la grande mutation de la lecture numérique


une transformation profonde des usages de lecture et des canaux de diffusion


Ce billet présente :
- brève analyse de l’évolution récente de la diffusion livre numérique
- chiffres d’activité publie.net juin 2013
- comme d’habitude sur ce site, réfléchir à voix haute pour comprendre, et parce que je sais bien que les visiteurs ici sont les lecteurs de publie.net !

 

Je crois qu’une partie de la déstabilisation que j’ai ressentie ces derniers mois, c’est d’assister en direct à une transformation interne de notre diffusion totalement imprédictible, et qui semblait ruiner 5 ans d’efforts patients...

Et pourtant, nous voilà dans un nouveau palier de stabilisation, et on peut reprendre pied, réapprendre notre bonne vieille brasse de fond sur des textes qu’on aime.

J’ai la chance d’une équipe qui cache mieux ses affects que moi, et ça code, ça relit, ça corrige, ça met en ligne, ça invente... J’ai l’impression que notre petit noyau à 5 têtes (10 bras 10 mains 10 jambes) n’a jamais cessé, et que c’est bien ce qui nous permet là de reprendre l’équilibre.

Ce qui n’a pas changé : la grande misère intellectuelle de l’édition traditionnelle, incapable de nouveaux modèles commerciaux, incapable de mobiliser ses équipes internes pour les faire aller sur le terrain numérique (pourquoi ils se fouleraient d’ailleurs, tant que ça tourne comme ça), et mus d’abord par une énorme défiance au numérique, qu’ils ne pratiquent pas (l’iPad c’est mieux pour les programmes télé, n’est-ce pas). Donc pas un pouce d’avancée sur le terrain clé du prêt en bibliothèques, pas un pouce d’avancée sur les modèles d’accès par abonnements, une politique suicidaire et typiquement française de prix du livre numérique largement au-dessus du livre de poche, et une politique d’offre restreinte, alors même qu’ils sont tous allés à la soupe pour faire prendre en charge via l’État la numérisation de leur fonds, avec des commissions où ce sont eux-mêmes qui s’attribuent les fonds publics (des millions d’euros) en petit comité. Ce qui n’a pas changé et qui m’est beaucoup plus douloureux : l’immobilisme des auteurs, qui confient à leur éditeur le soin de leur médiation web (alors que le web n’est pas un outil de médiation, mais est notre atelier même), même un scandale comme ReLIRE n’a pas suffi à leur faire bouger le Q.

Ce qui a changé : les liseuses se vendent par milliers. On n’oppose même plus la tablette et la liseuse, on a les deux. La petite liseuse si économique à l’achat, avec des milliers de titres du domaine public en accès gratuit, elle traîne dans le fond du sac, on l’utilise dans les transports ou dans la sieste au soleil, je sais toujours où est mon Kindle, avec des tas de docs perso et autres utilités. Mais à la maison, si j’ai l’ordi sur le bureau pour l’utilitaire, sur les genoux pour l’écriture, c’est la tablette qui me sert à lire les blogs, lire la presse ou écouter un truc de radio, échanger des messages ou aller respirer l’air des copains sur face de bouc. C’est aussi sur la tablette (pas le gros iPad, plutôt la 7") que le soir je me reprends mon Saint-Simon ou le polar amerloque en cours parce que j’ai le droit. Et ça, ça diffuse à goulées, lampées...

Ce que nous savons, c’est qu’une fois qu’on a l’habitude de lire sur liseuse ou tablette, le retour au livre papier se fait bien contraint et forcé. On est dans une étape préhistorique, embryonnaire, toute chargée de contradictions et d’insuffisances, mais c’est bien la mutation même de la lecture qui se joue ici, dans nos pratiques de marge.

Alors, un âge d’or pour publie.net ? Bien non, justement. Dans l’offre beaucoup plus large se recomposent les tenseurs d’un monde consensuel et basé sur une culture de consommation et divertissement. On ne se plaint pas, c’est précisément pour ça qu’on fait de la littérature. Mes copains l’ont même compris bien mieux que moi, ces derniers mois : peu importe la peine à vendre, en librairie les éditeurs contemporains d’exigence ont la même difficulté, sachons ce qu’on fait et pourquoi on le fait, ça peut suffire à marcher droit, et on adapte l’intendance en fonction. Le taux d’équipement en liseuses et tablettes a énormément grandi, mais l’acte d’achat ne grandit pas dans les mêmes proportions – bien légitime à quiconque s’équipe d’en profiter au plus large, mais le défi d’un vecteur comme publie.net c’est un niveau d’élaboration et de valorisation qui ne peut passer que par ce micro-financement, et ça coince très vite.

Ce qui a changé : sur les tablettes – et même sur les laptops, indépendamment des outils comme send to kindle qui permettent de lire sur liseuse les articles web – on lit les blogs avec le confort d’un livre. À condition bien sûr, ergonomie, polices, serveurs, qu’on soigne son site comme d’autres leur jardin, mais ça s’apprend : jamais on n’a écrit de livre sans rien connaître du livre, le web c’est pareil. D’où ma décision, il y a 3 mois, de me remettre sérieux au boulot dans la soute de Tiers Livre, notamment via pages pro et récits complets, et de lancer nerval.fr avec des textes brefs qu’auparavant nous lancions au format livre numérique pour des résultats de diffusion même pas homéopathiques – le livre numérique finissant par agir comme barrage et non comme propulsion d’oeuvre. Pour mon propre investissement dans ces questions, l’activité web solo (Tiers Livre + nerval) reprend désormais le pas, autant le livre numérique était fascinant dans son éclosion, autant cet univers sent vite le renfermé lorsque les questions intellectuelles sont remplacées par des questions marchandes, qui sont les seules dignes dans notre société n’est-il pas.

Ce qui a changé : après l’effort titanesque de l’été dernier, la mise en place toute cette année d’un catalogue fort déjà de 74 livres, et maintenant une balance financière positive à chaque fin de mois sur notre catalogue papier+epub (oui, personne de la presse ne l’a remarqué, l’ostracisme hostile continue, de plus en plus absurde, mais le code d’accès à la version numérique, depuis le début, est inclus dans nos livres imprimés, et nous avons la chance d’être au coeur d’une mutation décisive pour l’économie du livre, l’usine POD ultra-moderne de Hachette Maurepas). Déclinaison en collections, publie.rock, publie.monde, publie.noir, la décision de reprendre notre dispositif de façon plus collective : élaboration d’une SAS dans laquelle je serai un associé parmi les autres, appel aux auteurs pour devenir nos associés, entrée de partenaires extérieurs, et moi je donne un nouveau nom (secret industriel !) à ma petite boutique, et l’eurl fera cession à la nouvelle SAS des actifs publie.net – on doit aller de l’avant, on y va, et si moi j’ai eu des coups de fatigue, les forces neuves sont là pour le relais.

On a pris des tas de leçons, on veut travailler différemment. Bien faire comprendre aux auteurs et responsables de collection que l’outil est intégralement mutualisé, donc qu’on n’a pas l’intention de faire à leur place, dans l’ancienne verticalité éditeur/auteur. Auteur à publie.net ça veut dire mettre la main à la pâte de la conception du projet jusqu’à la diffusion, et pas envoyer un fichier sans insécables puis chaque semaine un mail pour demander quand ce sera en ligne – oui, j’ai craqué. Ou disparaissant de l’horizon pendant 4 mois une fois que c’est fait, voire pleurer pour un livre chez nous et débiner à tour de blog l’édition numérique. L’ahurissement où souvent nous avons été de constater que des auteurs nous sollicitant pour la publication ne pratiquaient pas pour eux-mêmes la lecture numérique, sans parler de ceux qui s’adressent à nous sans évoquer une seule lecture préalable d’un de nos auteurs – pour moi cette période d’un rapport d’édition m’impliquant personnellement est finie, besoin de revenir à mon boulot personnel et leçons récentes bien comprises, ménage fait. Mais là ces deux dernières années c’est moi qui vivais dans ma petite bulle et n’avais pas tout mesuré. Et une fois que c’est dit, bienvenue à celles et ceux qui. Probablement donc (mais ce n’est plus moi qui en déciderai, grand bonheur je ne serai plus qu’un des auteurs super vendeurs de publie.net avec mes textes perso et mes trads !) travail sur un périmètre beaucoup plus restreint, et la grande récompense de ces dernières années c’est la façon dont travailler ensemble a pu nous révéler les uns aux autres, et que là où il y a amitié et intelligence ça fonce. Le blog central et collectif publie-net.com est déjà l’expression de ce fonctionnement neuf.

La confiance non pas pour des questions marchandes, sauf que désormais, par rapport aux monomaniaques de la diffusion libre, la question est clairement posée : le processus éditorial, cette mise en apport collectif, ce recours aux outils, est une simple condition d’existence pour nos démarches contemporaines, dans le grand brassement confus de la lecture-consommation. On peut choisir de ne pas en investir le territoire, mais pas possible de ne pas être aussi présent ici. Et c’est le seul labo possible pour nous, quand nos propres éditeurs préfèrent avancer les mains sur les yeux.

J’ai toujours, à intervalles réguliers, donné ici les chiffres de diffusion. Ainsi, pour comprendre les chiffres qui vont suivre, se reporter à billet équivalent en août 2011 (Qui vend ?), ou en mars 2012 (Le point aux 10 000).

Ce qui s’est passé :

- un tassement conséquent des téléchargements individuels. Au 30 juin, au moment où nous établissons nos comptes annuels, là où nous avions établi, pour le premier semestre des années précédentes, une progression de 10 000 à 20 000 téléchargements, nous bouclons le 1er semestre 2013 à 17 364 téléchargements. On a eu des mois (et encore cet hiver, de novembre à janvier) entre 2500 et 3000 téléchargements par mois, et là ça voulait dire tranquillité pour payer les 2 codeurs et la correctrice, plus la part auteur et la cagnotte structure – à 1500 téléchargements/mois ça ne passe plus, et l’angoisse si...

- un déplacement décisif vers le modèle des abonnements individuels : et c’est de cet apport et de ce soutien dont nous continuons d’avoir le plus vitalement besoin, et ces derniers mois le nombre d’abonnés à fortement progressé (chiffres ci-dessous en témoignent), on a les reins solides, on sait que publie.net va tenir, on se tient bien par les épaules, mais on a besoin encore et encore de votre confiance pour ce socle. Pour 95 €/an, c’est plus de 600 titres en disponibilité illimitée...

- une recomposition extrêmement rapide et imprévue de la distribution interne de notre diffusion. Ces 3 ans, c’était stable : 32% iTunes, 32% Amazon, 15% Fnac+Kobo, 15% vente directe (mais toujours le coeur du catalogue et parutions d’exigence), total divers libraires et indépendants 6%. Ces derniers mois, voir ci-dessous, sur 1374 téléchargements en juin, Amazon 34%, iTunes 21%, Fnac+Kobo 15%, publie.net direct 20%, et 10% pour l’ensemble des autres acteurs, l’émergence manifeste des libraires indépendants rassemblés par ePagine, et bénéficiant de leur belle attention à notre catalogue, mais l’éternel constat : si d’autres groupements émergent (grand dynamisme de leslibraires.fr derrière Dialogues), s’il existe de petites plateformes indépendantes de diff numérique (Feedbooks toujours présent mais doublé par Orange Read&Go qui pourtant n’est qu’un vague presse-bouton commercial), ils n’ont pas envie de vendre du livre numérique et ne savent pas, sauf le prêt à brouter. Et là aussi, c’est dit sans animosité aucune, puisque chaque mois entre 50 et 60 libraires différents en moyenne vendent nos nos publie.papier et nous disent combien ils aiment à défendre notre catalogue, les Emaz, Ponti, Daeninckx etc. Paradoxe pour nous d’avoir à s’inventer éditeur papier pour garder à flot l’expérience numérique ! mais quand les bouquins arrivent (je viens de déballer le carton de 40 exemplaires du Berit Ellingsen...), la récompense est bien là, sans barguigner.

Réduction nette de la diffusion iTunes : mais que répondaient ceux de Cupertino à leurs collègues d’Apple.fr quand on leur disait qu’iBooks massacrait les textes en français sur l’iPad, césure délirante et gestion des blancs convenable pour lire un manuel d’informatique, mais certainement pas de la littérature... Sans parler des filtres sans cesse rajoutés pour baliser les epubs balancés par paquets des éditeurs moulinette, et plus moyen de travailler la finesse des scripts de D’Ici Là...

Attaques permanentes et tous azimuts contre Amazon : ok pour la fiscalité (encore, à Luxembourg, ils emploient 300 personnes tandis que la boîte aux lettres d’iTunes par laquelle transitent annuellement près de 7 milliards d’euros, est bien dérisoire...). Mais, eh le monde du livre, si vous commenciez par vous secouer et proposer des services équivalents, disponibilité pluri-machine... Il paraît qu’en septembre on aura le droit de lire nos achats iBooks sur MacAir : il est bien temps... Et ils bossent sur le prêt numérique, sur la vente couplée papier/num etc, alors heureusement, pour une démarche comme la nôtre, qu’on a eu des revendeurs qui s’intéressent à notre catalogue plutôt qu’animés du seul souhait de nous voir évacuer le paysage (c’est raté).

Par contre, un grand merci à iTunes, où notre diffusion hors France atteint 18%, alors que toujours pas possible dans les conditions proposées de signer avec Amazon.com pour diffusion US (mais chiffres KindleStore incluent diff Amazon Canada et Europe, je ne sais pas les proportions export par contre). Grand paradoxe du fait qu’on lit de préférence sur iPad Mini ou iPhone, mais via l’app Kindle et non iBooks...

Diffusés par les inébranlables d’Immatériel-fr, notre catalogue est accessible par la totalité des revendeurs et libraires numériques. Principe qui nous meut depuis octobre 2008 exactement.

Ci-dessous, donc, les chiffres du 1er au 30 juin 2013 pour publie.net, et merci à tous nos visiteurs et lecteurs !

 

1 – téléchargements tous libraires



- total des téléchargements 1er au 30 juin 2013, toutes plateformes : 1374
- Amazon Kindle Store : 476
- iTunes 282
- publie.net vente directe : 269
- Fnac + Kobo : 200
- ePagine : 44
- Immatériel : 33 (dont « grands comptes » 24)
- Orange Read & Go : 25
- Chapitre : 16
- Feedbooks : 16
- Archambault (Qc) : 6
- Cultura : 6
- Virgin : 4
- Bookeen : 3
- Dialogues : 2
- librairies Gallimard : 2
- Furet, sanspapier.com et autres divers : 1


- ces téléchargements ont concerné 287 titres de notre catalogue

 

2 – téléchargements abonnés



- 1354 téléchargements abonnés, soit presque autant que le nombre de téléchargements libraires

- ces téléchargements ont concerné 340 titres de notre catalogue, témoignant d’une question pour nous vitale : la liberté de découvrir, essayer...

 

3 – lectures streaming bibliothèques



- de nos 40 bibliothèques abonnées, et donc toujours pour juin 2013, 202 sessions ouvertes, avec 26 264 pages lues, concernant 138 titres de notre catalogue ;

- cela, et en même temps que se poursuit notre opération #100bibs50epubs (merci encore à Jean-François Colosimo qui nous l’a permise et a eu l’idée du dispositif), témoignant de la nécessité pour ces bibliothèques abonnées de doubler la mise à disposition d’un vrai appui de médiation, et de ne pas se contenter des accès internes à l’établissement (voire : à leurs équipes !), mais d’utiliser nos propositions d’accès à distance pour leurs usagers... Sinon, dans quelques mois ce sera tout le monde à la sauce Gallimard avec dispositif repris du Québec : emprunts de fichiers chronodégradables avec licences tiroir-caisse... mais on se sent bien seuls, bien seuls...

 

Et qu’est-ce que vous diriez pour finir d’aller télécharger gratuitement le Twictionnaire des e-idées reçues, catalogue des opinions numériques concocté par Mahigan Lepage ? Oui, c’est déjà fait ?





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écrit ou proposé par : _ François Bon

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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 juillet 2013.
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