Sereine Berlottier | Cambouis, d’Antoine Emaz

Cambouis, d’Antoine Emaz, ce sont les blogs qui disent ce qu’ils y lisent


remue.net, j’en suis fier comme si j’y étais pour quelque chose : le collectif qui anime le site, sous la direction et l’énergie de Dominique Dussidour, en fait une plate-forme de recherche parmi les plus actives, vivantes et exigentes du Net littéraire, et c’est bien de le dire et redire.

Et, de temps en temps, de refonder le lien : parce que les auteurs de remue.net croisent souvent (et plus, voir collection Art, pensée & Cie de Sébastien Rongier) ce que nous lançons via publie.net, et qui ne pourrait trouver ses moyens et son indépendance dans une structure associative. Parce que la recherche menée ici dans Tiers Livre, si j’ai eu besoin d’établir un territoire plus personnel, qui ne sépare pas fictions, recherches, liens et réflexion, ne me sépare pas bien sûr du parcours mené depuis qu’en 1999 Jean-Marie Barnaud, Ronald Klapka puis d’autres, qu’ils soient restés ou non dans l’aventure, m’avaient rejoint pour un chemin ouvert et collectif.

Voici donc repris ici, parce que Cambouis, qui clôt ma propre expérience d’édition papier, mais est comme un symbole des amitiés et fraternités, ou Emaz représente un lien direct avec Reverdy ou Du Bouchet, et la passerelle la plus symboliquement tendue vers l’édition numérique (ce journal, que je lis personnellement de préférence sur ma Sony, s’y prête admirablement), le texte que Sereine Berlottier consacre à Emaz sur remue.net – en même temps que publie.net, ce prochain dimanche... revenez voir sur le site ? Voir aussi sur remue ancienne version notre premier dossier Antoine Emaz.

Sur Cambouis d’Antoine Emaz, lire Tristan Hordé dans Poezibao, Jérémy Liron dans Pas perdus, Angèle Paoli dans Terre de femmes, Ménéar en son Omega Blue et Jardin d’ombres – et bien sûr Sereine Berlottier dans remue.net, parce que tout ça avance et se construit ensemble...

Presque autant que dans la presse écrite et les magazines, mensuels etc ! (photo : variation libre sur un des portraits d’Olivier Roller, Pornichet, juillet 2008).

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Sereine Berlottier | de l’inclassable

 

Postulat : tout écrit publié participera à l’œuvre, si finalement œuvre il doit y avoir. Y compris ce qui peut apparaître présentement comme le plus cacophonique, hétérogène, bizzaroïde, inclassable... Simplement parce que chez un écrivain, il n’y a pas de dehors de l’œuvre. (...) Ceci posé, non pour annuler le risque, mais pour le mesurer. [1]

On se souvient peut-être de l’inclassable Lichen lichen, publié en 2003 aux Editions Rehauts, livre composé de notes et de réflexions sur la poésie, qui se terminait sur ce postulat d’unité, et sur la revendication d’un risque assumé. Six ans plus tard, Cambouis se donne à lire comme le prolongement de cette aventure. Carnet de notes et journal du poème ces fragments non datés nous invitent dans l’atelier du poète, au cœur du retrait (rarement partagé) où l’écriture se prolonge, s’enclenche, se réfléchit, se discute. Chaque page dit assez combien l’habitude de la notation est enracinée dans le quotidien, constitutive de la survenue du poème, de son attente, et l’on devine que ces notes ont accompagné plusieurs livres, puisque traversent les titres de Sur la fin, Os, Peau. De fait, c’est toute l’œuvre du poète qui, à chaque instant, se mêle à ces pages, puzzle vivant, mobile, dont chacune des pièces aurait le pouvoir de se déplacer à la faveur d’un nouveau projet, d’une relecture singulière.

Instrument de pensée et de dialogue avec soi, fabrique d’énergie et de patience, ces lignes tracent le sillage du poème, ce qu’il reste de doutes, de questions, après son passage. Elles sont aussi, dans l’attente du retour au poème (ou d’un retour de poème, comme on dirait d’une vague) ce qui rend l’incertitude habitable, constituant un dispositif d’attente et de relance, l’espace d’un accueil :

Toujours cette attente, ou en deçà de langue, ce vide. Pas d’angoisse de la page blanche, c’est très calme, j’attends un poème ou même un vers, un début de phrase sur quoi prendre appui pour continuer. Un angle d’attaque. Un ciseau. Longue patiente plutôt que fièvre. La pensée flotte dans une sorte d’apesanteur tranquille du corps. Je n’écris pas mais j’ai l’impression d’être à ma place, en paix dans cette suspension générale et la lumière du matin sur le jardin. [2]

L’ambivalence n’est pas éludée, ni l’absence dont ces pages portent la trace et la difficulté dont, parfois, elles témoignent :

J’écris ces notes à défaut d’écrire des poèmes qui renverraient ce questionnement esthétique au placard. Je réfléchis un peu le poème parce que je souffre de son absence, c’est tout. [3]

L’auteur aborde tout autant des questions de poétique générale que des réflexions liées à son chemin propre. Des tentatives y sont discutées, des choix commentés. S’y éclairent par exemple l’articulation vers/prose, la place des images, le rythme, ou encore le rôle de la datation :

La date ne signale pas la fin du processus d’écriture, mais son début, le jour du premier jet. Dater, c’est croiser histoire intime et histoire collective, dire quand le choc a eu lieu, que ce soit l’attentat contre le world trade center ou l’éclosion de la glycine. Quel choc a décidé de la survenue des mots, voilà ce que je date. Ou encore la place du blanc, du silence, le rôle de l’émotion. [4]

A chaque page le poète creuse un peu plus avant cette enquête intime, permanente, des conditions d’existence du poème, de sa survenue, évoquant le rôle de l’émotion face à l’expérience, le poids du silence, des blancs, la place de l’élément déclencheur, l’empêchement même de langue :

Je suis sûr que le poème s’enracine dans cette expérience du muet tout autant que dans celle du fouillis de paroles (les médias) ou dans celle du labyrinthe interne (passé troué…).
Reste commun un brusque défaut de langue. Le poème répond à cela ; sa charge est fondamentalement positive ; il est reconquête, non pas défaite de langue
. [5]

Le "temps lent de la méditation" est aussi une saisie en acte des mécanismes de langue. Face au poète, le jardin, visible invisible, retourne à l’état de langue pure :

L’odeur fraîche du jardin : odeur complexe, mouvante en même temps que saisie comme globalement simple. Une odeur d’eau : voilà un exemple d’image invisible, elle glisse. Son efficacité même tient à son peu de relief ; elle ne provoque pas ; tout juste si elle crée une surprise minime, immédiatement dépassée. On traverse l’image sans presque la voir tant on a compris qu’il s’agissait de l’odeur du jardin après la pluie. [6]

Page après page le jardin accueille le sentiment d’exister et se déploie comme l’autre face de cette attente, mystérieuse surface de projection, amicale présence et envers miroité de la survenue du poème, au revers de la vitre.

Temps lent de la méditation ; le regard passe sur le jardin sans s’arrêter sur quelque chose de précis. Tout est là, on est là aussi, dans le tout, au même titre que le lilas ou les trémières. Des traînées de pensée passent par moments, sans que je les retienne ; à nouveau le vide, et je ne suis plus qu’œil sur le jardin, dans une sorte d’attente sans tension. Je n’attends pas que quelque chose arrive, ni même que le temps passe, je suis attente inattentive en quelque sorte, dans un grand calme. [7]

Des citations, tout à la fois dettes et rencontres, sont là pour dire que le chemin ne se fait pas seul, qu’il y a compagnonnage en poème, mais sans allégeance à une lecture convenue des mouvements poétiques de ces dernières décennies. De ces noms-là, on ne croit pas utile de dresser ici la liste, mais on retiendra celui de Reverdy, qui clôt le volume.

C’est toute aventure poétique que questionne ce livre, avec une humilité qui dit simplement la certitude d’être à la place qui est la sienne, la seule possible, évidente. Dire le proche du poème, autant que son lointain douloureux ("Loin de la poésie, au sens où la langue n’interfère plus avec ce qui est." [8]), mais la constance d’en désirer le possible, et la force d’y porter le regard, la voix, livre après livre.

Je veux un poème qui parle maintenant, dans ma vie maintenant. Qu’ai-je à faire d’un arrêt sur beauté, d’une poésie de gisant ?
Je ne m’explique pas ce besoin de respirer davantage dans une page, et je sais l’écueil d’une poésie coup-de-poing ou tract. Mais il y a bien cette demande première au poète : réponds, qu’as-tu à dire derrière ton bruit pétroleux de vocables, qu’as-tu à dire de vif, de pressant, qui me ferait respirer mieux, moi, lecteur ?
 [9]

Il y a belle générosité à rendre ainsi partageable le hors d’atteinte de l’attente, et jusqu’au ressassant de l’appréhension et de l’effort de dire, avec l’inévitable répétition qui est le prix nécessaire des questions posées pour de vrai, et sans jamais le début d’une pose où se trahirait le désir de reconstruire après coup l’image, et de s’y plaire.

Le titre du livre dit assez de quel côté du travail on se trouve, et qu’il y ait à s’efforcer simplement, bravement, avec tout ce qui dans le corps est aussi de fatigue et d’usure, et l’usinage, ou la cuisine, puisque c’est bien avec les mains qu’on y va aussi chercher le poème :

On idéalise trop l’écrivain. On n’a en tête que l’auteur reconnu, en représentation, l’image ou l’icône… C’est méconnaître tout le côté cambouis ou cuisine de cette activité. Il suffirait, pour corriger le tir, de lire les carnets, journaux, correspondances… [10]

Certainement pas, à lire ces pages, l’exposé d’une méthode, mais plutôt la respiration d’une attente, l’élan d’une question, et la nudité d’être, parfois, au plus fragile, exposé.

Je n’ai jamais cherché à être dans une ligne quelconque, jamais voulu être reconnu par un "sérail" ou une école". Reverdy et sa leçon de solitude : "ne pas suivre, ne pas être suivi."
L’aventure dans la langue m’a mené où j’en suis ; je ne la crois pas terminée, et je ne suis pas sûr qu’il y ait au bout une "œuvre". Mais c’est mon travail, strictement, c’est-à-dire ce qui a pu passer de vivre en mots
. [11]

Et nous qui refermons le livre sur ces mots, à la page 218, nous voyons un peu de l’eau qui abreuve peut-être le jardin plongé dans le noir au bord duquel un autre écrit, et nous pensons qu’il y a là une œuvre, ouverte et dense, essentielle, et que ce livre-ci, désormais, nous y accompagne.

 


On ne finira pas cette note sans avoir indiqué que ce livre est, avec celui d’Albane Gellé, Bougé(e), le dernier des douze textes publiés par François Bon dans la collection Déplacements créée et dirigée par lui au Seuil depuis 2007. On regrette que le Seuil ait ainsi, comme l’indique François Bon, choisi de réduire la voilure, et que ce soit, une fois encore, la littérature contemporaine, dans ses formes les plus exigeantes, qui en fasse les frais, elle qui nous est tout ce qu’il y a de plus nécessaire pour naviguer, par gros temps. Rappelons que les textes de Béatrice Rilos, Pascale Petit, Jérôme Mauche, Michèle Dujardin, Lise Benincà, Arnaud Maïsetti, Florence Pazzottu, Cécile Portier, Dominique Jenvrey, Christophe Fiat, Albane Gellé et d’Antoine Emaz, portés par cette collection existent, il n’est que de pousser la porte d’une (ou plusieurs) librairie(s) pour aller à leur rencontre.

[1Antoine Emaz, Lichen, lichen, Editions Rehauts, 2003, pp. 93-94.

[2Antoine Emaz, Cambouis, Seuil, Coll. Déplacements, 2009, p. 208.

[3Ibid. p.60.

[4Ibid. p.61.

[5Ibid. p.82.

[6Ibid. p.35.

[7Ibid. p. 35.

[8Ibid p. 69.

[9Ibid p. 72.

[10Ibid. p. 23.

[11Ibid. p. 218.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 9 mars 2009 et dernière modification le 18 avril 2009
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Messages

  • Cambouis, une fabrique d’écriture qu’on savoure à petites gorgées, lentement, avec délectation.

    Et aussi, Bougé(e) d’Albane Gellé, même collection, justesse du ton, de la voix, au plus près de la vie qui va.

    Pour l’un et l’autre, du beau, du grand travail, sans ostentation, sans boniment.
    On en reste tout chamboulé.

  • Lire aussi l’article de Sereine Berlottier sur remue.net.

  • Vous avouerai-je que c’est la première fois que je dis quelque chose sur l’Internet, j’inaugure avec vous la discussion sur Internet. On dit, je crois, "Tchach" ? ou "tchat" ?, ou "chat" ? quelque chose comme ça ?!

    Bien entendu ce que j’affirme ici n’est pas recevable sans doute et en tout cas ne pèse pas plus que plume dans l’univers des Lettres (où les plumes sont fréquentes je vous l’accorde).

    Je ne suis qu’un(e) lecteur(rice) modeste, je n’écris pas, personne n’a jamais entendu parler de moi - et c’est très bien -. Et j’allais presque ajouter : "pourvu que ça dure !" Je n’ai ni site Internet (une simple adresse ce courriel que vous trouverez ci-dessous), ni vos compétences qui doivent être grandes, je pense. En tout cas nettement plus que les miennes. Et sans doute ne sais-je pas lire...

    Mais si je vous écris c’est parce que j’ai un peu lu Monsieur Emaz. Or je suis fort surprise de votre approche. Sans doute est-ce lié à mon ignorance, qui n’est pas la vôtre apparemment, des pratiques littéraires.

    Voyez-vous j’ai été un peu perplexe à vous lire. Peut-être cette perplexité vient-elle de ma connaissance insuffisante de ce poète.
    Ce qui me frappe dans votre article c’est qu’une fois de plus vous faîtes ce travail "littéraire" habituel des gens de la critique littéraire : vous paraphrasez - souvent-, citez -trop, analysez rarement.

    C’est bizarre car - si je l’ai bien compris -, c’est exactement ce que ne ferait pas l’auteur que vous présentez. Et,de plus, vous passez à côté, me semble-t-il, de ce qui dans son écriture est un fondement : l’humour que, je le crains, peu de gens voient. D’ailleurs Monsieur Emaz le signale en deux ou trois lignes quelque part. Vous aussi n’en parlez jamais. Pourquoi ?

    Autre chose : la cuisine vous en parlez mais très peu, pourquoi ? Cela me paraît être un vraie question pour Monsieur Emaz dans Cambouis. C’est même la première fois que je vois un texte où la soupe est si souvent présente, liée à l’activité créatrice. Pourquoi en parlez-vous si peu que pas ?

    Pardonnez-moi de vous importuner avec ces billevesées, ces pécadilles et petits riens mais c’est parce que je ne suis pas certain d’avoir tout compris de votre présentation. Un éclairage de votre part ou des réponses à mes questions m’honoreraient.

    Veuillez accepter Madame l’expression de mes salutations choisies.

    Camille Solveg

    PS Si je puis me permettre cette incongruité - cela ne se fait pas j’en conviens, mais c’est tellement rare de pouvoir le dire que je le dis : votre prénom est magnifique.

    • merci de votre passage, chère Camille Solveg - comment rendre compte d’un livre, mais surtout signaler, dire que ça compte, dire qu’à cet endroit il y a vie, évidemment nul de nous n’a réponse, sinon – justement – qu’on le fait, on prend ce risque, même dans la profusion, le bruit envahissant, nos propres boulots etc... et que c’est encore plus important lorsque la presse traditionnelle se goberge à plus soif des mêmes âneries sous prétexte que c’est censé concerner tout le monde, et ignore ces points sismiques que restent certains livres - c’est ce risque qui compte, qui n’est pas affaire de "plume", mais justement d’emblée dans cet échange numérique

      voir par exemple, autre démarche que SB, mais livre proche (pas un hasard que j’aie souhaité les faire paraître ensemble), intervention d’Arnaud Maïsetti sur Bougé(e) d’Albane Gellé :
      http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article87

    • J’apprécie, et suis sensible à l’honneur que vous me faîtes, Monsieur Bon d’accorder quelque intérêt à mes divagations. Cela étant j’eusse aimé que Madame Sereine Berlottier me dise aussi son point de vue..
      Mais comme vous le suggérez elle semble très prise : je conçois qu’il lui faille oeuvrer ailleurs. Regrets certes de ma part ; mais compréhension aussi, cela va de soi.

      J’ai jeté un coup d’oeil sur le site concernant Madame Albane Gellé.
      J’avais lu d’elle d’autres ouvrages dont un m’avait bien plu "Je cheval". Lu également un texte dans une petite revue de poésie de sa région qu’un ami m’avait prêté avec des illustrations de Rocheau ou Rochereau, un nom comme cela. Je la sens à l’aise dans des ouvrages précis concentrés. J’aimerais bien lire son travail au long cours. Je vais tenter de me renseigner où me procurer ce texte.

      Une question, si je puis me permettre Monsieur Bon, car vous avez déjà eu l’amabilité de me répondre et ne voudrais pas vous importuner. Votre oeuvre est finalement assez éloignée de celle de ces deux poètes. Quel(s) rapport(s) entretenez-vous avec l’écriture poétique ? Ce n’est pas vraiment votre univers, me semble-t-il. Car comme Monsieur Emaz je vous ai un peu lu.

      Un de vos confrères, Monsieur Rouaud, lors d’une lecture publique dans ma région il y a 5 ou 6 ans environ à une question similaire m’avait dit que , le poème étant en quelque sorte un" sprint" par rapport à "l’endurance" de la prose ; ce n’était pas son "rythme".

      Mais vous que diriez-vous ? Pcq c’est curieux tout de même que dans votre collection vous ayez fait appel à de tels auteurs essentiellement poètes. Cela m’intrigue. Mais peut-être est-ce curiosité mal venue. Dans ce cas laissez tomber !...

      Recevez, Monsieur Bon, l’expression de mes sentiments choisis

      Camille Solveg