nocturnes de la BU d’Angers, 14 | lever, tournoyer la voix

sur la piste des "Slogans" de Soudaïeva/Volodine et des "Grands mots d’ordre" de Hubert Lucot, séance spéciale avec live blogging


Que serait la littérature si elle était une île séparée des affaires du monde ?

Mais à quoi bon la littérature, si on peut hurler, crier, pleurer, penser, offrir sans que cela change rien au grand désordre du monde ?

Il y a une grande veine-cave souterraine dans l’histoire de la littérature, de ceux qui se sont portés à ce point de friction, et en ont fait leur voix même. Dans notre vieille Bible, ainsi d’Isaïe, Jérémie, Habakuk...

Mais de ces voix de rage, on en entend dans toutes les époques, chez les Romains, ou via Agrippa d’Aubigné.

Et il y a des temps où, quoi qu’on fasse, avec nos propres peurs, nos propres rages, on n’en saurait mais. On est les yeux écarquillés devant l’effroi du monde.

Il y a la Lybie, il y a le Japon, il y a ce sans-abri, là, à la porte de la bibliothèque. Mais on n’est pas là pour faire la liste ni l’inventaire.

La tâche et la dignité de la littérature, c’est de rester elle-même, purement littérature, en avant de nos tâches citoyennes ou morales. Elle est sauvage, elle nous requiert et nous broie, elle se moque bien de la misère de nos temps.

Alors notre responsabilité quant à l’écriture, c’est d’être précisément là, où nous sommes aussi en tant que citoyen, où sans cesse nous nous constituons dans notre fraternité humaine, mais d’en appeler à ce grand cri qui sourd, où résonne aussi le non humain de Nietzsche – et de n’être ici que littérature.

Et c’est difficile. Parce qu’il faut s’appliquer à soi-même le Silence au raisonneur ! de Rimbaud. Parce qu’il faut pour soi-même renoncer à la pensée, et faire que la langue subvertisse l’énonciation critique, rhétorique.

Alors oui, il y a une folie dans la langue elle-même, à accepter, à laisser naître.

Je propose la lecture d’un texte de 1987 de Paul Valet, Et je dis NON, avec déjà le nucléaire et la guerre.

Je parlerai aussi d’Antoine Volodine. Quand est paru Slogans, aux éditions de l’Olivier, en 2004, Antoine Volodine a bien spécifié qu’il n’en était que le traducteur, et sa préface fournit et une biographie succincte de Maria Soudaïeva, et les circonstances de l’écriture de Slogans. Mais, depuis lors, le fondateur du post-exotisme a rassemblé d’autres auteurs, comme Lutz Bassman ou Manuela Draeger. Et pour nous, désormais, Antoine Volodine, dont le dernier livre, Écrivains est un des opus majeurs, n’est qu’un des pseudonymes d’une nuit particulière d’écriture, qui à rebours inclut Soudaïeva.

On trouvera ici une séance d’écriture datant d’avril 2007, avec une classe de terminale du lycée professionnel Victor-Laloux de Tours : Slogans, extraits, écriture. Voir aussi cet atelier avec lycée pro Pantin, à partir de Paul Valet : Je dis OUI à la dégradation des lieux publics.

Dans cette séance de Victor-Laloux, j’avais proposé de reprendre la forme de Slogans mais en lui ajoutant un destinataire :

n’ayez pas peur, on est des êtres humains (à l’entrée du quartier)
demander l’arrêt est interdit : terminus obligatoire (dans le bus)
faire la tête n’est pas autorisé dans l’enceinte du magasin (stage)

Ce soir, je souhaiterais qu’on se concentre sur comment bâtir soi-même ce débord du Silence au raisonneur ! de Rimbaud. Non pas accumuler des Slogans, mais venir encore plus près de la démarche de ce très grand livre : séries numérotées sur titre. Prendre au sérieux l’exercice de variation.

On a l’injonction Regroupez-vous en fin de slogan : qu’on l’use, qu’on la déforme jusqu’à fusion de la langue. On a l’injonction Frappez !, qu’on aille chercher jusqu’à l’excès ce qu’il faut frapper.

C’est l’instance même de la langue dans son débord qu’on va accueillir, examiner (et qui – accessoirement – nous permettra de modérer les interventions en ligne, pas d’attaques ad hominem, pas de sous-politique d’insulte, c’est l’écart, c’est le surplomb qu’on cherche).

En complément, je vous propose aussi d’écouter Hubert Lucot dans cette vidéo BNF/écrire la ville, accompagnée d’extraits de ses Grands mots d’ordre. Là encore, détournement d’une instance de la langue, les prescriptions du journal officiel, mais principe d’accumulation et variation.

SUGGESTION : une des grandes beautés de chacun des Slogans c’est l’inversion rhétorique de leur proposition. Le politique est au bout. La métaphore est tuée. Ce qu’accueille l’incipit, c’est l’image, le sous-jacent, l’ombre, le cri, la peur, le rêve, l’image – et on retrouve presque plus, dans les incipits de chacun des (Slogans l’histoire de la peinture, de Bosch aux Surréalistes, que celle de la littérature. C’est presque le visuel ou l’auditif qui commencent le slogan, et seulement sa résolution à la fin qui le fait converger vers ce qui le provoque, nous hérisse ou nous effraie ou nous affecte dans le chaos insoluble du monde. Prenez ce fonctionnement au pied de la lettre, écrivez carrément à l’envers, commencez par le sombre, le secret, le souterrain – alors la variation et l’accumulation emmèneront votre séquence dans ce point de si nécessaire et si belle et fraternelle résonance, où il n’y a plus de raison mais simplement, y compris pour survivre, la folie en partage.

ET PRÉCAUTION : ce n’est pas un concours de slogans, ou brevet de subversion. C’est un travail sur la langue, le vertige de la langue, l’autonomie de la langue, et ses variations. Donc pas besoin de nous envoyer une proclamation. Mais si vous êtes sur un slogan, envoyez en commentaire ci-dessous la variation en 4 ou 5 spirales par quoi la langue devient ce slogan (ou le contraire, je ne sais pas). Mais ce qui compte c’est qu’on voie le mouvement de la langue pour s’imposer par elle-même, à la fois sur le terrain de ce slogan, et s’y établir comme poème, campement, tournoiement.

On devrait y arriver.

Et c’est à ce moment qu’on peut lire le texte magnifique de Paul Valet, Et je dis NON et commencer à le comprendre.

C’est parti pour deux heures...

FB

Slogans | Maria Soudaïeva, traduite par Antoine Volodine


DÉTRUIRE L’ISSUE
273. DESTRUCTION DES ISSUES
274. FERMETURE IMMEDIATE DES MATRICES.
275. À l’ENTRÉE D’UNE MATRICE, NE CHERCHE AUCUN PASSAGE !
276. SI TU RESTES OUBLIÉE SUR LA VOIE, TRANCHE A LA HACHE CE QUI TE RETIENT AU MONDE !
277. SI TU SORS D’UNE MATRICE, NE CHERCHE AUCUN PASSAGE !
278. ANNULATION DES MATRICES OBSCURES !
279. FIN DES MATRICES GOTHIQUES !
280. HORS DES MATRICES, REGROUPEZ-VOUS !
281. RECOUVERTES DE TERRE, REGROUPEZ-VOUS !
282. DANS LA FUMÉE, REGROUPEZ-VOUS !
284. OUBLIE LE PASSAGE TORTUEUX, COUPE CE QUI TE RETIENT AU MONDE !
285. CARABES D’OR, TRAHISSEZ, REGROUPEZ-VOUS, FRAPPEZ !
286. LOUVES BLANCHES DE LA TROISIÈME VAGUE, FRAPPEZ !
287. LOUVES BLANCHES DU MONDE NUMBER ONE, OUBLIEZ LE PASSAGE TORTUEUX, PASSEZ EN FORCE, FRAPPEZ !
288. ENFANTS DES NAINES, NUMÉRO DVA, REGROUPEZ-VOUS HORS DES MATRICES, NE PARLEZ PAS, FRAPPEZ !
289. DÉTRUIS L’ISSUE, DÉTRUIS LE PASSAGE TORTUEUX, ET ENSUITE : NITCHEVO !

RÊVE NUMBER QUARANTE-NEUF
290. AUBE IMMÉDIATE, VENTS TIÈDES !
291. RETOUR DES LUMIÈRES NON BRÛLANTES !
292. AURORE BLANCHE, GAZOUILLIS !
293. HORIZON DÉGAGÉ, PARFUMS D’ÉTÉ !
294. SUR LA GRÈVE : VAGULETTES, DDANS LE CIEL : PREMIÈRES MOUETTES !
295. UNE BARQUE SE BALANCE, RPEVE NUMBER QUARANTE-NEUF !
296. PROMESSE DES HEURES MATINALES !
297. RETOUR DES SILENCES TRANQUILLES !
298. HERBES ODORANTES, ABEILLES LOURDES !
299. DES ABEILLES SUR LES FLEURS, ET ENSUITE : NITCHEVO !

ÉGAREZ-VOUS
300. OMBRES DES MARGES, COUREZ, FRAPPEZ !
301. FRAPPEZ, IL NE VOUS SERA JAMAIS PARDONNÉ, FRAPPEZ !
302. PENSEZ A CELLES QUI SONT RESTÉES, FRAPPEZ !
303. PENSEZ A NOUS, COUREZ, FRAPPEZ !
304. OUBLIE LA GANGUE AMÈRE, DISPARAIS, FRAPPE !
305. SORS DE LA GANGUE AMÈRE, COURS SUR LES GALIONS JAUNES !
306. PENSE AUX INFANTES NUMBER MILLE, N’OUBLIE RIEN, OUBLIE LA GANGUE AMÈRE !
307. SI TU ENTENDS TA MAIN QUI SE DÉCHARNE, ÉGARE-TOI, OUBLIE LA GANGUE AMÈRE !
308. OMBRES PRIVÉES, ÉLYTRES, COUREZ SUR LES GALIONS JAUNES, ÉGAREZ-VOUS, FRAPPEZ !
309. OMBRES DES MARGES CHAMANES, NE COUREZ PAS VERS LA BOÎTE QUI SE DÉCOMPOSE !
310. COUREZ, ENFOUISSEZ-VOUS SOUS LES CITÉS, IL NE VOUS SERA JAMAIS PARDONNÉ !
311. COURS SUR LES GALIONS JAUNES, CRIE AVEC LES MOUETTES QUI SE DÉCOMPOSENT !
312. SI TU AS CRIÉ UNE FOIS, CRIE UN MILLIARD DE FOIS !
313. SI TU AS OUBLIÉ UNE FOIS, OUBLIE UN MILLIARD DE FOIS ET DISPARAIS !
314. PENSEZ À NOUS, BRÛLEZ SOUS LES CITÉS, ÉGAREZ-VOUS, FRAPPEZ !
315. JAMAIS NE BRÛLEZ DANS LA BOÎTE QUI SE DÉCOMPOSE !


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 mars 2011
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