fin de l’édition dinosaure disent-ils

quel animal était l’éditeur Jean-Michel Place ?


Un des derniers « dinosaures » de l’édition française est en passe de disparaître annonce Le Monde des Livres de jeudi dernier [1].

Merci pourtant à Alain Beuve-Méry de son article et de sa veille, d’autant qu’il est bien solitaire : c’est le silence opaque du monde littéraire qui m’interloque de plus en plus, comme si tout était déjà fichu, que le vieux vaisseau sombrait lentement, tout accaparé à une logique de coups pour flamber encore ce qui peut l’être, les meilleures collections ou ce qu’on imaginait les plus solides bastions fascinées elles aussi par les odeurs de moisi du scandale prévisible, et on fait comme s’il s’agissait de littérature...

Ainsi, la semaine dernière, l’annonce de l’éclatement de la Direction du livre et de la lecture, en tout cas, via futur simple, son abandon à elle-même par le ministère. Une annonce dans Livres Hebdo, quelques reprises dans des blogs dont on connaît la tête dure [2], et hop, emballez. Auraient tort de se gêner, au ministère.

Tout bouge de plus en plus vite, mais dans une fuite où chacun radicaliserait ses propres positions : vous croyez qu’au bout de quinze mois et huit livres la presse littéraire s’intéresserait à une collection comme Déplacements – j’espère qu’ils vont me démentir pour les 2 derniers parus (heureusement, grâce au soutien Internet et à l’appui des libraires, on tient, on sait fonctionner ensemble). Mais contexte qui nous contraint de fait à travailler comme si le rythme de la littérature produit, 6 semaines pour exister et fini, s’appliquait même à nos démarches.

Il y a encore 10 ans, nos communautés d’auteurs réagissaient autrement. On avait des modes d’association, avec la Maison des écrivains par exemple, tristement éloignée, qui nous permettaient cette réaction. Les écrivains de théâtre y arrivent encore.

On va me trouver monotone, mais cette politique de l’autruche vis-à-vis de l’espace non pas de médiation, mais espace esthétique et citoyen qu’est Internet ne peut que contribuer à cet enfoncement. On considère que l’actualité est le fait de ceux dont c’est le métier : alors naissent des sites (rue89, nonfiction, mediapart, d’autres...) qui reprennent effectivement cette tâche, mais le lien avec eux devrait être de contenu à contenu, puisqu’eux ont compris le web 2.0, et non pas d’une simple courroie de transmission espérée. Là où les auteurs devraient bien plus collectivement s’exprimer, où le site du SLF ne serait pas muet, où les sites d’éditeurs incluraient cette information directe, et son expression citoyenne dans tous ces débats qui brûlent, tout cela qui fait tant défaut.

Et pourtant, en intervenant on agit : on l’a vu pour le cafouillage Sarkozy de la Villa Médicis, on l’a vu la semaine dernière pour cette triste affaire où l’ENS a cautionné par non-réaction, au mépris de 1200 prépas, la main-mise de 2 lycées parisiens sur son concours, et tant pis au passage pour le traitement réservé à un de nos plus intègre et exigeant auteur...

Et donc, la fin des éditions Jean-Michel Place peut-elle leur valoir le qualificatif de dinosaure, sinon à qualifier tout entier le monde du livre d’espèce en voie de disparition, et Internet le météore aux projections noires couvrant l’atmosphère ? Si tant est qu’Internet en soit le bouc émissaire commode, alors que c’est le statut général du livre dans nos pratiques culturelles qu’il faut interroger.

Les livres de Jean-Michel Place, la semaine dernière, les fidèles de ce site le savent, je les croisais encore, au hasard des lectures d’un dimanche après-midi, et une citation à retrouver qui était dans la réimpression de la Revue surréaliste...

Il y a 2 ans, ç’avait déjà été l’alerte. Zéno Bianu coordonnait chez Jean-Michel Place une collection où des auteurs préfaçaient une anthologie. On y trouvait des poètes connus, de grands poètes, on y découvrait des voix pour lesquelles l’édition même devient intervention. Ainsi, le volume sur Armand Gatti, ainsi le volume sur André Du Bouchet, préfacé par Antoine Emaz. Ainsi, le Lacarrière sur Paul Valet.

Ou encore, tout récemment, Régine Detambel sur Bernard Noël, et André Velter sur Gherasim Luca : inutile, fini ? [3]

Si le patrimoine principal des éditions Jean-Michel Place c’était les livres et revues concernant l’architecture, pour nous la perte (on fréquentera assidûment les soldeurs comme Mona Lisait, une fois de plus, les prochains mois...) ce sera les rééditions surréalistes, et ce sera la collection de Zéno. Gatti rugit encore, mais plus Paul Valet. Quant au texte d’Antoine Emaz sur Du Bouchet : si tu passes par là, Antoine, bienvenue sur publie.net ?

Alors moi je n’ai pas l’impression, cher Alain Beuve-Méry, d’un dinosaure en moins, de ceux dont on vend les squelettes de triceratops [4] chez Christie, mais bien qu’on m’ampute d’un bras, ou, si la métaphore est trop forte : époque d’amputation en cours.

Et message personnel de remerciement à Zéno Bianu pour sa collection. Les livres sont là, dans la bibliothèque.

Aux trente licenciés, pensées et solidarité.

Et silence, silence sur les liquidations judiciaires, sur les amputations qu’on nous fait, de vivant à vivant. Le site Internet des éditions Jean-Michel Place a disparu, on peut en retrouver quelques traces, comme pour les dinosaures, ici sur archive.org [5].

Et si vous tombez sur le Paul Valet, dans les mois à venir, au détour d’un soldeur, vous ferez comme moi : des stocks... Mais c’est une rude tâche, et imprévue, que ce dont Internet est de plus en plus le seul dépositaire [6]

[1

Jean-Michel Place jette l’éponge

Article paru dans l’édition du 25.04.08
L’éditeur a déposé le bilan. Son fonds devrait être liquidé

Un des derniers « dinosaures » de l’édition française est en passe de disparaître. Après bien des péripéties, dont un dépôt de bilan en 2003, suivi d’un plan de continuation, Jean-Michel Place est contraint à l’abandon. « Ce sont plus de trente ans de travail qui partent en fumée en l’espace de trois mois », soupire-t-il. Le 24 avril, le tribunal de commerce de Paris devait prononcer la liquidation judiciaire de l’entreprise, en cessation de paiements depuis le 29 janvier. Cela va entraîner près de trente licenciements.

Dans sa vie professionnelle, Jean-Michel Place a eu deux fils conducteurs : les revues et l’édition. Depuis 1998, il s’était spécialisé dans l’architecture, en reprenant les deux revues qui font autorité sur le sujet, Techniques & Architectures et L’Architecture aujourd’hui. Celles-ci paraissaient de manière alternée, tous les deux mois. Depuis janvier, aucun numéro n’est sorti.

En novembre 2007, Jean-Michel Place avait trouvé un acheteur. La société Abvent, dirigée par Xavier Soule et spécialisée dans les logiciels d’architecture, avait accepté de reprendre les deux revues, moyennant la somme de 453 000 euros. Cela devait permettre à Jean-Michel Place de poursuivre son activité d’édition de livres et d’annuaires, notamment celui des notaires. Le retrait de Xavier Soule a tout fait capoter.

Jean-Michel Place s’était fait connaître, en 1973, en publiant une Bibliographie des revues et journaux littéraires des XIXe et XXe siècles. Dans la foulée, il avait aussi réédité les principales revues surréalistes et d’avant-garde des années 1930. Ensuite, il a publié différentes revues dans le secteur de l’ethnologie, de l’anthropologie, du cinéma, de la génétique textuelle : Gradhiva, Genesis, Positif, pendant dix ans, Vertigo. L’architecture « servait de faîte à l’ensemble », explique-t-il.

Sa maison comprend aussi un catalogue de près de 1 000 titres. Parmi les plus récents, un Dictionnaire des jardins et paysages, de Philippe Thébaud, mais aussi les fac-similés de la revue Gaceta de arte parue de 1932 à 1936. C’est la fin d’une aventure éditoriale où cohabitaient des champs littéraires et artistiques extrêmement variés.

© Alain Beuve-Méry _ www.lemonde.fr

[2Je reprends à Laure Limongi, profitant qu’elle est au Brésil, l’illustration en haut de page.

[3Et, comme dans toute grande collection, à chacun ses préférés : Florence Trocmé dans Poezibao cite le Sylvia Plath de Valérie Rouzeau et le Pierre-Jean Jouve de Franck Venaille, auteur qui, grâce à François Boddaert, a lui-même bénéficié d’un titre dans la collection...

[4Dans mon carnet de notes (numérique) personnel, au point que je croyais l’avoir mis en ligne, à partir d’un article du Monde encore :

« Mesurant 7,5 mètres de long et pesant 2 tonnes, le squelette de ce saurien vieux de 65 millions d’années et estimé à 500 000 euros est la pièce maîtresse de la nouvelle vente aux enchères de fossiles que Christie’s organise le 16 avril. Sont également proposés un crâne de tigre à dent de sabre, un oeuf de titanosaure minéralisé en agate, une tête de dinosaure à bec de canard et une dent de plésiosaure (reptile marin) en opale datée de 110 millions d’années. Ajoutons, pour faire bonne mesure, une météorite de trois tonnes. […] Les pays du Golfe sont eux aussi intéressés par les fossiles, puisque le Qatar est en train de créer son propre Musée d’histoire naturelle. » Rien envie de rajouter à cet extrait du Monde : sinon, pareil qu’on avait dans l’édition une catégorie « hors commerce », l’interrogation sur à qui ils appartiennent, ces fossiles, et s’ils peuvent être considérés autrement que comme patrimoine commun, quitte à s’opposer à l’adage de droit selon quoi « possession vaut bien ». Reste que voilà : l’argent du pétrole fossile reconverti en fossile, pourquoi pas. Le triceratops à vendre aux enchères a pile l’âge de la catastrophe qui s’est abattue sur ceux de son espèce et les a fait disparaître. Assez pour méditer sur le temps qui nous reste, quand on ira le visiter dans son musée, avec l’étiquette du prix.

Le Monde a depuis lors rendu compte de cette vente, et de l’acheteur américain qui veut l’offrir au musée de sa ville, retour du fossile dans l’Iowa où on l’avait trouvé, c’est parfait.

[5Mais triste ironie qu’à cliquer sur un titre comme La ville durable au risque de l’histoire on nous informe que l’adresse est vide...

[6Dire qu’on est prêt, côté numérique, en particulier depuis le lancement d’Europeana, a dire banco tout de suite pour diffusion virtuelle du fonds – je ne sais pas, côté liquidateurs, s’ils ont laissé cette porte de sortie ? Et, côté numérique, lequel de nous serait prêt ? Ou en s’y collant ensemble ? Si les pouvoirs publics n’étaient pas aussi absents de tout cela...


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 avril 2008
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