les nocturnes de la BU Angers | 06, Tarkos : le dictionnaire intérieur

exercice d’accumulation à partir d’"Anachronisme" de Tarkos


Livres apportés :
- Christophe Tarkos, Anachronisme.
- Christophe Tarkos, Écrits poétiques.
- Seî Shonagon, Notes de chevet.
- Baudelaire, Petits poëmes en prose, ébauches et carnets.

Liens supplémentaires :
- Il existe de la musique, une des accumulations centrales d’Anachronisme ;
- groupe Zen de Maisons-Laffite, une autre accumulation centrale, celle des associations loi 1901 ;
- écrire avec Christophe Tarkos, le même exercice que ci-dessous, il y a 3 ans, avec un groupe d’enseignants de l’académie de Versailles (leurs textes sont inclus) ;
- accumulations pour appréhender la ville, la même proposition, mais rédigée pour l’atelier en ligne Écrire la ville de la BNF ;
- un sommaire de vidéos de Christophe Tarkos ;
- la page Christophe Tarkos sur le site de son éditeur principal, POL.

 

Tarkos : le dictionnaire intérieur, proposition d’atelier d’écriture avec Anachronisme


Je pratique cet exercice depuis plusieurs années, et plus ça va plus je le considère comme une clé d’entrée décisive. Je crois que désormais je l’inclus dans chaque cycle d’atelier que je construis.

Et pas trop tôt. Parce qu’a priori c’est un exercice simple (construire des accumulations), mais si on n’y requiert pas tout ce qu’on cherche littérairement, soi-même, si on n’a pas appris déjà à convoquer des fragments du monde réel par l’écriture, la vague n’est pas assez forte pour vous emporter.

Je considère donc cet exercice plutôt comme un amplificateur, une glissade, qui suppose de l’inertie acquise.

D’abord parce que c’est un exercice double, et c’est par là que je vais commencer.

Quand on écrit, on n’a pas le droit de penser. Penser, c’est avant. C’est la tension, la préparation, l’accumulation, l’intuition. Et puis il y a première phrase ou premier mot, on gère la cadence, l’énergie, l’effort, on va jusqu’au bout. Ensuite, ça continue, ça s’assemble, c’est autre chose. Écrivant, on a bien sûr droit à toutes les stratégies, le dictionnaire, le dictionnaire des synonymes, la documentation immédiate – y compris en cliquant sur le même écran qui nous sert à écrire. N’empêche, le dictionnaire est d’abord intérieur.

Le dictionnaire, c’est la masse des possibles pour un mot, dans le temps réel de graphie, à mesure qu’on avance dans le texte. Quand on retravaille un premier jet, on voit souvent s’installer une répétition, une maladresse, et puis à la troisième occurrence de la figure le mot est trouvé, on n’a pas fait de cela un processus volontaire, mais souvent on comprimera les premières occurrences pour laisser sa force à la dernière. On repèrera souvent ce processus aussi dans les textes lus à la fin d’un atelier d’écriture.

On ne peut pas gommer ce processus, cette hésitation ou quête. Ce qu’on peut et doit faire, c’est s’assurer que mentalement nous sommes capables, dans l’inconscient même de l’avancée du texte, de faire marcher à plein rendement, souterrainement, invisiblement, le processus mental qui crée, à chaque instant, le plus large bassin de possibles.

Prenez un dictionnaire de « français langue étrangère », ou le Basic Oxford symétrique pour les anglophones : avec en gros 3000 mots, on est capable que chacun des 3000 mots soit explicable uniquement avec les 2999 autres. Le Petit Larousse ou le Petit Robert doivent présenter entre 30 000 et 40 000 mots, Littré en dénombrait 80 000, et le Grand Robert ou le TLF doivent monter à 120 000 (à vérifier, merci, si vous avez des précisions). Il semble qu’un auteur puisse se définir par le bassin des mots qu’il emploie, et que cela s’établisse entre 15 000 et 18 000 mots en moyenne. Un Proust ou un Saint-John Perse doit être nettement au-dessus, un Beckett ou un Emaz nettement dans une retenue, ce n’est en aucun cas une norme pour l’écriture elle-même.

L’artifice de l’exercice proposé aujourd’hui, c’est de prendre en compte – arbitrairement, artificiellement – ce processus en tant que tel. On est dans l’espace musculation : on choisit un thème, et sur ce thème on part collecter la totalité des mots accessibles. Le texte sera constitué de trois de ces accumulations. Il ne s’agit pas d’établir en tant que tel un défi poétique à la langue, il s’agit de comprendre ce fonctionnement, et d’être conscient de sa présence automatique, souterraine, usante, fonctionnant en permanence dans l’avancée linéaire de l’écriture narrative.

Maintenant, si ce n’était que ça, pas très intéressant. Ça le devient quand on s’interroge sur comment s’effectue l’accumulation elle-même. D’abord, c’est simple : processus d’inventaire. Mots concernant l’électricité, liste des fromages qu’on connaît (deux exemples présents dans Anachronisme de Tarkos), cela suffit pour partir. Mais très vite, on découvre qu’il y a les associations d’ordre analogiques : ce qu’on associe à chacun des mots, et qui ne fait pas partie de la liste (ainsi, dans la liste fromage de Tarkos, les noms d’animaux – brebis, chèvre, vache qui constituent une sorte de ligne fuguée parallèle). Ensuite, les associations d’ordre autobiographique : à tel mot, nous saurons associer une occurrence biographique précise, un souvenir qui va vouloir s’insérer dans le texte. Ensuite, il y a ce qui n’appartient à l’ordre associatif, mais au fait intentionnel du texte : je le mène dans cette direction, le bassin premier des mots va en contenir d’autres, qui sont la relation de ce bassin au monde qu’on décrit.

Et maintenant, Tarkos. Ces procédés accumulatifs sont de toujours dans la langue, ils concernent aussi bien la construction du temps dans Exode que L’Essay sur les merveilles d’Etienne Binet, on en trouve dans les Notes de chevet de Seî Shonagon aussi bien que dans Montaigne, et bien sûr dans le domaine contemporain. Et bien sûr, ces listes accumulatives, dans tous les carnets d’écrivains – par exemple, dans le projet d’un poème en prose sur le thème Chapeaux, et si la liste établie par Baudelaire était ce poème même, qu’il n’aurait su reconnaître comme telle en son temps ?

Anachronisme est le dernier livre publié de Christophe Tarkos. Les conditions de son décès font que probablement, au moment de l’écriture d’Anachronisme, il est parfaitement conscient du caractère testamentaire de son livre. C’est d’ailleurs le plus volumineux, le plus complet. Le plus autobiographique aussi, difficile de lire l’inventaire des noms propres de village, autour de son pays natal, ou l’accumulation concernant les compositeurs de musique, sans que viennent des larmes. D’autres accumulations pourraient relever de la colère, ou du tragique : celle concernant le mot bloc, qui est la tumeur aussi bien que le bloc opératoire.
M’importe que, dans Anachronisme, un certain nombre de textes viennent décrire le monde d’une façon qui ne serait pas atteignable sans le défi accumulatif. Ainsi, la liste des papiers administratifs obligatoires, et ce qui s’en renverse à la fin concernant l’exil et le droit d’asile. Ou bien, je suppose prise telle quelle du Journal officiel, la liste de toutes les associations 1901 créées à telle occurrence de date.

Alors oui, on a oublié toute la fonctionnalité précise qui faisait mon point 1 : le défi de l’accumulation, c’est d’établir une poétique, là où les mots désignant les choses en ont été dépossédés. Non, un nom de fromage ce n’est pas un poème. Oui, la liste scandée d’un inventaire exhaustif de noms de fromages peut dénoter les usages d’un monde, une histoire ancestrale, et un défi à la poétique même.

Je suggère pour ce soir l’établissement de trois accumulations, et qu’on se donne comme défi cette phrase de Baudelaire que j’aie lu hier soir (dans un très mauvais texte, l’éloge posthume de Banville) : « Le peu que je fais, j’y mets une application extrême. » Tenter que l’extrême ait signification dans la liste entreprise. Une liste pourrait même porter sur l’adjectif extrême.

Il y a des points de départ tout simples : les bruits urbains (ou les appareils à écouter la musique), ou bien les mots relevant de nos usages professionnels (vocabulaire ici de la minéralogie, de la botanique). Prenons aussi un thème qui puisse nous amener là où le monde est friction : vocabulaires de la politique, des usages sociaux. Mais j’aimerais qu’une dernière accumulation soit plus personnelle et imprévue – comme si, au terme de l’atelier, la liste des thèmes de l’ensemble des accumulations du groupe devienne elle aussi une liste d’intérêt...

Et bien penser, ensuite, toujours, que l’exercice qu’ici on mène intentionnellement, volontairement, soit un des fonctionnements de la convocation mental, peut-être un des plus essentiels, mais souterrain, mais invisible, dans le temps même de l’écriture.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 janvier 2011
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