techniques & élargissements #01 | où Tarkos nous prend par les sentiments

des outils pour développer syntaxe et techniques de récit


 

où Tarkos nous prend par les sentiments


Ouvrir un nouveau cycle ? Certains sont thématiques, certains concernent la méthodologie. On explore la construction, les pistes narratives.

Mais c’est un processus en étoile : toujours en revenir à la syntaxe, à la phrase. La voix, le chant sont une grammaire.

Et, en se confiant à une grille formelle, faire naître et accumuler les contenus qui désigneront, hors nous, pour nous, devant nous, la direction à suivre, le livre à faire.

Ce cycle s’intitulera « techniques », ou le devait. Mais travailler une piste technique en soi, manipuler froidement des mots, non, pas mon truc. Alors ça va s’appeler aussi « élargissements » et là c’était trouvé, avec le pluriel : « techniques & élargissements ».

On marine des jours, on laisse mûrir. On a les vagues intuitions de pistes. Obsessivement, des pages de Rimbaud dans Illuminations.

C’est souvent, dans ces moments, que je reprends les livres, je les reclasse, les arrange. Les mêmes livres, les trois ou quatre rayons qui servent de piste aux ateliers : une bibliothèque comme séparée de la mienne, quoique non.

Dans ce cycle #transversales, j’avais proposé de partir d’une autre haute singularité de Tarkos, lui-même proposant une histoire de Tarkos en 10 chapitres. On n’évince pas comme ça une résonance. Ce sont des strates plus profondes. Publié chez POL en 1999, un mince livre, Le signe =, fait de récits très continus, comme un glissement presque à échelle du livre, sans aspérité, ni même de chapitres. Mais des en-têtes séparées, qui formeraient comme des sous-chapitres, sans rompre le continuum.

Sauf ceci : à la fin de Le signe =, quatorze fragments, d’entre 1500 et 2000 signes chacun, portent un même titre : Le sentiment. Rassemblés, ces 14 textes de même titre forment un texte continu d’une vingtaine de pages, un « bloc » dirait Tarkos, où chaque en-tête des 14 fragments relance l’ensemble dans une direction différente.

La preuve du continuum : c’est qu’après vient le dernier, tout dernier texte, qu’intitule Noir et fait 30 pages, sans rupture par en-têtes ou sous-chapitres du livre sans chapitres.

Et ça s’est fait tout seul, comme d’un glissement naturel, d’une évidence, d’une pulsion intérieure qui renverserait les verticales : non pas proposer une consigne d’atelier d’écriture, mais appeler, doucement appeler à des écritures. Faire venir collectivement des flux d’écriture à cet endroit même où on reçoit la lecture.

J’avais compris une chose totalement neuve au bout de 30 ans de pratique de l’atelier : cet appel. Venir là ensemble à cette écriture, parce que moi je ne saurais pas. Et ça vient aussi de cette ouverture dans le texte histoire de Tarkos en 10 chapitres, la question 5 qui s’intitule Tarkos et le réel.

Alors, et bien sûr télécharger auparavant l’extrait, cette suite d’entrées de Tarkos, 14 fois :

 le sentiment de maintenant ;

 le sentiment constant de la conscience ;

 le sentiment d’une montagne proche ;

 le sentiment du battement balancement ;

 un sentiment de framboises et de myosotis ;

 « le sentiment être sans attendre, être immédiatement » ;

 le sentiment de respirer ;

 le sentiment de un grincement, de un son grinçant ;

 le sentiment d’une impression pesante ;

 le sentiment de l’étouffement ;

Et ainsi de suite (ci-dessus, déjà 10 sur les 14). Je ne vous demande pas de choisir celle qui vous convient le mieux, et de l’essayer.

Sauf que. Sauf que : ce sentiment de respirer, ce sentiment d’une montagne proche, par l’énigme même est-ce qu’on n’a pas chacune et chacun à y explorer, à y trouver ?

Mais bien sûr possible aussi d’inventer la sienne, d’entrée. Se dire qu’avec ça on peut faire un livre.

Être conscient de cet absolu déni d’autorité, de violence, dans la nature même de l’écriture. Juste, elle accueille. Dans la vidéo, je suis resté longtemps sur cette différence entre sensation et sentiment. Ce qui fait qu’il n’utilise pas sensation mais commence par (le, un) sentiment.

Lisez l’extrait : entre 1500 signes, souvent 1800 signes, parfois jusqu’à 2500 signes. Non pas un texte bref. Un texte qu’on conquiert à la fatigue, à la plus loin que soi. Au-delà de ce qu’on en pense ou de l’idée qu’on peut attraper pour partir.

Chaque texte une seule phrase : une page, longue page de virgules, et puis tout au bout un point un seul. Juste une nappe, une écoute, un glisser.

On pourrait nous, si assez de textes, en faire un livre : soyons plusieurs dizaines à écrire, comme si souvent on l’a entrepris, et voilà que de ce sentiment on fera livre.

Ceci pour dire : faisons-le sérieusement. Faisons-la à la hauteur de la beauté de ce texte.

Ah, et j’oubliais : en lisant, regarder les infinitifs, voir les participes présents. Oui, participes présents, oui, infinitifs.

À vous. Heureux d’un nouveau coup de tambour dans notre longue et belle aventure.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
diffusion sous licence Creative Commons CC-BY-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 avril 2023
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