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rencontre à la librairie Dialogues de Brest




Brest bombardée et reconstruite, fausse Brest trop neuve et trop droite, où on a voulu manifester si vite la vie à reprendre, sans penser au vent, aux distances. Brest des écoles navales et d’océanologie, du bateau vers Ouessant, du Quartz où je n’ai été invité qu’une fois.

Dans cet échec architectural (il n’était pas inéluctable, voir le Havre), la ville en rajoute : dans la rue principale, un vaste espace d’exposition à deux niveaux. Echec, courants d’air, verrue vide. En 1989, les Kermarec frère et soeur offrent à la ville de reprendre la totalité de l’espace, si on les laisse y mettre leurs livres : 1800 mètres carrés à trois pas du pont de la Recouvrance.

Je connais Dialogues depuis longtemps : elles sont quelques librairies de ce genre, quand on se sait à moins de 100 kilomètres on fait le crochet pour s’approvisionner. Chacune a son visage.

Le visage précis de Dialogues c’est peut-être le rayon en entrant à droite : non pas la Bretagne dont nous partageons, le libraire, moi-même, et pas mal d’amis comme Yvon Le Men, la pauvreté et le mépris d’origine. C’est dans notre vie de chaque jour, nous tous, qu’on les porte, nos Bretons du dedans et ce qu’ils ont affronté de plus que les autres. Ce n’est pas le lieu de le raconter ici, mais hier soir, après la rencontre, avec Charles Kermarec on avait de quoi dire.

Ce n’est pas cette Bretagne de folklore, de nostalgie, qu’on découvre, mais les voyages, le risque, la mer. Dialogues c’est pour moi, depuis longtemps, la plus performante de nos librairies de marine.

En haut, aussi, la partie jeunesse, et le rayon bande dessinée manga qui est pour moi langue étrangère, ou le livre pratique. L’autre Dialogues est dessous.

C’est l’avantage de l’architecture rationnelle et faite en grand, parce qu’il y avait de la place (ce n’est pas le cas chez Sauramps ou Ombres Blanches) : on descend au niveau inférieur, impression de grande dalle silencieuse, souterraine. En fait non, de plain pied avec la ville par l’arrière. On circule facilement, mais chaque espace recrée comme une bulle ou s’asseoir et feuilleter est possible, livres d’art, littérature, sciences humaines. Pas le temps de faire trop de pontages en profondeur : Brest paye l’excentrement, c’est Rennes qui draine la Bretagne, Rennes qui reste une ville sans librairie de ce gabarit.

Ce qui me frappe, au terme de cette heure de balade dans les rayons, c’est comment cette librairie permet à chacun, une fois qu’on s’y installe, de s’isoler dans son voyage, façon de respecter le bonheur à être seul, dès qu’il y a livres : ça se voit aux postures, aux corps, et c’est sans doute un contrepoint aux angles droits de la ville.

En parallèle de la rue de Siam (et comme il est étrange, ce mot Siam, comme Annam, un parfum de Loti mais tellement décalé), des galeries couvertes qu’on a dessinées tout droit et tout gris : on retrouve deux autres implantations Dialogues, le disquaire, très ancré rock. J’effleure quelques raretés. Et l’autre antre, que j’aime bien espionner quand j’entre chez un libraire : la salle des colis et envois. Mais les commandes du site en ligne sont traitées à l’étage au-dessus, et individuellement.

Au cœur de Dialogues, ce salon avec des tables rondes en bois, où Caroline Kernen organise presque chaque jour une rencontre. On se suit avec les mêmes, en se croisant pourtant si rarement, Philippe Claudel ou Olivier Adam. A 18 heures, une cinquantaine de personnes pour qu’on parle de Dylan et pourquoi. Puis la librairie déserte, on dirait que les livres, coincés là-haut entre les rayons et le plafond, vont peut-être, une fois débarrassés de nous, recommencer à parler entre eux.

Pas à entrer dans sphère de jugement, même s’ils aimeraient bien, les libraires, qu’on les départage ou réconforte : ce qui émeut, en fait, c’est l’adéquation d’une ville et de sa librairie. Et comment résonne cette adéquation jusque dans la pile de volumes qui vient se mettre là.

« C’est interdit de prendre des photos », m’a dit une des responsables, mais quoi : j’étais trop fier de les faire, ces photos, et j’étais l’invité : on a aimablement levé l’interdit (et d’ailleurs, pourquoi ?).

Merci à Charles Kermarec et Caroline Kernen. Et post-scriptum : avec mon appareil numérique, je suis plutôt grand spécialiste des lieux vides. A la librairie Dialogues, on se sent bien même quand il y a beaucoup de monde. Et effectivement, il y avait beaucoup de monde ce mardi en fin d’après-midi : seulement voilà, j’évite de trop photographier les gens !




François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 octobre 2007
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