2019.12.10 | Fribourg, ville rêveuse


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Cette fois ce n’est pas de farfouiller moi-même dans mes archives, mais parce qu’une amie qui vit et enseigne là-bas (je connais plusieurs personnes dans cette ville, mais elles ne se connaissent pas forcément les unes les autres) envoie une photo de cette tranchée verticale avec rivière qui la sépare en deux. Me remonte alors le souvenir de ces nuits, seul dans la ville sans repère, les Chinois à 3 balles du soir et de comment ça peut être perturbant ces changements de signes, comme si toute l’Europe Centrale soudain en avancée clandestine en notre pays même. J’y fait deux fois un séjour de travail un peu long, et j’y suis revenu une fois juste pour un soir, chaque fois dormant dans ce même hôtel incongru, parallélépipède de béton avec casino juste posé dans une zone de ciment dévasté là où la ville sinon serait restée belle. Ces deux séjours de presque une semaine c’était via ce qu’ils appellent ça leurs « Hautes écoles pédagogiques », ça a le rôle qu’avaient nos IUFM, mais si j’évoque ici en France ce pourquoi on m’invitait je me fais agonir d’insultes, alors j’ai appris à me taire. Pensez le scandale : au début des vacances d’été, les profs de toute la zone géographique, toutes disciplines mêlées, gymnases ou collège, se retrouvent pour quatre jours de formation, mais avec la liberté d’échanger les étiquettes. Et moi à proposer de l’écriture et exploration littérature dans un groupe où il y aura à la fois prof de gym et prof de maths, fous de lettres ou poètes de nuit. Non, mais imaginez qu’on veuille introduire ça en France. Donc deux séjours, avec ma base photo rassemblée c’est facile : j’y suis allé en 2002 et 2007. Je retrouve 55 photos de 2002, mais elles pèsent à peine 380 Go (le petit Olympus microsocpique), ça donne des effets assez jolis et c’est juste surprenant pour moi (je n’avais pas vu ces images depuis des années) de constater que je me souviens de toutes avec précisions : on se souvient des photos beaucoup plus qu’on se se souvient de ce qu’on a vu, comme dissout dans une impression générale. En voici une, de 2002 :

Deuxième constant : les photos faites en 2007 sont un peu plus nombreuses (78, je commençais juste cette sorte d’expansion — et ce journal en témoigne ici), incluent plusieurs fois les mêmes vues que lors du premier séjour, elles sont de meilleure qualité, mais finalement portent moins au rêve, alors que c’est bien cela que je cherchais dans le réel, pour retrouver les fugaces impressions mémorisées cinq ans plus tôt. Je retrouve aussi des e-mails : ils avaient voulu me réinviter deux ans plus tard pour un stage pareil, mais pas eu assez d’inscriptions, c’est dur pour la littérature là-bas aussi. La dernière fois où je suis venu à Fribourg, c’est la fois où à Bern j’avais visité les archives Cendrars, j’en ai fait quelques images vidéo (avec même tentative de fiction)) mais zéro photo : vidéo ou photo, alors, il faut choisir quoi, faire quoi ? Et j’allais dire : « l’an dernier », me souvenant d’un café au wagon-bar dans le train pour Lausanne, surplombant le lac (et c’est toujours si magnifique leur Suisse) avec David Collin, ce qu’on s’était dit etc. Un peu effrayé de constater comme je suis incapable de dater ce genre de souvenirs : parce qu’ils s’assemblent en un même lieu, ils se séparent du temps, c’est uniquement grâce à ces photos que je peux restructurer la mémoire, les mails se sont effacés, les mails avaient effacé les anciens agendas, et j’ai attendu l’année de mes 50 balais pour documenter photographiquement mon quotidien.Reste qu’on garde à l’intérieur de soi ce nom de la ville rien que pour cette qualité rêveuse, probablement liée uniquement au premier voyage. Les photographies catalysent des sensations de souvenirs dont elles ne sont pas matériellement ni l’expression ni les dépositaires.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 décembre 2019
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