la bibliothèque, pour s’y perdre

dire une bibliothèque en film, ce qui s’y fait, et ceux qui le font


À la médiathèque de Bagnolet, où j’ai été en résidence toute cette année scolaire, Jérôme Aglibert et moi-même avons réalisé une suite de brèves rencontres de lecteurs. Les lecteurs dans leur diversité, dans leur demande multiple, ou pas de demande du tout. Ou comment on se sert des écrans, et ce qu’on demande aux livres. Et la part du hasard, et comment tout cela côté bibliothèque on l’organise : mais on l’organise aussi comme hasard, comme simplement possible. Est-ce que c’est une responsabilité, de proposer et tenir, dans une ville, un établissement de lecture publique ?

Ce mardi, toute la journée, la médiathèque de Bagnolet est fermée au public. Nous souhaitons en profiter pour l’interroger dans sa fonction même. Il y aurait une voix off avec des questions : ce sont les notes, préparées ci-dessous. Rien de plus. Je voudrais une caméra hésitant, et déambulant, comme nous-mêmes lorsque nous ne savons pas ce que nous cherchons, mais que nous savons, très profondément, avoir fait ainsi des découvertes vitales, et que c’est à jamais resté cela, le livre.

Mais que c’est fragile, que ça s’en va. Que la ville souffre, et que la médiathèque n’est pas une île. Que nos modes de savoir, de voyage, l’information et la curiosité ont changé, que nous ne demandons pas aux livres ce qu’on leur demandait il y a encore quelques décennies.
Ces notes ce soir seront toutes chamboulées. Et il n’en restera qu’une petite partie dans le film, qui tiendra par ces brèves rencontres filmées. Alors le site comme trace d’un texte destiné, aussi vite, à s’effacer. -

 


la bibliothèque, pour s’y perdre

 

La bibliothèque, pour s’y perdre.
La bibliothèque, ce n’est pas que les livres.
Mais les livres, où nous emmènent-ils.
Livres documentaires. La santé, la technique, la psychologie, l’orientation, le droit.
Livres utilitaires. Les dictionnaires, les encyclopédies, les atlas.
Les livres qui dévorent le temps. Romans policiers. Romans d’aventure. Romans de science-fiction.
Les livres qui font voyager : récits de voyages, biographies.
Les livres qui mettent le langage en abîme : littérature. Vertige : la poésie. Funambule : les romans romans.

On ne sait même pas comment ils s’y prennent, pour avoir tant de livres, dans une bibliothèque. Ils se réunissent, pour choisir ? Ils lisent, eux-mêmes, pour choisir ?
Comment, dans une bibliothèque, choisit-on les livres ? Ceux qu’on juge bons et utiles pour nous autres, lecteurs ? Ceux qu’on aime et dont on se dit qu’ils vous emporteront aussi, lecteurs ? Ceux qui vont vous éduquer, vous distraire, ce qui est pour votre bien, ou quelques marchandises dangereuses, pour découvrir de soi-même ce qu’on ne connaît pas – c’est cela aussi, les livres.

Bibliothèques, pour trouver ce qu’on ne cherche pas.
Livres proposés en bibliothèque : choisis pour les questions qu’ils posent, et non pas pour les réponses qu’ils donnent ?

Celle qui, à 17 ans, dort toujours avec son petit frère autiste, qui est aveugle en surplus, et ne mange que si, elle, elle lui donne à manger. On l’emmène à ce rayon où sont les livres sur l’autisme, on en feuillette ensemble quelques-uns. Que se passera-t-il, entre elle et les livres, qui peut modifier, ou pas, l’expérience de vie qui est la sienne ? C’est cela aussi, lire.

Ceux qui viennent régulièrement à la bibliothèque. Que la bibliothèque vous propose assez de choix pour qu’il soit bien plus large que le choix d’un seul, que les lectures d’un seul.
Comment va-t-on à tel rayon ou tel autre ?
Parce qu’on cherche un livre précis ? Parce qu’on a déjà fait, dans ce rayon, des découvertes ? Ou bien, au contraire, parce qu’on se laisse flotter ?
Et quoi, dans ce cas, provoque l’accroche : un titre, le nom d’un auteur, l’épaisseur et la forme du livre, son épaisseur, tout cela à la fois ? Qu’il y ait beaucoup de livres d’un même auteur ?
Est-ce qu’on emprunte avec une systématique : un livre de ce rayon, puis un autre, et qu’importe si on se trompe.
Bibliothèque : les livres qu’on rapporte. On lit, et après vous quelqu’un d’autre l’empruntera, ou pas.
Les livres sont chacun l’histoire de qui les a lus : on y retrouve des papiers, des soulignés, des annotations. Les livres sont la trace des mains qui les ont saisis, promenés, protégés, gardés. Les livres enferment-ils un peu du temps qu’on leur a donné ?
Et lorsqu’on lit sans livre, sur l’écran d’un ordinateur, est-ce que c’est cela qu’on perd pour de vrai, ou qu’on a peur de perdre ?

Est-ce qu’on vient souvent, est-ce qu’on vient rarement ? On recommande quoi, ici, aux visiteurs : une fois par semaine, une fois par mois ? Ou une pile de livres qu’on garde trois jours.
Et si une bibliothèque se définissait par être capable d’accueillir tout cela à la fois ? On a vu un gardien de nuit, des grandes tours d’à-côté, emprunter la pile de films et le très gros livre à lire pendant ses nuits de veille.

Qu’est-ce que lire ?
Lire est une carte avec des zones blanches, et la bibliothèque vous aide à les rejoindre, y marcher, les traverser ? Alors oui, tous les chemins mènent à Don Quichotte, tous les chemins mènent à Balzac, tous les chemins mènent à Borges, qui vous aide à lire Don Quichotte.
Comment leur faire savoir, à eux tous, l’importance de Don Quichotte, mais est-ce que ça ne commence pas par sa vraie disponibilité, au Don Quichotte, sur l’étagère où il attend, même si personne ne le prend.

Et qu’un livre à une vie. Un livre s’use. Un livre trop lu se remplace. On le place dans la réserve. Parfois même on l’envoie au paradis des livres trop lus, au pilon. Mais les livres trop vite passés de mode, ou les livres qui n’ont retenu personne, on les met aussi dans la réserve ? Et les auteurs qui prennent trop de place, on les sépare entre réserve et étagères ?

Et qu’on ne forcera personne, jamais, à lire Don Quichotte. Et si quelqu’un, au contraire, souhaite aller plus loin, avec Don Quichotte, découvrir le chemin des traductions, de ceux qui ont parlé de Don Quichotte ?

Venir à la bibliothèque pour s’informer.
Venir à la bibliothèque juste pour les nouvelles.
Venir à la bibliothèque pour pousser plus loin ce qu’on sait déjà des nouvelles.
Venir à la bibliothèque pour ne pas rester seul chez soi.
Venir à la bibliothèque pour travailler avec les copains.
Venir à la bibliothèque parce qu’autrefois, il y a longtemps, enfant, on y venait et que c’est bon d’en retrouver les sensations.
Venir à la bibliothèque pour écrire : on a en train un travail de mémoire, de généalogie, c’est aussi pour tous ceux-là, la bibliothèque.

Alors la bibliothèque pourrait en partie se passer des livres ? On y viendrait pour partager, pour être orienté, et de l’écran on trouverait le renseignement demandé, on le transférerait sur son propre téléphone, sur sa petite clé USB, et au revoir ? Non, la bibliothèque ne pourrait pas se passer des livres, de ceux qu’on cherche, de ceux qu’on ne cherche pas.
Alors la bibliothèque pourrait en partie se passer de ceux qui y travaillent ? On entre, et l’ordinateur vous trouvera bien la réponse. Et puisque les livres sont là, autour de vous, vous n’avez qu’à vous y perdre, qu’à essayer. On en connaît, de ces grandes bibliothèques sont livrées à leurs lecteurs, et c’est agréable aussi, cette sensation de grand labyrinthe infini. Ici, il y a des visages.
Mais cela donne-t-il le droit d’interrompre ou seulement infléchir le parcours de qui vient ici sans rien demander, voire même de seulement s’asseoir et dormir (cela s’est vu) ?

L’architecture, la sculpture, l’urbanisme. Des photographies.
Parce qu’on est ici, des livres sur la ville. Mais ceux qui ont apporté dans le brassement de la ville les souvenirs d’autres régions, de Haute-Loire ou de Bretagne : est-ce que cela existe vraiment, une littérature régionale, à Bagnolet ?
Et tout ce qu’on fait dans une bibliothèque qui n’est pas lire : les contes pour les enfants, les ateliers d’écriture, le journal des sports qu’on va lire ici plutôt que chez soi, c’est légitime ?
Et ce qu’on fait des ordinateurs : aider, ou surveiller ? Légitime, à celui qui cherche un emploi, de venir ici se servir des ordinateurs ? Et légitime, à qui souhaite travailler ses photographies, ou tenir son blog, ou écrire à sa famille loin, ou simplement écouter une musique, légitime ? Les ordinateurs sont dos au mur : du bureau on perçoit très bien ce qu’ils font, les gens.

C’est la bibliothèque dans la ville : elle est au centre de la ville, l’immense caverne aux idées, aux rêves, la caverne largement vitrée. Quand on arrive, c’est la galerie commerciale qui est le premier château. On s’y ravitaille, on s’y promène, on a forcément à y faire, c’est le sas. La bibliothèque est le lieu de plus grand volume dans la ville, après la galerie commerciale. Et si un jour on les déménageait, on les échangeait l’une pour l’autre. Sortant du métro par les longs escalators et les enseignes vous seriez parmi les livres, et les enseignes clignotantes ne seraient plus celles des marques d’habits, de chaussures, de téléphones, de restauration rapide, ni pharmacie ni banque, mais poésie, voyage, documentaire, beaux arts, enfance... Les séparer, pour protéger les livres, et quel risque : combien ils sont dans la ville, qui ignorent leur bibliothèque.

Les tables : proposer plus près. Ne pas dire : nous vous recommandons, dire seulement : voilà ce qui pour nous a compté. Qui, dans la bibliothèque, organise les tables et choisit ?

Et celui qui n’a jamais parlé à personne, depuis qu’il vient là.
Et ceux qui préfèrent venir à deux.
Et celle qui mène seule un long travail.
Et celui qui ne demande rien à personne concernant ses choix.
Et celle qui organise avec précision ses visites, entre les disques, un film, un livre pour découvrir, un livre pour le loisir.
Et celles et ceux qui n’ont pas de livres chez eux, n’auraient jamais contact avec les livres si ici on ne les leur confiait pas.
Et celle ou celui qui s’achète en librairie le livre dont il perçoit, une fois emprunté, qu’il aura de l’importance : livres qu’on ne lit bien que si ce sont des livres à soi.

Aimer aussi les bibliothèques parce qu’elles sont, pour les morts, un havre.
Aimer les bibliothèques parce qu’en honorant les morts, elles vous protègent vous-mêmes : ainsi Koltès, Perec, Paul Celan ou Gherasim Luca, et Julien Gracq ou Claude Simon, ou Pavese et Calvino.
Quand ceux-là nous y renvoient, et comment, à la ville ?

Et si la bibliothèque était aussi pour les livres illisibles ? Non, je ne parle pas des livres pour mal-voyants, ni des livres spécialisés, mais de ceux qui ont travaillé une torsion de la langue. Il nous offre quoi, Samuel Beckett ? Ils ont été, sont et seront combien, ici – tellement peu, mais eux pour toute leur vie – à passer au travers les mots au-delà du sens de Beckett. Et ce ne serait pas aussi une fonction de la bibliothèque ?

La bibliothèque est de tous les pays : c’est par cette idée universelle qu’on s’y sent bien, qu’on échappe à la ville et qu’on est citoyen d’une planète plus grande, et plus fraternelle ? Ainsi fait rêver le partage des langues.
Et ceux qui viennent parce qu’ici ils vont trouver ce qui tient de leur langue, et des paysages qu’en soi on porte et que peut-être on n’a pas vus.
Et ceux qui viennent ici parce que le pays infini et multiple qu’en soi on porte, ici vous a gardé un chemin.

Apprendre à lire les lieux imaginaires, apprendre à lire les livres qui font peur, les livres qui portent du rêve.

Exercice : vous avez une heure dans la bibliothèque, allez chercher tout ce qui concerne le rêve. Essayez, essayez et vous verrez.


L’autre côté
de Kubin, le Golem de Meyrink, les Histoires extraordinaires d’Edgar Poe, l’Interprétation des rêves de Freud ou les exercices de Castaneda, les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke ou la réalité floue du Consul de Malcolm Lowry dans Au-dessous du Volcan, ou l’histoire très brève et si mystérieuse du Bartleby de Melville : une bibliothèque c’est quand, aux repères que vous apportez avec vous elle répond présent, mais vous propose une autre piste, dont vous nez saviez rien.

Et les vivants, alors ? Ceux qui ne sont pas devenus des statues vivantes pour la télévision ou le grand bruit pollué du monde. Est-ce que ce n’est pas ceux-là, qu’il faut d’abord mettre dans toutes les mains, parce que ce sont eux qui en parlent, de la ville autour, de la galerie commerciale, du lycée dans l’autre quartier, de la langue d’ici et de ses signes, de comment c’est circuler, de comment c’est parler, et résister, et partager.
Alors la bibliothèque n’a pas fonction de plaire. Elle ne dit pas : c’est facile, prenez. Elle ne dit pas : prenez ce livre, parce que bien d’autres l’ont pris aussi.
La bibliothèque donne. Et c’est peut-être à nous, d’apprendre à recevoir ce qu’on nous donne.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 juillet 2009
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Messages

  • La bibliothèque, espèce d’espace,

    comme un retour possible à la matrice,

    comme une tentative d’épuiser les possibles du monde.

  • un peu comme "lettre à FB" (freddy buache, pas françois bon) de JL Godard...

    "Que peut-on dire de ce projet d’un film de dix à douze minutes, tournant d’un endroit nu, d’un envers, d’où tu vois le lac, si tu décides de tourner le dos à la montagne ou l’inverse.

    Il y a ça qui m’intéresse, cette ligne qui va de l’eau aux nuages, comme un projet de mouvement, et puis qui stoppe sur la route, ne bouge plus ; et se met à creuser sous ses pieds et à construire en hauteur. La ville comme mouvement du désir qui se fixe. Désir de qui ?

    J’imagine, et j’imaginerai avec des images, et ça fera un film qu’heureusement on ne pourra pas dire, mais seulement montrer, peut-être simplement que quelqu’un vient le matin et repart le soir, après son travail, ou qu’il vient en chercher, et qu’il parcourt l’espace de base en haut.

    Ou elle. On pourrait imaginer le personnage de cet écrivain qui habitait pas loin : il s’agirait alors de filmer la Beauté sur la Terre qui viendrait faire un tour en ville.

    Comment filmer la Beauté sur la Terre qui vient à la ville. Il y aurait deux façons de faire. On s’en rendrait compte après cinq à six minutes de film : elle s’arrêterait car il y a un petit groupe à la suite d’une dispute ou d’un accident, ou simplement d’un chantier (le trou qui part à l’assaut du centre de la terre, et les minces poutrelles de fer qui font pareil vers le soleil).

    Et il y aurait par exemple quelqu’un en train de filmer, et ça serait par exemple Yves Yersin en train de tourner un plan (les architectes établissent un plan, les cinéastes tournent la difficulté, ils contournent le plan) de l’autre film. Peut-être. Et deux badauds vaudois discuteraient sur les deux façons de montrer les choses, de loin ou de près. Et la Beauté sur la Terre écouterait. Alors la première partie du film montrera la ville de loin, et après avoir croisé mon camarade Yersin dans l’amour de son travail, je reprendrai mon chemin pour y voir d’un peu plus près.

    Bon. C’est juste une note d’intention. Ca ne fait pas une mélodie. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour. Et Lausanne n’échappe pas à la règle."

    Jean-Luc Godard