outils du roman | 5, mettre son dialogue en bocal

outils du roman, 5 | approche du dialogue par son inscription dans une continuité narrative, à partir de Claude Simon


- accès direct aux textes reçus ;

- inscription et participation, accès aux documents complémentaires ;

 

Reprenons chaque fois depuis le début : ce parcours n’est pas une introduction à l’écriture créative (mais vous en disposez via la version numérique de Tous les mots sont adultes dans le dossier téléchargement du site), mais vise à développer un point particulier, que je n’avais pas moi-même abordé de cette façon jusqu’ici : une maîtrise accrue des paramètres qui interviennent simultanément dans la fiction narrative, en les considérant séparément.

Il ne s’agit donc pas de développer un roman, à chacun sa démarche personnelle (et même si, parmi ces « outils », certains viseront explicitement à organiser la construction d’une fiction), mais d’amplifier des fonctionnements narratifs, chacun son tour.

Dans les contributions reçues aux premières propositions (je rappelle aussi que chacun les prend dans l’ordre et le timing qui lui convient, c’est un parcours, c’est juste que début septembre on bouclera tel quel), chacun peut mesurer comment la fonction dialogique est insérée organiquement dans la prise d’écriture fictionnelle.

J’ai toujours souvenir d’un manuel de français (pour la classe de 3ème je crois, mais c’est vieux) qui commençait son approche du dialogue par « le dialogue est la forme la plus simple de la parole écrite », et je suis bien persuadé du contraire. C’est le chant le plus fragile, le plus aérien, le plus suspendu, et si on n’en est pas conscient tout tombe.

Je crois aussi, quels que soient les exercices qu’on peut proposer pour l’approche du dialogue, que rien ne vaudra de rouvrir La chartreuse de Parme et regarder, non en lecteur mais en auteur, comment Stendhal travaille le passage de la fiction au dialogue, comment toujours le dialogue est dissymétrique et déplace son centre de gravité, même dans la même scène dialoguée, d’un personnage à l’autre. Et, surtout des surtout, comment jamais une réplique est une réponse à la précédente, mais comment le temps mental du personnage qui écoute a continué de courir pendant la réplique du personnage qui parle, de même que notre temps mental de lecteur, et que la réplique qui vient en réponse est un prolongement, une bifurcation, une coupure mais jamais ce défaut le plus rédhibitoire quand on approche le dialogue de façon spontanée, qui est de modéliser quoi qu’on en ait la transcription d’un dialogue réel.

C’est dans cet univers qu’il faut entrer. Les pistes ne manquent pas. Une de mes préférées, exercice que je considère presque obligatoire, c’est le dialogue avec un seul qui parle tel que l’illustre pour moi le bref mais extraordinaire Rencontres avec Samuel Beckett de Charles Juliet. Mais cela recoupe aussi l’enseignement de Malt Olbren dans son Creative writing no-guide, avec chez lui l’insolence d’un dialogue où personne ne parle (voir aussi son adresse à l’absent).

En donnant pour titre à cette cinquième proposition mettre du dialogue en bocal c’est juste une allusion de saison, ce qu’on cueille de beau et fout frais, et qui sera rangé dans une étagère pour la saison d’hiver, rien de chimique ni d’expérimental. Littéralement : disposer de blocs-texte qui incluent du dialogue dans leur continuité et leur frontière.

Concrètement : pas la peine de m’envoyer le plus beau texte en réponse, s’il est lesté de tirets et de reprises dialoguées. Le défi ou l’enjeu, c’est d’enfermer de la parole dialoguée dans la continuité d’un texte narratif : c’est cette continuité même, le travail de reconstruire l’instance dialoguée dans l’intérieur d’un moment narratif, qui va nous mettre physiquement au contact, dans le temps d’écrire, avec le rythme et l’élision propres au dialogue, et changer ce qui reste de rapport spontané à la phrase dialoguée.

Je vous proposerai pour cela, parmi bien d’autres choix possibles, un texte de Claude Simon, paru en revue en 1959 dans les Lettres nouvelles de Maurice Nadeau et non repris dans ses romans. Il a pour titre Mot à mot et c’est Patrick Rebollar qui a rassemblé sur le web cette incroyable mine d’or des textes de Claude Simon parus en revue. Je mets le fichier global mis en forme à disposition dans le dossier téléchargement, mais pour des questions de droit ce sera juste pour la durée de cet atelier, donc à télécharger pour votre usage individuel, mais sans attendre trop (vous y retrouverez facilement l’intégralité de Mot à mot).

Voici le premier des deux passages que j’extrais de ce texte.

Le premier de ces extraits se présente sous forme de monologue, mais un monologue transcrivant une conversation antérieure avec un autre personnage. Ce que je nomme continuité narrative ici c’est le monologue, ce que je nomme instance dialoguée c’est la parole rapportée et enchâssée du personnage hors champ :

« ...alors nous nous sommes mis à une petite table, et alors arrive ce pauvre type qui a une mine effroyable, la vésicule, dit-il, à part ça il a la tête typique du tuberculeux, alors nous nous mettons à parler vésicule, foie, et coetera, et tout à coup nous nous apercevons que tout le monde nous regarde : « Alors, dit Geneviève, vous alors au moins vous ne vous cachez pas pour flirter ! » (passez-moi la sauce piquante voulez-vous, ça aidera peut-être ce vieux coq baptisé poule à se laisser manger, merci), oui : en réalité, elle traînait derrière elle une espèce de bonhomme qui l'avait entreprise et qui ne la lâchait pas, parce que naturellement... Si, c'était très bien : pas somptueux, mais très bien ; c'était un traiteur de Périgueux qui leur avait tout fait : vous savez : poulet froid, salade russe, rosbeef... Oh oui : en abondance ! Bref quand tous les gens ont été là, chacun avec sa petite assiette, vous pensez bien qu'ils n'ont eu qu'une idée : trouver un coin pour s'asseoir, alors la moitié s'est installée sur la terrasse, vous savez : le long de la balustrade, l'autre sur les escaliers (mais c'est de la sauce piquante que vous m'avez donnée ! Enfin je veux dire : terriblement piquante. Ça emporte la bouche cette histoire-là, vous auriez dû me prévenir, j'en ai mis quatre cuillerées !), oui : sur quoi est arrivée une espèce de poule, enfin pas exactement, vous voyez ce que je veux dire : avec une peau d'orange, de gros yeux bleus très beaux et une robe exquise de chez Dior, parce qu'il paraît qu'elle ne s'habille que chez Dior, c'est lui qui paye, il a de quoi, il paraît qu'il décore toutes les boutiques de la rue Saint-Honoré, mais très chic, tu sais, disant par exemple à Pascal : « J'ai de l'argent en ce moment, est-ce que tu veux que je t'en prête ? », et, naturellement, tu te doutes bien que l'autre, toujours très Corse, beaucoup d'allure, a refusé. Très chic d'ailleurs aussi : dans une Frégate bleue, montre-bracelet en or, chemise de soie..., alors il nous a tous invités à dîner, mais tu sais : c'est extrêmement surfait, ces restaurants : j'ai pris des quenelles de brochet, eh bien, c'étaient des quenelles à l'eau de brochet, tout juste... Et les prix ! Tu sais ce que j'ai payé ou plutôt ce que Daniel a payé pour moi à l'Hôtel d'O... : trois mille six pour une petite chambre ! Convenable, mais enfin, avec une salle de bains bien sûr, mais qu'il fallait chercher au bout du couloir. Seulement il est comme ça : en sortant, il dit à la fille qui tenait le vestiaire : « Tiens, il me semble qu'il y a longtemps que je ne t'ai pas donné de pourboire à toi ? », et alors il lui file un billet de cinq mille. Tel que. Eh bien tu diras ce que tu voudras mais un homme comme ça... Moi, voilà : un homme, ça m'est égal qu'il ne soit pas beau, ou même pas fort, ou même pas en bonne santé : mais ce que je veux c'est qu'il soit intelligent et qu'il ait un minimum de distinction, oui : un minimum de distinction et de finesse parce que...

Le deuxième extrait de Claude Simon, pris au même texte (Mot à mot se présente sous forme de quatre fragments séparés, et dans le Jardin des Plantes notamment on a des mises en scène très similaires), est un état limite de l’exercice que je propose, puisque le narrateur est assis dans un fauteuil (voir le « fauteuil à oreilles » de Arbres à abattre de Thomas Bernhard qui aurait pu aussi servir de point de départ), et il n’y aura qu’une seule phrase rapportée à témoigner (une phrase morte, en plus, une phrase seulement illustrative d’un registre mort de discours) de la conversation qui continue. Mais, entre ces deux limites : le premier texte qui se présente sous forme monologuée enchâssant une conversation hors champ, le deuxième texte tout entier sur l’ambiance et le temps (presque à rejoindre le dialogue avec personne qui parle de Malt Olbren), vous avez les frontières où vous inscrire.

Voici le deuxième extrait de Claude Simon :

Par la fenêtre on peut voir les façades ocre des maisons, le ciel trop bleu, opaque, tendu derrière comme la toile de fond d'un théâtre. Ils sont trois dans le bureau. C'est le maigre qui parle : « Notre Maison, dit-il, a compris qu'à l'heure actuelle c'est à la qualité que l'on doit attacher toute son attention. Notre directeur de Paris est un homme jeune, dynamique... », et tandis que se succèdent les phrases péremptoires, naïves, je regarde son visage ravagé, encadré de cheveux blancs qui retombent de chaque côté du front, partagés par une raie médiane, ses mains sèches qui me tendent un carton-réclame où, sur un fond de vignes et de montagnes au-devant desquelles on peut voir, en grisaille, la statue équestre d'un général coiffé d'un képi, se détache, oblique, une bouteille aux reflets figurés avec précision et dont l'étiquette reproduit fidèlement les mêmes vignobles, les mêmes montagnes et la même statue équestre.

Ils m'ont assis dans un profond fauteuil de cuir aux dimensions démesurées et ont avancé un cendrier à pied. Le type continue de parler : le blanc de son col immaculé tranche sur le ton terreux de sa peau. Une table supporte des rangées de fioles-échantillons étiquetées et, aux murs, on peut voir d'autres exemplaires du même carton-réclame qu'il m'a présenté.

Du dehors parvient le bruit du trafic. Sous les ombres légères des jeunes platanes qui bordent la place, le long des cafés, stationnent deux ou trois autobus aux couleurs criardes (vert et rouge, sang de boeuf, bleu-roi), portant en lettres d'enseignes les noms des villages qu'ils desservent, et dans la lumière poussiéreuse se succèdent les camions, les charrettes roses (la teinte que prend la peinture rouge primitive sous la couche poudreuse de poussière ou de boue séchée), les Citroën noires des courtiers, les fantomatiques caravanes de chevaux osseux, conduits par des gitans qui font claquer des fouets aux manches torsadés, passant devant les affiches de cinéma, les visages des actrices d'Hollywood renversés, pâmés, sous les baisers, se reflétant dans les glaces des vitrines où les mannequins aux gestes irréels, aux sourires irréels, vêtus de robes irréelles, se tiennent immobiles.

Je me demande ce que le type maigre pense des phrases qu'il continue à débiter. C'est-à-dire s'il les croit réellement convaincantes, s'il cherche à suivre ou à deviner l'effet produit sur moi par cette sorte de parade verbeuse qui se sert de termes de réclame et de prospectus (aussi irréelle que les visages d'actrices irréellement blondes, les mannequins, les pimpants vignobles et la glorieuse statue équestre du général reproduite sur l'étiquette) et qui se déploie, puérile, abondante et vide, comme un injurieux démenti à ce visage dont elle sort, soucieux, acharné, au sérieux même du bureau meublé à l'américaine. Ou peut-être n'en pense-t-il rien. Peut-être tout cela constitue-t-il en quelque sorte un rite, comme la vaine parade des paons étalant en éventail leur queue chamarrée, peut-être est-ce comme en Orient, une obligatoire cérémonie au cours de laquelle, avant d'entamer le fond de toute négociation, s'échangent interminablement des propos emphatiques et louangeurs. L'attitude des deux autres semblerait l'indiquer : le jeune aux cheveux en brosse, au pull-over bariolé, qui, de temps en temps renchérit machinalement ; le troisième personnage, gras et placide derrière son bureau et qui fait penser à quelque chanoine assis dans une des stalles du choeur, assistant l'officiant de sa présence muette, attendant sans impatience et sans foi que se termine la célébration d'un office fastidieux et familier.

Où je ne vous aiderai pas : le choix de la scène à écrire. Si vous sentez déjà, dans vos premières contributions, que vous définissez un territoire, une histoire, alors d’abord y revenir, et l’étendre avec cette proposition. Si ce n’est pas le cas, se concentrer sur cette double musique que proposent les deux extraits de Claude Simon, et chercher dans votre mémoire récente des instants similaires : l’important n’est pas la conversation elle-même, qui ne sera que suggérée, mais le dispositif qui la produit.

Mais la conviction qu’en s’attaquant au dialogue par la face nord, on touche à toute la possibilité narrative.

Si vous ne me croyez pas, reprenez Proust n’importe où, et cherchez ce que dit le narrateur à ses interlocuteurs, pour qu’ils lui en répondant autant…

 

contributions reçues

Nathalie Fragné | aveu


Mais qu’en savait-il, ce vieillard ? Rien, je ne lui avais rien raconté, m’étais-je répété, rien dit de moi, nous avions juste échangé quelques traits d’humour au hasard de nos rencontres, parfois une remarque avisée sur le temps, et je ne voyais pas, non, vraiment pas (sauf quand je lui ai demandé si, d’après lui, les oiseaux étaient plus éloignés de nous ici, étant donné que nous étions plus bas, ou s’ils descendaient pour combler la distance), en dehors de cette réflexion peut-être un peu singulière, ce qui avait pu l’amener à penser que nous avions ce point en commun, que j’étais une peine à vivre, une spectatrice, un poisson hors du flot, du grand flux. Alors pourquoi m’avait-il fait cet aveu : la vie, je ne peux la sentir qu’à travers les autres, dans leur ventre, pas dans le mien ? Il m’avait peut-être vue, dans les rues de la cuvette, courant presque sous le soleil le ciel bleu dans les rires des terrasses d’été, mes jambes blanches courant, honteuse entre les visages hâlés les poitrines dorées palpitantes, pour pousser la porte, retrouver les murs, les fenêtres, les vitres et les autres écrans. Mais qu’importe, ce temps-là est passé, j’ai brisé mes chaînes, maintenant j’y suis, dans l’eau vive. On me parle, je réponds, en ce moment même où je flâne, oui, flâne, sur une place de marché, des paysans m’interpellent (Alors, elles vous tentent, mes tomates ? Vous avez vu comme le soleil les a caressées ?), une femme douce et ronde me fait une confidence (vous savez, j’ai le dos en morceaux, mais pour rien au monde je ne raterais ce marché, oui, une bonne livre, et deux kilos de cerises, j’y venais avec ma mère, toute petite, combien j’te dois, André ?), et je suis avec, je suis même ensemble, je le sens, je respire le même air, le même vent nous frôle, et je n’ai pas envie de me réfugier dans la montagne, ou de me cacher derrière les arbres, cette femme a une colline dans les yeux, celui-ci, haut et bleu comme un cèdre du Liban, devient soudain saule pour pencher son grand corps au-dessus de son petit-fils (tu n’as pas trop chaud, Philippe ?) Et sa grande main balaye le petit visage comme fait l’éléphante avec sa trompe pour caresser son dernier-né. Lorsqu’il s’est redressé, il a souri à mon sourire.

 

Dominique Hasselmann | billes de flipper


voir son site métronomiques

Dans le café, un des rares à conserver ces défouloirs laïques que sont les flippers, il se tient devant la machine et il la fait vibrer de tous ses sens : il la tient à deux mains, comme une femme qu’il voudrait pénétrer, il lui donne des coups de ventre et elle gémit, elle clignote, elle soupire.

Tu m’avais dit que tu aimais les jeux publics, on était devant un demi chacun (donc un entier pour nous deux) sur cette table en formica rouge. Tu me racontais tes dernières aventures, le chômage, la porte claquée par Sylvie, ton appart’ qu’il faudrait sans doute que tu quittes bientôt. Pendant que tu parlais, je pensais à autre chose (j’acquiesçais de temps en temps pour que tu ne t’interrompes pas), j’imaginais notre prochaine location sur cette île éloignée, loin de la foule pourtant découragée de la Corse, les balades sur les petits chemins pierreux, la mer sauvage et le ciel dégagé. Ah oui, Sylvie s’était trouvée un autre mec pendant que tu bossais de nuit comme gardien sur le chantier du ministère de la Défense ? Vraiment, pas sympa !

Mais tu ne t’intéressais pas à moi, je te laissais dérouler le fil des derniers à-coups de ton existence. Tu avais un peu de mousse aux coins des lèvres (non, pas l’épilepsie !). Si j’avais des projets ? Je répondais que non car tu aurais été jaloux de savoir que j’allais partir bientôt me dorer la pilule en Sardaigne pendant que toi tu restais dans ta banlieue, avec tes trajets en métro, ton café quotidien et ton demi du matin avant le dernier du soir. Non, je restais à Paris, j’aimais bien quand la ville s’était vidée comme par un ordre non-dit dévacuation et que ses habitants couraient soudain découvrir le théâtre "en" Avignon, comme il faut, paraît-il, toujours dire. Est-ce que tu le connaissais, le type qui t’avait "soufflé" Sylvie ? Tu n’avais pas eu envie d’aller lui casser la gueule ?

Mes questions, je les refoulais, je les posais uniquement à moi-même : finalement, j’aurais été intrusif - mais je n’allais pas te conseiller une "cellule d’assistance psychologique", j’écoutais, comme un psychanalyste, ton monologue, sauf que la chaise noire et cannelée sur laquelle tu était assis de temps en temps était plus dure qu’un divan. Tu savais que j’avais l’écoute facile, mais les solutions moins évidentes à formuler.

Quand tu jouais au flipper - je t’observais depuis la petite table où se trouvaient nos deux verres : ces prétextes à conversation - j’admirais le dynamisme que tu mettais dans ton engagement ludique : comme si le parcours de la bille représentait celui de ta vie, qu’il ne fallait pas laisser tomber trop vite dans le trou, dans la fosse. Tu pouvais devenir le fossoyeur de toi-même : tu penses vraiment ça ?, m’as-tu dit, comme si tu avais pu lire à l’instant dans mes pensées.

Tous les feux étaient allumés sur l’écran horizontal de la machine et je pouvais y lire une inscription en néon rouge : "Game Over".

 

Marie-Christine Grimard | la soirée était belle


Il adorait regarder le soir tomber, assis sur ce rocher, regarder le soleil descendre vers l’horizon puis disparaître lentement derrière "son phare".

Qu’il était beau et majestueux, fièrement dressé, contre vents et marées. Il était son refuge, son havre. Il était la sentinelle, la lumière sur l’écueil, l’œil de la nuit.

Et lui, il était le gardien de ce temple, le serviteur du temps. Il veillait sur la source, entretenait la flamme, comptait les secondes séparant les éclats. Chaque marin savait où se situait le phare en fonction du rythme des rotations. Il ne fallait pas prendre le moindre retard afin qu’aucun navire ne s’égare.

Quand il était jeune, ils étaient trois gardiens, ce qui permettait de se reposer entre les quarts, ou d’avoir du temps pour explorer le rocher à marée basse. Ce rocher, depuis le temps, il le connaissait dans ses moindres recoins. Mais jour après jour, selon les saisons, selon les tempêtes, selon la lumière, il trouvait encore à s’émerveiller, devant ce jeu d’ombres et de lumière, la valse des vagues sur la dentelle des rochers, ou la course des sternes contre le vent d’ouest.

Aujourd’hui il était seul, lui le dernier gardien du dernier phare breton encore semi-automatique. Le progrès allait bientôt étendre des griffes jusqu’à son refuge. On lui avait annoncé que l’heure de sa retraite avait sonné. Il comptait les jours qui lui restaient sur un vieux calendrier gondolé par les embruns.

Comment allait-il réussir à vivre loin d’ici ?
Ne plus entendre le rythme du ressac sur les pierres avant de s’endormir.
Ne plus entendre les cris des mouettes en partance pour un autre occident.
Ne plus entendre le vent outremer qui berce les rêves des marins, juste avant que le soleil ne se noie à l’horizon.
Ne plus entendre les pierres craquer sous les assauts des tempêtes de janvier.
Ne plus entendre la verrière grincer quand le sommet des vagues monstrueuses de colère venaient s’y écraser.
Ne plus entendre le silence de la mer, juste avant la tempête, comme une illusion de paix, comme une attente, comme un espoir.

Quinze jours, il lui restait quinze jours pour remplir ses souvenirs de l’odeur des embruns, de la couleur de l’océan, de la saveur de l’iode salé sur le bout de sa langue, du simple bonheur d’exister entre ciel et mer sur le bout de son cœur.
Il était le terrien le plus à l’ouest de l’Europe, le dernier terrien avant l’Amérique.

Bientôt il ne sera plus rien, arraché à cette bande de terre et de rochers, arraché à sa "sentinelle", arraché à son âme.
Qu’allait-il devenir sans lui ? "Son phare "…
Une âme vide.
Un cœur artificiel.
Bien réglé, automatiquement, toujours à l’heure, à la seconde près, jusqu’à la fin des temps.
Mais un corps vide, un œil sans éclat, une tour sans âme…

Il était temps de rentrer, il commençait à faire froid. La marée commençait à monter et bientôt elle allait recouvrir tout le rocher. S’il traînait, il ne pourrait plus regagner la porte et avec la nuit tombée, c’était la mort assurée.

Ah oui … Assurée.

Le sourire au lèvres, il regarda la silhouette de sa sentinelle, si belle à contre-jour, sur l’éclat de la lune qui se levait.
Il faisait si bon sur son rocher.
Il s’assit de nouveau sans cesser de sourire.

Bien sûr, se dit-il.
Après tout, la soirée était belle, si belle qu’il allait la prolonger un peu.
Il resterait là, puisque c’était ici, chez lui.
Il suffisait de rester assis, là.
Éternellement.

 

Françoise Gérard | liberté emprisonnée


(voir son blog Le vent qui souffle)

Si tu m’avais écouté…

Julien se raidit. La liberté est l’un de ces mots gluants qui glissent entre les mains comme une savonnette. On ne sait pas trop ce que c’est, la liberté, ou plutôt, on croit savoir très bien ce qu’elle n’est pas, mais on n’ose pas aller plus loin, risquer une définition plus positive, voire personnelle, s’aventurer vraiment sur le terrain de l’exploration, essayer, chercher, changer un peu sa manière de voir, découvrir peut-être un espace de vie inespéré, et qui passe d’ordinaire inaperçu parce que les autres, ou soi-même, on a pris soin d’accumuler les camouflages, de brouiller les pistes, que surtout personne ne voie ça, ce serait terrible, où donc irions-nous, je ne veux pas en prendre la responsabilité, mais ne croyez pas pour autant que je me dérobe !...

Victor, lui, semblait tourner et retourner entre ses mains un objet solide comme de la pierre, il ne doutait pas, la liberté, c’était ça, mon garçon, la vie que j’ai menée pendant toutes ces années magnifiques sur ma péniche, au fil de l’eau et du temps, avec le ciel comme unique limite, sans aucun mur autour de moi, sans cheminée d’usine au-dessus de ma tête pour me cacher l’horizon, regarde, admire la pureté de ce diamant que j’aurais voulu te remettre mais que tu ne peux plus désormais posséder, rejoins-moi dans ma nostalgie puisque cette pierre imaginaire est perdue pour moi aussi à présent...

L’espace d’un instant long comme un éclair, le jeune et le vieil homme s’étaient trouvés séparés par un abîme, à moins que la forme normale des rapports entre les êtres ne fût cet abîme pressenti, chacun soufflant dans sa corne de brume pour signaler sa présence sur son îlot désert...

 

Marlen Sauvage | Anguille sous roche

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Dès que j’ai croisé son regard, j’ai compris qu’il y avait anguille sous roche. Son bonjour les enfants, vous avez bien dormi sonnait faux. Quelque chose dans les vibrations de sa voix, qui tremblait un peu, une tonalité au-dessus de la normale, et sa question comme un piège parce qu’elle savait que nous avions tous les deux déambulé dans la maison cette nuit-là, chacun à notre tour, Patricia l’avait croisée qui revenait de la cuisine pour regagner sa chambre. Servez-vous tout est sur la table. J’ai des biscottes si vous voulez en plus, le pain est d’hier mais il est encore frais, le café est sur la cuisinière. Comme d’habitude, je lui propose de la servir, elle n’en veut plus puis se ravise, Juste un fond, j’ajouterai du lait. C’est devenu une antienne… Elle a posé son menton sur la paume de sa main droite et me regarde le front soucieux. Malgré moi, je suis attiré par le décolleté de sa robe d’été, trop échancré, une peau trop ridée, marquée par le soleil. Elle sait ce que je pense. Ses épaules se voûtent légèrement puis elle se redresse d’un coup la poitrine en avant. Je connais ce mouvement. A mes côtés Patricia se tait, plonge sa cuillère dans le pot de confiture.

Je pressens qu’elle veut parler de notre dernière conversation téléphonique, où je lui ai raccroché au nez. Tout sauf ça, pas d’esclandre devant Patricia. Mais elle me scrute toujours de ses petits yeux de myope, deux billes de charbon, et fronce les sourcils. Je croque dans ma tartine, mon regard flotte en l’air au-dessus d’elle, sur le tableau de fruits qu’elle a peint, avec l’ananas que je trouve très réussi. "Oui, ton père disait ça aussi." A côté d’une pomme rutilante, un coing ou un citron, je me suis toujours posé la question. Elle me répond qu’évidemment c’est un citron, et je lui rétorque que non, justement, sinon je m’abstiendrais de lui demander. J’ajoute quand même et je suis sincère que c’est le tableau d’elle que je préfère. Comme ton père. Le ton cassant. J’entends le ressentiment dans ces trois mots, le mari qui a osé la quitter là, on ne parle pas autrement de la mort dans cette famille, la laissant à ses soixante-dix ans. J’entends le reproche enfoui depuis ces deux derniers mois, tu n’es jamais là, je ne peux pas compter sur toi, et je m’attends à ce que la conversation dégénère. Comme il est doux le filet de voix de Patricia quand elle ajoute Moi j’aime bien ce que vous peignez, avant d’avaler une gorgée de café… Je n’aurais pas dû parler du coing. Je vais éviter de commenter l’autre tableau, accroché de travers sur le mur d’en face, une violoniste perdue dans un fond bleu avec un violon en forme de corps de femme au premier plan. Je le déteste et elle va le sentir. Quelque chose qui sonne faux dans ma voix aussi quand je m’intéresse à sa peinture du dimanche. Que je ne lui ai jamais commandé aucun tableau contrairement à tout le monde dans la famille, ça lui reste en travers de la gorge. Ta cousine Sonia m’a demandé de lui refaire la marine à la craie sèche, tu sais, elle veut la mettre dans son salon, elle voulait me payer mais ça me fait tellement plaisir… et puis si on commence à demander de l’argent à la famille. Mais voilà son argument ne m’avait pas décidé.

Je voulais vous demander les enfants… et sa main rassemble des miettes sur la toile cirée aux pêches jaunes et rouges qu’elle fixe les yeux dans le vide. J’attends la suite, avec inquiétude. Ça va être maintenant, ça va péter, je le sens. Patricia porte son bol à la bouche et le maintient dans l’attente de la question. De sa main ma mère creuse le cercle de miettes et l’éparpille d’un geste brusque. A quelle heure vous pensez que nous devons partir ? Patricia repose son bol en expirant longuement et hausse les épaules. J’inspire tellement profondément, avec un tel soulagement, que je ne doute plus de ma capacité respiratoire malgré les paquets de cigarette, les alertes des uns et des autres, et je me lève pour reprendre un peu de café, je brancherai bien la radio, à peine ai-je fini ma phrase et je l’entends de sa voix doucereuse l’agent immobilier m’a dit qu’il avait relevé le numéro de téléphone de l’appel qu’il avait eu, vous savez, à propos du prix de la maison. Je fixe la plinthe accrochée au mur, à quelques centimètres au-dessus du sol. Un défaut de construction, pas de vide sanitaire sous la cuisine, ni sous toute la maison d’ailleurs, mon père l’avait su après l’acquisition du Colombier, et le sol s’était enfoncé. Il en était malade pour lui c’était une honte de ne pas l’avoir signalé, la maison ne valait pas ce prix-là, et nous qui le rassurions Papa c’est vieux tout ça, ça fait quinze ans que vous vivez dedans, tu fais remettre une plinthe un peu plus haute et c’est tout, ça bougera plus. Je me retourne pour m’asseoir, ma main tremble légèrement, je me brûle, et je soutiens son regard qu’elle plante dans mes yeux. Elle m’attendait. Et ce numéro, c’est le vôtre. Vous voyez maintenant on peut savoir qui nous appelle. Le carillon des grands-parents en marquetterie sombre égrène l’heure. Patricia rougit et j’entends sa respiration saccadée, elle attend que je réagisse. En face de moi, ma mère grimace un sourire triomphant, elle voit qu’elle a gagné. Elle sait que la question n’est pas celle du prix de vente, mais que nous étions choqués d’apprendre qu’elle s’était empressée de vendre "cette baraque" comme elle dit, que nous souhaitions l’acheter, je lui ai dit déjà, je lui répète et je sens combien ma voix dure la tétanise. Mais elle reprend le dessus Vous avez cherché à me flouer et sa voix grimpe dans les aigus, comme lorsqu’elle s’emportait auprès de mon père quand il n’accédait pas au moindre de ses désirs. Patricia dit alors doucement que c’est elle qui a téléphoné à l’agent, qu’elle voulait protéger ma mère, mais je l’interromps, elle est si gentille Patricia, tout ça on lui a dit déjà, Patricia, ne te laisse pas impressionner. Comment tu parles de moi, un fils, ça, c’est un fils, pour qui tu te prends ? Pour qui vous vous prenez tous les deux, je vous ai rien demandé, ma maison je la vends elle m’appartient, on était passé devant le notaire avec ton père pour une donation au dernier vivant et elle m’appartient.

 

Philippe Castelneau | Lost in translation


à lire aussi sur son blog : philippe-castelneau.com

Le temps du trajet, pas que je compris grand-chose, mais je posais des jalons, définissais un territoire. Un lieu clôt, quatre personnes fixées dans l’espace, siège conducteur, siège passager, banquette arrière. Sourires échangés, des mots vagues accompagnés de gestes désordonnés, un ou deux éclats de rire… L’impression, quand même, qu’on va y arriver. C’était fragile, mais une complicité commençait de s’ébaucher. La voiture s’engagea dans l’allée devant la maison : now Philippe, this is your new home ! Bob, je comprenais à peu près ce qu’il disait. Angela et sa mère m’avaient déjà perdu. Le petit porche, la porte avec la moustiquaire, et nous voilà dedans. Bob disparaît (be right back !), Angela et sa mère m’entrainent à l’étage. J’essaie tant bien que mal de noter mentalement où sont les toilettes, la salle de bain, ma chambre. On redescend et la maison est tout à coup envahie de gens qui tous veulent me toucher. L’on me serre dans ses bras — give me a hug ! — ou l’on me tend une main molle, selon qu’on m’a par avance adopté ou que l’on me regarde comme une bête curieuse. Nous sommes dans la cuisine, il y a derrière moi l’ouverture qui conduit à la salle à manger, mais je ne le sais pas encore, et tous sont venus pour moi, je ne peux plus reculer, ni m’enfuir. On m’adresse quelques mots en français, alors je réponds d’abord en français, lentement. Vous avez fait un bon voyage ? On me demande. Oui, merci. Grand sourire, satisfaction réciproque de s’être compris. Une jeune fille rousse s’avance, elle me tend une assiette sur laquelle sont disposés des cookies encore chauds. Je les ai faits pour toi, elle dit. Je fais oh ! parce que je ne comprends rien, mais je vois bien à son sourire que les biscuits sont pour moi. Je la remercie comme je peux, elle me dit quelque chose encore, sa mère — je devine que c’est sa mère qui se tient derrière elle, la même bouche aux lèvres épaisses, les mêmes dents — lui souffle quelque chose à l’oreille, elle la pousse un peu et la fille me tend l’assiette. Elle veut que je goûte aux cookies. Je n’ai pas faim, mais j’obtempère. C’est bon. Je dis : c’est bon. Je tente en anglais, ils rient, je ne m’en sors pas trop mal. Il y a d’autres cookies, d’autres personnes avec d’autres gâteaux, je ne vais pas pouvoir goûter à tout. Je n’ai pas faim, je suis fatigué, je ne sais dire ni l’un ni l’autre. Impossible de retrouver les mots, je suis complètement perdu, soudain presque terrifié. La fille rousse aux lèvres épaisses ne me lâche pas. Elle me prend par le bras, m’entraine avec elle d’une pièce à l’autre : ne t’inquiète pas Philippe, avec Angela on va s’occuper de toi, on va te présenter nos amis, tiens, voici le salon — Montre-lui le sous-sol ! — Ah oui, là c’est le sous-sol, on se retrouve souvent ici pour regarder des films en mangeant du pop corn… Tu aimes le pop corn ? (Quelqu’un lui a montré sa chambre ? Il est peut-être fatigué, non ?) Quels sont tes films préférés ? Tu connais Rob Lowe ? — Hey, Shannon, tu crois vraiment qu’ils connaissent Rob Lowe en France ? — (N’hésite pas à te servir dans le frigo, hein ? Fais comme chez toi… Ici, c’est chez toi, maintenant, d’accord ?) — J’adore Rob Lowe, il est tellement mignon ! — Tu as vu Sixteen Candles for Sam ? Molly Ringwald ? Non ? L’actrice qui joue dedans ? Elle est rousse, comme moi ? Ça ne te dit rien ? (Shannon, je crois qu’il ne comprend rien à ce que tu lui dis !) Pff ! Ne les écoute pas ! Tu comprends ce que je dis, hein ? Oui ? Hey, Angela, il dit qu’il comprend ! Tu as vu The Breafast Club ? Non plus ? Angela ! Angela ! Il n’a pas vu The Breakfast Club ! — Eh ! Quelqu’un a vu Retour vers le futur ? Mais si, ça vient de sortir... Avec Michael J. Fox ! C’est un s.u. p. e. r. film ! Il faut qu’on emmène Philippe le voir, il va adorer ! Tu vas adorer Philippe… Tu vas au cinéma, en France ? — (Il sait où sont les toilettes ? Quelqu’un lui a montré où étaient les toilettes ?) Voici Steven, voici Natasha… Angela ton correspondant est trop mignon — so cute ! — Et moi je la suis, je ne comprends pas un mot de ce qu’elle dit, je ne vois que ses lèvres épaisses qui bougent, je ne vois que ses dents.

 

Brigitte Célérier | une rencontre


Et là, dans la nuit, j’ai reculé un peu ma chaise, je suis en retrait du groupe qui récrit le jour, fait des projets pour demain, groupé autour de la table ronde, sous la suspension, et je regarde, dans la tache de lumière de la lanterne qui troue la nuit du balcon, son bras posé sur le bras du fauteuil, la main et la cigarette qui pendent au dessus d’une coquille posée au sol, il se tait, je ne sais s’il songe, médite ou boit simplement le calme, moi je repense à ce qu’il m’a dit avant le dîner, et je me demande pourquoi il m’a raconté cela, comme pour m’interroger, en fait c’est ce qu’il a fait, mais de quel droit ? Ce n’est pas important pour lui, certainement, et il a sans doute oublié, il a dit cela comme ça, parce que j’étais là, sans doute, simplement, parce qu’il était encore intrigué, mais sans y attacher d’importance, j’espère... Il parlait de leur promenade en ville, d’une rencontre, il disait que le bonhomme était grand, assez âgé mais pas tant, plutôt élégant - un peu trop, tu sais, comme s’il venait d’une histoire des années trente, un personnage un peu trouble, à la lisière - que ma mère avait été polie, mais assez brusque, rapide, lui avait demandé de ses nouvelles, s’il était là depuis longtemps et si sa femme, qu’elle a appelée par son prénom, l’accompagnait, en regardant un peu au dessus de son épaule, ou le semblant juste assez pour refouler une vraie réponse, montrer qu’elle ne rencontrerait qu’indifférence, et que, repartant après avoir esquissé ce temps d’arrêt, alors qu’il commençait : oh nous ne sommes arrivés qu’hier, elle lui avait dit, le dépassant, arrêté là sur le trottoir, quel plaisir de penser que nous allons nous voir, pendant qu’avec un sourire il semblait se préparer à reprendre la parole ; seulement C, elle, s’est arrêtée pour écouter, elle est si aimable ta soeur, terriblement aimable, je ne la comprends pas parfois, et il s’est tu, attendant que je réagisse, mais que lui dire, que je ne l’avais pas vue depuis longtemps, qu’il la connaissait certainement mieux que moi, alors il a repris disant qu’il n’avait pas fait attention aux phrases de l’homme au début, jusqu’à ce qu’une inflexion dans la voix, devenue plus familière, peut-être un ton en dessous, attire son attention et il rappelait une rencontre passée, ce n’était pas net, comme s’il ne se souciait pas d’être compris sauf par C, et il était question de vous deux, il y a longtemps, ou assez, il parlait de vous comme d’adolescentes, elle a rougi un peu, il avait un sourire un peu obséquieux, insinuant, méchant sans doute, elle a dit qu’elle avait oublié, qu’elle pensait que lui aussi, qu’il le devait d’ailleurs, et puis que c’était surtout toi, il a répondu que, bien sûr, en fait elle n’était que la petite soeur, encombrante parfois, elle n’était jamais très loin de toi, et toi tu étais... mais C à ce moment a tranché dans le fil de ces réminiscences, de ces allusions, a tendu la main pour serrer celle de l’homme, et elle l’a entraîné, lui, sans même le présenter, prétendant que ma mère leur faisait signe, qu’ils étaient pressés mais seraient si heureux bien sûr de le revoir... et comme je me demandais, refoulant un souvenir que je voulais effacé, où il voulait en venir, il m’a regardée en me demandant tu sais de quoi parlait cet homme, ce à quoi je n’ai pas répondu, me contentant d’un nous passons à table. Mais là, je me souviens, et je n’aime pas ça... seulement, vraiment, ça ne le regarde pas.

 

Danielle Masson | 32 octobre, suite


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Jeudi 1er mai de l’année 2014.

Moi, Goran le Mut vient de garer ma voyante voiture de location au début de la trop longue ligne droite qui avait perdu les platanes qui la bordaient.
J’aurais aimé pouvoir lui crier « Attention, vous allez trop vite » mais je ne savais pas encore que c’était la voiture de mon père qui filait dans un de ces platanes du côté gauche de la route.
J’aurais aimé lui avoir crié qu’il fallait qu’il aille moins vite, que nous l’aimions.

Mais je perds les pédales ; c’est au jeune homme que j’étais il y a tout juste quinze ans que je dois m’adresser. Quoi, il se bouche les oreilles, il ne veut rien savoir. Qu’est-ce que j’entends qu’il se reproche de ne pas lui avoir assez dit de « je t’aime, papa », pas assez dit de « je t’admire, papa ». Pas assez avoir écouté ses recommandations, pas assez avoir souri de ses mauvaises blagues, quand cela faisait cent fois qu’il racontait la même.

C’est ça qu’il me souffle le gamin que j’étais, celui que j’aperçois les jambes coupées assis sur le bas-côté, avec son bouquet de trois roses rouges qu’il est en train de regarder et de répéter sans arrêt, c’était pour les 43 ans de Maman. Papa, tu as oublié que c’était aujourd’hui son anniversaire à ta Juliet. Il n’a pas fait attention, Papa ; c’est que je me suis dit à cet instant-là.

D’ailleurs qu’est-ce que j’en ai fait de mon bouquet. Aujourd’hui, c’est moi qui l’apporte. Depuis quinze ans, c’est le fleuriste du village qui vient déposer les fleurs, toujours les mêmes, dans le vase en granit du columbarium, Secteur Z, case 24, là où reposent les cendres de son père.

T’as l’air bien emprunté aujourd’hui car là va falloir lui dire quelque chose. Je ne vais pas mettre le bouquet à la va-vite, toi le gamin de 15 ans tu m’aideras. C’est toi qui a des choses à te faire pardonner, pas moi.

S’ensuit un dialogue de sourds entre moi aujourd’hui, l’homme que je suis devenu, et celui que j’étais le jour où la vie s’est arrêtée pour lui. 45 ans, beaucoup trop tôt.

Mais, je sais des choses maintenant.
C’est pour cela que je viens te demander pardon, papa ; tu as voulu nous épargner ta déchéance que le crabe aurait provoquée mais je ne le savais pas.

Je me demande s’il n’y avait pas des petites choses qui auraient dues attirer mon attention

Mais le vélo, le lycée eh ! Le gamin, tu oublies les filles…

 

Laurent Schaffter | Situations d’apparence acausales


Les voyageurs descendent. Se pressent vers les sorties. Entre deux quais, son masque de chair lisse et pâle glisse fantomatique. Une affichette pour une première dans un théâtre du bout du monde, sur un pilier de béton crade, placarde l’urgence du destin. Les murs revêtent d’étranges habitudes.

Il regrette déjà ce jeu qui le passionne. Redoute un nouvel échec de cette partie se jouant pour le coup dans la mouvance des passagers, sous les tableaux électroniques, dans le voisinage des débits de tabacs, aux points presse, aux comptoirs de snacks, aux guichets, près des files d’attente, à Paris toujours. Le hall principal de la gare de l’Est devient pour une heure ce soir, terrain de jeu, bac à sable, jardin d’enfants. Il relance, une énième fois, les mots dans son esprit. Ceux qui s’arrêtent, dés pipés, invariablement sur les mêmes phonèmes. Ceux qui résonnent dans sa tête de vieillard pariant, tout en marchant, l’avenir de son futur sur la grille rouillée d’un maigre passé.

Il s’attarde près d’un kiosque. Parcourt les pubs. Estime, jauge, inspecte, dissèque, analyse la foule alentour. Médite une fraction de seconde sur l’absence. D’un pas tranquille, maîtrise en lui le désordre puis, en diagonale, traverse le secteur de la billetterie automatique. Chou blanc.

Alors qu’il rejoignait, hâtant quelque peu son allure le flot des gens s’écoulant vers leurs certitudes problématiques et le repas du soir, la semaine passée soudain en lui resurgit. Pas la semaine entière ; jeudi ou mercredi, possible mardi, peu importe.Il s’en fout. Chaud, il fait chaud. Ses jambes lourdes l’écrasent au sol. L’impression d’arracher chaque pas au revêtement devenu subitement mou, gluant, collant, poisseux, pégueux. Un peu comme des mots dérobés à autrui. Un peu comme ses mots à elle.
Dali en Gala à Beaubourg, mercredi ou jeudi passé ?

Il ne l’a pas vue. A cru la voir. La frôler en début d’expo. Lorsqu’il il s’est penché, s’approchant d’un détail de ce tableau, cependant que, pareillement, d’un même mouvement, une femme, se courbait dos au sien. S’immobilisait dans une posture symétrique à celle qu’il avait adoptée et ce, jusqu’à ce que d’un seul élan tous deux se redressent. C’est en pivotant simultanément et de se retrouver nez à nez, que leurs yeux surpris partirent d’ un éclat zébré, brisant, tranchant sans crier gare, d’un rire libérateur, le murmure de la foule tantôt recueillie, tantôt passante devant les œuvres du héraut de la paranoïa-critique. Ils comprirent avoir partagé, à leur insu, un instant. Était-ce elle ?
La question l’a taraudé. Il souhaitait que ce fut elle. Ne le saurait qu’après avoir quitté Paris et regagné son nid. Son trou dans cette immense demeure qu’il occupe, solitaire, la majeure partie des heures. Était-ce elle ?

Ils correspondent depuis plusieurs mois déjà. Sont arrivés en contact par le plus grand des hasard. Le douze douze deux mille douze. Jour anniversaire de sa sœur cadette. Une histoire de commande en ligne parmi tant d’autres. Il a d’abord cru, pour raison de prénom épicène, correspondre avec un mec. Il se souvient et le crâne bouillonnant de l’écume du passé se revoit anéanti dans les bas-fonds de ses égouts personnels. Ne plus écrire. Terminé. Trop d’indignité, trop de boue en lui.

Finalement ? s’interroge-t-il à brûle-pourpoint remontant de la sorte, sur le champ, plus de huit ans en arrière, finalement faut-il considérer ce curieux dialogue comme l’origine, le point de départ de ce qui suivit ? Il s’en rappelle clairement les réparties, le salon, le puzzle, représentant la ronde de nuit accroché au dessus du canapé beige, de même la posture de l’ami qui démarra par : « supposons un instant, que nous jouions un rôle. Que tu sois... et que je sois... »

Faut-il leur attribuer une autonomie , une fonction enzymatique ou au contraire envisager ces propos en simples éléments constitutifs d’un sous-ensemble composé d’évènements programmés ? Amenés à se produire. Jouxtant pour une part déjà le présent tandis que d’autres items de ce même sous- ensemble, stockés dans l’Ailleurs, sont à nous parvenir.
Informations lointaines, abouties, non modifiables, réelles, fatales et qui, à mesure que le futur nous traverse, se concrétisent et façonnent tant la chair de notre monde que la représentation que nous en avons.

Situations à venir élaborées par le passé.. Parcelles constituantes d’un champ débordant nos échelles usuelles et qui, tout en les englobant, relie des incidents, des faits disparates si distants dans l’espace-temps, tant éloignés par leurs natures, leurs singularités, que leurs liens n’apparaissent qu’exceptionnellement... Ainsi se font jour d’étranges relations dont l’ensemble seul est susceptible d’introduire, de restituer, au regard de notre raison, un sens à l’intérieur de circonstances de prime abord incohérentes. De relier entre-elles des situations dispersées, d’apparence acausales qui recouvriront cependant leur entière signification une fois toutes les données de cette constellation d’évènements, advenues, réalisées. A la manière de ce jeu s’adressant aux enfants et qui consiste à rattacher entre eux, dans l’ordre, des nombres épars, à découvrir, trait par trait, sous la disposition faussement hasardeuse des chiffres, une figure, un motif.

Cet aparté d’un petit quart d’heure appartient-il-t-il ou non, de manière rigoureusement inclusive, à la chaîne des faits, nombreux et déroutants qui survinrent ? Chacun cependant frappé du même sceau, porteur de la même empreinte. Une action sur plusieurs semaines, plusieurs années, plusieurs siècles...... Une action aux fragments constitués de circonstances anodines, d’insignifiances complémentaires, de correspondances, disséminées et s’emboitant pour composer un tout incroyablement vaste et précis. Ne livrant cependant l’image que la dernière pièce du puzzle posée. Certains évènements fondateurs, continuent d’agir des millénaires après leur avènement. Ils s’accomplissent. Se développent, nourrissent, irriguent l’humanité.
Il suit, entre la descente du métro et les quais, des yeux les ondulations des coiffures. Deux courants opposés charrient continument ceussent qui se rendent de A à B, passant par C ou non. Il scrute l’horizon blond, bouclé, châtain, orangé, voilé, chapeauté, encapuchonné, crépu, noir, raide, filasse, peigné de la marée capillaire montante et descendante selon l’attraction capricieuse des horaires ferroviaires.

Il s’efforce à ne pas imaginer le visage dont il ne connaît rien sinon la couleur argent des cheveux. Ils n’ont jamais échangé que des courriels. Ignorent, ayant tous deux choisi l’écriture pour seul pont, à quoi ressemble le timbre, la voix de l’autre. Ils ont décliné chacun leur âge accompagné d’une description floue, imprécise à souhait, de leur physique. Le premier identifiant l’autre gagne. Quoi ? Ils s’en moquent. Ils jouent. A l’expo Dali zéro partout.. Sans doute s’y sont-ils croisés plusieurs fois. Le temps passe.

Encore vingt-cinq minutes et la seconde manche, gare de l’Est, se termine.
Tout en surveillant le flot des passants débondant du métro, il rembobine le film. Remonte dix jours en-deçà de ce discours décalé, transversal dont il ne sait s’il fut déclencheur ou banalement le premier épisode de cette série de situations incongrues. Le premier volet de cette suite de coups de théâtre, de coïncidences qui déchirèrent, sous le regard de son esprit, le voile opaque de la matière comme pour lui signifier l’existence d’un au-delà des ténèbres.

Début décembre 2004. Dans un rade. Face au parvis d’une cathédrale au front pansé d’un édit révolutionnaire peint sur un un panneau de chêne et clamant, en un lettrage estompé à qui sait décoder la langue de Voltaire, la reconnaissance par le peuple français de l’immortalité de l’âme.

« Des morts » affirma-t-il, tout en sirotant son thé bouillant. « Des morts, il y aura des morts » Se pourrait-il que ses paroles dérangeantes fussent prémonitoires ? Si oui, en quoi concernent-t-elles l’homme qui hésite, cherchant du regard, à dix-huit heures trente sept, une table disponible. Dehors ou à l’intérieur du buffet principal ? Devrait-il se sentir impliqué ? Des morts. Il ignore combien. Possible beaucoup lui rétorqua son pote.
Il décide de remonter une dernière fois le courant des passagers. Jusqu’au bout du hall, puis ira boire un thé à l’endroit convenu en cas de pat. Cette histoire le trouble. Des morts ? Ce pluriel singulier suivi d’une subordonnée conjonctive le concernant. Absorbé il manque de heurter l’angle d’une valise assoupie. Il en oublie sa recherche d’Elle. Elle à qui il doit d’écrire encore. Et mieux, lui semble-t-il, s’il s’adresse à Elle. Il se repasse l’épisode de Noël 2004. Tout ! Le magazine, les circonstances de son exhumation, sa couverture, l’article, le bouquin dont il refusa de parler, les deux dialogues, les rencontres, coïncidences sur coïncidences et ce téléphone deux jours avant la vague meurtrière. Mesure approximativement les probabilités. Rejette le hasard. Trop de hasard tue le hasard. Ce même ami qui lui parlait de cadavres début décembre parle, deux jours avant Noël d’ouragan, de cyclones, de typhons, de tempêtes. Ne trouvait pas les mots pour exposer à la sœur du sexagénaire, attentive et tenant le combiné, ce qu’il pense de ce paisible et discret représentant de l’aube du troisième âge, lequel, revenu de sa troisième tournée d’inspection et ayant aperçu attablée seule près d’une fenêtre une femme d’allure fière, opte résolument pour la salle.

Tout en considérant attentive le voisinage, les clients franchissant le seuil, elle manipule son mobile. Elle attend. Qui ? Quoi ? Des cheveux d’un bel argent ombrent de mèches à peine bleutées son visage longiligne. A coup sur c’est Elle ! Il remise le dossier tsunami. Comprend brusquement, en le refermant, que chacun des deux dialogues démarre une série. Deux courants d’informations se croisant pour se rejoindre le soir du 24 décembre 2004. Ce qu’il ne réalise que le 26 ou 27. Deux trajectoires parallèles, sans prévenir, interfèrent. L’interférence induisant en lui la conscience d’un hasard arrangé, d’un futur, structuré, combiné, truqué. Inexistant et réel. Imprévisible et prévu Il repère une chaise libre, à droite de celle qu’il suppose Elle. Chance ?

Il dépose soigneusement son imper sur le dossier de la chaise, dos à la baie, face à l’entrée. La belle, à gauche balance messages sur messages. La mystérieuse correspondante connaît son appétit dévorant pour les livres. D’un pochon de plastic orné aux armoiries d’une librairie de quartier, il tire un pavé sur l’empathie dont il reprend, concentré, la lecture.

Aucune réaction à gauche. Le serveur s’approche de sa table. Il lui commande une bière. Une blanche . Il avait pourtant précisé qu’il prendrait un thé et signalé, dans le même courriel, ne jamais, au grand jamais, boire le moindre alcool. Menteur, trompeur, joueur. Il abandonne le bouquin sur la table. Replonge la main dans le sac. En sort le dernier Crumb. Le feuillette.

A gauche, la belle s’agite. Ses lunettes tombent entre leurs deux sièges. Il se précipite trop tard ! pour les ramasser. Elle avait prévu son coup. Crumb l’absorbe à nouveau quand veloutée, creusée, carénée, une voix dans un souffle s’élève et questionne :
« Bonsoir..... Jacques ? »

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juillet 2014
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