nocturnes de la BU d’Angers, 16 | construction du temps

à partir de Pierre Bergounioux, "La Toussaint"


Ce soir on se concentre sur la technique.

La semaine dernière, on a travaillé à partir de Koltès sur un temps référentiel nul. Développement d’un récit qui revient traverser en boucle récurrente le même point d’origine sans durée.

C’est la tension entre ces deux temps, temps réel, temps récit, dont on se saisissait par cette artifice annulant le premier.

Aujourd’hui on reprend cette même tension, on essaye de se la rendre pour chacun palpable. On se saisit d’une durée quantifiée de réel – cela peut durer 20 minutes ou deux heures, c’est une section brève, une ponction du réel.

Evidemment, on est au coeur de la machine littéraire, de la fonction narrative, de la construction de fiction.

On va donc se donner une contrainte supplémentaire : pour réel source, ou temps référentiel, on choisit un fragment entièrement codé de réalité. Ces 20’, ou ces 2 heures, elles se reproduisent en permanence à l’identique.

Evidemment, comme toute mécanique humaine, il y a dérèglement, singularité, accident, et même la couleur du ciel va compter.

Mais grossièrement, avant même d’y participer, on sait que ces 20 minutes ou ces 2 heures vont comporter telle figure, telle séquence, tels trajets, et même probablement quelles paroles.

Rien de neuf sous le soleil : penser à La promenade au phare de Virginia Woolf. Pour ma part, utilisé cette technique dans L’Enterrement : trois temps principaux, l’arrivée dans la maison du disparu et la levée de corps, le cortège avec traversée du village, l’église puis le cimetière et le banquet. La linéarité est évidente : mais pour organiser l’ensemble, sur un élément dramatique de départ simple (dans le cas de ce livre : la famille n’a pas dit qu’il s’agissait d’un suicide, le narrateur est en porte-à-faux parce qu’il en a été le témoin direct), les trois nappes avancent de façon juxtaposée sur l’ensemble du récit, accent sur la première dans le début du livre, accent sur la troisième à la fin, et le cortège qui rythme linéairement l’ensemble.

Ainsi de La Toussaint de Pierre Bergounioux : le jour de la Toussaint, on prépare et on habille les deux gamins, on les enfourne dans l’arrière de la 4-CV (le chrysanthème posé sous le capot avant !) et départ vers le village d’origine de la famille maternelle. Recueillement au cimetière, arrachage des mauvaises herbes, réprimandes aux enfants qui s’impatientent, puis passage tout aussi rituel chez une vieille tante, l’odeur quand on l’embrasse et le goût des biscuits que probablement elle n’a pas ressorti depuis l’an passé.

Dans la mécanique de Pierre Bergounioux, chaque paragraphe fonctionne selon ce qu’on a travaillé la semaine dernière : le temps référentiel de chaque paragraphe est un temps nul. On a décomposé la durée continue du référentiel (la journée de la Toussaint) en figures simples, et chaque figure simple est traitée par un paragraphe. Chaque paragraphe alors traite cette figure comme n’étant pas une durée, mais un instant, aussi complexe que ce que nous avons fait la semaine dernière.

Voici donc cette proposition : d’abord, isoler ce qui va nous servir de temps référentiel. Une manif, un repas de famille, un départ annuel en vacances, la visite à la vieille tante (Bergounioux : Kpélié), l’examen annuel au Conservatoire de musique (Bergounioux : La mort de Brune), le voyage à Paris (Bergounioux, L’Arbre sur la rivière), autant de pistes... Bien sûr, valable pour des choses beaucoup plus personnelles : se brosser les dents pourrait être décomposé dans la même mécanique. Mais évidemment ce n’est pas ce qu’on cherche : ce qui fait qu’on va faire de l’écriture et non pas un exercice, c’est que, dans cette technique, c’est le code même du rituel qu’on interroge, c’est lui qu’on subvertit.

Et qu’on n’aborde pas ce rituel par une approche sociologique, analytique ou tous les –ique que vous voulez, mais que c’est l’écriture, dans cette tension entre singulier et reconductible, qui va les écrire à la fois, du même mouvement.

Un réel ritualisé mais socialisé. Une décomposition en éléments simples. La construction du récit continu parce que chaque paragraphe traite d’un seul de ces éléments simples, sans se préoccuper ni du suivant ni du précédent. Le fait que le temps récit n’est pas homothétique au temps référentiel : on peut commencer par l’arrivée, le départ, l’au-revoir et tout faire procéder de flash-backs. On peut utiliser un des éléments comme fil rouge du récit linéaire, et laisser les autres se greffer en constellation, éclatement...

Pour le texte, je propose un extrait de La Toussaint, et pour nos participants en ligne n’importe quel livre de Bergounioux dont vous disposez chez vous fera l’affaire.

Sur Pierre Bergounioux, voir Tiers Livre Le puzzle qui ne se rejoint pas, Liber, Écrire n’est pas tout à fait tout, ou Les nouveaux malfaiteurs. Plus bien sûr auteurs.contemporains.info.

Il me reste quelque chose à dire, là ? Oui. Ci-dessus, l’idée. Maintenant, Bergounioux, c’est une musique. Aller à sa rencontre. Phrase tendue, lumière rauque. Reflets dans l’irisation, dans le déploiement même de la syntaxe rigoureuse. Au plus direct dans la matière. Ce type passe toute sa vie à meuler, découper et souder de la ferraille. Et si je prends le droit de dire inélégamment ce type, j’ai le droit et je sais pourquoi (hein, Pierre, le gant enlevé sans savoir combien de doigts il reste dedans, hein l’histoire de la grenade dernière guerre qu’on veut absolument démonter, hein, etc etc). Allez dans sa musique. Mais ça, c’est votre boulot.

Et comme j’ai lu tous ses livres, tous, je me permets de dire que mon préféré c’est La mort de Brune. Et que ce que tente en ce moment vec mon Archéologie des objets recroise aussi un texte fabuleux, C’était nous.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 31 mars 2011
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Messages

  • bonsoir,
    mes connaissances en littérature étant restreintes, j’ai voulu chercher pour en savoir plus : "La promenade au phare de Christa Wolf"
    Google me renvoie vers Virginia Woolf pour le titre
    et vers une romancière allemande pour le nom.
    Pouvez-vous m’éclairer ?
    Merci d’avance
    Danielle

  • Ce serait ce moment-là, au bord du trou à coins carrés dans la terre lourde et noire et grasse et silencieuse alors qu’on sait qu’elle en a à raconter plus que nous ne pourrions entendre plus que le temps et tout entier pourrait en avaler - ce serait juste ce moment-là alors qu’après viendrait le café qu’on servait toujours parce que tu comprends bien les gens sont venus de si loin et puis ce froid on ne peut tout de même pas les laisser repartir comme ça mais non on ne comprenait pas (enfin en vrai si on avait fini par comprendre ça avec le temps avec l’âge à mesure sans doute qu’on se sentait glisser alors qu’avant, la première fois, celle du grand-père, on n’avait pas compris, mais vraiment pas) ; juste ce moment-là alors qu’après encore ce serait la maison figée retenant sa bonne grosse respiration de maison lourde et puis cette pièce-là où l’un s’était éteint et qu’on retrouverait à peine quelques jours passés exactement comme juste avant sans que rien n’ait changé alors qu’on savait bien qu’il y avait soufflé son dernier souffle ; juste ce moment-là quand tous seraient partis déjà partis et toi pas encore sorti du cimetière pas encore éloigné du trou à coins carrés à regarder cette géométrique fosse et la boîte vernie dedans et à imaginer dedans lui cette fois totalement mort ; ce moment-là qui serait arrivé après la procession le long du village gris ce piétinement de bêtes que nous faisions derrière le corbillard cette fois c’était une camionnette mais l’autre avant c’était une charrette à bras tu t’en souvenais parfaitement et là encore et des quatre hommes qui aux quatre coins poussaient lentement le plateau noir toujours les mêmes mais pas cette fois cette fois seulement la porte vitrée d’une camionnette ; ce moment-là et juste avant l’église grande et puis trop petite et tous ces gens venus d’ailleurs tu n’en connaissais pas moitié et leurs visages et pour certains c’était des gueules à devenir peintre et toi devant à regarder ce qui brillait sur le vernis l’eau aspergée et le curé qui parlerait de cet instant qu’était la neige ; seulement ça ce moment-là et toi tout seul devant le trou quand quelque chose était monté du dedans toi comme une vague et qu’à serrer toutes tes dents pour retenir ce qui montait depuis ce jour tu en avais des siècles après encore l’effort dedans ta bouche mais droit et vain tu t’était tenu droit debout - salope de mort.

  • Sainte-Mer dans laquelle on noie les pétales de roses en offrande à tes dieux ensevelis sous le sable je ne sais pas d’où tu réclames encore des fleurs mais nous partons ensemble tout le village comme à la pêche aux coques ces grands défilés païens des marées d’équinoxe sauf que là tu es pleine à craquer de ton eau Sainte-Mer et que nous avons chaud

    je ne sais pas qui est Marie je ne sais pas qui est cette femme dont on chante le nom sur le doris dérivant avec sa couronne de fleurs sur la tête je sais que je me baigne pour attendre de la vague le retour des fleurs meurtries de sel

    les estivants fidèles défilent en habit quand nous avons les pieds nus depuis l’enfance préférons sentir les pétales sous la plante avoir l’impression de flotter vers le port de la Houle à hauteur de femme bleue celle qu’on lève à bout de bras et d’aubes jusqu’au parasol des pins avec l’odeur d’ajoncs déversée par-delà

    je le connais bien le marin qui ne va pas à l’église et qui pourtant au bout de la jetée reçoit la jupe de la statue en pleine figure hissant la vierge dans sa barcasse se dit que ça sent bon la mer ses cuisses

    “je veux te suivre fleur des fleurs” chante la foule par la falaise dégoulinante m’en éloigne ne pense qu’à plonger dans l’émeraude

    les sirènes des bateaux t’invoquent en tous sens par la brasse je reçois un goût d’essence dans la bouche et des pétales sur la nuque Sainte-Mer je suis en toi

    Voir en ligne : http://lauremorali.blogspot.com/

  • J’adorai passer par les machines à sous et les espèces de billards jeux de pong géants, qui me faisait rêver d’être sur un énorme paquebot traversant interminablement l’atlantique. Je pourrai y jouer pendant des semaines. Bien sûr, on était pas censés passer par là mais apparemment lors de ces voyages tout était permis pourvu de ne pas être remarqués.

    À l’extérieur, le vent était interminablement fort, l’air froid et légèrement humide. Il y avait toujours de l’eau un peu partout mais l’élément marin était toléré, accompagné même à travers le bateau, de bâbord à tribord. Le bruit des vagues aurait du rendre le tout vivifiant, mais il était couvert par celui des moteurs, alors étrangement ça n’a jamais suffit à faire disparaitre la légère sensation de nausée.

    Au bout d’un terriblement grand nombre de fois à vérifier la distance restant à parcourir, les passagers à l’unisson s’animaient pour se préparer à repartir. On ne profitait déjà plus du luxe du bateau.

    C’était la partie la plus excitante du voyage : faire le tour de tous les équipements et de toute la surabondance du Ferry. Se faufiler entre les cabines sans se faire repérer, passer devant trois restaurants, chercher une piscine sans la trouver. L’imaginaire s’emballait au fil des découvertes. Il y avait même un cinéma, des salles de jeux, il y avait des boutiques de souvenirs, sans doute pour les distraits qui auraient oublier d’en rapporter d’un des pays, il y avait de grandes salles pleines de sièges, comme dans un avion mais en beaucoup plus British : des écrans larges diffusaient des publicités en boucle, de courtes émissions. On était libre de les regarder, assommés, pendant toute la traversée.

    La partie la plus ennuyante. Arriver dans le port, subir les contrôles de carte d’identité, être soulagé de pouvoir embarquer. Monter l’interminable escalier-rampe d’accès. Parfois attendre de longues minutes avant de pouvoir faire tout ça.

  • La veille, les valises que je compte (une fois pas très certaine de l’ordre de la comptine, deux, douze, vingt-trois, ma mère hoche la tête sans m’écouter, je manipule les nombres à ma convenance, le hasard fait joli à dire à voix haute, je suis très concentrée, ma mère préoccupée de ne pas oublier l’Ovomaltine).
    Réveil de nuit, les pièces crues dans la lumière électrique, l’odeur habituelle repoussée sur les bords par les sacs au milieu du salon. Les papiers, les passeports à belle couverture rouge, précieux, empilés sur le buffet, les clés placées dessus. On déjeune avec le ventre qui aspire, un puits, le flottement, et le goût du dentifrice qui n’a rien à faire là quand les tubes se rangent rapidement, la salle de bain abandonnée, volets fermés.
    Je vais charger la voiture, il dit. C’est lui qui s’en occupe, sait calculer l’espace, placer exactement ce qui doit l’être dans le bon ordre, puisqu’il connait les angles, les volumes, la géométrie et décode les inscriptions en cercle sur les rapporteurs. Je ne dois pas être dans leurs pattes, adieu à ma chambre silencieusement, un seul camion, l’endormissement, nous serions morts sans avoir remarqué la dernière fois que l’on descend les marches, la dernière fois que je vois les rideaux, la dernière fois que j’ai tenu ce livre, ce pyjama la dernière fois et ainsi de suite.
    Nous arrêter à Reims au même café, 7h00 tapantes, puisqu’il l’avait prévu, tu as vu ? ma mère admirative pendant tout le trajet de constater qu’il sait toujours à quelle heure il arrive. Ils écoutent la radio pendant que je fixe le pare-brise droit devant, je ne peux ni baisser ni la tourner la tête car la nausée menace (elle se produira dans les Alpes, les sachets sont prévus, pliés en quatre au dos du siège).
    Dormir le soir à l’hôtel du Sapeur, c’est l’habitude. Difficile de fermer les yeux, les volets ne sont pas étanches et le bruit des moteurs reste figé dans les oreilles même pendant qu’on dort.
    On passe le tunnel, le meilleur moment c’est la fin quand ça s’ouvre devant, prend le ciel bleu, le ciel est bleu dorénavant. Puis, la route droite, longue. De chaque côté, de larges plages vertes, des mécaniques géantes font métronomes d’arrosage, sûrement elles oublient une plante qui souffre dans les craquelures de terre quand toutes les autres sont noyées. Des bâtisses roses où l’on ne voit personne, des dragons noirs sur les drapeaux des stations services et puis l’odeur à l’arrivée, l’odeur n’existe que là-bas. Ensuite on rentrera, la dernière glace, la dernière douche à l’air libre, la dernière fois que j’enfonce mes doigts dans le sable, les derniers grains dans les pliures, les camions il y en a beaucoup, je les compte dans ma tête.

  • Les enfants sortent par le grand portail vert comme une horde de chauves-souris qui aurait attendu des heures, et des heures, que le dernier rais de lumière vienne faire mourir le jour. Par gerbes, vomissures, ils s’enfuient en hurlant ; des cris qu’on ne peut pas dire s’ils sont de la joie ou bien de la peur ou pourquoi pas un peu des deux comme ça se fait, quand on a six ans.

    Des parents en rapaces fondent sur leurs proies. En couple ou en solitaire c’est égal, pourvu que leurs serres accrochent sans faillir les mains des fuyards. Ces petites mains là qui auraient bien voulu craquer une allumette pour qu’explose le pétard sous les pneus d’une voiture. Alors ils respirent un peu de liberté avant d’aller retrouver la douceur somnolente des tartines de pain garnies de Nutella, le verre de jus d’orange et les dattes séchées que que maman-aigle leur aura préparées.

    C’est jeudi, et comme tout les jeudi il reste les deux mêmes : le grand et la petite. Le jeudi c’est le jour ou c’est le père qui doit venir les chercher. Ils se tiennent pas la main ces deux là, ils sont inséparable et ils le savent très bien, pas besoin de preuves. Ceux là c’est par les tripes qu’ils se tiennent, ça se sent. C’est l’angoisse qui les tient et puis c’est l’espoir dans les yeux du plus grand qui fait tenir l’angoisse. Le grand regarde la petite, pas beaucoup, juste ce qu’il faut pour qu’elle ne s’inquiète pas. Elle fait semble de le croire, juste ce qu’il faut pour qu’il ne s’inquiète pas.

    Des déserteurs et des déportés, mélangés, comme partout : ceux qui prennent le car. Ceux qu’on ne sait pas trop bien ni d’où ils viennent vraiment ni même s’ils reviendront. Les enfants-Nutella ne parlent que très peu avec les enfants-car ou alors c’est à travers les grilles que s’échange un mot doux, une moitié de carambar ou une langue tirée. Les enfants-car ils ont au fond de leurs sacs, déjà moitié mangé et moitié écrasé, un petit pain au lait et un bout de chocolat.

    Les profs s’en vont un par un, tout sourires aux parents. D’abord la profs des touts petits, on la reconnaît bien même si on ne l’a jamais vu, les papa-faucons font la queue devant elle pour avoir des nouvelles du petit dernier : « Est-ce qu’il avance ? Quand est-ce qu’il saura lire ? Il est pas en retard au moins ? Je veux dire, vous savez, par rapport aux autres ? ». Elle est jolie la profs des petits, et les papas-faucons rentre en papa-paon, fiers comme des coqs du résultat du dernier petit œuf, maman-poule sera contente. La profs des moyens, pas les petits mais pas les grands encore, les moyens ; elle, elle tire la tronche. On est jeudi alors elle pense à samedi et puis elle tire la tronche un peu plus parce que samedi ça rime avec lundi mais bon, après lundi c’est mercredi.

    Les deux là, eux ils restent. On est jeudi, le jour où la vieille AX ressemble à s’y méprendre à l’épée de Damoclès. Personne ne voit, personne, que dans leurs petits ventre à eux ça rejoue l’Ordalie, comme tout les jeudis. Viendra, viendra pas. Aime ou n’aime pas. Et combien ? Une minute de plus c’est combien d’coeur en moins ? Souvent il est en retard de une heure, une heure dix : trois verre de rouge et trois p’tit jaune, ça dépendra de la teinte du jaune. On est pas à une teinte près, on est pas à la minute. La petite elle pleure au bout d’une heure tout juste, jamais avant. À une heure pile, quand il lui reste plus rien en dedans et que le grand peux plus la regarder, parce qu’il sait pas mentir.

    La profs des grands c’est la directrice. C’est elle qui ouvre le grand portail vert. Les gamins pour de rire, il l’appelle « capitaine », comme ça, juste parce que des fois elle est peu rude. Elle les adore ces gamins. Celui là qui sort le premier, le petit dur, le petit tendre, elle lui fait son regard sévère avec son sourire doux et lui ça le fait marrer. Ils passent tous comme ça devant elle et à chacun elle offre un visage différent C’est le phare au milieu de la tempête. « Capitaine » ça lui va bien, c’est comme ça qu’elle se voit et c’est avec le roulis des vagues, avec les sourires des mousses qu’elle s’endort le soir. Elle est rentré un peu tard ce soir, c’est normal c’est jeudi, elle a attendu une heure vingts après le clic-clac de la porte verte. Elle a finit sa journée par deux grands sourires mouillés.

  • Quand les voitures arrivaient à l’embranchement du chemin qui conduisait à l’anse argentée, quand nous nous arrêtions devant Tonio ou l’autre gars de la ferme de garde ce jour là, mais c’était généralement Tonio - et nous le voyons se pencher un peu et sourire en découvrant notre mère et nous les trois filles, dans l’une ou l’autre des voitures - au moment de payer les quelques francs plus ou moins symboliques que les T. s’étaient résignés à demander à chaque véhicule, depuis que l’existence de cet endroit s’était répandue, pour que les visiteurs, devenus officiels, ne saccagent plus les vignes entre la petite route et la rangée de pin arrondie pour embrasser la plage, nous lui demandions qui était au château, et de prévenir que nous irions les saluer, vers cinq ou si heures, si cela leur convenait, certaines qu’il ne manquerait pas de signaler notre présence.

    Et en effet, il y avait toujours ce moment où nous devions laisser les autres corps allongés dans le sable, remettre nos robes, refaire nos chignons ou nous recoiffer, reprendre la voiture cahotant sur les ornières de la petite route, à cette époque où l’endroit avait gardé encore un peu de sa sauvagerie, jusqu’à la grande terrasse dorée par le soleil de la fin d’après-midi, avec le mur couvert d’un glorieux bougainvillier qui cachait la ferme, la grande masse carrée du château, parfaite, entre ses quatre tours, et l’esplanade sur laquelle nous ressortions, pendant que les adultes continuaient à parler, après révérence, sourires, tasse de thé et plaisanterie gentiment galantes de Yo, l’ancêtre, et nous traversions la terrasse, irrésistiblement attirées, et restions là, avec sa petite fille, regardant l’allée qui descendait entre les buissons de mimosas jusqu’à la grande plage privée, le bleu de la mer, les îles au large, la courbe de la côte jusqu’au fort sur notre gauche, et à droite la petite pointe de rochers dans les pins derrière laquelle se creusait l’anse argentée, et je pensais que je ne verrai jamais un endroit aussi simplement beau.

    Mais avant, il y avait eu la plage, encore assez peu fréquentée pour que les groupes s’égaillent en liberté, la pente très douce pour entrer dans l’eau, marcher interminablement, en voyant la surface frissonnante monter très lentement le long de nos jambes, et je voyais mes pieds avancer dans un vert pâle très doux, les cris et les rires, les moments où je pouvais m’écarter et n’avoir plus conscience que du ciel et de la mer dans laquelle je flottais plus que je ne nageais, qui se recueillait entre les deux pointes, comme une coquille, et puis s’ouvrait au delà, dans le soleil.

  • Arrivée essouflée dans ce squat sur trois étages, les sacs sont lourds et déposés à même la tomette rouge, plutôt jetés au pied de M, inquiète - oui j’ai pris le gel et le rouge à lèvre et j’ai pensé à la ceinture -
    comment j’aurais pu ne pas y penser d’ailleurs, il aurait fallu que j’oublie le bide monumental du matin même...tellement dans l’exagération, presque du surjeu, provoquer comme pas possible le spectateur, jusqu’à ce qu’il se détâche, complètement froid et vitreux, et devienne malheureusement uniquement que cela : spectateur de nos jeux, devenus alors et soudain complètement stériles..effroyable l’inverse de ce que l’on désire, comment alors réunir nos personnes respirant dans la même pièce, les unes offertes aux regards des autres dans l’incompréhension complète, l’absence totale de sensation ou d’émotion, le vrai cauchemar
    - avant que tu mettes tes gants, je peux te demander de m’enrouler la couverture autour de mon ventre, oui comme ça et de m’attacher le foulard, merci -
    dommage quand même, j’ai déjà réussi à perdre mes gants, deux semaines seulement pour garder une paire assortie et il faudra trouver une excuse pour noel prochain, je leur dirai que je les ai perdu dans le déménagement, c’est plausible après tout -
    je l’ai vu en bas, Francisca et je t’ai déposé tes barettes sur la chaise, près de l’entrée -
    je sais pas comment elle fait pour continuer à fumer en se coiffant, je savais pas qu’on pouvait fumer ici, c’est bien en coulisse mais dans la salle, ça va être étrange...c’est fou comme jouer hors de l’école apporte un souffle d’aventure, d’inattendu, pourtant je les aime bien ces murs blancs, je les ressens, je me sens entourée de ces voix et de ces corps qui se sont cognés, entrechoqués, mêlés et réconciliés parfois je les entends les rires, les râles de colères, les gémissements de découragements, les "sanglots de la déconvenue", oui, surtout les larmes amères de la déception -
    mais oui, prends toi quelques minutes pour te vider, tu peux aller à côté, pas de soucis, c’est bon, je suis aussi prête, je te fais signe quand il faut descendre -
    descendre pour monter sur scène

  • Dans l’immense jardin de la maison de famille, cent quatre-vingt personnes s’empressent sous les arbres. C’est par là que dansent les toques blanches recrutés pour la soirée. Les chapeaux de tulle et de dentelles sont les premiers arrivés : on leur présente avec délicatesse des plateaux gourmands aux couleurs de crème d’asperge et de foie gras. Une jeune femme, toute de noir vêtue, circule entre les invités et propose avec gourmandise des flûtes de champagne, « en l’honneur des mariés ».

    Oui, il a de la place dans sa voiture. Non, ça ne le dérange pas de les emmener jusqu’à la Belle de mer. Les deux garçons sont aussitôt montés dans la voiture, excités, ils ont ouvert grand les fenêtres arrière et brandi à l’homme les klaxons qu’ils avaient achetés la veille. Leur son rauque et puissant a rempli l’air d’une lourdeur sourde.

    Les enfants courent entre les jambes des géants, sous les tables, à côté des grains de riz tombés. Chaque table porte un nom de pays et des cartons indiquent le nom des personnes à qui sont attribuées les places. Les invités circulent, partent fumer une cigarette, félicitent les mariés. Une des places de la table « Groenland » reste vide.

    Non, il ne veut pas conduire plus vite. Oui, il sait comment aller à Belle de mer, il n’y a qu’à suivre les autres. L’homme a ouvert la boîte à gants, y a plongé sa main droite, en a sorti une boite de médicaments, et tout en gardant une main sur le volant, a sorti un comprimé de son étui d’aluminium. Sa pomme d’Adam a roulé quand il a avalé. Les garçons avaient mis le klaxon sur le mode « sirène ».

    Voilà maintenant un long moment qu’ils attendent devant l’église. Personne ne semble savoir par quelle porte les mariés vont sortir. La foule bourdonnante attend devant la petite porte, mais le photographe a installé son pied de l’autre côté. Une petite fille en poupée de porcelaine se tortille dans les graviers tandis que sa grande sœur crie : « c’est là-bas ! c’est là-bas ! ». Il y a comme un peu de doute dans le regard des vieilles dames. On entend soudain une clameur de l’autre côté.

    Non, il ne voulait plus de klaxon. Oui, il était méchant. L’homme a arrêté la voiture sur le bas côté de la route et fait sortir les enfants bruyant, pleurant, criant. Il a fait signe de la main à la chenille sonore, à sa longue traine, et a enfourné les enfants à l’arrière d’une peugeot meringuée de dentelle.

    A la fin de la première danse, la table des témoins se lève et crie : « Vive les mariés ! ». La salle applaudit. Puis la table des témoins crie « hip ! hip ! hip ! », et la suite attendue se déverse avec fracas sous le chapiteau. C’est à ce moment-là que le DJ lance la musique : les chaises glissent en arrière, les talons expulsés d’un coup de cheville, la piste frétille.

    Il est remonté dans sa voiture et a fait demi-tour.