personnages #1 | « à nul moment je n’ai décrit votre visage »

Tiers Livre, les ateliers, cycle « vies, visages, situations, personnages »



- retour sommaire du cycle personnages
- sommaire général des cycles et parcours

 

- l’ensemble des contributions sur le site WordPress, merci de cocher les catégories un hiver pseronnages et personnages #1 visages

- fiche d’appui : Edmond Jabès, Le livre de Yukel

à nul moment je n’ai décrit votre visage


J’aime particulièrement, dans un cycle d’écriture, qu’on se risque sur un ou deux territoires restreints qui contraignent de traverser, lorsqu’on les investit, l’histoire même de l’écriture.

Ecrire sur le visage est un de ces territoires de haut vol. Comme l’écriture du nocturne, chez Rabelais ou Cervantès, on le voit naître dans la prose. Chez Rabelais, dans la confrontation / démultiplication de Frère Jean et Panurge au milieu du Tiers Livre, avec ce coup de génie que le visage de Panurge, quand il émerge dans la phrase, est décrit comme une carte du monde.

Difficulté évidemment à écrire sur le visage, parce que toujours un nez au milieu de la figure, et que ce n’est pas très intéressant, sauf à placer des adjectifs. Balzac ne s’en est pas privé, mais c’était l’époque de la phrénologie, de Lavater, et on ne visualise pas — pour autant — beaucoup plus qu’une caricature à la Daumier, un effet de flou qui est justement la marque, la force de Balzac.

Question, par exemple : que nous figurons-nous des personnages des roman que nous lisons ? Comment construisons-nous en nous-mêmes, à quelle semblance, Raskolnikov ou Bardamu ? Et savons-nous éloigner le portrait intérieur du narrateur de la Recherche, ou l’arpenteur K du Château, des photographies que nous connaissons de Proust ou de Kafka ?

Et dans le rêve, on reconnaît souvent le personnage sans déchiffrer ses traits. C’est même bien mystérieux la façon dont on découvre son propre visage dans le rêve.

En littérature, le travail sur le visage est un éloignement, une marche à rebours. J’ai cité le livre étonnant de l’anthropologue David Le Breton, Des Visages (Métaillé, 2003), dont chaque chapitre commence par une épigraphe mystérieuse prise à un auteur majeur, ainsi Borges :

Un homme se propose la tâche de dessiner le monde. A mesure que les années passent, il peuple un espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de navires, d’îles, de poissons, de chambres, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Un peu avant de mourir, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son propre visage.

Dans Le Livre des ressemblances d’Edmond Jabès, le mot visage revient en permanence, comme le lieu central du travail de l’écriture. Mais il est sans cesse soumis à l’interdit de figurer le visage du dieu dans la théologie juive, et c’est ce processus de fascination sans figure qui est convoqué pour marcher vers l’Autre. Et c’est particulièrement emblématique dès de chapitre du Livre de Yukel : « À nul moment je n’ai décrit votre visage »...

Et Yukel dit :

A nul moment, je j’ai décrit votre visage ;

amants désenivrés, isolés dans les jours et les nuits de mes livres.

Les prétextes pourtant n’ont pas manqué, ni les instances.

Le visage de l’espérance est un épi.

Le visage de la douleur, un miroir.

Ce que nous permet Jabès, c’est de partir de cette impossibilité d’écriture, et de la faire travailler à rebours, en amont, mais en multipliant les univers sources, ou les formes sources de ce prisme, de cet éclatement, ou viendront des bribes de dialogues, des silhouettes à contre-jour, des figures du souvenir, des aphorismes, un déroulé du temps. A quel âge du souvenir projetons-nous l’image de nos morts dans la mémoire ou le rêve ? Sur la petite feuille A4 photocopiée, chacun des 9 extraits du Livre des ressemblances, chaque fois incluant le mot visage proposait une autre forme pour le rejoindre, sans que jamais on le figure.

Donc un travail d’éclatement, de fragments, où chaque piste mène vers le même visage, mais depuis une source ou une forme différente.

J’insiste sur l’importance de ce texte lu dans la vidéo, Henri Michaux, Ay pays de la magie où la main qui approche du visage peut effectivement l’arracher, mais dans la condition de ne pas le toucher...

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 décembre 2019
merci aux 1256 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page