Magic Malik à la villa Médicis

petit rififi dans la musique contemporaine : à propos d’une pétition des compositeurs assermentés de l’État, et souvenir de Giacinto Scelsi


à lire :
- lettre collective La création musicale, oui, et sous toutes ses formes, et signatures actualisées sur site Benjamin Renaud ;
- pièges de l’individualisme, par Dominique Pifarély ;
- ce mardi soir, une bonne cinquantaine de commentaires sur pétition évoquée ci-dessous, dont quelques-uns ont le courage de remettre les pendules à l’heure : Olivier Sens, Benoît Delbecq, Louis Sclavis et Philippe Manoury, lui-même, qui semble bien embêté et ne plus savoir s’en dépêtrer : il ne fallait pas commencer...
- un article du Monde reprenant de façon strictement unilatérale cette pétition, j’ai confondu dans différents commentaires 2 compositeurs, Mrs Dufour et Dufourt, excuses à Hugues Dufourt ci-dessous.
- rebond sur Rue89

 

Écoutez le son lié à cette page (petit triangle ci-dessus). Je trahis, je donne poids aux arguments de ces messieurs les compositeurs bien en cour, les assermentés avec étiquette musique contemporaine d’ État – ceci, donc, n’est pas musique.

Je me souviens de la première fois que j’ai entendu parler de Vincent Segal. Celui qui était alors compositeur comme sont les compositeurs, écrivant des partitions, des pièces de commande, Kasper T Toeplitz, me faisait écouter dans sa cave près de Bastille, sur d’énormes enceintes, trois pièces brèves pour violoncelle seul, jouées par Vincent alors soliste de l’Intercontemporain. Tout était dans les normes, et les trois pièces (que j’aimerais bien réécouter, d’ailleurs), crues, denses, noires, violentes.

Tome 2 : Kasper s’est doté d’un violoncelle acoustique. Il me raconte qu’il revient d’un périple en Roumanie, et que le même Vincent Segal, dans les compartiments du train, dans les heures d’hôtel, lui faisait partager le très haut concept de ce mot pour lequel lui, Kasper, était prêt, mais comme s’il vivait dans deux univers, celui du compositeur, celui du bassiste électrique : l’improvisation.

Tome 3, mais après je ne les compte plus : à mon tour d’être avec Vincent Segal. On est à Grenoble, dans les locaux syndicaux de l’usine Alstom (on visitera c’est très beau, mais pas de photo). Entre midi et deux, des tartines, charcuterie vin fromage, et nous on lit on (il) joue on (il + je) parle. C’est juste avant, une dame est là avec deux enfants, Vincent sort des bolas rapportés d’Amérique du Sud, deux boules et une corde, il les fait tourner et dit à l’enfant, en comptant : ceci est une mesure à 4 temps, tu entends ? Et puis une inflexion du poignet, il dit à l’enfant et compte : ceci est une mesure à 5 temps, tu entends ? Et puis : mesure à 7 temps. Puis : et maintenant, je mélange, tu retrouves...

Voilà, vous avez écouté le morceau en fond d’article. On est d’accord maintenant. Il ne s’agit pas là de musique contemporaine, avec diplômes qui vont avec. Pétition initiée ou signée par des compositeurs comme Tristan Murail, Hugues Dufourt et Philippe Manoury, pour lesquels j’ai évidemment haut respect. Six cents personnes les ont déjà rejoints, sans doute dans une poussée de bons sentiments : moi aussi, j’ai vécu la transformation de la Villa Médicis comme une dégradation, présentations de voitures Renault dans la cour, défilés de mode. La dernière fois, traversant les jardins pour revenir à ma chambre après un stage d’écriture à la Sapienza (quel fort souvenir) je voyais aux lumières un cocktail avec larbin et chandelles dont je m’étais dit qu’il avait bien dû coûter un an de mon publie.net juste naissant – dégoût pour cette société à veau l’eau.

Seulement voilà, peut-être qu’on se trompe de cible. Allez, réécoutez une deuxième fois le morceau en fond d’article, le type qui frappe une percussion sur une vieille porte et chante au lieu de jouer de sa flûte (dans ses poches, il en a de toutes tailles et de tous âges), et l’autre qui grignote son violoncelle... Vincent a choisi et inséré ces 2’, parmi tout ce qu’ils ont enregistré cette nuit-là, dans son album devenu « culte », T-Bone Guarnerius, pourquoi ?

C’est par Vincent Segal que j’ai entendu parler de Magic Malik pour la première fois. Quand ces gens-là se reconnaissent entre eux, on peut tout simplement leur faire confiance. Eux, ils se savent. Vincent raconte lui-même l’histoire :

Ma première rencontre avec Malik, c’était lors d’un festival en Autriche où je tenais la basse pour Mama Ohandja. Pendant le trajet en bus, j’ai eu le temps d’observer cet étrange troubadour allongé sur la longueur du compartiment-bagage lisant une partition de Debussy.
Malik est un homme secret. De projet en projet, je le vois grandir comme un frère mais il reste toujours aussi mystérieux.
Nous avons enregistré dans cette minuscule chapelle posée sur un îlot vers le cap Frehel.
Nous y avons accédé à marée basse et nous sommes laissés encercler par la mer une partie de la nuit. J’ai voulu faire partager ce lieu magique de mon enfance à Malik.
La percussion metallique entendue dans " Vienne " est juste une métrique que Malik rythme en chantant, frappant sur la porte branlante rouillée de ses doigts bagués.

Malik Mezzadri @ Nadia Cadinouche

Vincent Segal part régulièrement en Inde du sud et travaille avec des musiciens de là-bas. Il part ensuite en Haïti ou au Brésil avec Cyril Atef. Il est en duo acoustique avec Marianne Faithfull à travers l’Europe sur des Sonnets de Shakespeare, ou dans un studio irlandais pour retrouver avec Sting de vieilles balades. Ou vous raconte comment, un soir, Ferlinghetti et Corso soûl (il m’a même montré la photo), voulant écouter du Bach, il leur jouait les suites comme ça, place des Vosges. Qu’est-ce que ça peut faire, l’étiquette, si on est musicien ? Y a-t-il eu pétition lorsque Michel Portal, fêtant par une suite de binômes son 70ème anniversaire, a invité Médéric Collignon ?

Continuons la digression, elle est fantasque. Une improvisation. Si j’aime autant l’Internet, à la place du livre clos et hiératique et hiérarchique, c’est parce que des musiciens, Kasper T Toeplitz, Dominique Pifarély, Vincent Segal, m’ont emmené dans leur concept d’improvisation, et ses risques.

1984 : je viens d’être reçu à la Villa Médicis. Jury présidé par Pontus Hulten, avec notamment Louis Marin – noms qui ne diront rien à ceux d’aujourd’hui. J’avais publié un seul livre, et il concernait des histoires d’usine, en banlieue parisienne. Devant le jury, pour un mot prononcé, on me fait bifurquer sur les tragiques grecs et Dostoievski. Mais on m’accorde la villa pour un an, et non pas deux. Je serai le premier à bénéficier du traitement demi-pensionnaire : OK pour ouvrir à la littérature non noble, mais on prend ses précautions. Je crois que je n’ai jamais digéré complètement.

1985 : tout cet hiver, la chance de la Villa, c’est d’être initié par les autres artistes, via mini tunnels, à ce qui compte pour eux. J’apprendrai avec les architectes, avec un sculpteur, avec les musiciens. Souvenir d’avoir pour la première fois assisté à un concert d’impro d’un tromboniste avec traitement électronique et boucleur. Quelque chose basculait. Les compositeurs pensionnaires de la Villa avaient repéré que c’est là que ça se passait, pour eux. Et puis un hommage à Giacinto Scelsi. Au piano, Emmanuel Levinas. Et puis la création de pièces pour contrebasse seule. C’est Joëlle Léandre. Improvisatrice. Contrebasse, instrument non noble. Pour Scelsi, sur partition. Pièces composées quinze ans plus tôt, jamais jouées. Scelsi ne respectait pas les règles. Un prince de la haute, qui se baladait sur les routes du monde, accordait les 4 cordes du violon à l’unisson... J’ai eu la chance de croiser physiquement des personnalités d’envergure, Balthus, Beckett, Koltès, et voisiner tout un an avec Arvo Pärt. J’ai appris que l’échelle intérieure n’est pas forcément une attribution nobiliaire, pas comme Albanel discourant sur la remise des Arts et des Lettres aux producteurs de Plus belle la vie, en somme. Me souviens un après-midi d’avoir suivi tout un moment le très vieux Sam boulevard Saint-Germain, et tellement étonné que personne ne semble le remarquer...

Fin des digressions. Ce soir-là, au MC2, Malik nous avait rejoints, Vincent et moi, sur la scène, et avait avec nous improvisé.

Malik Mezzadri @ Nadia Cadinouche

On lui accorde un séjour à la Villa Médicis. Les notables grognent. Permettez-nous d’avertir les notables, avant que la tombe les enferme : la musique choisit elle-même qui l’illustre. Et c’est souvent qu’elle s’invente sur le terrain même où elle se pratique. Réécoutez donc un peu de Brahms. Votre pétition en appelant à Saint-Sarkozy pour l’insulte qui vous est faite d’inviter un musicien, de la scène, des routes, des échanges et du monde, à bénéficier d’un an pour son travail dans ce haut laboratoire qu’est la villa Médicis, c’est vous qu’elle condamne. Elle est arrogante, elle est pauvre.

Lire la réponse de Benjamin Renaud [1], et les signatures de soutien que nous lui accordons ce jour : pas seulement moi, bien d’autres. De toute façon, l’art est seulement où il s’invente. On y connaît Magic Malik.

photos et compléments à suivre

- disques, démarches, extraits de Malik Mezzadri sur Label bleu
- Magic Malik Orchestra sur MySpace
- photo haut de page : voir MySpace de Homunculus Sextet
- photos N&B : Malik Mezzadri, concert solo, Grenoble MC2, 2007, @ Nadia Cadinouche


NOTA :
- à la suite d’un article du Monde, faisant place à ce cette pétition contestable, mais ignorant volontairement les signataires de la lettre de Benjamin Renaud, le compositeur Denis Dufour s’en prend à Malik Mezzadri avec la phrase suivante : « "À quand les peintres et caricaturistes de la butte Montmartre, de la Côte d’Azur et de la place Beaubourg à la Villa Médicis ?" » Dans les commentaires suivants cet article j’ai confondu Denis Dufour et un autre compositeur, Hugues Dufourt, qui a été un des premiers signataires de cette pétition. Ci-joint extrait de son droit de réponse, je lui présente humblement mes excuses et supprime ces commentaires. Reste la phrase, et manipulation du Monde : je n’ai rien à débattre à ce niveau de mépris. M. Hugues Dufourt n’est pas parmi ceux-là, tant mieux.

Message reçu de Hugues Dufourt :

Je ne suis pas l’auteur de ces déclarations.Vous écrivez les lignes suivantes,que vous m’attribuez et qui sont purement diffamatoires : "Non seulement il prend par ce fait position, mais il pousse ce pauvre Hugues Dufour à en rajouter dans l’insulte, ça donne la phrase ci-dessus – Malik Mezzadri ravalé à un caricaturiste (...)".

Vous confondez le rapporteur à la Villa Médicis, Hugues Dufourt,- moi en l’occurence - et le compositeur Denis Dufour,dont le commentaire a été sollicité par Pierre Gervasoni.
En tant que rapporteur, je suis tenu à l’obligation de réserve et ne me suis livré à aucun commentaire sur les candidats concernés.

J’attends vos excuses.

Hugues Dufourt

Ce que je fais donc.

[1Et merci spécial à Benjamin d’avoir initié cette réponse collective, et fait circuler cette lettre ouverte en forme de tempête dans un verre d’eau, mais qui a des implications profondes dans toute la politique culturelle aujourd’hui.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juin 2010
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