresser la liste est impossible tant il y en a. Sur le coup, cette accumulation a produit une sorte d’effet stimulant. L’attention rebondit d’une chose à l’autre, comme une bille de flipper. Mais très vite il est apparu que ces choses sont muettes et que les acheter, si je pouvais le faire, ce qui n’est pas le cas, ne changerait rien à leur nature, ni à la mienne. Des magasins, mon regard s’est tourné vers le plafond où se trouve la pendule, suspendue, énorme, mais qui ne sert qu’à marquer le temps. Un temps dont je sais bien où il va et vers quoi il me ramène. J’ai ensuite observé les fenêtres, par où la lumière entre dans l’édifice, agissant puissamment et bien souvent à leur insu, sur l’humeur des usagers mais qu’on ne peut, finalement, qu’ouvrir ou se fermer et dont les cycles, réguliers sont on ne peut plus prévisibles. Des fenêtres, j’ai laissé mes yeux redescendre dans le vaste hall, j’ai erré sur les touches du piano, je me suis faufilé entre les sièges des salles d’attente. J’ai gravi les escalators et je suis arrivé là haut, sur les rails qui partent vers l’inconnu. Ah, le voilà , me suis je alors exclamé, silencieusement, dans le trouble de moi même : l’inconnu ! Il est là ! Mais non. Il suffit de lire les panneaux pour savoir où vont les trains. Dans une gare, on ne voyage pas, on circule. Face à l’évidence qu’il ne me restait plus grand chose à tenter du côté de la matière, je me suis tourné vers les gens ! Et en premier lieu, ceux qui se trouvent juste à côté de moi, mes collègues, les guichetiers : des personnes habillées exactement comme moi, qui font exactement les mêmes opérations que moi, toute la journée, au geste près. C’est vraiment très déroutant. Nous ressemblons à une sorte de congrégation de compulsifs, s’adonnant frénétiquement et avec application, à une série de rituels très codifiés. J’observe que cette communauté de gestes agit de façon positive sur le moral de mes voisins et génère, entre eux, un sentiment d’appartenance apaisant. Malheureusement, cela ne fonctionne pas pour moi et c’est sûrement là, finalement, qu’il me faudrait creuser : tout ce qui a des contours m’angoisse au plus haut point. Cela me donne une désagréable impression de finitude. Je dirais même que cela produit une sorte de claustrophobie. C’est fatiguant. Ça fini par me donner l’impression de passer mon temps à me désenclaver. C’est ça qui m’oblige à cette quête absurde. Je vois bien que mes voisins et collègues n’ont pas ce problème. Pas plus que les passants qui vont et viennent du matin au soir et qui, chacun, par son vêtement, son allure, sa posture, raconte une histoire répétée à longueur de journées, de mois, d’années. Alors que faire puisque je suis incapable de les rejoindre, puisque je ne peux, comme eux, m’incarner ?... J’en était là de mon désarroi lorsqu’elle est arrivée. Depuis le plafond, elle est descendu , doucement, flottant dans ses longs voiles, des baskets rouges aux pieds. C’est sorti tout seul, j’ai dis : « Mince, un fantôme ! » Elle a répondu : « Ah ben c’est pas trop tôt, c’est maintenant que tu te réveilles. C’est qu’on te cherche partout nous, allez viens. C’est quand même bizarre cette manie que tu as de venir t’enterrer avec les vivants. Et qu’est ce que c’est que cette sotte idée de t’habiller en guichetier ? ! Tu t’imposes vraiment des expériences douloureuses. Je pense que tu devrais consulter. » Elle m’ a prit par la main, nous nous sommes envolés à travers le hall de la gare, nous avons traversé une fenêtre fermée et nous sommes élevés dans l’immense ciel. C’est rassurant de savoir que les choses ne peuvent finalement pas ne pas avoir de sens. Mais elle a raison, c’est étrange que j’en doute à ce point.

Codicille : Tout de suite, à l’énoncé de la consigne, m’est apparue l’idée de l’omniscient comme une sorte d’exil, de souffrance. J’ai tourné autour, laborieusement, ne parvenant pas à sortir de la simple description de la distance entre les choses et celui qui sait. Je trouvais mon approche indigente. J’étais sur le point de tout effacer quand j’ ai décidé de ,faire, avant, une petite pause au cours de laquelle je suis allé lire les textes d’autres membres du groupe. Un vrai régal toutes ces manières de traiter la question, si diverses,inventives, drôles parfois, comme ce carlin qui s’ennuie à mourir à la terrasse d’un café . Fantastique ! Je suis revenu à mon texte, me proposant de lui laisser une dernière chance. Je l’ai relu, écouté et c’est alors qu’il m’a proposé cette chute, en forme de pirouette jubilatoire. Je l’ai repris dans cette perspective et il m’a tranquillement mené à son terme.

 



page proposée par Laurent Peyronnet
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1ère mise en ligne 1er juillet 2020 et dernière modification le 12 novembre 2020.
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