[Numer’île] à Ouessant, écriture au musées des phares et balises

une proposition d’écriture à partir d’Armen, de Jean-Pierre Abraham


Ici s’impose l’extrême fermeté, la douce fermeté des rites.

L’an passé, à même date, je faisais ces quelques photographies des lentilles de Fresnel au Musée des phares et balises du Crea’ch d’Ouessant.

Mais j’y faisais une autre découverte : archives et images de ces chambres de veille des gardiens de phares, sous leur feu. Le phare de Keréon, par exemple, est automatisé maintenant depuis 6 ou 8 ans, après avoir été occupé pendant près d’un siècle – étonnantes images aussi, pour la Jument ou Keréon, de leur construction, sur un rocher plus petit qu’eux. Je ne dirai pas ici comment c’est à Montbéliard, en décembre dernier, que j’ai rencontré un des derniers gardiens de Keréon.

Quand je complèterai cette page, tout à l’heure, je donnerai plus de détails sur cette chambre de Keréon, aménagée de bois coloniaux précieux, et maintenant livrée au silence de la mer (non, on va le voir chez Jean-Pierre Abraham, aucun silence ici, sauf intérieur).

Cette visite est intimement liée pour moi à un très grand livre, qui parle de mer et de lumière, mais aussi de peinture, et d’aventure intérieure : Armen, de Jean-Pierre Abraham.

Je propose ci-dessous deux entrées – le livre se présente comme reconstruction d’un journal, avec ses dates – d’Armen.

À 14h, au moment où cette page sera visible en ligne, nous serons accueillis au musée. Chacun ira écrire où et comme il le souhaitera. Johary Ravoloson et Sophie Képès, qui participeront, y sont même en résidence, dans cette pièce du sémaphore avec vue à 180° sur la mer.

Pour la plupart d’entre nous, le métier de gardien du feu (pour reprendre le titre du roman d’Anatole Le Braz que j’espère bien proposer d’ici peu sur publie.net) reste porteur d’une étonnante symbolique. En Grande-Bretagne, 70 de ces phares ont été reconvertis en gîte (de luxe...).

Mais si nous interrogeons cette symbolique, que trouvons-nous ? Le spectacle immobile et variable de la mer, ou la rencontre avec soi-même ? L’isolement devant les éléments, ou la séparation temporaire de la communauté des hommes ?

L’érémitisme participe de cette symbolique. Mais là où ce face à face, avec soi-même, avec la nuit ou le dehors, touche à son irréductible nécessité, quelle fenêtre, quelle chambre, quel ciel, quel lieu précis nous lui associons ?

Je propose à chacun d’écrire d’abord une date. Comme Jean-Pierre Abraham.

Cette date peut être fictive, comme fictif le lieu, fictive la situation. Ce qui est très beau dans le passage ci-dessous, par exemple, c’est comment la présence de l’autre gardien, et le dialogue qui s’ensuit, n’entame pas la solitude du narrateur. Ce qui est important aussi, dans ces pages de Jean-Pierre Abraham, c’est comment tout reste concret, concret au plus haut : on étudie la variation lente du temps, mais ce qu’on écrit c’est la variation de la lumière et des bruits, c’est les déplacements et les perceptions du corps. Quelle phrase étonnante, celle où le cuivre nettoyé laisse apparaître la surface brillante.

Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, disait Francis Ponge. Sous cette date une fois inscrite, vient le lieu, mais vient un instant de soi-même dans ce lieu, qui implique qu’on accède à au-delà de soi-même simplement parce qu’on rencontre la solitude de soi-même – solitude belle et ouverte, celle qui mène au travail, travail de soi, ou de l’image, ou des mots – notre groupe accueille un sculpteur, une institutrice, un illustrateur, quelle importance, ainsi est la diversité de ce que nous constituons ensemble.

Hier soir, continuant ma lecture de Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement, je croisai cette phrase : Je ne voulais pas écrire un essai. Ce que nous propose Jean-Pierre Abraham, c’est, pour aborder ce travail, cet ouvert, cette solitude (essentielle, lire Gustave Roud), de s’en tenir au plus simple, au plus élémentaire, au plus concret.

Alors oui, nous rejoignons l’expérience du gardien de phare : l’excès des éléments, l’excès dans la séparation du temps et des hommes... Nous remercierons Jean-Pierre Abraham de nous proposer ainsi cet amplificateur...

Merci aux participants de l’atelier (ceux qui seront présents au phare !) de bien vouloir ensuite insérer le texte écrit ici, via les commentaires. Mais dès 14h, page ouverte à tous ceux qui le souhaiteront, il y a des phares dans tous les bouts du monde, à l’intérieur de chacun d’entre nous. Il suffit juste de l’allumer. C’est cet allumage lui-même, dont Jean-Pierre Abraham ici fait texte.

Et penser à la date.

FB

 

Jean-Pierre Abraham | Armen (2 extraits)


21 décembre, 22h.

Dans un peu d’eau, nous lavons du linge. Pour Noël nous serons propres. Nous nous raserons. Martin a une tête effrayante, la mienne est pire. Ma barbe est inégale, clairsemée. « Tu as l’air d’un juif chinois », dit Martin ce soir à table. Inspiré, il ajoute : « Si tu ne manges pas ta soupe, tu n’auras pas ton opium. »

« Tu as du courage ? dit Marin. On fait un grand ménage ? » C’est idiot. En plein hiver on passe quelques heures , chaque dizaine, à entretenir les cuivres, sans illusion, à la veille de la relève. Mais il n’y aura pas de relève.
L’humidité est si grande que tout nettoyage paraît vain. Il faut attendre un bel été pour que l’escalier soit sec.

Dans la plus haute chambre, Martin me montre l’armoire vitrée qui contient les pièces de rechange pour le feu. Elles n’ont pas été astiquées depuis trois ans au moins. Il me regarde du coin de l’oeil. « Puisque tu aimes faire les cuivres... »

J’ai passé toute la journée dans cette chambre, près du poste-émetteur désormais inutile. J’avais déployé de vieux journaux par terre, soigneusement choisi mes chiffons, les rugueux et les doux. Des heures ont passé. J’étais totalement absorbé par mon travail. L’odeur un peu âpre du décapant me piquait le nez. Le liquide laiteux, sur le cuivre, devenait rapidement noir. Les pièces étaient tachées de vert-de-gris ancien. Il fallait frotter longtemps pour le sentir céder sous les doigts, pour trouver tout à coup la surface lisse, en dessous, et voir surgir, entre les traînées de boue, venu de loin, le premier éclat du cuivre, presque blanc, ameutant aussitôt une foule de reflets. Cette lueur m’appartient.

Alors j’ai l’impression de vivre au bout de mes doigts. Je me précise. Pour chaque objet il faut inventer de nouveaux parcours, ruser pour atteindre les angles profonds des brûleurs et des joints. J’ai les doigts en feu, tout s’éclaire.

Il y a dans cette chambre un curieux oeil-de-boeuf, orienté au noroît. C’est la seule ouverture du phare de ce côté. De temps en temps j’y jetais un coup d’oeil rapide et je ne reconnaissais rien. Ce fragment e ciel et de mer ainsi isolé ne me semblait pas appartenir au paysage habituel. On sentait pourtant la présence du soleil derrière le ciel blanc.

J’ai découvert tout au fond de l’armoire de grandes plaques de cuivres que je n’avais jamais vues. Je ne comprenais pas leur rôle. Sans doute appartenaient-elles à un système de feu plus ancien ? Je les ai fait briller aussi. Je les ai mises en bonne place sur les étagères. Mais les roues dentées sont encore belles.

Je crois vraiment que la vie allait mieux d’heure en heure. Je respirais tranquillement. J’aimais ce travail d’usure lente au bout duquel jaillissait une lueur. Tout cela est illusoire, bien sûr. Aussitôt l’air attaque, secrètement, recommence à ternir ces objets trop provocants. Peut-être que le cuivre lui-même s’inquiète de sa fanfare et ordonne le repli. En quelques jours l’éclat va changer, s’assombrir, il prendra une sorte de profondeur – c’est le plus beau moment – puis s’endormira peu à peu. Est-ce que faire les cuivres c’est aussi un acte de foi !

Un calme étonnant s’est installé en moi, qui dure encore. J’ai abandonné à regret, à seize heures trente. Je me suis lavé longuement les mains et j’ai gagné la lanterne pour les cérémonies de l’allumage. Chaque geste était clair et chaque pensée tranquille. Elle est donc bien misérable, cette fameuse inquiétude, qui ne résiste pas à un simple travail, au va-et-vient dérisoire d’un chiffon sur un objet de cuivre ! Il ne faut pas faire le malin.

C’est aussi en regardant la mer aller et venir, aveuglément, que je me suis perdu.

Mais ici c’est moi qui commande, c’st moi qui ordonne le mouvement. Il n’y entre pas la moindre torpeur, je suis habité au contraire de sentiments aigus. C’est moi la méduse.

 

 

5 février

Au crépuscule la mer montait. Je vent était glacé. Frissonnant, perché sur l’étroit muet extérieur qui borde la lanterne, je nettoyais les grandes vitres. J’aurais voulu faire ce travail plus lentement, j’aurais dû y passer toutes les heures du jour. La brume avait laissé ici la marque de son haleine, une buée un peu grasse, et le contact du chiffon trempé, dans ma main, me répugnait.

Le vent augmentait encore. Plaqué contre les montants de la lanterne pour ne pas perdre l’équilibre, ce que j’apercevais de l’autre côté des vitres m’emplissait d’étonnement. La housse blanche immobile sur l’optique, l’éclat tranquille des objets, miroir, clefs aux formes mystérieuses et dont l’usage est précis. Je me trouvais en exil. J’étais heureux de savoir que j’allais revenir bientôt, habiter près de ces choses.

Je suis rentré, les oreilles brûlantes. J’ai nettoyé l’autre face des vitres, me désolant d’apercevoir quelques marques mal effacées au dehors, de longues traces laissées par le passage du chiffon. À l’intérieur, la buée était plus tenace encore, alourdie des vapeurs du feu. À nouveau j’ai longuement frotté, sur certaines vitres de l’ouest, ces petites taches brunes, étoiles reliées entre elles par un fin lichen, cette végétation prise dans le verre et qui le dévore lentement. On ne peut rien contre cette maladie, on n’y peut rien.

La lumière douce qui règne dans la lanterne ne paraît pas venir du dehors, ne ressemble pas à celle que l’on voit bouger sur l’eau, durement affilée par le vent, froide, vieille, ombrée par endroits.

Ici s’impose l’extrême fermeté, la douce fermeté des rites.

À l’instant précis où débutent les opérations de l’allumage, lorsque j’engage sous le brûleur des deux lampes de chauffe au bec recourbé, quelque chose en moi secrètement bat le rappel. Tous les éléments épars, disjoints au long des heures du jour, se rassemblent. Comme s’il fallait apporter une attention sans faille à cette cérémonie que je connais par coeur, que je pourrais accomplir les yeux fermés. Je voudrais parler d’un recueillement. Aussitôt la nuit est décrétée, elle vient, je vais à elle, confiant tout à coup, sûr de mes gestes. Pendant les dix minutes de chauffe, pendant que les deux petites flammes dansent et crépitent sous le brûleur, avec parfois des craquements suivis de longs soupirs, toute l’opacité du jour brûle en moi.

Le vent ronfle dans la coupole. Ce mouvement léger où je glisse, c’est le temps qui se met à courir, librement, dégagé des heurts et des cassures que provoque la lumière. Ce temps qui me défait, qui me dépossède, qui passe comme une eau sur mes images.

Plus tard, au fort de la nuit, je tenterai de résister. À cette heure un mystérieux consentement m’habite...

L’ultime point du soleil disparaît. La mer se referme. Si j’ai su perdre toute rancoeur, toute crispation inutile, mon feu sera clair.

 

© Jean-Pierre Abraham, Armen, Le tout pour le tout


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 août 2011
merci aux 3026 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • 22 mars 2011

    Comment ça nous était venu, cette idée, au Barbuzard et moi, je ne m’en souviens plus. Ni qui l’a eue en premier. Il faut dire que l’avant-veille, on avait prolongé la soirée un peu tard, à parler mer, plongée, spéléo, remuer des vieux souvenirs de lacs, d’îles et de palmes.

    C’est sorti après la deuxième ou troisième bouteille, je ne sais plus : "et si on allait voir Ar Men" ? Pour tous les deux un vieux rêve et un symbole. "Ar Men" signifie "La" Pierre, celle dont il n’est pas besoin de préciser davantage. Un de mes hauts-lieux de mythologie personnelle, l’autre étant également nommé "La" Pierre, sans qu’il soit davantage besoin de préciser laquelle. Disons que l’une est celle des marins, l’autre, la Pierre Saint-Martin, est celle des amateurs de gouffres. L’une comme l’autre : l’équivalent d’un Éverest, ou d’un Cap Horn.

    Ar Men est le symbole, l’image du phare de haute mer. Bien avant que Jean-Pierre Abraham n’en fasse aussi, un haut-lieu de l’écriture. On n’avait évidemment pas besoin, l’un comme l’autre, de se trouver une ou plusieurs raisons d’y aller. Une évidence.

    Avec son Zodiac suréquipé (le "Barbuz Boat", qu’il l’appelle) et son moteur capable d’amener n’importe-où ou presque, une demi-douzaine de plongeurs, c’était possible. La journée du lendemain en organisation, je lui ai évidemment laissé tout ce qui était marine : essence, contrôle du bateau et de son équipement, et suis allé plutôt faire les courses. Attelé après un déjeuner rapide (après le dîner de la veille, pas vraiment faim, et si soif, ce n’était que d’eau) le bateau au "Barbuz’ Van", pour une fois délesté de tout son attirail de plongeur habituel, compresseur, recycleurs, combinaisons étanches. Ça laissait de la place pour dormir. Pas trop bien, moi j’ai pas l’habitude de dormir dans un camion, et excités l’un comme l’autre à l’idée de poser les pieds, peut-être, sur le phare.

    On a mis le Barbuz’ Boat à l’eau vers les 7 heures, nuit encore, avec tout ce qu’il fallait dedans, deux nourrices de rechange. On n’a pas trop parlé, pas bien réveillés et puis dire quoi de toutes façons. Et le bruit du Jonhson, des vagues. La peur pour moi du mal de mer, mais non, ça c’est bien passé.

    C’est sur les 11 heures, qu’on est arrivés en vue de la Pierre. Par chance, navigation exceptionnellement calme, même dans la chaussée de Sein. Juste ce courant, énorme, monstrueux comme celui d’un fleuve pressé de se jeter à la mer : mais ici on est en pleine mer. Les 120 cv du Jonhson à la peine. Le Barbuzard à la barre, tendu, concentré, entre la mer, la carte, le GPS, le sondeur. Moi devant, couché sur l’étrave à guetter d’éventuels écueils. Bon à rien d’autre de toutes façons. Et à regarder, toujours loin, la tour, qui n’en finissait pas de se rapprocher.

    On avait pris combis et palmes, en espérant vaguement débarquer sur la plateforme, sans trop y croire quand même. Mais on a bien compris en arrivant, que même sans vague, c’était folie de laisser le bateau sans pilote, et se foutre à l’eau : même bon nageurs, les dix mètres qui nous séparaient de la plateforme, on ne les aurait pas fait, et on serait partis Dieu sait où, dans le courant.

    Alors on a tourné. Regardé. Fait des photos. Ar Men c’est vraiment triste ce que c’est devenu. L’histoire des hommes s’est arrêtée ici lorsque les derniers gardiens ont tourné la clé de la porte en acier. La lumière brille toujours la nuit, mais les travaux d’entretien auxquels se consacraient autrefois les gardiens, par beau temps en surveillant leurs lignes du coin de l’oeil, on voit bien que c’est fini. Ar Men est moribond. Rongé, bouffé par la rouille. La porte, les rambardes. Le béton, même, se délite, s’effrite. Ne parlons pas de peinture. La mer ne fait pas de cadeau. Ar Men a trop longtemps bravé, défié la mer, le temps. Ça doit être sinistre maintenant, là-dedans.

    Pendant le troisième tour, je pensais à la Calypso de Cousteau, aperçue autrefois dans un bassin du port de La Rochelle, à peu près dans le même état. "Si on arrête les pompes de cale, elle coule. Si on enlève les sangles qui tiennent la coque sur les membrures, elle éclate. Tu peux creuser la coque avec les ongles, c’est pourri, comme une éponge", m’avait dit Patrick Schnepp, le directeur du Musée Maritime. Il y avait à l’époque une bataille juridique sans merci à l’époque, entre les héritiers de l’homme au bonnet rouge. La Calypso a finalement été remorquée à Concarneau, ou paraît-il, on la restaure.

    Mais pas de bataille juridique pour les phared e haute mer. C’est juste qu’à l’époque de la navigation par GPS ça n’a plus la même utilité, ça coûte cher d’y envoyer des gardiens, et puis, tout simplement, l’État a bien assez de soucis comme ça, avec l’Afghanistan, la Lybie, et n’en a rien à foutre, de ses phares. Et puis, peut-on remorquer un phare de haute mer ? À la rouille, Ar Men et les autres. Jusqu’au jour où une lame un peu plus forte que les autres, en aura raison. Il y aura un bel article dans Ouest-France et le Télégramme, un numéro spécial du Chasse-Marée. Plisson-peintre-de-la-Marine vendra plein de posters. Et puis le silence. Juste les brisants sur le moignon de plateforme, et la nuit, les fantômes d’Abraham et ses collègues.

    Sur les 12h30 on a perçu très nettement la renverse : le courant se stabilise un peu, l’eau devient presque immobile, ça fait un silence, un vide, presque peur. Et puis ça devient une folie. Ça tourne dans tous les sens, à toute vitesse. La mer s’est creusée en un rien de temps, des crètes d’écume sur les vagues, moi je commençais à pas être très fier. On a cappelé cirés et gilets de sauvetage au cas-où. Mais le Barbuzard connaît son bateau comme ses machines à plonger, prenait toujours la vague comme il faut, le Barbuz’Boat partant juste en de longs surfs avant d’attaquer la vague suivante. Et lui, trempé, la barbe dégoulinante, hilare, comme Haddock dans "l’Étoile mystérieuse" : "Belle brise, n’est-ce pas ?".

    On est rentrés fin d’après-midi, après avoir descendu la thermos de thé, et deux paquets de Speculoos. Rattelé le Zodiac au Barbuz’Van, repris la route de Pontivy, je crois bien que j’ai dormi.

    Et toute la nuit, rêvé de la chambre de veille, et de la cuve de mercure, et de courant tournoyant sans fin, autour de la plateforme.

    La Pierre.

    Voir en ligne : Cafcom

  • 23 Août, 15h 15
    La brume a mangé l’orage et la bruine noie lentement le paysage. En bas, les fleurs du fuchsia arborescent abritent gouttes d’eau et abeilles inlassables. Mais c’est là-haut qu’il faut être, dans la cabine, comme ils disent : deuxième étage, vingt-neuf marches, le vieil escalier craque à la septième.

    Ceux qui étaient là avant tant de fois ont ici tant de fois contré les vents de travers, descendu et remonté la pente du Dourduff. Et j’ai pris le relais.

    De la chambre d’en haut, on tourne le dos à la mer, la ligne de flottaison est celle des monts d’Arrée, que troue, de loin en loin, une lueur.

    Poste de vigie : les secousses du monde sont filtrées par la grisaille indolore et seules les voix de Lunaris l’autre soir dans le château de Kérouzéré trouent les épaisseurs. Le chant émane de trois salles et de sources différentes.

    La trace sonore fore à l’instant le passage d’une lumière qui suit le fil de la marée.

    La maison sépare les deux temps, disait l’enfant. Vers la terre : l’incertain, et plus près, la sagesse du repiquage. Vers la mer : l’appel perpétuel et le chaos énigmatique. Ecrire au large.

    Je pense à ceux qui écrivent sur l’île et les rejoins dans l’intensité du partage depuis cet endroit, au pays de Koulm.

  • 14 février

    Du bas du phare en haut de l’escalier ma tête a tourné et pour couronner le tout, fini par se tourner en regard non pas circulaire panoramique avant de revenir par-dessus la rambarde à son point de départ, en bas, tout en, là, bas, un plongeon colimaçonné jusqu’au bas de l’escalier, pied du phare, où Anaïs pique un fard – sans parvenir à le dissimuler (le cherche-t-elle, seulement ?)

    Négation.

    Anaïs n’éprouve aucune émotion, sauf une : elle a toujours désavoué ce projet fou – le mien, né d’un ras le bol à marée haute – couper les ponts, tous les ponts et ainsi s’isoler, s’enfermer en un tel lieu, cette île, lui a toujours paru – dément.

    S’enfermer ? Négation – la mienne.

    Ici, dans cet ici là-haut seul l’intérieur est fermé, replié sur lui-même, position fœtale érigée en condition ultime mais nécessaire pour mieux –

    S’ouvrir.

    L’extérieur s’offre alors. À bras ouverts à double tour et à perte de vue.
    D’ici, là-haut, on n’écrase ni ne domine –

    La vue, longue et circulaire, perd ses repères ; mer et ciel chavirent l’île et l’œil entre ciel et mer et lorsqu’ils se fondent, le noient. À perte de vue sans être aveugle au sens de la noyade qui, paradoxe, nous bouche à bouche.

    Inspirer d’asphyxie, expirer sa mort au monde.

    Respirer son overdose d’O².

    Ici, en bas de l’escalier au pied du phare où là-haut je déploie mes poumons, ma délivrance, Anaïs pique toujours son fard.

    Se retrouver.

    Couper le cordon ombilical de la ville et du couple, s’en séparer, elle et moi, pour mieux –

    Renaître.

    Dans cet espace.

    « Spécieux », a toujours pensé et clamé Anaïs – mais elle a suivi, il y avait donc un espoir de sur-vie.

    Anaïs, qui depuis l’accostage ici, qui depuis son bas de l’escalier de notre phare ne cesse de piquer son – l’émotion n’a rien à y voir.

    — Ça caille.

    Dit-elle.

    Ces deux mots, je ne les attendais plus de les avoir espérés, asphyxié par l’attente de ces deux mots enfin lancés à ma rencontre du bas du phare en haut de l’escalier, ces deux puis quatre puis huit mots en écho grimpant à l’assaut d’ici là-haut m’atteignent au plus haut point, à l’extérieur, me tourneboulent en mon for intérieur.

    Sur cette île, dans ce phare, la lumière en miroir révélera les zones dangereuses dans lesquelles nous nous étions égarés et son feu nous réchauffera.

    Notre chemin sera balisé, désormais.

    Sur cette île – le sait-elle ?

    Voir en ligne : la suite sous peu

  • Jean et Marie sont partis hier. Ils m’ont fait jurer que j’appellerai si je veux quitter le rocher.
    Je me suis couchée en douce joie.
    C’est vrai que je ne sers à rien... le feu oui, mais sans moi – ne saurais d’ailleurs – et n’y ai pas accès normalement.
    C’est vrai qu’en principe il n’y a même plus de gardiennage, juste des visites.
    C’est vrai que je riais de nous en lisant « Armen » que Jean avait apporté.
    Mais cela que désirais : juste la mer - pas l’océan mais la mer, le large - la solitude, moi.
    Le vent s’est levé dans la nuit. Au matin, les nuages filaient au dessus de la mer qui se creusait, bleue noire sous la lumière. Elle éclatait en gerbes blanches sur les rochers à petite encablure et tapait rudement sur l’île.
    Avec lui m’est venu énervement, et tous mes projets se désagrégeaient.
    Je suis sortie, pliée en deux, j’ai fait le tour de la maison et de la tour.
    L’îlot entre le grand Rouveau et l’île était fouetté de rugissements.
    L’écume, les courants entre moi et les Embiez comme un coup de sabre, qui me détachait.
    J’étais transie.
    Je suis rentrée prendre le caban de Jean et un foulard. Suis ressortie.
    Le vent me rudoyait, m’a vidée.
    Je suis restée dans l’encoignure de la porte de la tour, avec le rocher dégringolant devant moi, le ciel en clameur et la mer – fascinée.
    Et des images me sont venues, vagues, des idées... un oubli de tout merveilleusement peuplé.
    Je suis restée longtemps.
    Suis rentrée juste avant que le feu s’allume.
    J’ai pris un cahier et me suis assise devant la table de la salle.

  • 18 mars

    643 voitures, 47 camions, 3 tracteurs et un vélo. Pas de moto aujourd’hui. Stable.
    Pluie. Trois fois. Sol mouillé encore. Traces de pneus.
    Journal sous la porte. Télé du voisin de droite allumée dix heures. Télé du voisin du dessous en panne. Ou absent, peut-être absent. Pas entendu sa porte pourtant.
    Nuages toute la journée. Soleil apparu 34 minutes à 8h42.
    Réchauffé une boite de cassoulet pour midi. Fait la vaisselle. Rangé l’assiette et les couverts. Fait une sieste de 35 minutes.
    Entendu dans l’escalier les enfants du quatrième revenir de l’école. L’un d’eux boite. Le père a crié quand ils sont rentrés. J’entendais plus leur télé.
    Lu le journal. Crise financière. Le monde va mal.
    Attendu la nuit pour vérifier les lumières. 156 fenêtres en face. Comme hier soir. Stable.
    Fini la boite de cassoulet. Laissé la vaisselle dans l’évier.
    Inspection du corps : 245 grains de beauté, neuf doigts, deux pieds creux, un œil plus gris que l’autre aussi. Stable. Voilà ce qui me différencie de l’autre. Pour le reste, je suis comme l’autre.
    Pareil.

    Voir en ligne : L’impassibilité du Chaos

  • 23 août
    Les lattes défraichies du balconnet qui donne sur la ruelle, la balustrade en fer forgé dont la peinture noire s’écaille, les bâtons de bois ramassés depuis cinq ans par mon fils et empilés sous la galerie, sa collection de pirogues, de canoës, de barques — un ponton flotte sur le temps qui passe.
    Avant moi, combien de personnes se sont assises ici sous le cèdre ? À surveiller quoi ? Le bruit des pommes qui tombent à la fin de l’été, celui de la neige qui flanche à la fin de l’hiver, et parfois, celui du verglas qui fait chanceler les lignes électriques et transforme la ville en océan sans phare. Les quatre arbres dans la cour du voisin me donnent la direction du ciel. Une branche du mélèze s’étire vers un nuage. C’est assez pour me rapprocher du fleuve au bas de l’île et sentir le courant liquide de tout ce qui est en vie. En d’autres lieux plus arides, comment ne pas être attentif au battement d’aile d’un sterne, à la lueur d’un regard, à la voix d’une source ? Chercher chaleur humaine dans le moindre scintillement, signal de joie ou de détresse — un feu d’artifice à terre quand on est gardien de phare "en enfer". La solitude a ses ponts vers les autres. Elle creuse dans le silence des chemins pour rejoindre le cœur de ceux qui sont au loin, même ceux qui sont morts, on guette leur retour dans le passage rare de certains oiseaux.
    La tasse de café que je porte en ce moment à la bouche me rappelle celle réchauffée par un ami dans le four à micro-ondes d’un sémaphore. Il allait passer deux mois dans ce lieu où j’avais résidé. Un peu timides, un brin fébriles. J’avais à lui remettre deux trois mots, le nom d’un rocher, celui d’une source, comme on glisse un bâton de relais à son équipier. Juste une onde dans une main en sueur.

    Voir en ligne : Les portes

  • 3 août

    c’était la mer à préfailles grand vent à décorner les haubans à mouver siffler les fils électriques une main de chaque pitchoune mouflette dans chaque main du père comme si les retenir car si légères elles allaient s’envoler

    pas le phare de tévennec

    c’était la mer à équihen petits chapeaux salopettes et pieds-nus sel sur lèvres à trembler en sortie de bain souffle d’écume peau violette et poulettes en chair

    pas le phare de kergadec

    c’était sur mer à boulogne une grand-mère à visite arrière rue sur le port aller au merlan pour couper du cresson faut suivre

    pas le phare de dunkerque

    c’était la mer à quiberon même violette couleur peau et frissons à petits points et cette odeur de marée de varech les marées recommencées et le beurre en motte

    pas le phare de port-maria

    c’était la mer à st brévin-les-pins la plage sable et mer à folie de courir sable sec sable mouillé se jeter joie dans le mouvement incessant du bleu dans le mouvement sonore du blanc clac la paume sur du coupant claque ça saigne clauqe courir chez le morticole

    pas le phare de trézien / plouarzel

    c’était la mer à locquirec là étalée sous les yeux verte ou grise selon frappe de lumière et frappe de vagues et d’embruns volaient jusqu’à terrasse d’où ils la regardaient

    pas le phare de port-manech

    c’était presque la mer à arcachon sable eau mais sans goémond sans odeur sans écume sans vagues avec barques de pêcheurs riant navigant à la fraîche

    pas le phare de st gildas

    c’était la mer à st raphaël pas de violette peau ni violettes algues mer étale autre bleu autre ciel autre horizon continent face afrique

    pas le phare d’agay

    c’était la mer à larmor lanières brunes de varech sable et encore ce grand lit de bleu mouvant et sonore cette lisière qui monte avec le temps puis qui s’abaisse il y a de la lune là-dessous

    pas le phare de houat et hoëdic

    c’est bientôt la mer

    suis-je encore loin de la mer

    Voir en ligne : http:// http://semenoir.typepad.fr/...

    • Détail idiot, mais la maniaquerie étant ce qu’elle est, il faut écrire "le Tout SUR le Tout", et non, comme beaucoup plus souvent ailleurs, "POUR".

      Pour mémoire, c’est ainsi que l’a écrit Henri Calet dans son livre éponyme, comme on dit
      "ceux qui s’embrasent instantanément, ceux qui ne savent pas s’arrêter, ceux qui ne font pas Charlemagne, ceux qui ne conservent pas une poire pour la soif, ceux qui n’y vont pas avec le dos de la cuiller, ceux qui veulent la lune, ceux qui misent le tout sur le tout".

      A part ça, tout va bien, cet atelier devait être passionnant, comme toujours.

      Bien à vous.