[Numer’île] à Ouessant, écriture au musées des phares et balises

une proposition d’écriture à partir d’Armen, de Jean-Pierre Abraham


Ici s’impose l’extrême fermeté, la douce fermeté des rites.

L’an passé, à même date, je faisais ces quelques photographies des lentilles de Fresnel au Musée des phares et balises du Crea’ch d’Ouessant.

Mais j’y faisais une autre découverte : archives et images de ces chambres de veille des gardiens de phares, sous leur feu. Le phare de Keréon, par exemple, est automatisé maintenant depuis 6 ou 8 ans, après avoir été occupé pendant près d’un siècle – étonnantes images aussi, pour la Jument ou Keréon, de leur construction, sur un rocher plus petit qu’eux. Je ne dirai pas ici comment c’est à Montbéliard, en décembre dernier, que j’ai rencontré un des derniers gardiens de Keréon.

Quand je complèterai cette page, tout à l’heure, je donnerai plus de détails sur cette chambre de Keréon, aménagée de bois coloniaux précieux, et maintenant livrée au silence de la mer (non, on va le voir chez Jean-Pierre Abraham, aucun silence ici, sauf intérieur).

Cette visite est intimement liée pour moi à un très grand livre, qui parle de mer et de lumière, mais aussi de peinture, et d’aventure intérieure : Armen, de Jean-Pierre Abraham.

Je propose ci-dessous deux entrées – le livre se présente comme reconstruction d’un journal, avec ses dates – d’Armen.

À 14h, au moment où cette page sera visible en ligne, nous serons accueillis au musée. Chacun ira écrire où et comme il le souhaitera. Johary Ravoloson et Sophie Képès, qui participeront, y sont même en résidence, dans cette pièce du sémaphore avec vue à 180° sur la mer.

Pour la plupart d’entre nous, le métier de gardien du feu (pour reprendre le titre du roman d’Anatole Le Braz que j’espère bien proposer d’ici peu sur publie.net) reste porteur d’une étonnante symbolique. En Grande-Bretagne, 70 de ces phares ont été reconvertis en gîte (de luxe...).

Mais si nous interrogeons cette symbolique, que trouvons-nous ? Le spectacle immobile et variable de la mer, ou la rencontre avec soi-même ? L’isolement devant les éléments, ou la séparation temporaire de la communauté des hommes ?

L’érémitisme participe de cette symbolique. Mais là où ce face à face, avec soi-même, avec la nuit ou le dehors, touche à son irréductible nécessité, quelle fenêtre, quelle chambre, quel ciel, quel lieu précis nous lui associons ?

Je propose à chacun d’écrire d’abord une date. Comme Jean-Pierre Abraham.

Cette date peut être fictive, comme fictif le lieu, fictive la situation. Ce qui est très beau dans le passage ci-dessous, par exemple, c’est comment la présence de l’autre gardien, et le dialogue qui s’ensuit, n’entame pas la solitude du narrateur. Ce qui est important aussi, dans ces pages de Jean-Pierre Abraham, c’est comment tout reste concret, concret au plus haut : on étudie la variation lente du temps, mais ce qu’on écrit c’est la variation de la lumière et des bruits, c’est les déplacements et les perceptions du corps. Quelle phrase étonnante, celle où le cuivre nettoyé laisse apparaître la surface brillante.

Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, disait Francis Ponge. Sous cette date une fois inscrite, vient le lieu, mais vient un instant de soi-même dans ce lieu, qui implique qu’on accède à au-delà de soi-même simplement parce qu’on rencontre la solitude de soi-même – solitude belle et ouverte, celle qui mène au travail, travail de soi, ou de l’image, ou des mots – notre groupe accueille un sculpteur, une institutrice, un illustrateur, quelle importance, ainsi est la diversité de ce que nous constituons ensemble.

Hier soir, continuant ma lecture de Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement, je croisai cette phrase : Je ne voulais pas écrire un essai. Ce que nous propose Jean-Pierre Abraham, c’est, pour aborder ce travail, cet ouvert, cette solitude (essentielle, lire Gustave Roud), de s’en tenir au plus simple, au plus élémentaire, au plus concret.

Alors oui, nous rejoignons l’expérience du gardien de phare : l’excès des éléments, l’excès dans la séparation du temps et des hommes... Nous remercierons Jean-Pierre Abraham de nous proposer ainsi cet amplificateur...

Merci aux participants de l’atelier (ceux qui seront présents au phare !) de bien vouloir ensuite insérer le texte écrit ici, via les commentaires. Mais dès 14h, page ouverte à tous ceux qui le souhaiteront, il y a des phares dans tous les bouts du monde, à l’intérieur de chacun d’entre nous. Il suffit juste de l’allumer. C’est cet allumage lui-même, dont Jean-Pierre Abraham ici fait texte.

Et penser à la date.

FB

 

Jean-Pierre Abraham | Armen (2 extraits)


21 décembre, 22h.

Dans un peu d’eau, nous lavons du linge. Pour Noël nous serons propres. Nous nous raserons. Martin a une tête effrayante, la mienne est pire. Ma barbe est inégale, clairsemée. « Tu as l’air d’un juif chinois », dit Martin ce soir à table. Inspiré, il ajoute : « Si tu ne manges pas ta soupe, tu n’auras pas ton opium. »

« Tu as du courage ? dit Marin. On fait un grand ménage ? » C’est idiot. En plein hiver on passe quelques heures , chaque dizaine, à entretenir les cuivres, sans illusion, à la veille de la relève. Mais il n’y aura pas de relève.
L’humidité est si grande que tout nettoyage paraît vain. Il faut attendre un bel été pour que l’escalier soit sec.

Dans la plus haute chambre, Martin me montre l’armoire vitrée qui contient les pièces de rechange pour le feu. Elles n’ont pas été astiquées depuis trois ans au moins. Il me regarde du coin de l’oeil. « Puisque tu aimes faire les cuivres... »

J’ai passé toute la journée dans cette chambre, près du poste-émetteur désormais inutile. J’avais déployé de vieux journaux par terre, soigneusement choisi mes chiffons, les rugueux et les doux. Des heures ont passé. J’étais totalement absorbé par mon travail. L’odeur un peu âpre du décapant me piquait le nez. Le liquide laiteux, sur le cuivre, devenait rapidement noir. Les pièces étaient tachées de vert-de-gris ancien. Il fallait frotter longtemps pour le sentir céder sous les doigts, pour trouver tout à coup la surface lisse, en dessous, et voir surgir, entre les traînées de boue, venu de loin, le premier éclat du cuivre, presque blanc, ameutant aussitôt une foule de reflets. Cette lueur m’appartient.

Alors j’ai l’impression de vivre au bout de mes doigts. Je me précise. Pour chaque objet il faut inventer de nouveaux parcours, ruser pour atteindre les angles profonds des brûleurs et des joints. J’ai les doigts en feu, tout s’éclaire.

Il y a dans cette chambre un curieux oeil-de-boeuf, orienté au noroît. C’est la seule ouverture du phare de ce côté. De temps en temps j’y jetais un coup d’oeil rapide et je ne reconnaissais rien. Ce fragment e ciel et de mer ainsi isolé ne me semblait pas appartenir au paysage habituel. On sentait pourtant la présence du soleil derrière le ciel blanc.

J’ai découvert tout au fond de l’armoire de grandes plaques de cuivres que je n’avais jamais vues. Je ne comprenais pas leur rôle. Sans doute appartenaient-elles à un système de feu plus ancien ? Je les ai fait briller aussi. Je les ai mises en bonne place sur les étagères. Mais les roues dentées sont encore belles.

Je crois vraiment que la vie allait mieux d’heure en heure. Je respirais tranquillement. J’aimais ce travail d’usure lente au bout duquel jaillissait une lueur. Tout cela est illusoire, bien sûr. Aussitôt l’air attaque, secrètement, recommence à ternir ces objets trop provocants. Peut-être que le cuivre lui-même s’inquiète de sa fanfare et ordonne le repli. En quelques jours l’éclat va changer, s’assombrir, il prendra une sorte de profondeur – c’est le plus beau moment – puis s’endormira peu à peu. Est-ce que faire les cuivres c’est aussi un acte de foi !

Un calme étonnant s’est installé en moi, qui dure encore. J’ai abandonné à regret, à seize heures trente. Je me suis lavé longuement les mains et j’ai gagné la lanterne pour les cérémonies de l’allumage. Chaque geste était clair et chaque pensée tranquille. Elle est donc bien misérable, cette fameuse inquiétude, qui ne résiste pas à un simple travail, au va-et-vient dérisoire d’un chiffon sur un objet de cuivre ! Il ne faut pas faire le malin.

C’est aussi en regardant la mer aller et venir, aveuglément, que je me suis perdu.

Mais ici c’est moi qui commande, c’st moi qui ordonne le mouvement. Il n’y entre pas la moindre torpeur, je suis habité au contraire de sentiments aigus. C’est moi la méduse.

 

 

5 février

Au crépuscule la mer montait. Je vent était glacé. Frissonnant, perché sur l’étroit muet extérieur qui borde la lanterne, je nettoyais les grandes vitres. J’aurais voulu faire ce travail plus lentement, j’aurais dû y passer toutes les heures du jour. La brume avait laissé ici la marque de son haleine, une buée un peu grasse, et le contact du chiffon trempé, dans ma main, me répugnait.

Le vent augmentait encore. Plaqué contre les montants de la lanterne pour ne pas perdre l’équilibre, ce que j’apercevais de l’autre côté des vitres m’emplissait d’étonnement. La housse blanche immobile sur l’optique, l’éclat tranquille des objets, miroir, clefs aux formes mystérieuses et dont l’usage est précis. Je me trouvais en exil. J’étais heureux de savoir que j’allais revenir bientôt, habiter près de ces choses.

Je suis rentré, les oreilles brûlantes. J’ai nettoyé l’autre face des vitres, me désolant d’apercevoir quelques marques mal effacées au dehors, de longues traces laissées par le passage du chiffon. À l’intérieur, la buée était plus tenace encore, alourdie des vapeurs du feu. À nouveau j’ai longuement frotté, sur certaines vitres de l’ouest, ces petites taches brunes, étoiles reliées entre elles par un fin lichen, cette végétation prise dans le verre et qui le dévore lentement. On ne peut rien contre cette maladie, on n’y peut rien.

La lumière douce qui règne dans la lanterne ne paraît pas venir du dehors, ne ressemble pas à celle que l’on voit bouger sur l’eau, durement affilée par le vent, froide, vieille, ombrée par endroits.

Ici s’impose l’extrême fermeté, la douce fermeté des rites.

À l’instant précis où débutent les opérations de l’allumage, lorsque j’engage sous le brûleur des deux lampes de chauffe au bec recourbé, quelque chose en moi secrètement bat le rappel. Tous les éléments épars, disjoints au long des heures du jour, se rassemblent. Comme s’il fallait apporter une attention sans faille à cette cérémonie que je connais par coeur, que je pourrais accomplir les yeux fermés. Je voudrais parler d’un recueillement. Aussitôt la nuit est décrétée, elle vient, je vais à elle, confiant tout à coup, sûr de mes gestes. Pendant les dix minutes de chauffe, pendant que les deux petites flammes dansent et crépitent sous le brûleur, avec parfois des craquements suivis de longs soupirs, toute l’opacité du jour brûle en moi.

Le vent ronfle dans la coupole. Ce mouvement léger où je glisse, c’est le temps qui se met à courir, librement, dégagé des heurts et des cassures que provoque la lumière. Ce temps qui me défait, qui me dépossède, qui passe comme une eau sur mes images.

Plus tard, au fort de la nuit, je tenterai de résister. À cette heure un mystérieux consentement m’habite...

L’ultime point du soleil disparaît. La mer se referme. Si j’ai su perdre toute rancoeur, toute crispation inutile, mon feu sera clair.

 

© Jean-Pierre Abraham, Armen, Le tout pour le tout


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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 août 2011
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