creative writing | il descend du bus

exercice de variation narrative en groupe sur situation archétype, et hommage de Malt Olbren aux exercices de John Gardner


Malt Olbren, A creative writing no-guide
sommaire général.

 

Fin de semestre, on lâche tout – c’est de tradition ici, vous le savez. Étape gourmande, enfin je l’espère.

Étape en tout cas. Étape américaine.

En Europe il faudrait plutôt probablement utiliser la gare. L’histoire de monsieur Golouja, du grand auteur serbe Branimir Scepanovic : monsieur Golouja semble un petit fonctionnaire en vacances. Chaque année pour ses congés il prend le train et va à la mer. Ville non identifiée, pays non identifié, destination non précisée. Cette routine lui pèse. Elle ne suffit pas à ce qu’il puisse casser des soucis quotidiens, du recommencement. Le train de monsieur Golouja s’arrête dans une petite gare imprécise, toute petite ville, sauf qu’il y a une rivière et un pont. Il va à l’hôtel, s’y installe pour ses vacances. Personne ne vient jamais ici en vacances. Personne ne s’installe ici à l’hôtel pour ne rien faire. À moins d’être écrivain, mais monsieur Golouja n’est pas écrivain. Curiosité, défiance ou hostilité : on n’est pas tendre dans les villages. Monsieur Golouja laisse entendre qu’il est là pour prendre une décision grave. L’hôtelier, qui tient à valoriser sa clientèle, laisse supposer aux gens du village que peut-être monsieur Golouja est là pour se suicider. Alors on le protège, on l’honore, on le fête. Que ses derniers jours soient les plus beaux, qu’il ait un peu connu de l’amitié humaine. Monsieur Golouja est ému, touché. Il lui arrive quelque chose. Il en pleure, il les aime. Seulement ça s’éternise. Les villageois veulent avoir raison, ils détestent qu’on les trompe. On conduit monsieur Golouja au pont, il se suicide. Il n’était pas un usurpateur.

L’art de raconter une histoire. Elle fait quoi, celle-ci, cinquante pages d’un petit livre ?

Alors, étape gourmande, les préliminaires. Je me suis devant vous livré à un exercice : une histoire qui compte pour moi, une histoire liée pour moi à l’énigme de la littérature, une histoire brève comme Bartleby, je vous l’ai délivrée en 2’30. On ferait tenir tout Guerre et Paix dans cette durée. Alors, nous sommes, laissez moi compter, nous sommes […], exactement [...]. (Note de The Olbren Archive : il fait sans doute partie de l’humour de Malt Olbren, dans ses improvisations préparées, de laisser en blanc le nombre d’étudiants présents.), je vous laisse quarante secondes de concentration, puis chacun en 2’30 procède au même exercice – vous avez droit à toute la littérature. Pensez à ce que nous évoquions l’autre jour de Raymond Carver, et de comment pour une histoire il suffit d’un canapé et d’un frigo en panne.

[Pause.]

Quelle fête, mes amis, quelle fête… Paradoxe de la littérature : quand nous la disons en 2’30 et 300 mots, avons-nous besoin de l’écrire en bien plus long ? Sans doute, sinon nous n’aurions pas été, en la lisant, dans la fête préalable. Comment elle nous retient, nous garde là comme enfermés dans sa pièce réservée (la porte grande ouverte, nous défiant de partir si telle est notre volonté, car tel est aussi l’art du conte).

Alors justement, voyez-vous, c’est de cette fête collective, que vous venez de nous organiser que nous allons démarrer.

Nous étions […], nous venons d’écouter […] brefs résumés d’histoires, de grandes histoires. Nous sommes dévorés d’aller directement y voir. Ou plutôt, il s’agit d’autre chose : la collection même des thèmes, ainsi comprimés et résumés, nous provoque dans notre désir d’inventer une même histoire aussi brève. Une histoire en 2’30 et 300 mots.

De Carver je passe à son propre professeur de creative writing (vous voyez, que ça sert à quelque chose), mon cher et regretté John Gardner – j’ai souvent cité ici même son Art of fiction. Je vous ai dit aussi qu’un de nos différends (il faut toujours un différend, quand on ouvre une bouteille), c’est le statut des cinquante exercices qu’il propose au tout dernier chapitre de son livre. Manière de nous signifier, tout chez John était pesé, que l’exercice ne compte pas. Compte ce qu’il nous a fait progressivement traverser tout au long des deux cents pages de ce livre magistral, et je le dis humblement.

Exercice 25. Écrivez une courte fiction associant la prose et le vers.

Exercice 26. En utilisant tout ce que vous en savez, écrivez une histoire brève impliquant un animal – par exemple, une vache.

Exercice 28. Écrivez une brève histoire à propos d’une figure légendaire bien connue.

Exercice 29. Écrivez une histoire vraie en vous servant de tout ce dont vous avez besoin.

Exercice 30. Écrivez une histoire fantastique en vous servant de tout ce dont vous avez besoin.

Presque rien, mais tout est dans le presque : quand il dit tout ce dont vous avez besoin, c’est de quoi, qu’on a besoin ? Et ce dont on a besoin pour une histoire vraie, est-ce différent de ce dont on a besoin pour une histoire fantastique ? Voyez, tout John Garner est là. Beaucoup plus dans ce à quoi il vous contraint mentalement, en amont de l’exercice, que dans l’exercice lui-même.

Mais moi je vois et revois le petit sourire de l’ami John Gardner, si j’imagine le prononcer de sa voix traînante, tenez je vous le fais sur un autre :

Exercice 4a. Décrire un paysage tel que vu par une vieil dame dont le mari détestable et dégoûtant vient juste de mourir. Ne mentionner ni le mari ni le décès.

Exercice 4b. Décrire un lac tel que vu par un homme jeune qui vient de commettre un meurtre. Ne pas faire mention du meurtre.

Exercice 4c. Décrire un paysage tel que vu par un oiseau. Ne pas faire état de l’oiseau.

Cher John, ses exercices sont désormais des légendes, et à vous d’aller relire le 4d.

Et nous avons mine de rien (all casually) progressé encore d’une étape : en commun dans les trois propositions de l’exercice 4, le « décrire un paysage », avec variation, nos amis de la section creative writing de Madison-Wisconsin ont dû se régaler, que s’il y a meurtre il faut un lac.

Étape 1 : lorsque vous avez procédé (ô vos mines déconfites avant, joyeuses et fières après) à l’exercice de résumé impromptu, nous avons entendu […] histoires brèves, toutes sur un point commun – la posture de résumé, la prise de parole tour à tour. Étape 2 : lorsque j’ai lu la suite des exercices 25 à 30 de John Gardner, puis les trois premières déclinaisons de l’exercice 4, le principe de variation organisait pour nous lecteurs (je me compte parmi vous), la recomposition mentale d’un corps narratif unique, que nous ne pouvions voir qu’au loin, en perspective. Ces listes et inventaires de perspectives narratives sont toujours fascinantes, vous savez que Lovecraft en a laissé deux cents

Alors, me direz-vous, et puisqu’il est temps que pour nos « petits plaisirs » (toy delights) je me taise, l’exercice ? Je vous avais suggéré d’apporter avec vous votre John Gardner, quelques-uns l’ont fait, utilisez aussi le mien. Ouvrez au chapitre : « de la fiction comme rêve » (« Fiction as a dream », dans John Gardner, The art of fiction, chapitre 2, partie I). Beau chapitre, passant de Mark Twain à cette longue analyse de l’art du conte chez l’italien Calvino – prenez s’il vous plaît, avant d’écrire, quelques minutes pour le parcourir, simplement rêver, rêvasser (just dream and muse), . Et puis revenez aux exercices, cette fois l’exercice numéro 2 :

Exercice 2. Prendre un événement simple : un homme descend d’un autobus, avance un peu, semble regarder dans l’embarras. Plus loin une femme sourit.

Malt Olbren emprunter un exercice à son vieil ami John Gardner. Que non puisque Queneau (NdT : Malt Olbren écrit « just no, since Queneau », donc vraiment un jeu de mots avec le patronyme du célèbre oulipien, sur lequel s’appuie John Gardner dans l’exercice 2 de son livre). John propose d’écrire la même scène, en s’appuyant sur les Exercices de style de ce bel écrivain français, selon cinq styles différents.

Moi non. Ce que je vous demande de faire, en l’honneur de John Gardner, c’est de reprendre la situation initiale. Un homme descend de l’autobus, ou quitte la gare, ou s’avance sur le quai du métro. Au choix. Vous, le narrateur, vous le voyez parce que vous êtes encore dans le bus, ou le train, ou le métro. Mais vous voyez son embarras, son hésitation, et vous apercevez un autre personnage. Peut-être que cette femme qui sourit n’a strictement rien à voir avec cet homme qui descend (ou changez les situations homme-femme, évidemment ici ça ne compte pas). Et puis le bus, ou le train, ou le métro vous emporte, donc vous ne saurez pas la suite.

Voici le thème de l’histoire dont vous allez produire le résumé, en 2’30 (de lecture, pas d’écriture) et trois cents mots (disons, à partir de cent cinquante, et deux cents serait bien).

Nous sommes […]. Rendez-vous dans une heure : nous aurons transcendé monsieur (NdT : en français dans le texte) Queneau, et rendu hommage à notre façon à John Gardner. Sur une situation unique de départ, voyageur qui descend, et ce bref croisement de temps, le Hesitation Blues du voyageur, le personnage tiers qui sourit, puis le narrateur emporté, nous aurons collecté et lirons […] histoires.

Et je m’en régale d’avance.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 janvier 2014
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