1988, Décor Ciment

retour sur Bobigny, cité Karl-Marx


A travailler en permanence sur la ville américaine (et nouvelle phase qui s’amorce, savoir, même pour le plus proche, la rue qu’on remonte en haut de l’immeuble, que dans 3 semaines ce sera fini – que les signes de la ville redeviendront fiction, même cela, le plus simple : ce toit, cette façade, cette vieille inscription sur la brique), retour bien sûr sur les anciennes expériences.

Combien de fois avoir dit aux étudiants, cette année : – Votre chance, là tout de suite, c’est que là où la littérature passait par le modèle benjaminien de la ville, pour appréhender aujourd’hui l’espace et le temps, pour en tenir récit, nous avons à sauter dans votre côté du modèle de la ville.

Alors je reviens à cette étrange année 1986, avec emménagement à l’été au 14ème étage de la tour Karl-Marx à Bobigny, où nous resterions jusqu’à juin 1987, avant départ sans transition pour Berlin – Arvo Pärt dans l’appartement du dessous, dont nous entendions toutes les notes, mon violoncelle du coup assez rapidement remisé au mur. A Bobigny, sentiment de blocage dans l’écriture : le temps n’était pas prêt pour sauter hors du mot roman. C’était cependant la préparation à ce saut, même si je n’en savais rien. Beaucoup de notes sur des cahiers, fragments de réel, observations, rêves. Mais on était 10 avant mon accès à Internet : je n’aurais pas pensé que ce travail de cahier pouvait être le livre même. C’est à Berlin que ça s’est déclenché, loin de la langue, loin des signes, avec encore le mur et le lourd sas de FriedrichStrasse pour accéder à la partie Est, qui nous renvoyait dans notre enfance des années 50. C’était l’année des Ailes du désir de Wenders avec Bruno Ganz et Rudiger Vogler, c’était les cigares et le vieux blue jean de Heiner Müller, la scène de la Schaubühne aperçue en surplomb le matin, quand ils aéraient, la ville entière un théâtre. Dans cette petite pièce biscornue tout au bout de l’appartement, j’avais pour la première fois réalisé ce rêve d’une pièce vide et nue – je ne connaissais pas Michaux, je ne savais pas que d’autres avaient exploré ça avant moi. La façade d’en face (cette dame qui ne dormait jamais), la machine à écrire électrique sur une planche et deux tréteaux, c’est là que je me suis embarqué dans ce Bobigny reconstruit, sans revenir aux notes, mais avec figures, voix, personnages. Je serais incapable de relire Décor Ciment aujourd’hui, mais ça aussi c’est l’expérience commune, pour un auteur, l’impossibilité à revenir sur ses traces. Je reprends ces éléments, mis sur le site il y a longtemps (dès 1998) et qui du coup y étaient ensevelis. Il n’était pas question non plus d’appareil photo-numérique, mais pour la première fois j’avais fait moi-même une série de photos sur appareil prêté : ces diffractions du soleil au couchant, Paris au lointain, depuis le 14ème étage.

Ci-dessous un fragment de Décor Ciment (et en note sa traduction américaine), et ces photos de Bobigny – avais pu les scanner, justement parce que collées dans mes cahiers, avec coupures de presse etc (rien qui ait changé, sinon le support, depuis que nous utilisons des carnets numériques), plus deux scans de mes cahiers, que je retrouve aussi sur le site : loin, loin, le temps de l’écriture manuscrite Vertecchi rapportés en pile de Rome, stylo-plume Shaeffer, machine à écrire à marguerite de marque Adler – voir Azerty bio.

Je suis souvent intervenu sur ce truc qui m’énerve, chaque fois qu’on est présenté quelque part, a écrit tant de livres.... Non, de plus en plus, tout ce que j’aurai écrit c’est un seul site : celui-ci. Balzac, tous les 4 ans, pouvait reproposer son travail à un éditeur, le refondre, l’intégrer dans ce qui deviendrait, rétrospectivement comme Proust l’a noté le premier, la Comédie Humaine. Nous c’est fichu : on doit (devait) produire à l’horizontale, la propriété du livre nous étant retirée jusqu’à 70 ans post-mortem – c’est enjeu bien plus vital que les droits numériques, pour les auteurs, de limiter les contrats d’édition à 10 ans.

Je n’ai pas plein et plein de livres : j’ai un atelier très restreint sur 3 ou 4 thèmes. Ainsi, l’atelier Bobigny prolonge ses traces dans le site :
- Banlieue n’est plus (écrit en 2000, une bonne trentaine de pages, diffusé en Seine Saint-Denis) ;
- un samedi à la bibliothèque Elsa-Triolet de Bobigny(édité par la bibliothèque) ;
- des ateliers d’écriture, à Pantin, Bobigny, Bagnolet qui toujours m’ont été un poumon nécessaire, une recherche à reconduire ;
- des images : dont ce décès par balle à Bobigny et retour à Karl-Marx et suivre mots-clés.

 

extrait 1


Parce que je ne sais plus rien, et que la moindre ville partout s’efforce désormais de mimer ce qui de Pantin à Villepinte ne tenait que d’un cataclysme, machine folle prise à sa propre inertie et labourant une très vieille terre pour la recouvrir de ce qu’on est bien forcé d’assimiler à une mort déversée : tout cela n’a été qu’une impasse, et seuls pourront négocier du futur qui sauront la reconnaître comme telle. Villes nouvelles empilées l’une près de l’autre qui sont comme des briquets jetables, mais les bétonneuses continuent d’alimenter les coffrages à viande d’homme, petites boîtes certes maintenant plus douillettes et mieux adaptées aux magnétoscopes et à l’ouverture télécommandée de la porte d’en bas, superposant à l’entassement du désastre une nouvelle conception de l’assemblage social mais tout cela s’alourdissant toujours sur cette peau usée, éventrée d’autoroutes saturées et distendue de ronds-points où on se perd, Rainer Maria Rilke disait : lames plantées droit dans le dos de la terre.

Je ne sais plus rien, le procès a cessé qui faisait les âges des villes se superposer comme à Saint-Denis Basilique (l’inversion des mots dans leur vocabulaire pour remettre les choses à leur place) si longtemps après on les retrouve ; on rajoute au béton des placages mais l’ossature de la boîte est définitive : il y aura à payer la rançon de l’absurde. Puis on refait la même chose auprès, ceux qui se pensaient privilégiés d’avoir inauguré Karl-Marx (à Bobigny la très active Association des bretons de Karl-Marx) en venant de la cité de l’Etoile déménagent à Picasso ou Rimbaud : l’important n’est pas tant cette mise l’un sur l’autre des hommes que l’empilement horizontal qui lui succède, c’est un département comme un chantier permanent pour que rien qui y arrive n’en puisse ressortir, la machine est malade, qui continue de trouver dans ses bas toujours de plus démunis qui acceptent, et tirent à leur tour plus loin de tout sauvetage possible ce qui d’emblée ne pouvait qu’être condamné ; tout est né d’un hiatus, il y eut maldonne. Et continuez pourtant, vos architectes ont assez de triangles encore dans la tête (ou ceux qui eurent l’idée de riches appartements à terrasses au-dessus des logements ordinaires, et tous les pare-brises cassés qui en découlèrent), à Aubervilliers la Maladrerie persiste comme un chancre à s’étendre (ils disent : le Blop), dans dix ans et un peu d’abandon ça aura belle allure, ces tonnes de béton.

La machine est malade, on dit que le béton ce n’est pas de sa faute, que tout vient du reste : une capitale comme un trou, qui tire de tous ses fils la force vive d’un pays entier (de bien d’autres pays) et ne sait plus qu’en faire : gagnent les entrepôts et les banques, durent les hangars de tôle et les galeries souterraines où on vend ce qui est assez médiocre pour s’assortir aux bâtiments, et dans les campagnes les villages sont à l’abandon, tout le monde est parti et ce n’est qu’en août aux vacances que les 93 reviennent ; il n’y a plus rien à faire en France que venir à son tour se mettre au pied de la machine et c’est elle qui vous trouvera, dans un des six départements de la ceinture serrée sur sa bedaine de géant obèse, la petite case où elle vous gardera à ses ordres, tout le reste n’est qu’esbroufe : non, la banlieue ne fera jamais une ville et tant mieux.

La raison a cessé, qui obligeait tant d’hommes à venir habiter près de leurs usines, elles ont l’une après l’autre cassé (l’entreprise formidable qu’est le chantier tout aussi permanent de ce qui se défait, jeu géant des grues pour le ferraillage des industries disloquées sans mémoire) ; il reste encore quelques concentrations formidables, mais désormais c’est la dispersion de petits métiers qui est le trait dominant des tours, tant de visages qu’on n’y aperçoit qu’au dimanche ou camions qu’au soir ils parquent sous leur fenêtre, et celui-ci qui tous les matins laissait ses petites filles à la maternelle en habit de croque-mort : l’impression fausse que peu à peu n’habitent ici que ceux qui en entretiennent la survie globale, gens de mairie, jardiniers ou livreurs. Je ne sais plus rien : mais l’artifice qui présida à l’accumulation a disparu, et c’est par l’inertie d’une fuite en avant gigantesque qu’on prétexte de la concentration forcée pour légitimer de sa continuation. Il faut aller jusqu’au Mexique pour trouver un pays qui s’est ainsi bâti sur un tel principe de centralisation et la loi d’une seule ville : satellites de Paris qui, avec l’énorme poids mort des cités au rabais et des mers lugubres des pavillons, voudraient conquérir maintenant leur carte d’identité d’adulte, comme un manège sur un champ de foire devient éternel dans la tête d’un gosse ; réhabiliter ne voudrait pas dire d’abord reprendre à zéro, et savoir combien de tous ceux-ci qui y vivent s’y sentent seulement obligés ? Alors de nouvelles proportions permettraient un nouvel appui, comme cette rue blanche à La Courneuve qui remplace la tour démolie. A Stains cette si étrange cité de l’époque Loucheur, H.L.M. à l’horizontale mais mimant à chaque pavillon si étroit un peu du vieux château de briques qu’ils dépècent, au Pré Saint-Gervais dans cette rue en pente le rêve sauvé des cités-jouet d’avant-guerre, à Montreuil ou Auber ces langues et ces noms qui se mêlent comme on dit sang mêlé, la terre des sculpteurs à Pantin près du canal et le fondeur de bronzes à Bagnolet, à Dugny cet endroit bizarre où, contre le cimetière grand comme un appartement laissé en l’état depuis le bombardement de 45, vieillissent à l’abandon des avions d’un autre âge, pour la magie des bâtiments délaissés et des rails mangés d’herbe à la Plaine Saint-Denis, pour les moulures baroques des villégiatures du Raincy combien de Bobigny à raser, de Courneuve à refaire ?

Je ne sais plus rien et il est bon sans doute, cet effort gigantesque pour réapprendre modestement à vivre : nulle part comme ici les bibliothèques de ville ne répondent à leur vocation, la concentration outrée a permis aussi ces écoles de musique et ces ateliers de danse ; on ne peut pas laisser en l’état les barres si tristes de Montfermeil et les déversoirs à pauvres dessinés comme au pinceau ou la brosse sur la carte des villes : on dirait là-bas quand on se promène qu’une explosion partout pourrait n’importe quand se produire. Mais on pourrait encore mettre tout ce département sous une gigantesque coupole, son ciel gris le tolèrerait, puis le séparer de la planète et voir comment la vie y continue pourvu qu’on alimente les Mammouth de ses galeries commerciales : même les espaces verts tiennent de l’artifice (manière d’empiler sur place les déchets qu’on fait, pourvu qu’on y plante ensuite des arbres), les autobus commencent à cinq heures le matin et ils sont déjà quelques-uns à attendre ; le soir à six heures tout se bouche à la fois et les rues vont éclater puis tout se calme, les télés s’allument : la nuit de Seine Saint-Denis fascine, qu’on dirait toute illégitime ; bars sur les nationales qui ne ferment pas, et voitures sans immatriculations ni phares dans les souterrains, où ils montent à six pour rouler le plus vite qu’ils peuvent : conquérir sur place l’idée de s’enfuir ? Panorama incroyable des lumières s’éteignant dans les tours. Le gigantisme de Paris est abstrait, dans les cités il est partout concret pour frotter à la peau de l’homme et lui gommer ses couleurs : alors c’est dans cette bagarre à main nue, où justement cela frotte à l’échelle minuscule des vies, que pourrait s’initier une très lente renverse, un sauvetage comme de main à main on ferait passer quelques paquets qui valent ; comme une transfusion où on commencerait, justement, par ces couleurs : à condition d’être rapportée à l’impasse et au désastre l’entreprise peut valoir, qui s’annonce pourtant comme une immense peine, mais nécessaire. Et l’artifice géant devenir en ce domaine comme dans les autres, rapporté à la maladie générale de Dunkerque à Marseille, la racine d’une novation dans les faits, la capacité de faire preuve ; tout est extrême et urgence, qui touche à la Seine Saint-Denis : en cela aussi, toujours, sa chance.

 

extrait 2 | Décor Ciment (1988, plus traduction américaine)


Ces clefs les effraient, qui ouvrent aux fond d’eux-mêmes les demeures interdites : au sortilège même, aujourd’hui inutile, il n’appartient pas de les leur remettre.

« Toute une vie le coeur en peine, madame Waertens.
— Quand on doute de ce que veut la terre... »

On leur laisse un instant dans les mains ce trousseau qu’ils tripotent et voilà, c’est assez : ils se repaissent du seul besoin de comparaître, comme on se fait peur avec un livre lu le soir, et qui n’empêche pas de retourner au bureau le lendemain. Ils vérifient au toucher ce rideau mis sur le secret de la vie : derrière, il y a donc quelque chose et celà leur suffit. Mais on n’évite jamais tous les chocs.

Un monde autour des villes s’est figé, qui craint l’aventure.

C’était un dimanche et on était au square. On était arrivés, ça venait de se faire. Elle avait ce regard, dans son manteau bleu, qu’elle a maintenant encore, plantée sur cette chaise dans la cellule ouverte. Sauf que, là, elle a son manteau sur les genoux.

« Ce qui au fond de soi gît inexprimé, brûle d’être nommé.
— Mais on est en soi, madame Waertens, comme un aigle malade, qui n’a pas la place. »

On entrouve pour eux la trappe des possibles, ils approchent au bord et je leur dis le vertige, mais qui disposerait du droit, décider s’ils sautent ; le frisson déjà mérite bien salaire :

« Connaître en soi les porches monstrueux de l’infini profond", je dis d’après les vieux livres, puisque les choses vont si peu vite sur cette terre où on tient tout entier dans les mains refermées du temps.
— Et le vertige de se pencher au balcon, madame Waertens, il y a bien eu assez de ces malheureux, dans les cités. Où irions-nous donc, qui nous reste ouvert ? »

Au square, tous les dimanches, on est sûr de trouver le fou, Karl Marx, et cette fois-là il y était, bien sûr. Le dimanche vêtu de propre et tenu chaque bras par des parents pas si vieux. Un homme qui travaille encore, un imprimeur de ce journal des échanges gratuits et des choses d’occasion, qu’on nous distribue avec ces mêmes publicités toujours du Mammouth et du Conforama : "le pays où la vie est moins chère", comme si on ne cherchait pas au contraire à donner un peu plus de prix à celle qu’on a ici, avec les réclames pour le nouveau propriétaire de la boulangerie ou du coiffeur, parce que les commerçant s’usent vite, sur la dalle. Et sa mère, au fou, une femme forte, toujours pomponnée de couleurs : lui, au milieu et qui rit, ne sait pas leur peine. Il part de sa tête ballante, sur l’arrière ou d’un coup de l’autre côté pour s’accrocher à ses poubelles de la semaine mais eux le tiennent ferme, passent là deux heures quand il y a du soleil, comme des gens d’une famille ordinaire et se le font croire peut-être. Et lorsqu’ils le relâchent, au soir, c’est chose curieuse de le voir galoper pour son important retard à combler, émergeant soudain des caves entre les rangées de bennes à ordures en tôle jaune, habillé encore de sa tenue de sortie, et aspiré vers ses ordures comme par un élastique.

« Reste effrayant d’un mystère ou d’un monde, pareil d’un brouillard vague où le songe s’enfuit, c’est descendre en soi jusqu’aux traces de l’ancien voyage.
— Oui, madame Waertens. »

Mais l’un des traits les plus surprenants de l’âme humaine, à côté de tant d’égoïsme dans le détail, est bien ce si peu d’envie quant à son devenir. L’absence d’un malheur pire, et voilà pourquoi on consulte, et qu’on paye : pour se rassurer sur ce manque d’envie. Mais quoi donc inventer dans l’avenir qui justifierait un quelconque souhait d’avoir à en connaître ? Et je relève mes mains imposées, la trappe étanche des mots se referme, ce sont mes rideaux à moi que j’écarte, qui ouvrent sur la dalle et les tours ; le jour faible que cela amène suffit à rendre minuscule, réduite à elle-même, la flamme pâle des bougies que veut mon métier.

Au centre du square, sur un rond de gravier avec la mer de sable qui sert aux mobylettes le soir et aux chiens la nuit, il y a la cage à écureuils, une très grande qui fait éléphant, avec des barreaux d’acier peints en rouge et vert, pour les gosses. Avec mon mari, on s’était mis sur un banc et juste on a entendu, on s’est relevés pour voir : la naine du Neuf B était devant cette fille Crapin et sa voix de porte rouillée empêchait l’autre de rien dire, qui brassait sa poussette en sur-place et laissait faire : "Fumiers, voyous", crachait la naine.

Les tours, d’ici, forment comme les masses gigantesques de pierres tombales abandonnées là dans un ordre indéchiffrable, elles sont mortes un peu plus le dimanche par le bruit absent de la ville et la voie ferrée déserte, et ces étages à leur sommet qu’on dirait manquants, à cause des éternels travaux pour refaire l’étanchéité imparfaite, paraissent bizarrement plus écartées que leurs pieds enfoncés plus haut que les chevilles dans le bloc de ciment des parkings, figés là dans un effort immense et vain pour s’en dégager. Il faudrait que ces arbres, plantés après elles, arrivent enfin à pousser, on oublierait. Mais la lumière et la vraie terre qui leur seraient nécessaires, on en profiterait aussi, on n’aurait peut-être plus besoin de venir si nombreux le dimanche au square, entre ces tiges plus minces que manches à balai, sous leur trois feuilles en plumeau, ficelées à une cornière au milieu d’une grille à écarter les chiens et qui les attire plutôt, ça leur fait de l’engrais. C’est incroyable le monde qui sort en bas, le dimanche au tantôt. On ne se doute pas, en semaine, même en le sachant dans la tête, de la quantité de gens qu’une tour comme ça enferme.

Il y avait cet homme sur le banc près de nous, Gravot-j’attends-mes-enfants :

« Monsieur Gravot, j’attends mes enfants. »

C’est ce qu’il me dit un samedi sur deux, et qui fait que moi je le nomme ainsi de toute la phrase dite d’un coup. Parce qu’il vient chaque fois une demi-heure à l’avance, et qu’il est donc là, dans le hall sombre, lorsqu’un peu avant deux heures je rouvre mon guichet de gardienne. Comme si, et même sans la minuterie, je ne le reconnaissais pas, depuis tout ce temps. Et à deux heures l’ascensceur s’ouvre sur les deux gosses, le petit et le grand, celui-ci tenant l’autre par la main, dix ans et sept maintenant. Il les promène l’après-midi et les ramène le soir, dort à cet hôtel pour gens de commerce sur la bretelle d’autoroute, où on lui fait un prix, parce qu’ils n’ont personne sinon, du vendredi au lundi. Et il est là de retour le dimanche à onze heures, l’après-midi ils sont tous trois dans le square et lui reprend son train vers les six heures, ne revient que la quinzaine d’après, pour son droit de visite.

Et ci-dessous la traduction américaine, par Jean-Louis Hyppolite, Kansas State University, que je remercie.

Ciment Setting, translated by Jean-Louis Hyppolite


These keys frighten them, for they unlock the forbidden places in them : even spells, useless today, shall not pry in there.

« All my life with a broken heart, Madame Waertens.
— When we waver on what the world wishes... »

I let them fiddle for a while with a piece of cloth and that does it ; they crave the need to unburden their souls, like one who reads a scary book one night, and still can go to the office the next day. They feel the drapes, which cloak the secrets of their life : behind, there is something, and that is enough. But some shocks you cannot avoid.

Around the cities, the world stands petrified, and fears adventure.

It was one Sunday we had gone to the square. We had just arrived, right after it happened. She had the same gaze she has now, wrapped in her blue coat, sitting rigidly on her chair in the open cell. Except now the coat is on her knees.

« That which lies within us, silent, burns to be told.
But one is like an ailing eagle, Madame Waertens, inside there is no room. »

For them, I crack open the trapdoor of possibilities, they come near the edge and I show them the abyss, who can decide if they should jump ; the shivers alone justify my wages :

« In oneself, knowing the dark footsteps to the deep" I say, quoting the old books, for things only crawl forward on this Earth, where one holds whole within the hands of time.
— And the vertigo one feels leaning over the balcony Madame Waertens, there have been too many unfortunate souls already in the cités. Where would we go, who can we go to ? »

Every Sunday, at the square, you will find Karl Marx, the madman ; and on that day, he was there of course. On his Sunday’s best, clean, with a folk on each arm, they are not so old. The man still works, he prints these free papers that run personal ads and other classifieds, and that always come with these inserts from Mammouth and Conforama, "the place where life comes cheap," as if we were not trying rather to make our life more precious, with the advertisements for the new owner of the bakery, or the hair salon, because businesses do not grow old, in our streets of concrete. She is a big woman, the madman’s mother, always made-up, heavily : and him, in the middle, laughing, does not know that they grieve. His head swings around, tilts to the back, or to the front, he wants to grab on to his trash cans, this week’s, but they—his old folks—hold on fast, they spend two hours there when it is sunny, like an ordinary family, maybe they believe it. And when they let him go, in the evening, a funny thing it is to see him run, trying to make up for wasted time, scrambling out of the basement, suddenly, between the rows of yellow garbage containers, still dressed up, and drawn to the trash as if he were tied by a rubber band.

« Oh ! the fearful remains of a mystery, of a world—like a tenuous fog where dreams would vanish—, retracing within oneself the steps to the old journey.
— Yes, Madame Waertens. »

One of the most surprising traits of the human soul, with all this painstaking selfishness, is our lack of yearning for the future. Warding off a worse fate, that is why they step in and pay me. Besides, what could I have the future hold that they would want to know ? I lift my hands up, and away, the trap of words clams shut, I pull open my curtains, the solid ones, and the towers and the streets appear. The light of day, feeble as it is, dims the light of the candles—the job requires them—only the poor flame remains.

In the middle of the square, on a gravel spot surrounded by a sea of sand used by mopeds by day and dogs by night sits the squirrel cage, enormous, with steel bars painted in red and green, for the kids. My husband and I had just sat on a bench, and we heard, so we stood up to see : the dwarf lady from 9B was standing before Crapin’s daughter, and the dwarf’s voice, that of a rusty door hinge, was cutting her off, so Crapin’s daughter was just rocking the stroller and let the dwarf talk away : "Scumbags, bastards," she was hollering.

Seen from here, the towers stand like giant tombstones, left here and there in random order, they just die a little more on Sunday, what with the sound of the city missing and the railroad tracks empty, and the top floors lost to sight, they are always working on them to fix their insulation ; they seem larger at the top than at the base, sunk in the concrete of the parking lot, frozen by the immense effort they make to unearth themselves, vainly. Maybe those trees planted between them could grow, and we would forget. And the light, the real earth, we would enjoy them too, maybe so many would not come to the square on Sunday, among the scraggly trunks and their scattered leaves, tied as they are to a corner iron and standing in the middle of a grid that is supposed to keep dogs away, it’s rather the opposite, it adds some fertilizer. It is unbelievable the crowd you find downstairs on Sunday afternoons. During the week—though you know it in your head—you never guess how many people live in these towers.

This man was sitting on a bench next to us, Gravot-I-Am-Waiting-For-My-Children.

« Mr. Gravot, I am waiting for my children. »

That is what he tells me, every other Saturday, and so I call him that, the whole sentence in one breath. Because he arrives half-an-hour in advance, and stands there in the dark hallway, when I reopen my concierge’s window, right before two. As if, even without the light timer, I did not know him, after all that time. And at two, both kids step out of the elevator, the old one and the young one, the first holding the other by the hand, they are ten and seven now. He takes them for a walk in the afternoon and brings them back in the evening, he sleeps at that cheap motel by the highway, they give him a good price, they have no one anyway, Friday through Monday. And he comes back on Sunday at eleven AM, they all go to the square in the afternoon, he takes his train back around six, he comes back two weeks later, that’s when he has access to the children.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er juin 2010
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