2020.06.16 | nasses du temps (marais poitevin #3)


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Mon grand-père Biraud Édouard est décédé en 1973 : mais, les dernières années, lui l’instituteur agricole itinérant, l’ancien de Verdun, celui qui avait Poe, Balzac et Verlaine dans son armoire vitrée, il y voyait bien trop peu. Le tramail devait déjà être là, accroché au mur, dans le fenil. Est-ce que son fils Jean s’en est servi ensuite — il n’est plus là non plus pour le dire. Mais le tramail était plus un rituel qu’une pêche : on ne le déploie pas seul. Ce sont trois nappes de filet, qu’on place au soir ou à l’aube dans la rivière. Tu es devant une composition liée à l’eau, légère et fine, mais raidie de n’avoir pas été déplacée ni touchée depuis peut-être un demi-siècle : cette durée, tu la contiens en toi, toi aussi. Tout alors était conçu dans la même économie la plus stricte : les bois pour l’enrouler, les noeuds sur les flotteurs de liège, les lames de plombs repliées, c’était un travail de la main et du temps. Ce travail survit alors que le tramail semble se fondre dans sa matière même. Ce qui émerge encore à la surface du temps, qui est resté là au long même des pas, est devenu rare dans cette maison, c’est normal. C’est le cas pour le tramail. On vivait encore dans un équilibre avec la rivière et ses ressources, un double respect qu’on entend encore, par exemple, dans les cultures innues — quand cet été j’y ai séjourné. On puisait, mais sans déranger l’équilibre. Il est brisé depuis longtemps. La faune aussi : silures, écrevisses de Louisiane prolifèrent et plus ces perches arc-en-ciel, d’ailleurs immangeables, qu’on y suivait. Les lâchers d’eau aux écluses sont mesurés en fonction des promenades touristiques en barque, la route a été relevée pour les autobus troisième âge, et un rail de sécurité brise le paysage puisque rouler lentement ne leur viendrait pas en tête. Ce n’est pas de la nostalgie, juste une question. Là, pendu à trois clous depuis cinquante ans, des flotteurs en liège, des plombs oxydés et un dédale de fils sur de simples bois lissés te rappellent d’où tu viens, et ce qu’on en porte encore dans l’équilibre irréversiblement défait. J’en avais déjà parlé ici-même, et presque les mêmes photographies, il y a bientôt dix ans. Peut-être on pourrait le déplier, le démêler, réparer et renouer puis non, on le garde là, tel quel : ça devient une sorte d’autoportrait. C’est plutôt à nous, qu’on devrait appliquer la même suite de verbes mais ça changerait quoi. Un jour on nettoiera tout ça, personne ne s’en apercevra.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 juin 2020
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