bibliothèques | trouver ce qu’on ne cherche pas

de la curiosité de monter à Montréal un film tourné à la bibliothèque de Bagnolet


C’était une idée venue à Bagnolet, l’an dernier, lors de ma résidence à la médiathèque : avec une caméra, aller à la rencontre des usagers (on ne fait pas que lire, dans une bibliothèque), discuter avec eux de leurs pratiques, et – éventuellement – de la place et du rôle des écrans dans ces usages.

C’est Jérôme Aglibert qui a pris en charge la réalisation (voir son site Shaiprod). On a filmé en juin et juillet, et puis long stand-by. L’ingénieur son, Silvano, s’étant entre-temps lui aussi établi à Montréal, voilà comment, un matin de février, dans ce quartier du Plateau qui est des plus emblématiques de la grande ville américaine (bien plus américaine, et de plus en plus anglophone, que Québec), on se retrouve à plancher sur les images de la médiathèque Bagnolet, pour un film de 18 minutes, avec notamment une exploration détaillée de la lettre R du rayon littérature, un tour dans la réserve, une lecture du cahier de souhaits des lecteurs, et les visages de celles et ceux qui ont bien voulu nous parler devant la caméra.

Quelque chose de magique, aussi, alors que j’étais anxieux de découvrir la première ébauche de Jérôme : la bibliothèque est belle, mais ses vitres ouvrent directement sur la ville, et l’intérieur c’est exactement la vie ordinaire du lieu, les silhouettes au second plan, la façon dont les corps circulent, ou s’ancrent dans leur lecture, habitent l’espace.

A plus tard pour la partie film, et on espère bien qu’il circulera largement dans le milieu professionnel. Le but c’était de poser les questions, et si possible qu’elles soient posées directement par les témoignages des usagers, dans leur si grande diversité.

Avec quelques images de ce studio image et son improvisé dans une coloc près du coin Duluth - rue Saint-Denis, le texte qui servira de matrice à la voix off.

 

bibliothèques : trouver ce qu’on ne cherche pas


Les livres, les écrans, les images et les sons qui nous entourent. La profusion, le bruit du monde. Les sollicitations, les publicités, les journaux gratuits. Les voix, les téléphones, les messages.

Et nous, qui avons appris à rêver dans les livres, à imaginer par les histoires, à accepter le monde par le poème.

Puis la ville, tout simplement : la difficulté à vivre, à étudier. Bagnolet : les bords de la ville. La galerie commerciale, les immeubles. Au centre de la ville, vitres transparentes, bâtiment ouvert, la bibliothèque.

 


Permettre de lire : en bibliothèque, accepter la diversité des demandes, des besoins.

Guider qui veut lire : proposer ce que les gens d’eux-mêmes ne demandent pas, les « distraire », suggérer à côté ce à quoi, en arrivant, on pense.

Et puis les écrans : la bibliothèque, quand elle était d’abord la ville des livres, faisait accéder au monde par ce qu’ils contenaient, images, aventures, voyages, biographies, histoire, mémoire.

Maintenant, c’est aussi en direct : on vient s’asseoir à la bibliothèque, on y vient pour la musique et les films, pour le loisir et pour l’actualité. On y vient pour les écrans, pour le travail. Pour ses recherches personnelles.

On vient ici simplement parce que parfois c’est mieux d’être avec les autres.

 


Alors comment accompagner, comment guider, comment surprendre ?

On les choisit comment, dans une bibliothèque, les livres qu’on vous propose ? Ceux qu’on juge bons et utiles pour nous, lecteurs ?

Bibliothèque : assez de choix pour qu’il soit bien plus large que le choix d’un seul, que les lectures d’un seul.

Bibliothèque : comment va-t-on à tel rayon ou tel autre ?

Parce qu’on cherche un livre précis ? Parce qu’on a déjà fait, dans ce rayon, des découvertes ? Ou bien, au contraire, parce qu’on se laisse flotter ?

Bibliothèque : et qu’est-ce qui fait que soudain on s’aventure, on se perd ? Un titre, le nom d’un auteur, l’épaisseur et la forme du livre, les images, tout cela à la fois ? Qu’il y ait beaucoup de livres d’un même auteur ?

Bibliothèque : le droit à l’erreur. Qu’importe si on se trompe, dans ce qu’on emprunte. Le livre, on le rapporte. Quelqu’un d’autre après vous l’empruntera, pour qui il sera vital.

Et que les livres eux-mêmes sont l’histoire de qui les a lus : on y retrouve des papiers, des soulignés, des annotations. Les livres sont la trace des mains qui les ont saisis, promenés, protégés, gardés. Les livres enferment-ils le temps qu’on leur a donné ?

Qu’un livre à une vie. Un livre s’use. Un livre trop lu se remplace. On le place dans la réserve. Parfois même on l’envoie au paradis des livres trop lus, au pilon.

 


Lire est une carte avec des zones blanches, et la bibliothèque vous aide à les rejoindre, y marcher, les traverser ? Alors oui, tous les chemins mènent à Don Quichotte, tous les chemins mènent à Balzac, tous les chemins mènent à Borges, qui vous aide à lire Don Quichotte.

Comment leur faire savoir, à eux tous, l’importance de Don Quichotte, mais est-ce que ça ne commence pas par sa vraie disponibilité, au Don Quichotte, sur l’étagère où il attend, même si personne ne le prend.

Et qu’on ne forcera personne, jamais, à lire Don Quichotte.

Et si quelqu’un, au contraire, souhaite aller plus loin, avec Don Quichotte, découvrir le chemin des traductions, des essais, de ceux qui ont parlé de Don Quichotte ?

Lire, le verbe lire.

 


Venir à la bibliothèque pour s’informer.

Ou venir à la bibliothèque juste pour les nouvelles.

Ou venir à la bibliothèque pour pousser plus loin ce qu’on sait déjà des nouvelles.

Ou venir à la bibliothèque pour ne pas rester seul chez soi.

Venir à la bibliothèque pour travailler avec les copains.

Venir à la bibliothèque parce qu’autrefois, il y a longtemps, enfant, on y venait et que c’est bon d’en retrouver les sensations.

Venir à la bibliothèque pour écrire : on a en train un travail de mémoire, de généalogie...

Est-ce qu’on vient souvent, est-ce qu’on vient rarement ? Une fois par semaine, une fois par mois ? On emprunte quoi, combien, un livre, trois, dix ?

Et si une bibliothèque se définissait par être capable d’accueillir tout cela à la fois ?

 


Avec l’écran, la bibliothèque pourrait en partie se passer des livres ?

Et si l’écran donne accès à tous les livres, il y a encore besoin de ceux qui, ici, sont sur les tables et les rayons ?

Et si l’écran vous guide, vous oriente, mais uniquement dans le pays numérique, et qu’une fois le renseignement ou le livre demandé, on le transfère sur son propre téléphone, sur sa petite clé USB, son ordinateur portable et au revoir, elle ne sert plus à rien, la bibliothèque ?

Et qu’elle pourrait alors aussi se passer de ceux qui y travaillent ? On entre, et l’ordinateur vous trouvera bien la réponse.

La bibliothèque des visages, des gestes de leur travail. Le cahier pour exprimer ses souhaits. Le temps que vous accordent ceux qui ici travaillent, pour vous orienter, vous guider.

Mais aussi ceux qui viennent dans la bibliothèque sans rien demander, souhaitent seulement s’asseoir pour une heure avec un livre de hasard, avec le journal du jour, ou envoyer leur courrier sur Internet. Il y en a même qui viennent pour dormir : à qui de définir qui on souhaite, ou ne souhaite pas, dans la bibliothèque ?

 


L’architecture, la sculpture, l’urbanisme. Des photographies.

Parce qu’on est ici, des livres sur la ville. Mais ceux qui ont apporté dans le brassement de la ville les souvenirs d’autres régions, de Haute-Loire ou de Bretagne : est-ce que cela existe vraiment, une littérature régionale, à Bagnolet ?

Et tout ce qu’on fait dans une bibliothèque qui n’est pas lire : les contes pour les enfants, les ateliers d’écriture, le journal des sports qu’on va lire ici plutôt que chez soi, c’est légitime ?

Et ce qu’on fait des ordinateurs : aider, ou surveiller ? Légitime, à celui qui cherche un emploi, de venir ici se servir des ordinateurs ? Et légitime, à qui souhaite travailler ses photographies, ou tenir son blog, ou écrire à sa famille loin, ou simplement écouter une musique, légitime ? Les ordinateurs sont dos au mur : du bureau on perçoit très bien ce qu’ils font, les gens.

Jérôme Aglibert

 


La bibliothèque dans la ville : elle est au centre de la ville, l’immense caverne aux idées, aux rêves, la caverne largement vitrée. Quand on arrive, c’est la galerie commerciale qui est le premier château. On s’y ravitaille, on s’y promène, on a forcément à y faire, c’est le sas. La bibliothèque est le lieu de plus grand volume dans la ville, après la galerie commerciale. Et si un jour on les déménageait, on les échangeait l’une pour l’autre. Sortant du métro par les longs escalators et les enseignes vous seriez parmi les livres, et les enseignes clignotantes ne seraient plus celles des marques d’habits, de chaussures, de téléphones, de restauration rapide, ni pharmacie ni banque, mais poésie, voyage, documentaire, beaux arts, enfance...

Et, parmi les passants de la ville, ils sont combien encore, à ne pas être inscrits à la bibliothèque, à ignorer ce qu’elle propose ?

Les gens qui entrent une fois, comment faire qu’ils reviennent ?

Souvenir de celui qu’on n’a pu interroger pour ce film, parce que c’était le soir, parce qu’il était pressé : gardien de nuit dans les grandes tours, il passait prendre, trois fois par semaine, les livres et les films de ses veilles. Cela aussi, le savoir : que dans les grands bureaux endormis et vides, la nuit, à Bagnolet, certains lisent.

 


Aimer aussi les bibliothèques parce qu’elles sont, pour les morts, un havre.

Aimer les bibliothèques parce qu’en honorant les morts, elles vous protègent vous-mêmes : ainsi Koltès, Perec, Paul Celan ou Gherasim Luca, et Julien Gracq ou Claude Simon, ou Pavese et Calvino.

Et si la bibliothèque était aussi pour les livres illisibles ? Non, je ne parle pas des livres pour mal-voyants, ni des livres spécialisés, mais de ceux qui ont travaillé une torsion de la langue. Il nous offre quoi, Samuel Beckett ? Ils ont été, sont et seront combien, ici – tellement peu, mais eux pour toute leur vie – à passer au travers les mots au-delà du sens de Beckett. Et ce ne serait pas aussi une fonction de la bibliothèque ?

La bibliothèque est de tous les pays : c’est par cette idée universelle qu’on s’y sent bien, qu’on échappe à la ville et qu’on est citoyen d’une planète plus grande, et plus fraternelle ? Ainsi fait rêver le partage des langues.

 


L’autre côté de Kubin, le Golem de Meyrink, les Histoires extraordinaires d’Edgar Poe, l’Interprétation des rêves de Freud ou les exercices de Castaneda, les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke ou la réalité floue du Consul de Malcolm Lowry dans Au-dessous du Volcan, ou l’histoire très brève et si mystérieuse du Bartleby de Melville : une bibliothèque c’est quand, aux repères que vous apportez avec vous elle répond présent, mais vous propose une autre piste, dont vous ne saviez rien.

Apprendre à lire les lieux imaginaires, apprendre à lire les livres qui font peur, les livres qui portent du rêve. 
Exercice : vous avez une heure, à Bagnolet, dans la bibliothèque, allez chercher tout ce qui concerne le rêve. Essayez, et vous verrez.
Alors la bibliothèque n’a pas fonction de plaire. Elle ne dit pas : c’est facile, prenez. Elle ne dit pas : prenez ce livre, parce que bien d’autres l’ont pris aussi.

La bibliothèque donne. Et c’est peut-être à nous, d’apprendre à recevoir ce qu’on nous donne.

Ce qu’on nous donne, mais à nous seuls.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 février 2010
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