atelier d’été, 3 | aller perdu dans la ville

un travail sur paragraphe monobloc fait d’une seule phrase, en réexplorant moment où on a réellement été perdu dans une ville, et ce que ça changeait aux signes


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jamais 2 sans 3


Une nouvelle fois très impressionné par ce qui se passe, et le fait de n’avoir jamais employé cette forme précédemment. Plus de 1 300 visites pour la proposition 2 en 1 semaine (plus de 40 contributions reçues), et bientôt 2 000 pour la proposition 1 (plus de 60 contributions reçues) : cela veut dire tout d’abord que les participants reviennent sur la page pour se lire les uns les autres, et ça me paraît vraiment essentiel. De même, le souhait que l’espace commentaires témoigne de ces réactions et lectures, interroge telle contribution et tel auteur.

Donc continuer à marcher de l’avant, et que ce ne soit pas explorer un nouveau thème à l’horizontale, mais renforcer l’implication du récit, ou de soi-même dans le récit, pour en accroître l’intensité, trouver dans le récit lui-même, à mesure que nous avançons les procédures de glissement par rapport au réel qui seront la marque du fantastique, l’inscription proprement littéraire du texte, et notre entrée dans ce camp tellement spécifique de la littérature, le fantastique.

Je rappelle d’autre part que chacun peut entrer dans cet atelier à mesure que nous avançons, soit directement depuis la dernière proposition en cours, soit à son gré, en reprenant depuis les propositions précédentes. Et la consigne reste la même : envoi par mail, si possible en pièce jointe (.rtf, .pages, .doc, .odt...) et en me redonnant chaque fois, en fin de texte, le lien vers votre site ou blog si vous souhaitez que ce soit intégré...)

Pour cette troisième proposition, à nouveau un thème et une contrainte formelle.

Cette contrainte a une double utilité : d’abord créer l’intensité technique minimum pour aborder le territoire proposé, disposer d’un outil ou d’un véhicule pour se l’approprier, mais aussi contribuer en profondeur à ce qui en train de s’inventer, grâce à vous : un livre collectif, en 8 ou 10 chapitres, dont chacun des chapitres est fait de toutes ces voix rassemblées – avec donc nécessité d’un principe unificateur.

 

aller perdu dans la ville


Alors le thème :

– à nouveau comme archétype du récit fantastique, le fait d’être perdu dans la ville, une ville – nommée ou pas, réelle ou pas, souvenir ou pas – ;

– la découverte de la ville d’après ce qu’on en voit à un instant précis, sans aucune possible prévision de ce qui va surgir : une des plus vieilles magies de la littérature depuis l’entrée à Venise chez Philippe de Commynes ; mais qui prendra sa dimension symbolique et définitive avec Londres comme ventre des romans de Charles Dickens (je pense à Old antiquity shop, Bleak House, Little Doritt... mais peut-être d’abord, oui, à ce quartier de la justice dans La maison d’Âpre-Vent). Comme lecture de préparation, dans les epubs de la partie abonnés du site, je vous recommanderais de refaire un petit tour dans L’homme des foules, d’Edgar Poe : l’homme des foules n’est pas perdu, puisqu’il n’a pas de but à son chemin, mais il agit comme quelqu’un qui s’est perdu, c’est pour cela que le suit le narrateur, révélant ainsi une dimension inédite de la ville moderne : que son activité ne cesse pas, mais que selon les heures se déplacent arbitrairement les zones de l’activité humaine, anonyme et collective ;

– nous disposons chacun d’un ou plusieurs précis où nous nous sommes, brièvement ou pas, perdu dans la ville, étrangère ou familière ; l’art de se perdre s’apprend aussi, il y a de beaux passages de Walter Benjamin là-dessus dans son Sens unique (une enfance berlinoise) ou dans son Baudelaire. Mais le raconter en tant que souvenir n’a aucun intérêt – pourquoi ? Parce que la position d’énonciation, en ce cas, est ultérieure, et suppose naturellement qu’il en soit fini de la situation de perte ou d’égarement. Dans les souvenirs d’enfance, cela a pu ne durer que quelques minutes et advenir dans un lieu qui nous semblerait bien simple à déchiffrer aujourd’hui mais, même en ce cas, la densité intérieure permet d’en convoquer à distance les images, une suite d’images grossies, disjointes, sans lien de l’une à l’autre, comme dans le temps immédiat ;

– il y a donc bien à séparer le temps référentiel et le temps narratif : sauter dans le temps précis de cette perte, pour une seule et unique raison : le temps de l’égarement ne connaît pas sa propre résolution, ni temporelle ni spatiale. Excusez la banalité, mais c’est seulement lorsqu’on n’est plus perdu que se clôture le temps de la perte. Je souhaite qu’on effectue un saut dans ce moment d‘avant la clôture.

– le fait d’être perdu : que change-t-il aux perceptions, aux formes, couleurs, durées, et surtout aux signes ? Comment interprète-t-on, avec quelle distorsion ou angoisse ou disjonctions ou mystères, les signes qui pourraient nous délivrer ?

– une gare, un métro, des rues, un labyrinthe, repasser par la même place, l’adresse qu’on a perdue, ou bien ce à quoi on assiste précisément parce qu’on s’est perdu, et dont on n’aurait pas été sinon le témoin, chacun peut partir en quête de ses souvenirs personnels, voire faire la liste de trois ou quatre des principaux avant de choisir lequel va servir de base à l’écriture ;

– mais une fois dans l’écriture, s‘abandonner le plus totalement possible aux signes, distorsions, disjonctions. Le vent, le soir, les bruits, les visages et la sonorité des paroles, l’absence de solution perceptible ou raisonnée ;

– soyez gentils : on s’est tous aussi perdus dans la forêt – mais l’exercice, ici, c’est se perdre dans la ville ; c’est faire émerger une ville qui compte plus que l’expérience de la perte elle-même.

 

et koltésienne contrainte


C’est toujours un passage pour moi important dans un cycle d’atelier d’écriture : pour prendre possession de ce que représente, en prose, la coupure du point au bout de la phrase, en gros l’équivalent rythmique de la coupe en bout de vers, dans la poésie, que de proposer de travailler à un texte qui ne comporte qu’une seule phrase.

De la même façon, un point de passage important, dans l’acquisition des rythmes internes de la prose, c’est d’écrire au moins une fois sans ponctuation : juste pour sentir comment les éléments grammaticaux et les syntagmes disposent en eux-mêmes d’une puissance de conduction.

Des livres d’une seule phrase, il en paraît régulièrement : Comédie classique de Marie N’Diaye (son deuxième livre, chez POL après refus de Minuit) en est un exemple majeur tout comme, plus récemment, Zone de Mathias Énard. Plus avant, il y a le miraculeux La mort de Virgile d’Hermann Broch, livre qui ne laissera indifférent personne qui souhaite avancer dans l’écriture. Mais certaines phrases de Proust, lourds de dix-sept ou vingt lignes, participent de cette catégorie.

La nuit juste avant les forêts, de Bernard-Marie Koltès, présente d’autres singularités, et tout d’abord de convoquer un temps référentiel nul : si quelqu’un surgissait devant l’acteur, en cet instant même, il l’apostropherait et lui raconterait cet ensemble de scène, dans le métro, sur un pont, dans une chambre d’hôtel, qui sont toutes ses propres images rassemblées de la ville et de la nuit. Koltès utilise 21 pages dactylographiées, quasiment sans marge, ouvrant les guillemets au début (il ne les referme pas à la fin), utilisant virgules, point-virgules, tirets, parenthèses, emboîtements, bribes de dialogues, flux intermittent de monologue, mais jamais, jamais de point.

Je souhaite que cette contrainte technique soit ce qui permette l’homogénéité du chapitre à venir, rassemblant toutes les voix : merci de respecter ce plus petit dénominateur commun – un et un seul paragraphe mais d’une seule phrase.

Vous trouverez bien sûr un extrait du début de La nuit juste avant les forêts dans le dossier de « fiches imprimables » (KOLTES-monologue).

 

ne pas se hâter


J’écris ce texte dans la grande salle de lecture de la John Hay Library, à Providence, avec devant moi le carnet Remembrancer où Lovecraft, en 1933, note toute une suite de recommandations pour l’écriture (mise en ligne cette fin de semaine sur The Lovecraft Monument je pense), il y a cet aphorisme : ne pas se hâter. Insistant sur cette rumination préalable de ce qu’il nomme l’histoire, jusqu’à ce qu’elle-même réclame qu’on l’écrive.

Penser, une fois trouvé le thème (il peut aussi venir du rêve), aux éléments multiples qu’il va assembler, même dans l’espace bref d’une contribution en un seul paragraphe. Si vous vous lancez trop vite, vous n’aurez pas ces ingrédients multiples, seulement celui, certes principal, qui autorise l’écriture. Avoir, dans ce paragraphe d’une seule phrase, à construire la tension et l’alliance, pratiquer le grand écart des images, des sensations, des perceptions, sera d’autant plus réussi que vous aurez à concilier un matériau hétérogène, et que l’intérieur du paragraphe témoignera de cet assemblage.

Sans rien de commun (formellement) avec l’extrait de Koltès, voir aussi dans les « fiches » l’extrait de Zones de Jean Rolin, dans ce livre fabuleux où il contourne tout Paris à pied par la périphérie : ici l’arrivée à Sarcelles. Cette organisation si précise des signes, dans le mouvement ambulatoire qui les révèle un par un, et qui les fait advenir comme présence.

Nommer la ville, ne pas la nommer, dater l’expérience ou pas, sans doute moins important que savoir qui raconte l’histoire : de sa hauteur, un enfant ne perçoit pas la même chose. Faire que ce qui, même s’il s’agit de vous-même, soit une caméra à distance, temporelle ou spatiale. Se servir de cette distance pour empêcher le texte de parler de vous : ce que vous avez à dire sur vous-même, que ce soit les images et les perceptions de la ville, la ville parce qu’à cet instant on y est perdu, qui les portent et les incarnent.

À lire aussi, dans les fiches accès abonnés, celle qui s’intitule « ANTHOL-VILLE », brefs extraits (Echenoz, Bergounioux, N’Diaye, Simon) avec différentes manières d’appréhender les signes et figures de la ville. Voir aussi, pour se mettre dans l’ambiance et se le remettre en mémoire, toujours dans les extraits, l’arrivée à New York dans Voyage au bout de la nuit de Céline. Je suis sûr que vous avez en tête d’autres extraits, n’hésitez pas à les insérer en commentaire : partager un atelier c’est aussi inventer la bibliothèque de cet atelier.

Dois-je recopier le paragraphe pour avoir une chance d’être entendu ? À vous !

 

aller perdu dans la ville | les textes


 

Les skyscrapers en tête il marchait ce mot se dressait en lui comme un édifice poétique même si la chaleur suffocante contrastait avec le bain glacé de la climatisation des restaurants et des boutiques il fallait s’orienter à la vue car il n’existait pas encore de GPS il avait repéré sur un plan où elles se trouvaient on les apercevait si bien depuis le bateau qui longeait la statue de la liberté par Bartholdi ensuite il prendrait l’ascenseur et parviendrait au sommet alpiniste d’un moment sans piolet ni mousquetons la ville sous ses yeux au travers des vitres épaisses représentait un jeu de piste pour mini voitures jaunes à croire que l’uniformisation de la couleur automobile avait été imposée par le maire un jour où il marquerait son autorité et pas un seul carreau cassé qui ne soit remplacé immédiatement il ne savait pas encore que ces deux tours seraient perdues plus tard elles-mêmes au milieu des regards affolés de la stupéfaction bouche bée de l’incroyable advenu de l’événement inimaginable la perte serait alors celle-là non pas la sienne propre errant dans le dédale des rues numérotées et se coupant toutes à angle droit mais la disparition des jumelles brisées deux jouets rapprochant la vue sublime allant jusqu’à l’océan silencieux la circulation entendue sans aucun bruit de pots d’échappement les minuscules fourmis filant indifférentes à ce qui finirait par se produire un jour lui il n’était pas hagard et craintif mais celles qui l’accueillaient devinaient sans doute que cela était trop beau trop aimable trop merveilleux d’offrir ce point de vue cela ne pouvait pas durer indéfiniment tout s’écroulerait un jour comme les rêves d’enfant comme les apparitions du père mort dans Fanny et Alexandre de Bergman un songe ou un cauchemar trop climatisé la sueur coulait dans son dos la résolution du puzzle s’annonçait de manière irrémédiable les avions décolleraient la ville serait décapitée il ne resterait que les photos qu’il avait prises de là-haut en frôlant alors d’un regard panoramique le paradis perdu. DOMINIQUE HASSELMANN.

Sur cette croix verte de pharmacie clignotante et lumineuse la température indiquée est précise, 36,8°C, ce ne serait pas de la fièvre, mais c’est l’intenable air chaud, sec, brûlant lorsque tu marches depuis des heures (toutes directions, centre ville, autres directions, tu as tout essayé), 14 heures dit la croix, il est 14 heures, pas quatorze heures que tu marches, tout de même, mais tu as pris des ruelles, des avenues, des sentes, des escaliers qui montent et puis descendent, tu as rebroussé chemin dans des impasses et traversé des squares à bacs à sables emplis d’enfants braillards et bordés de jeunes mères désœuvrées, en jupes courtes et chemisiers ouverts alors qu’il était tôt encore mais la chaleur était déjà là à déshabiller et pousser à l’ombre du moindre tilleul tout ce qui respire tant bien que mal, chiens efflanqués comme vieillards mal peignés que tu bousculais presque en rasant les murs à la recherche de ton chemin, repassant là où tes pas t’avaient déjà porté, marchant dans le bitume de moins en moins rigide, tournant à droite, t’arrêtant face à un vitrine de figurines en plomb dont tu te disais qu’il ne resterait rien une fois le soleil traversant la vitre, et revenant sur tes pas à la recherche de l’hôtel que tu avais quitté le matin même en quête, simplement, d’un marchand de tabac, non que tu fumes, tu as arrêté depuis bien longtemps, mais il te fallait pour la carte postale un timbre puis une boîte aux lettres et maintenant, sept ou huit heures plus tard, tu bifurques à bâbord, sans oser encore demander ton chemin à l’homme à le chemise hawaienne rose et bleue qui s’avance face à toi car il aurait fallu admettre que tu étais perdu, et depuis longtemps, et dans la discussion raconter que tu as vu trois fois la fontaine où se baignent les adolescents cet après-midi sans oser y tremper tes pieds pourtant endoloris pas la randonnée sans fin que tu t’imposes et de toute façon, à force de tournicoter, cet hôtel, tu le retrouveras bien tout seul, la ville n’est pas si grande et d’ailleurs la température baisse un peu, c’est plus supportable, cela va même devenir agréable : les mères du square, encore elles, tirent sur leurs jupes, reboutonnent leur corsage, tu es sûr que si tu tournes à gauche tu retrouveras la pharmacie, et la température d’ailleurs n’est plus que de 28,2°C, il est 18 heures, à la croix toujours verte, toujours clignotante et toujours lumineuse, alors, à la prochaine rue, tu prends à nouveau à gauche, tu n’as pas tenté cette option précédemment (un panneau en bois verni indique par là trois hôtels – Les Mimosas, Au Lion D’Or, Le Bon François (tout confort, petit-déjeuner continental) - dont aucun ne porte donc le nom du tien, mais peut-être est-ce un oubli du préposé aux indications touristiques) et, si tu ne touches pas au but, peut-être pourras-tu tout de même te renseigner à moins que tu finisses par te rendre compte que c’est toi qui te trompes, et que le nom de ton hôtel n’est pas celui que tu crois. SÉBASTIEN BAILLY.

La gare était dans un ressac, perdue sous un vaste dôme vert comme un lac de forêt, survolé d’oiseaux sombres au vol lourd ; après quoi suivaient un hall de gare en marbre au large cadran planté sur une fresque agricole, puis une place ronde, plantée de platanes et ornée d’un monument aux morts et de drapeaux en nombre important, qui pendaient sous la pluie et des affiches collées à la sauvage sur les vitrines des hôtels désaffectés tombaient en s’enroulant. La ville entière semblait tombée dans la vapeur. Poursuivant tout droit en quête de l’Hôtel-Dieu où j’étais attendue, je me trouvais soudain dans une rue étroite, environnée d’un brouillard humide, épais comme une gelée, qui me masquait la vue à dix pas ; moyennant quoi, il n’y avait pas un chat en ville, et les voyageurs, vers qui je songeais un instant m’en retourner, s’étaient depuis longtemps égayés, sans doute et je guettais les lumières jaunes d’un de ces tabacs de centre-ville où l’on peut acheter des timbres, des tickets de loterie et demander son chemin au passage ; j’arrivais au canal sans en avoir vu un, entre les innombrables charcuteries au store bas, où grimaçaient une ribambelle de cochons roses, de la main du même maître et non moins hilare (ce qui me rappela la sentence d’un convive à la table du dîner de la veille, qui, enviant ma chance et me félicitant de mon voyage, le plaça en clignant de l’œil sous le signe d’Épicure et, pour conclure, dit, se renversant dans sa chaise pour mieux en rire : « C’est une ville de garnison tombée en charcuterie ») ; depuis ce canal qui traversait la ville en perpendiculaire, s’ouvrait en boyau une perspective sur ce qui semblait, de loin, dans la brume, une cathédrale, des églises aux clochers pointus et des châteaux, protégés par des cours et leurs murs clairs. Passant une grosse sculpture moderne métallique en forme de cœur, signe indéniable d’efforts budgétaires de réaménagement du centre-ville touristique, je traversais l’un des trois ponts vers ce que je supposais être l’hôtel Dieu, d’après le plan que j’avais distraitement consulté la veille à Paris, et qui, à la réflexion, donnait les directions sans indiquer les distances ; ce devrait être l’heure exacte, car voici que la ville, depuis des quartiers insoupçonnés de moi, à l’arrière-plan de ma perspective, se mit tout entière à sonner ; quand soudain, au bout du pont, parut un passant, perçant la brume, tel un ange porté par les cors ; déjà il s’éloignait d’un pas pressé, quand je le hélai, accompagnant mon cri du geste involontaire et inutile de celui qui hèle un bus à l’arrêt ou qui salue encore un ami qui a déjà tourné le dos ; « Pardon, savez-vous où se trouve l’Hôtel-Dieu ? », l’homme s’éloignait sans se retourner vers une rue que j’identifiais mal, et me dit, « Suivez-moi j’y vais c’est par là » avec un geste du bras assez semblable au mien, quoique plus directif ; lui emboîtant le pas, en longeant le canal de l’autre côté du pont, je me demandais si j’avais bien raison de croire en cette coïncidence, cet homme en manteau gris filait d’un train d’enfer, vers une perspective inconnue qui semblait s’ouvrir sur les terres, ou une mer intérieure dont j’ignorais jusqu’alors l’existence ; je butai contre la chaussée, le passant, qui avait déjà tourné à l’angle, revint sur ses pas pour me relever, et me jeta, d’un ton assez bonhomme : « Oh là, n’allez pas vous perdre, n’allez pas vous perdre ; on y est presque, c’est là… », il pointait vers un horizon indistinct, dans le silence retrouvé de la ville. ELLEN RIOT.

Elle marche le nez collé au plan, première à gauche troisième à droite place Paul Lafargue, rond point, suivre le panneau « musée d’art moderne », avenue Victor Hugo (encore une avenue Victor Hugo ) – merde, ce n’est pas l’avenue Victor Hugo, elle l’ a loupée , c’était celle d’avant, nez collé au plan - les GPS elle n’aime pas - douceur subite sur le gras du mollet, un chat roux, elle s’assoit sur le seuil de la porte la plus proche pour le caresser – fatiguée, marre de chercher le musée, marre des musées, marre du tourisme – plissant les yeux, elle lit lettres blanches sur panneau bleu foncé : avenue Montaigne, une allée plantée de tilleuls, aucune odeur pourtant ; au loin à sa droite, des grilles et des arbres, un parc peut-être, à sa gauche la lumière s’ouvre vers le fleuve, le fleuve traverse la ville, elle aime les villes traversées par un fleuve, elle ne serait peut-être pas venue s’il n’y avait pas eu le fleuve ; elle ira à gauche vers le fleuve, elle range le plan dans la poche la plus accessible de son sac à dos, dans l’autre tabac, feuilles à rouler, briquet ; pas grand monde, ceux qui passent sont bien habillés, couples de quadragénaires bien mis, jeunes gens légèrement extravagants - il ne doit pas être loin le musée d’art moderne -, elle remonte l’allée, la chaleur crée des distorsions dans l’air, les troncs d’arbre, l’horizon tremblent, un courant d’air effleure le cobra sur son bras, remonte jusqu’à l’épaule, ses poils se hérissent, quelque chose bouge derrière elle, frémissement sur la nuque, le chat peut-être, tout d’un coup, elle ne reconnaît plus rien, droit devant elle un voile, le tracé de l’allée, l’orientation, tout se brouille, rien ne correspond plus au plan qu’elle a consulté tout à l’heure, les arbres se sont refermés sur elle, un bourdonnement, ses oreilles se bouchent… elle y fourre ses deux auriculaires, enfonce, agite… toujours bouchée, cette forme devant elle… serait-ce… non, ce n’est pas possible… le type de l’ascenseur mais en plus gros, il y avait un immeuble là à l’instant, un long mur de pierres aveugle, est-il derrière elle ? elle presse le pas, trébuche, un caillou a glissé dans sa chaussure, il n’y a plus de trottoir, le gravier, le goudron – elle a déjà vécu ce moment-là – la barrière des arbres se dresse derrière son dos maintenant, devant le brouillard s’épaissit, elle a froid, elle ne sait plus où est le fleuve malgré la corne de brume au loin BÉATRICE D.

Sous le pont les tags, des lettres rouges zébrées de noir, épaisses, et cette destination induite par la lecture qui force à avancer en sens contraire, remontant la petite pente, une lente inclinaison du sol cessant là où une autre route s’unie à la première, un mur gris naissant à cet endroit épousant le virage, un mur surplombé par un trottoir plus haut, puis une route, une autre, un mur porteur d’une autre route qui longe une suite de magasins et les enseignes qu’on suppose, une croix verte clignotante, un E géant, des tubes bleus luminescents et des spirales, à droite une affiche de cirque à femme souriante, vêtue de rouge paillettes, soulevant avec grâce un cerceau bien haut au-dessus d’elle, un tigre blanc auquel il manque un œil ici mais il y est là-bas, sur l’affiche suivante, quelques mètres plus loin la même affiche dédoublée, sanglée sur un poteau, quatre coins noués, le renflement au centre déformant le sourire, rendant ovale le cerceau et le saut du tigre incertain, quelqu’un venant plus tard ôter les plaques cartonnées l’une après l’autre, jetant ces plaques à l’arrière d’un camion, s’arrêtant, repartant, superposant les plaques qu’il jette avec plus ou moins d’attention, plus ou moins de distance, les gestes raides ou secs, cartons en vrac à empiler derrière le siège du chauffeur, bientôt le véhicule s’engage au milieu du trafic, doublant, freinant, accélérant, difficile de suivre, quittant la voie centrale, reprenant ses arrêts ses départs longeant les murs périphériques, s’arrêtant reprenant comme ou coud un ourlet, passant devant derrière, puis prenant d’autres rues pour s’en aller en direction d’une autre ville et me quittant, la nuit un château d’eau s’allume, un phare. CHRISTINE JEANNEY.

Imaginer nourrissait mon désir, mon désir nourrissait mes rêves, mes rêves éclairaient mon quotidien, mon quotidien mon humeur et ainsi de suite ; je lisais ses ouvrages, je faisais connaissance avec l’auteur, je cherchais à le comprendre, j’apprenais à l’aimer, je me rendrais dans sa ville lorsque tout cela ne suffirait plus, quand il faudrait passer à l’acte, j’irais là-bas ; elle est là, devant moi, impressionnante, majestueuse architecture baroque, gothique ; je jette mes bagages dans la chambre en marqueterie de l’hôtel Waldstein, m’enfile sans tarder dans les rues pavées grouillant de monde, je flâne, je flâne, un petit restaurant typique propose du goulasch avec piva, je m’arrête, je dîne, loin du pont Charles qui enjambe la Vltava et héberge caricaturistes et camelots, je décide de rebrousser chemin pour ce soir, des musiciens de jazz jouent Armstrong ou Louis Prima dans tous les coins, j’écoute, je bats la mesure avec mon pied, j’applaudis, je me laisse emporter ; la nuit a jeté son voile sur la ville sans que je ne m’en aperçoive vraiment, je rejoins l’horloge astronomique qui sonne vingt et une heures, il fait frais, je n’ai pas pris de gilet, je cherche mon plan mais ne le trouve pas, j’ai dû l’oublier au restaurant, le voile s’épaissit de minute en minute, une pluie fine commence à tomber ; un morceau de pain est resté coincé dans mon gosier ou est-ce un début de conscience qui enfle, « voyons, pont Charles, deux rives ,un fleuve, un peu de réflexion ma vieille, t’es pas plus bête qu’une autre » mon cœur palpite, une multitude de rues partent de cette place, par où suis-je arrivée, qu’est-ce qui pourrait me le dire, j’ai froid, la pluie devient glaçante, tout se ressemble, les pierres grises que le soleil caressait tout à l’heure sont devenues anthracites, couleur de stèle, un frisson me parcoure, ma tête tourne, « la bière, je savais qu’il ne fallait pas que je la termine », différentes langues s’entrechoquent, se heurtent dans un vacarme épouvantable, j’ai envie de pleurer, je prends la rue Rétézova, au hasard, « les tags, mais oui bien sûr, je les ai vus tout à l’heure, boutique Antik, je connais, c’est par là », je débouche sur une rue sombre, je fais demi-tour, la pluie a transformé les humains en spectres, une déferlante de ponchos plastifiés dévale en riant, je cours dans leur sens, place de l’hôtel de ville, les apôtres sont rentrés, ils défileront demain pour annoncer les heures, la petite librairie où ses bouquins sont exposés dans plusieurs langues sont toujours là mais son regard a changé, je ne le reconnais pas, il me fixe, l’œil noir « où es-tu toi qui m’a entraînée jusqu’ici », je suis trempée, le truc bloqué dans ma gorge devient insoutenable, « respire, souffle, mon dieu venez-moi en aide, je brûlerai des cierges, je ferai ce que vous voudrez mais conduisez-moi à l’hôtel », mes larmes se mêlent à la pluie, je me noie, les musiciens ont rangé leurs instruments, ils se séparent, leur langue est rêche, les gargouilles m’encerclent, elles sont présentes par milliers, vomissant la bile tombée du ciel, j’aborde un homme, il a abusé de la bière – au moins six fois plus que ce que j’ai bu –, il me regarde l’œil hagard, le teint hâve, « hôtel Waldstein vous connaissez monsieur, garden répond-il, non, hôtel, palace, non hôtel », je joins mes deux mains, les place vers mon oreille droite pour signifier que je veux dormir, il rit, je pleure, avec la pluie et l’alcool il ne doit pas le percevoir, il me fait signe de le suivre et je le suis ; je ne sais pas où il m’entraîne, je ne sais pas qui il est, je ne sais pas où je suis mais je le suis, « Franz, s’il te plaît, je suis venue ici pour toi, envoie-moi un signe, juste un », l’homme se retourne et répète « Franz », il sourit aux anges.SYLVIE DUTOUR.

Depuis la plage, je m’enfonce à pied dans Miami à la tombée de la nuit, lorsque s’allument les lampadaires et que les voies du métro aérien s’éclairent de lumières bleuâtres qui évoquent des pistes d’atterrissage plutôt que des rails, aspirant le regard vers ce niveau second de circulation où des rames automatiques se succèdent en glissant, rythmées par des sonneries répétitives, des rames presque vides qu’on dirait échappées d’une fête foraine désertée par ses visiteurs, de même que je m’échappe du front de mer flanqué de ses enfilades d’hôtels au luxe calibré pour rechercher la véritable pulsation de la ville, là où je crois que vivent, circulent, se rencontrent les habitants du cru et que, en bon Européen, j’imagine plus facile de côtoyer si je progresse à pied, à hauteur d’homme, sans écran ni protection, sans prévoir malheureusement l’immensité des boulevards, leurs extensions sans limite, leurs transformations en bretelles de voies expresses qui m’obligent à passer sous des arcades, des ponts, à m’enfoncer dans des souterrains que la nuit obscurcit de minute en minute, dans une solitude désarmante qui ne tarde pas à devenir oppressante à mesure que le temps s’étire sans me désigner aucune destination, que mes pas s’alourdissent et cognent plus sourd dans le silence ambiant, traversé par de rares voitures lancées sur leur trajectoire de balles traçantes qui laissent derrière elles un sillage d’attentes déçues, tremblant plus encore lorsque je les entends ralentir à mon niveau, leurs vitres opaques relevées, comme si elles m’examinaient, jaugeaient mon intérêt financier, sexuel peut-être, de proie potentielle, ce qui me pousse à accélérer l’allure et bientôt à courir sans savoir vers où, alors que ce chemin n’a pas de terme, que je suis perdu au milieu de nulle part, qu’aucune rue ne me rapproche plus de rien à présent, que ma silhouette se fond dans la nuit noire et n’apparaît plus que dans les phares des voitures, telle un volatile paniqué, à ceci près que je ne crie pas, je n’en ai pas la force, et puis à quoi servirait-il de crier dans ce désert humain qui concentre les hommes, mais où ?, où sont-ils donc les habitants de cette ville qui se dérobe, m’englue dans ces détours de béton, ses façades, ses structures, ses panneaux qui se lisent à 80 miles à l’heure, mais nullement au rythme du marcheur, une ville sans personne est-ce tout bonnement concevable, habitable, vivable, une telle ville a-t-elle une issue qui me permettrait d’en sortir, moi qui n’ai toujours pas réussi à y pénétrer, moi qui n’ai ni itinéraire ni direction, qui aurait pu tout aussi bien piétiner sur place – peut-être l’ai-je fait en réalité – et d’ailleurs qu’est-ce que ça changerait puisque, ici comme là-bas, l’humanité se dérobe, me renvoie à mes illusions de voyageur en me jetant à la figure quelques reflets aussi inconsistants qu’un souffle d’air soulevant un vieux papier mille fois piétiné, sur lequel figurait un numéro de téléphone qui m’aurait permis, s’il n’avait pas été à ce point effacé, d’entrer enfin en contact avec quelqu’un. SYLAVAIN MARESCA.

C’était une balade nocturne dans Larabanga, petite ville du Ghana qui borde le parc national Mole, à la recherche de la pierre mystique dont on nous avait raconté l’histoire à notre arrivée : un homme venu d’Arabie Saoudite qui choisit Larabanga pour terminer son long voyage sur terre, il se recueille au pied de la pierre mystique et jette sa lance du haut de la colline, là où elle se plante il construira une mosquée et depuis les habitants se recueillent près de la pierre mystique, glissent des pièces sous le monolithe en formulant des vœux, s’assurant ainsi la protection d’Allah, piqué au vif je décide de partir après dîner à la recherche de cette pierre imposante en forme de table, je laisse Sarah allongée sur le lit en position du fœtus comme à son habitude, sa culotte jaune trouée, les fesses endolories par le long trajet en bâché, une dernière fois avant de fermer la porte je regarde avec tendresse la plante de ses pieds noircie par une corne épaisse, dehors j’allume une clope et j’écoute, deux oiseaux qui se répondent gaiement, le grésillement continu des néons blancs du bâtiment d’en face, le bruit mat des coups de pilon, au loin l’aboiement d’un chien, l’atmosphère est saturée d’eau, par où aller ? sur le plan ça a l’air simple : il suffit de traverser la ville en suivant la Sawla-Damongo Road sur trois cents mètres, puis de bifurquer vers le nord et de traverser le quartier au pied de la colline mais cette nuit la lune est masquée par d’épais nuages et sur la route principale seules quelques ampoules vertes, jaunes et rouges éclairent le parcours, je distingue à peine les silhouettes des derniers promeneurs qui se déplacent en silence, un vieux reggae s’échappe d’une boutique encore ouverte, je reste quelques minutes à écouter avant de reprendre la route, je marche encore une centaine de mètres puis c’est le moment de prendre vers le nord, je m’engage avec appréhension dans le labyrinthe des rues désertes, presque toutes les cases sont closes, l’une d’elle, plus grande que les autres, est éclairée de l’intérieur, je m’approche et regarde à la fenêtre : une pièce coquettement aménagée, miroir et masques accrochés au mur, jolie table basse et étagères remplies de livres et de magazines, sûrement la maison d’un Peace Corp, j’hésite à frapper, finalement je continue mon exploration dans l’obscurité, devant j’entends un chien qui hurle à la mort, je décide de faire un détour par la droite, arrivé sur une petite place je devine deux garçons qui dorment sur une paillasse devant leur maison, près d’une marmite l’impression de voir un crucifix posé sur des fagots, de drôles d’images me viennent en tête, cadavre en décomposition de Sarah au fond d’un puits, sacrifices humains sur le monolithe... il fait encore plus lourd que tout à l’heure, le t-shirt colle à la peau, j’ai perdu tout point de repère, je tâtonne dans l’obscurité en essayant de garder mon calme et la même direction, ma main frôle les murs en terre, plus loin à la lumière d’une lampe à pétrole une famille est réunie autour d’une marmite fumante, Good evening Browny ! How a’ you ? joie des enfants qui rassure, le père m’indique la direction de la mystic stone avec un léger sourire aux lèvres, c’est là d’où je viens... il faut que je regagne la route principale, je presse le pas, des cris éclatent devant moi, j’aperçois des lueurs de torches qui s’approchent, s’éloignent et s’approchent de nouveau, je fais demi-tour mais il en vient aussi de l’autre côté, les flammes et les cris se déplacent rapidement, déjà ils m’entourent, ne sont plus qu’à quelques mètres, ils scandent toujours les mêmes mots en rythme : Domanika Ooh ! Domanika lololo ! Soudain trois adolescents surgissent au coin de la rue, ils font tournoyer des fétus de paille enflammés au-dessus de leur tête, se poursuivent, font mine de s’attaquer, et quand ils me voient figé contre le mur, ils éclatent de rire. GWEN DENIEUL.

s’orienter devenait difficile dans le soir tombé mais il suffisait de poursuivre son chemin dans la rue aux pavés roses, au trottoir effondré à l’entrée de l’échoppe du cordonnier – on s’était fait la réflexion que les talons ici forcément devaient s’y tordre – tourner à l’angle de la petite épicerie encore ouverte à cette heure-ci, dont le néon projetait sur le macadam l’ombre démesurée des fruits suspendus à l’auvent, et longer les murs blancs des villas cachées dans les jardins en fleurs où l’air embaumait le jasmin ; Hamza, Elyes, Trinita, rappelaient la présence du collège derrière l’esplanade, je t’entendis égrener d’un ton neutre les prénoms inscrits en bleu sur le crépi blanc de la haute façade, comme pour dire que l’on avançait dans la bonne direction, un peu précipitamment peut-être, inquiets de la chaleur qui anéantissait la réflexion, on traverserait au prochain croisement pour obliquer légèrement sur la gauche me disais-tu et retrouver la rue parallèle à la grande avenue que l’on aurait dû prendre finalement, tout aurait été plus simple, mais on avait préféré vagabonder dans les allées, et le regard maintenant guettait fiévreusement l’apparition du porche de la maison où l’on était attendu, il se dérobait, une guérite posée comme un obstacle à un coin de rue, on ne se souvenait pas l’avoir vue à l’aller, un chat étique surgi de l’ombre et surprenant la foulée, des villas cossues allumaient leurs fenêtres, on levait le nez malgré soi pour apercevoir une vie dans le silence qui encombrait la nuit maintenant, la marche soutenue nous conduisit vers des entrepôts, et l’on soupira de découragement, on avait dépassé le panneau de parking qui devait se trouver là et sans s’y attendre, l’on avait rejoint la voie ferrée qui traversait la ville, il fallait rebrousser chemin, partager des regards muets et déambuler en somnambule dans la moiteur que ne dissipait pas l’heure avancée, la guérite offrait une fois de plus son abri de l’autre côté de la rue, on laissa le panneau d’une impasse sur la droite, un chien aboyait sourdement et nous fit tressauter, on n’était plus sûr de rien, mais on se persuadait de rester en connivence avec ce quartier éteint… MARLEN SAUVAGE.

On m’avait lâché là, avec mon sac à dos rouge, sur un trottoir bordé d’immeubles de quatre étages en briques pas du tout anciennes, balconnets agrémentés d’acanthes en plastique, Bloc 1305, 1331, une rue principale qui n’en finissait pas, et tous les deux cent mètres, une perpendiculaire, rue des Santons, ou rue Santini, allée des Mimosas, personne aux fenêtres, personne dehors, des aplats de crépi, tons languedociens de pacotille, une placette pavée presque en carton pâte avec des commerces miniatures grillagés et un platane misérable, en contre-bas une piscine vide en forme de cacahouète géante, ce n’est qu’au bout d’une demi-heure, les yeux rivés à mon téléphone affichant cette adresse que je ne trouvais pas, que je pris conscience de la musique d’ascenseur, diffusée uniformément rue de la République, rue des Santons, enfin partout, je n’arrivais pas à discerner les haut-parleurs, ou étaient-ils dissimulés, rien que ces immeubles de vacances, désertés au mois de février, bifurquer, revenir sur mes pas, je ne comprenais rien à la logique de numérotation des blocs ni à l’imbrication des rues désertes, je n’avais pas envie de comprendre cette logique, j’y résistais, un emballage de bonbon me poursuivait, la tramontane sifflait, je m’accrochais au ciel bleu de la fin d’après-midi, pourquoi j’étais là, pourquoi cette galère dans cette fausse ville, fausses notes, pourquoi avoir accepter les clés de ces vacances gratuites d’un oncle multipropriétaire que je n’aimais pas, se perdre à Venise, dans le métro de New York, à Aubervilliers oui mais dans une résidence « on s’occupe de tout » … la nuit tombait et j’errai, impossible de téléphoner, pas de réseau, j’espérais voir s’allumer une meurtrière de l’un des blocs, et je sonnerai, et je demanderai la rue des Eucalyptus, et j’observerai la personne capable de passer des vacances ici, peut-être qu’on parlerait et que je serai étonné parce que ce serait quelqu’un, je veux dire quelqu’un en chair et en os, sympathique, inquiétant, très ennuyeux, inattendu en tout cas, vivant, et il, elle me dirait que c’est la deuxième rue sur la droite, j’étais en colère contre moi-même, je n’avais pas à être ici, dans ce décor sans corps, je le savais mais c’était trop tard, j’avais embarqué pour la ville fantôme, des rangées de réverbères boule crachotèrent puis diffusèrent leur lumière crue, j’étais face au Bloc 1201, mon bloc, au 14 rue des Eucalyptus, complètement par hasard, enfin, c’est ce que je voulais croire. CLAIRE DIDIER.

A trois faire demi tour repasser là mais va savoir si les machines, les gros engins sont éteints, si les bras des grues font pas semblant d’attraper les gravats, de surveiller les futurs bouts de villes en attente, les écorces de routes en tranches prêtes à l’emploi posées prêt des anciennes plaques de goudron mélangées à des cailloux, c’était pas comme ça avant, si, avant y’avait pas ce mur, si, et ce bout de pancarte, ces débuts de piliers et l’écho dans la ZAE, c’est pas pour tout de suite l’activité économique, aucun monument ne culmine à part la grue, pas de repère à part elle, pas d’âme qui vivent dans l’abri-bus, ou l’algeco, rien pour prendre de la hauteur, pour s’orienter ou se protéger du chien qui se jette sur le grillage, c’est pas par là, ça ça y était pas tout à l’heure, l’ombre du pylône ou la proie du lampadaire, signalisation temporaire de danger, interdit de boire au robinet, travaux, il est pourri ce raccourci, feux tricolores temporaires, pourvu que jamais personne n’arrive en face, rester près du bord, pas trop près mais pas trop loin, que quelque chose signale quelque chose bordel, chercher la logique de construction de la zone, la logique de circulation de l’activité, la logique de consommation, penser la géolocalisation, se fabriquer un GPS mental et reprendre pied. |LÉA TOTO->happypaulette.fr].

Maintenant tu n’arrives plus à discerner l’alphabet latin sur les enseignes, à quoi te servirait de déchiffrer ces longues frises, mêmes échoppes d’une seule pièce, commerçants qui surgissent puis font faux bond, bibelots dont tu te demandes quels touristes niais les achètent, foulards ou tuniques d’une soie prétendument indienne ou chinoise, c’est selon, contrefaçons de chaussures de sport ou de maillots de footballeurs dont tu ignorais le nom jusque là, - ce jeune homme toujours appuyé nonchalant près de son éventaire aux poupées suspendues, comme ce marchand de thé là, tu avais remarqué les volutes dorées de ses verres, ce groupe d’hommes oisifs, édentés, peut-être la proximité d’une mosquée ou d’un tripot, - sortir ton plan pourquoi pas, ils te viendraient en aide, tradition d’hospitalité, besoin de prononcer le mot « Paris », quête d’inconnu, te méfier, le crépuscule s’annonce, et ces bourrasques, ce sable rouge qui s’incrustera dans tes pores, - cette couturière au milieu de ses coupons de wax, la marque de sa machine à coudre, non, effacée celle-là, tu te souviens de ces deux impasses et c’était justement dans cette rue en épingle qui descend vers le fleuve, revenir sur tes pas, autant jouer à la marelle, pouvoir exercer ton flair parmi ces fragrances exotiques, tes pieds qui gonflent, absurde souci d’élégance, avoir pris ces chaussures à brides, pour éviter qu’ils zyeutent tes bonnes vieilles PUMA noires, combien Madame, – n’y avait-il pas là un mendiant qui s’aplatissait encore plus bas que les autres pour te souhaiter un bon chemin, toi réprimant à temps le réflexe de hausser les épaules, tu devrais réfléchir à chercher un taxi, il te reste de la monnaie, tu commences à abandonner l’idée de te rendre à ce rendez-vous, il n’y aura sans doute personne. CHRISTIANE MANDIN.

« – faudrait pas qu’il se perde ; elle m’a dit tout au bout ; quoi déjà ? Ah oui, une borne à incendie mais tout droit ou à droite – je suis sûre qu’il ne va pas venir, cet inconnu ; je crois qu’elle m’appelle son inconnu de – non, ne pas prononcer le nom de la ville, restez dans le vague, je suis l’inconnu ; – que fais-tu mon bel inconnu ? mille kilomètres, tu te rends compte, avoir fait mille kilomètres et se retrouver chacun à un bout de cette même ville ; – elle parle toujours du village, pourtant il y a 16 000 habitants maintenant ; oui, c’est le village quand lui et moi sommes arrivés il y a dix ans c’était encore un village ; – allez, viens me retrouver au bout du chemin, à l’autre bout du village, sur un bout de banc – Pstt , il y avait déjà 12 000 habitants quand nous sommes arrivés ; tu te souviens – mais comment tu pourrais te souvenir, on ne se connaissait pas – je croyais qu’il n’y avait que 4 000 habitants mais non c’était quand la chair de ma chair est née mais à mille kilomètres – quel méli-mélo de mots et de pensées ; il cherche, il ne sait plus, elle a dit « passer sous le pont de chemin de fer, puis à droite, puis le petit pont, puis à gauche – je ne sais plus – à gauche oui c’est cela juste avant le tri sélectif – pas les cuves enterrées de maintenant, le vrai avec les grands bacs de couleur – c’était la première fois exactement il y a 76 518 heures – non il faut être plus précis – il y a 4 591 080 minutes – youpi ! chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde compte, a compté, comptera – « dis tu je sais « je te l’ai redit ce matin à 5.55 pétantes » – tu te rappelles l’opposition a dit que la ville avait payé bien trop cher pour les trois enfouiements ou enfouissements ou, zut pour les machins dans la terre pour trier – oui c’est cela avant le tri sélectif – maintenant il y a un totem avec Cocci – elle monte, monte sans me demander rien – mais si il monte, elle veut qu’il monte, elle veut le contraire de rien, sur le coin d’un banc il monte, monte, monte pour me faire un câlin – DANIELLE MASSON.

Depuis deux longues heures, elle marche sans discontinuer, imperturbable, insensible au brouhaha des conversations dont elle ne capte que quelques mots de français échappés de la langue arabe, des cris du porteur pressé d’amener sa précieuse marchandise à bon port, au milieu des échoppes bordant les ruelles étroites, fait mine de s‘intéresser aux tissus aux couleurs chatoyantes qu’elle palpe, après avoir quitté le souk des parfumeurs dont les odeurs musquées lui font chavirer le cœur, la voilà à présent dans le souk des femmes et des étoffes, au milieu des Fatma voilées de blanc -la peur un instant distraite par les couleurs, les odeurs, et les bruits mêlés de musique lancinante, du cliquetis des artisans orfèvres maniant avec dextérité le marteau sur le cuivre – ah leur talent serait encensé en Europe mais ne leur permet que de vivoter ici – cette peur refait surface, elle ignore où elle va, le labyrinthe de la Médina en fait une proie idéale pour des jeunes en quête d’identité, ivres de revanche sociale, elle qui se sentait pourtant chez elle ici, dans ce pays accueillant, a-t-elle pris des risques en retournant aux souks seule, le vendeur ne la regarde-t-il pas d’un air goguenard en devinant son désarroi tandis que son patron rejette, impassible, mais l’apparence n’est-elle pas trompeuse, la fumée âcre de sa chicha, le verre de thé à la main, dans l’arrière-boutique où trônent, couverts de poussière, les portraits des deux derniers Présidents, l’un mort, l’autre chassé du pouvoir , et elle, elle s’en va d’un pas lent – surtout ne pas courir, surtout ne pas montrer sa faiblesse – plus loin, mais où se trouve donc la sortie par la Porte de France, elle tourne à gauche avec espoir mais tombe nez-à-nez avec un individu au sourire charmeur, l’a-t-il suivi, à la main tendue vers elle, comme pour la guider, mais la méfiance l’emporte, lui reviennent en mémoire les images d’horreur ressassées à longueur de journée par des médias jamais rassasiés de sensationnel ; elle aurait dû écouter les recommandations de son guide et ne pas quitter le groupe, les passages couverts qui l’abritaient du soleil s’estompent brutalement, une épaisse chaleur la fait vaciller mais elle continue à avancer vers le bruit des klaxons ininterrompus signalant que l’anarchie règne en ville, que la loi du plus fort triomphe à présent, elle continue, imperturbable, ne jamais renoncer, vers la Porte de France qui verra son salut… LÉA GUERCHAN.

Arrête toi, ça ne sert à rien de contourner encore une fois ce bloc d’immeubles, d’arpenter cette rue ou ses parallèles ou les ruelles avoisinantes en cherchant parmi les boutiques qui étalent sur le trottoir leur bric-à-brac et leur tenture de toile délavée ou de plastique l’échoppe du cordonnier, une échoppe minuscule comme a précisé Matt en affirmant que tu ne reconnaitrais pas le quartier et toi, tu n’avais aucun doute, tu te retrouverais facilement ici où tu as vécu ces instants si particuliers, si troublants avec L., ces moments qui ont décidé du tiers suivant de ta vie, un tiers qui ne devait pas s’arrêter ainsi mais la vie en a décidé autrement, inutile de revenir là-dessus, admets plutôt que tu ne reconnais rien, rien de ces immeubles aux balcons grillagés, aux bouches d’aération hideuses, aux étages accumulés où s’empilent toutes ces vies contraintes, tu retrouves à peine une impression générale, mais comment pouvais-tu imaginer reconnaître dix ans plus tard une ville aussi mouvante que K. où les nouveaux édifices surgissent dans les décombres de quartiers entiers ensevelis une fois leurs habitants chassés vers des périphéries plus pauvres, non tu dois te rendre à l’évidence, tu ne trouveras pas la minuscule échoppe dont parlait Matt, tu ne retrouveras pas le premier étage où vous avez vécu quelques mois, L. et toi, tu dois savoir qu’Il n’y a pas de place ici pour ta nostalgie, et c’est un peu comme si rien ne s’était jamais passé, comme si rien ne s’était passé, tu répètes cette hypothèse qui t’étourdit, tu as du mal à respirer avec cette chaleur poisseuse qui t’oppresse tant que tu cherches un peu d’air en inclinant la tête en arrière, ton regard parcourant étage après étage l’immeuble en face de toi, un immeuble d’un vert surprenant, qui te frappe aussi par l’encombrement de ses petits balcons où plantes grasses, bassines, manches à balai, bouteilles et quelques cages d’oiseaux s’entassent, une accumulation vertigineuse, alors tu fermes les yeux, tu veux te ressaisir, il faudrait prendre une décision, il faudrait partir, ce n’était pas une bonne idée de revenir aujourd’hui à K. pour agiter tes souvenirs, trop de fatigue, oui il vaut mieux marcher vers l’avenue qu’on entrevoit au bout du trottoir, avance, tu dois partir, tu commences à marcher parmi la foule sans ressentir cette bienfaisante sensation d’être une infime particule dans la multitude, tu avances vers cette artère que tu entrevois au bout de la rue mais tu comprends vite que ce n’est pas, que ce ne peut pas être Portland Street comme tu le pensais, comme tu l’espérais, tu te retournes pour observer le bloc d’immeubles d’où tu viens comme si un détail t’avait échappé, tu as fait tellement de détours depuis deux heures que tu n’aperçois plus dans le lointain les silhouettes irisées des longs gratte-ciels et le ciel bouché ne donne aucune indication sur la direction à prendre pour rejoindre la Baie, là où les immeubles s’écartent, où le point de vue s’ouvre, où tu pourrais respirer un peu. M. G.

tout toujours tellement semblable, toujours des pavés, des trottoirs, peut-être du brouillard, le fog si propice aux éventreurs, de la lumière grise, ce n’est pas qu’on en ait peur mais les battements aux tempes et le ventre à peine tordu, un peu, marcher entendre des bruits râles, jamais des mots, ne croiser que des ombres et se souvenir des jours lumineux mais hagards, sentir une vague odeur de musc, puis des relents de glaise humide, serrée, lourde aux chevilles, avancer sans le bruit des pas, quelque chose d’étrange dans le frottement des pas sur un sol humide, quelque chose comme un bruit un peu écoeurant quand un pied devant l’autre se pose, ce n’est pas que le lieu soit inconnu, ce n’est pas que la nuit tombe vite ou que la lumière épaisse s’échappe des impasses, ce n’est pas qu’on cherche son chemin, il est là, évidemment sûr, certain et droit, il monte un peu, on ne reconnaît rien, rien n’est semblable, on déglutit, il y a peut-être une voix lointaine qui assure qu’il s’agit de la bonne direction, un carrefour, une odeur de lavande puis de viande avariée, on avance vers l’est, ce n’est pas qu’on fuie, une sorte de chaleur et une lumière rouge, derrière soi, l’envie de courir ou simplement la nécessité l’obligation, le sentir battre à son cou, courir à présent que la rue, c’est bien une rue, oui, descend, des pavés oui, des trottoirs aussi, mais aucun être vivant, des gens pourtant ou seulement leur ombre, on se précipite vers elles mais elles ont disparu, des grognements indistincts, des bêtes peut-être derrière fenêtres entrebaillées rideaux sales, ne pas s’arrêter courir, courir encore, la sentir couler au creux du dos, la chaleur aux aisselles, les pieds qui s’enfoncent, ne pas reconnaître tourner à droite, des murailles, des escaliers qui se perdent vers le fond des entrailles, courir sans s’arrêter, une fleuve ? un pont ? ne plus respirer, retenir son souffle ne pas crier ne pas avaler ne pas regarder, glisser se retenir, mousse humide, noire, sans prise, glisser glisser et ne plus savoir ni bas ni haut glisser s’abîmer essayer de crier voir des ombres demander de l’aide, crier sans un mot sans un bruit, hurler de toute son âme hurler hurler et tout à coup, assis sur le lit, draps noués à la taille ouvrir les yeux dans la plus noire des ombres (398-2308) – PdB.

La carcasse en vrille tout juste redressée sur le grillage du belvédère pour échapper à l’humidité des galets pareils à ceux que la mer suce sur la plage et déjà le vent océanique lance pleine face les fumées chargées d’escarbilles et de limailles embarquées un peu plus bas à droite dans les petites lueurs des aciéries où attend mollement à quai le vraquier mais d’ici à là-bas va falloir plonger dans le sombre et la masse informe et mouvante des toits et des petits immeubles entrelacés de ruelles tortes où on s’est déjà perdu dans un moment d’égarement à vouloir suivre une de ces belles promesses qui font rêver haut et hantent les brumes alcoolisées des matelots sans amarres à force de courir sans relâche les mers et les bordées et qui à défaut de vider les couilles se contente du porte monnaie avant de vous planter dans une nuit dépeuplée d’âme et d’espoir mais grouillante de gros rats noirs aux yeux rouge vif qui vous observent là en lisière du halo faiblard d’un lampadaire timide où le matin risque de vous trouver complètement largué sauf quand juste avant les sirènes de l’aube émerge de l’ombre un bâtard efflanqué et pelé de jaune qui fait voler en éclat le cercle des rongeurs carnassiers et que débarque derrière lui un petit gosse tout maigriot qui mastique une forme sanguinolente et poilue et fait signe de le suivre avant de détaler vite vivre ! JÉRÔME C.

… marche dans la rue à la nuit tombée, les étals des marchands ambulants, viandes et poissons enveloppés dans du film plastique, les seaux posés à terre remplis d’eau saumâtre, le scooter jamais loin du charriot, les néons, les lumières des vitrines jours et nuits allumées, la musique des transistors, le chant entêtant des grillons, les langues inconnues qui se répondent sans vraiment se comprendre, je marche dans la rue dans la foule, seul, la chaleur on dirait que je suis seul aussi à la ressentir, l’alcool peut-être, mais la soif, la soif, bon sang ! aussi je bois encore, je bois, je dis jusqu’à plus soif, mais ça ne vient jamais, la satiété, je bois, je marche en buvant dans la ville qui ne dort jamais, je bois sous les lumières, les néons, les filles serpents glissent le long des murs jusqu’à s’accrocher à moi, je me laisse faire, je ris, regarde-toi, je dis, regarde bien : tu croyais rejoindre le paradis, et tu t’enfonces toujours plus en enfer, une fille m’entraine, sa main glisse sur moi sa main disparait et mon portefeuille avec et la fille c’est comme si elle n’avait jamais été là, j’essaie de téléphoner, mes mots sont embrouillés, j’essaie d’appeler à l’aide mon téléphone à disparu les mannequins des vitrines se confondent avec les filles des bars ma vue se trouble on me demande une cigarette je ne fume pas je dis un peu plus loin je fume quand même la clope que l’on me tend je me brûle les doigts, je n’ai plus ma veste, chemise ouverte boutons arrachés j’entends des rires mauvais je me cogne à des portes fermées sueurs froides frissons quelque chose passe que je ne reconnais pas, je ne sais plus où je suis, derrière, devant il n’y a rien, des rues sombres tout autour, la musique, les bruits, les néons, ont disparus, je me heurte au silence, je titube, je me cogne aux murs et ça hurle dans ma tête, je tombe contre une poubelle un chat sort en courant la poubelle se renverse un rat glisse dans la nuit glisse le long des murs je vois ses yeux rouges dans le noir je vois sa gueule ses dents jaunes quand il se jette sur moi je PHILIPPE CASTELNEAU.

sortant en courant des Nouvelles Galeries, le plus grand des grands magasin du centre ville, vite vite je devrais déjà être rentrée ça va encore pousser des hauts cris à la maison et j’ai toujours pas fait les photos d’identité, elle prend à gauche direction Monoprix-photomaton, elle est tellement contente de son achat, de son choix, je l’ai payée avec mon argent ma jupe en jean alors maman t’as rien à dire mais je t’entends déjà : je t’interdis de sortir avec ça, c’est bien trop court, tu veux me faire honte et patati et patata ; serrant sur sa poitrine naissante le joli sac cartonné noir, anses rouges, avec son trésor dedans, elle court sur le trottoir, gonflée par la joie, elle vole presque et soudain s’arrête /c’est quoi cette énorme fontaine avec ses jets d’eau qui glougloutent au milieu de la place c’est quoi cette place j’ai dépassé le monop sans m’en rendre compte c’est pas possible j’ai même pas vu le pont le pont je peux pas le rater j’ai toujours un peu peur quand je passe dessus toute cette eau dessous qui bouge/ elle, statufiée, balayant l’horizon cherchant un point de repère, passant sur l’insignifiance des arbres maigrichons prisonniers dans le béton et sur la tache multicolore que forment les tables et les chaises avec les vêtements des gens attablés aux terrasses des cafés droit devant elle, accrochant du regard les immenses lettres Musée des Beaux Arts et d’Archéologie sur une façade austère à sa droite et à gauche une grande vitrine avec des valises des valises et des sacs et encore des sacs et des parapluies qui ne lui rappellent rien et partout alentours des façades en pierre taillées trouées de fenêtres et des toits rouge foncé presque noir des fenêtres ouvertes comme des yeux qui la regardent et même les fenêtres aux yeux fermés la dévisagent elle, plantée là sur la place, elle, qui rougit sous ces regards moqueurs /comment j’ai fait pour arriver là j’ai bien pris à gauche en sortant pourtant qu’est-ce que je vais faire si je rate le bus je pourrai jamais rentrer à pied à la cité c’est trop loin et je connais pas vraiment le chemin j’aurais pas dû entrer dans les Nouvelles Galeries/ disques livres appareils photos le beaux stylo le super agenda les mannequins en maillot de bain les tubes de rouge à lèvres fards à paupière flacons de parfums l’escalator s’élever en restant immobile comme par magie la traîtrise de la dernière marche les vêtements les bonnes affaires du moment les annonces promotionnelles vaisselle machines à laver jouets télévisions écrans allumés toutes les images les sons les odeurs récemment engrangés défilent à toute vitesse dans sa tête devant ses yeux soudain la place tourne et tremblent ses jambes et ses pieds, elle, qui tourne avec la place manège infernal – façades fenêtres toits vitrines fontaine bougent et tanguent – elle va tomber elle va s’éclater la tête sur les dalles son sang va tacher sa ju Pardon mademoiselle, excusez-le ! je lui dis pourtant de faire attention mais non il n’y a rien à faire, allez Jean-Pierre dis pardon à la demoiselle, allez avance maintenant, sans courir bon sang, mais il faut que je te.. les mots se perdent dans l’air, la place retrouve sa stabilité, les dalles leur blancheur veinée de gris bleuté, de nouveau le bruit des jets d’eau, le ballet des autos, leurs klaxons, un relent de pissotière ; elle, réalisant que le gosse qui vient de la bousculer manquant la faire tomber lui a redonné son aplomb /c’est quoi ce monde sans dessus dessous/ elle, entendant la voix de sa raison : oui bon pas tant sans dessus dessous que ça, les mères engueulent toujours leurs mômes, tu n’es pas dans la quatrième dimension mais dans le centre de la ville que tu habites depuis que tu es née et tu ferais bien de demander ton chemin et de rentrer et au pas de course si tu ne veux pas te faire pourrir par ta mère ; elle sursautant quand elle remarque l’homme à genoux, tête baissée, une pancarte dans les mains, avec j’ai faim écrit dessus, quelques mètres seulement les séparent mais elle ne l’avait pas encore vu, elle, détournant le regard pour le poser sur le baraquement qui fait office de marché couvert ; des piles de cageots débordant de légumes et de fruits avariés sont adossés sur toute sa longueur /quelle verrue dégoûtante le rayon alimentation des Nouga lui il a la classe/ elle, accostant une femme qui pourrait être sa mère : le Monoprix oui, c’est tout près, tu tournes à droite au bout de la place, et tout de suite à gauche ; son étonnement de se savoir si près du but, réalisant son étourderie mais se gardant bien de montrer sa surprise ; elle, vexée par le tutoiement de la bonne femme mais qui dit tout de même merci et se met à courir serrant dans sa main gauche le petit sac avec dedans la minijupe immaculée, elle, débouchant sur du reconnaissable, du connu : à droite le pont, à gauche MONOPRIX en lettres majuscules rouges, ouf, soulagée elle dépasse l’enseigne pour rejoindre, à trois cent mètres, le pied sûr, le terminus des bus /dans la cité jamais un truc pareil ne me serait arrivé comme excuse je dirai que je me suis perdue dans les Nouvelles Galeries c’est vrai quoi ça fait rien qu’à vous refiler le sens de la désorientation ces deux sorties merde mes photos d’identité...VÉRONIQUE SÉLÉNÉ.

Le trottoir est plat ; la voie de gauche ; le panneau ; le rétro indique que personne n’est derrière, aussi il dispose de temps pour s’orienter, et les voitures surgissant par l’arrière peuvent dépasser à gauche, et sinon, le feu passant au rouge, tout le monde s’arrête, et il peut baisser sa vitre pour appeler quelqu’un qui le renseignera par cette lucarne mais personne ne le voit, vu de l’extérieur il doit être trop petit et inaudible dans le brouhaha, aussi il tente de se garer en mettant deux roues sur le trottoir pour ne pas gêner, lorsqu’une poubelle le bloque et, lorsqu’un camion le serre, pour se dégager, il force et raye la poubelle, et, en s’échappant et en bondissant, il se retrouve immédiatement coincé dans une voie privée ou un vigile lui demande ce qu’il vient faire là. Courtmayon Napobourdi, dit ISTAPOUSS.

Il s’était perdu mais il ne le savait pas, la foule de juillet grouillait dans la rue Rédarès où les hurlements d’une mère se mêlaient à l’odeur des chichis, aux couleurs des bouées et des seaux, à la fraicheur des glaces ; il regardait tous ces mollets serrés devant lui comme un insecte regarde les rameaux herbeux ; tandis qu’elle, de magasins en stands, étalait son rugissement angoissant, elle l’avait perdu, et lui s’était trouvé un ru au milieu de la rue, avec quelques cailloux il jouait à l’éclabousse, bande-son à l’arrêt, paisible, concentré… jusqu’à ce que la plainte arrive jusqu’à lui et que le visage de la terreur s’offre à son regard d’enfant... il lui cuira longtemps d’échapper à la mère. SYLVIECHO.

Les façades coude à coude dégringolent depuis le haut de la rue jusqu’en bas, en ligne sinueuse, zigzagante et étroite – elles ont l’air de s’affronter, les façades, trottoir de gauche contre trottoir de droite, les Jets contre les Sharks, certaines bombant le torse, un torse 1900, gonflé par les années et la rareté des réfections, le lierre couvrant leur poitrail comme des médailles militaires, d’autres façades plus timides mais moins ventrues, plus athlétiques, et elles dévalent comme ça la rue du haut de laquelle on aperçoit un paquet de toits d’ardoise, avec cheminées, antennes et paraboles, et quelques arbres aussi, taches vertes crevant le noir des toits, et tout au bout le clocher d’une église, perdu entre le vert et le noir, balafré par les lignes à haute tension ; une église ! c’est un point de ralliement, un but à atteindre, le signe que l’on n’est pas perdu, une église c’est un centre, une place, le retour à la civilisation – prochaine étape donc, trouver cette église : rien de compliqué là dedans, un peu de marche, bien sûr, mais je l’ai en ligne de mire, droit devant, cap au nord, je descends la rue vide de monde, me faufile sous les regards des façades qui continuent à se la jouer dur à cuire, les bruits de la circulation montent vers moi, des moteurs qui démarrent dès que le feu est vert, je passe un marché couvert, légumes de saison, autochtones à sacs Écomarché soupesant les laitues avec l’air de s’y connaître drôlement, cris, conversations mêlées, moteurs qui démarrent dès que le feu est vert, j’arrive au bas de la rue et là, dilemme, j’arrive sur une longue rue perpendiculaire, mon église a été avalée par les bâtiments, aucun moyen de savoir comment la retrouver, aller à gauche ou à droite, tout est toujours plus simple à vol d’oiseau, mais même depuis Blériot, l’homme n’est pas foutu de voler quand ça lui chante, il faut avancer à l’aveugle, allez, à gauche, on verra bien, et je m’enfonce dans l’humanité grasse et suante, les parents à landau les gamins qui courent les ados qui postillonnent et fument et crachent et tous le nez dans leur téléphone mobile et je slalome au milieu de tout ça, Jean-Claude Killy contre le reste du monde, passant d’une boutique de vêtements à une boulangerie, d’un bureau de tabac à une boutique de vêtements, d’une bijouterie à une pharmacie, d’une boutique de vêtements à une librairie sans jamais, jamais perdre de vue l’essentiel : dès que je retrouve sur ma droite une rue qui semble se diriger vers mon église, je m’y engouffre, en attendant bien sûr je pourrais toujours demander mon chemin, mais que voulez-vous, on a sa fierté, je veux y arriver seul, éprouver le plaisir, quand j’aurai atteint cette église, de me dire : j’ai réussi ; en attendant, donc, d’une boutique de vêtements à une agence de voyage, d’une banque à un kebab, d’un bureau de tabac à une épicerie, j’avance, j’avance, et je me retrouve enfin à un croisement, allez, je prends à droite, je vais finir par retrouver mon église et manque de chance, pas moyen, le prochain tournant est à gauche encore, toujours à gauche, je m’éloigne de mon but, je lui tourne le dos, virage à gauche encore, me voilà dans de petites rues, bruyantes, des cris, des engueulades, des marmots qui jouent dehors, devant les portes de leurs maisons, petites rues étroites, maisons anciennes, limites moyenâgeuses, un nouveau tournant, je ne sais plus, allez au pif je prends à droite, la lumière a changé, le soleil donne en plein sur les façades, agressif soleil du soir, l’inquiétude monte, si le soleil se couche comment je fais, être égaré en plein jour c’est une chose, mais à la lueur des réverbères, ça n’a plus rien à voir, et puis qu’est-ce que c’est que ce cirque, maintenant, des maisons à pans de bois, voilà que je me retrouve dans le quartier historique de la ville, manquerait plus qu’ils n’aient pas l’électricité, tous ces ploucs, qu’est-ce que je fous là, est-ce qu’il faut que je hèle un cocher, ou quoi ? RAPHAËL JULDÉ.

Il y a cinq minutes tout m’était familier j’étais chez moi je marchais sans regarder sans réfléchir comme on passe de sa chambre à sa cuisine je n’y étais même pas dans ces rues c’est mon corps qui faisait le trajet qui bifurquait prenait en diagonale traversait je ne comprends pas qu’est-ce qui s’est passé je ne reconnais plus rien ce rond-point presque désert cette avenue avec ses arbres taillés qui ont l’air de porter des manchons ça devrait je devrais la reconnaître ces immeubles à la gueule haussmannienne le feu rouge au fond sur ma droite ce magasin d’instruments de musique la vitrine étincelle le trottoir juste devant la porte est cassé c’est quoi ce square deux femmes en tchador un jogger une fillette avec un chien deux gosses sur une balançoire j’aurais dû faire demi-tour retourner vers le quartier connu comme un malaise un grand vertige et dedans une grue écarlate qui vacille un échafaudage penché sur un tramway jaune qui ne s’arrête pas un manège qui tourne dans un brusque vacarme de klaxons Charles de Gaulle Kookaï Brasserie du néon fuck you au cochon heureux pour le séduire cet été maréchal Foch les 3 régimes qui marchent et les vieilles façades disparaissent c’est des éclairs de verre des miroitements métalliques j’avance dans des éclats de miroir c’est ça se perdre dans une ville briser un miroir. NATHALIE FRAGNÉ.

Le trajet, il me l’a souvent décrit à sa manière tokyoïte depuis le ciné fermé jusqu’au 3bis rue de la Grange alors, faire un test sur nos regards c’est amusant je me dis en traversant le boulevard, je remonte sur ma gauche, y a du monde il me l’a toujours décrit vide on ne doit pas le faire aux mêmes heures, « tourner à droite après la devanture aux perruques » mais il n’y a que des magasins de coiffure ici, bon j’essaye cette rue, bruyante, trop de monde, les boutiques crachent des groupes qui hurlent et crient se rassemblent, je n’existe pas, mon bras est frappé par un passant, je suis pulvérisée zébrée d’éclairs de doute il n’y a pas de chaussée, pas de souvenirs qu’il ait mentionné cela, plus aucune direction n’existe, demande ton chemin, il en est hors de question c’est ma ville, attention le vélo calme –toi voici la mairie, le long mur de pierre et ciment gris qui pique au soleil, celui de l’hôpital il en parle souvent, tu vois tu n’es pas perdue, je ne comprends rien l’hôpital est un jardin public pourtant au sol les coutures sur le bitume des poteaux coupés qu’il mentionne existent et puis devant le canal qu’il signale et que je traverse, presque en face la rue de la Grange, j’y suis pourquoi le côté impair est aussi peu numéroté, il y a le 1 puis rien avant le 9, ma langue est définitivement repliée aujourd’hui je ne demanderai à personne, je me contente de découper le numéro de téléphone sur l’annonce d’un menuisier accrochée contre une porte qui pourrait être le 3bis. FRÉDÉRIQUE HERVÉ.

Pluie drue serrée intense ruisselante sur la chaussée sur le trottoir les cheveux dégoulinants dans les yeux dans le cou jusqu’à mes pieds à l’intérieur de mes chaussures des flocs flocs énormes bruits d’un pataugeage infâme et en plus je n’y voyais strictement rien lunettes dégoulinantes tourner à droite tourner à gauche comment savoir puisque je n’avais plus de repères hormis cette pluie qui brouillait mon horizon grand désespoir j’avais eu la bonne idée de prendre l’une des rues les plus longues 4 360 mètres combien de pas diviser en cm étalon combien de temps civilisé dans cette ville connue qui me devenait de plus en plus hostile j’avais surement pris à l’envers cette rue sans fin sans forme sans familiarité d’aucune sorte étrangère hostile pas prête d’arriver oui mais si je ne me suis pas trompée et que je change de sens tourner en rond combien de temps ville mouillée qui engloutissait tout repères habituels les lignes droites en courbes pourtant les courbes sont réputées plus élégantes divagation horizon invisible tout était confus opaque sans relief le désert n’aurait pas pu être pire la pluie dans le désert c’est rare je ne riais pas et pas d’intersection avec une autre rue connue même le bord des trottoirs semblaient ne pas suivre une ligne définie les creux pleins d’eau faisaient jaillir encore un peu plus d’eau sale de toute cette inhumanité je voyais à peu près mes chaussures mais pas vraiment les pavés me rappeler que je ne suis pas soluble dans l’eau même de pluie le sourire du désespoir et si cette pluie ne s’arrête jamais je ne sais pas nager j’ai froid solitude terrible je ne suis pas soluble mais les autres seule dans une ville une rue à jamais dans une humidité terrifiante agressante gris délavé aux pigments disparus à jamais A.N..

si tu te perds, frangin, tu descends vers le fleuve et tu le remontes jusqu’au vieil hôtel… ça descend tranquille, enfin, ça devrait descendre tranquille, parce que là, ça tourne, remonte, ça se termine en impasse : demi-tour, ça remonte, ça descend à nouveau, escaliers, pentes, descentes, descendre vers le fleuve donc, descendre, ça va bien se passer, ça descend jusqu’à l’immeuble qui barre la route, à droite ou à gauche, plouf, plouf, à gauche, ça descend, c’est bon signe, puis… impasse, merde... dans l’impasse une odeur oubliée qui traverse le coeur, l’estomac qui se serre à l’odeur, les poumons qui bloquent, demi-tour, trouver le fleuve, descendre, donc puis le remonter jusqu’à l’hôtel, pour l’instant revenir à l’immeuble, fuir cette odeur et la peur qui l’accompagne, voilà l’immeuble, ça descend, les rues maintenant quadrillent la ville, on dirait Manhattan, impossible, t’es pas à New York frangin, les rues descendent comme à San Francisco, Porto, Acapulco, il n’y a pas de fleuve, rien que des rues qui se croisent et qui plongent et le coeur qui bat aussi fort que si tu les remontais les rues, alors que tu descends vers le fleuve poursuivi par l’odeur d’une impasse étroite fermée d’un mur de brique où tu as fait demi-tour, où ton coeur a commencé à s’emballer, où tu as perdu pied, arrêté de regarder le nom des rues, jusqu’à retrouver leur quadrillage, jusqu’à trouver une pente et descendre vers le fleuve, la route est longue même en descente, rester sur l’avenue, rester et continuer tout droit, pourquoi t’as peur, hein, pourquoi, tu vas arriver au fleuve, mais c’est long, pourquoi c’est aussi long, tu n’as pas marché plus de vingt minutes tout à l’heure et ça montait à peine, l’avenue tourne à droite tu vas voir le fleuve peut-être, tu prends à gauche, tu reprends à gauche et tu descends, il faut trouver à boire, il fait chaud, la ville plonge, tu sues, ton coeur frappe, tu paniques, le fleuve, il est où le fleuve, la rue remonte, c’est pas possible, mais si, demi-tour, coup d’oeil à droite, à gauche, non, c’est par là, il faut continuer, ça monte, il fait chaud, tu tournes à droite, la rue descend, tu marches, elle descend encore, elle tourne encore sur la droite, puis elle monte, non, c’est pas possible, ça devrait être plat, près du fleuve, ça monte comme à San Francisco, Acapulco, Porto, ça va s’arranger frangin, prends ton temps, souffle, regarde, lève les yeux, capte une tour que tu connais, puis descend vers le fleuve, tranquillement, tu es sur la 23è frangin, remonte-la, ça descendra plus tard, tu sens l’odeur du fleuve, suis cette odeur, regarde les oiseaux, du haut de la 23è, tu vois quoi, prends à gauche cette fois et descends, tu arrives à l’immeuble, à gauche l’impasse de tout à l’heure, l’odeur de l’impasse, demi-tour, tu cours, les rues montent, descendent, flottent, tu cours pour aller où… il n’y a pas de fleuve, les rues ne descendent jamais, elles ne montent plus, elles tissent la ville, la ville est une impasse. PHILIPPE LIOTARD.

Ça grimpe sévère depuis la place Zena Mdéré, la mer dans le dos, le grand marché, le 5/5 près de l’embarcadère et sa relative fraîcheur, ça grimpe, je grimpe, Mamoutzou, Océan Indien, le goudron noir rapiécé tout comme les façades, je grimpe jusqu’à ce que j’arrive à Notre dame de Fatima, et là trouver la rue de l’hôpital, et rejoindre le conseil général, Mayotte presque la France, je grimpe, suivre la route sinueuse qui fait des boucles, morceaux de quartier en contre bas, plus bidonville sur les franges que maisons, toits de tôle successifs, empilement des maisons, parpaings et sculpture, odeur de curry, terre rouge, petits restaurants en contrebas, poubelles débordantes une bande de chiens pelés, comment fait-il en costume cravate et tong, 35° C, humide et lourd et c’est rien ça encore, ils disent en bas au café, c’est rien attend le mois de novembre, septembre aux antipodes, à grimper pour aller déposer un CV pour des remplacements, n’importe quoi mais je grimpe, où est cette église, de Fat ! merde, ma semelle se décolle, ça flappe à chaque pas, – marcher pieds nus ? – non, non, trop chaud, trop de morceaux de verres qui font éclats sur le trottoir, je boite, je grimpe, je transpire, même le lin tient pas la route, presque midi, ça va être fermé, voilà ce que c’est de trainer au marché pour trouver une râpe à papaye, horde de lycéens en costume, - un lycée privé peut-être près de Fatima ? – mahoraise mama, odeur de poisson frits, je grimpe, tout ça très vert, tropiques de plantes en cascades, et ça, on dirait bien dans la courette un arbre à pain - et où sont les mangues ? - un peu d’ombre, pause, le trottoir fera l’affaire, Ylang Ylang odeur douce et entêtante, la mer là-bas en bas, translucide et clair le lagon, la ceinture de corail, on ira elle a dit, tu verras le bleu profond quand on la dépasse, ça fait comme un gouffre d’eau et les tortues elle a dit, mais avant, avant déposer ce CV, oh là horde de CRS, hommes Ninja, clandestins c’est sûr ici non plus la République n’aime pas que, quoi ? interdit de passer et il rigole pas sous son casque, visage très jeune avec un œil dure, ça court soudain de toute part, suivre le mouvement, perdre la sandale, courir, lacis de ruelles, terre battue, étroitesses des passages, pas un chat, respire, respire, un tournant et un autre, ça descend, je redescends, merde, merde je redescends, droit vers la mer. #pomme.

Je vibre : un appel, une photo de tuyaux, la zone d’activités m’appelle – tiens, mon mobile – je sors du bois, cette photo de tuyaux m’appelle, une photo avec des tuyaux dans mon mobile – mon mobile fait photo – c’est une photo que j’ai prise, un jour, le mobile vibre alors je bouge - je bondis : elle m’appelle, elle se rappelle, à moi, au secours, elle me réveille – mon mobile fait réveil – en un bond, j’emporte avec moi ce qui peut l’être : mes fonctions mobiles, Bois des Fenêtres – sur la zone d’activités, l’espace est une profondeur et les autos se précipitent dans la profondeur, et depuis elle, la zone d’activités fait le plein de lumière du jour : c’est aujourd’hui ou jamais, si je me rends sur zone, par le bois c’est plus court : depuis le début je sors du bois, déjà j’entends les autos – prendre la route, leur élan dans la zone avec leur déchirure sonore, volume à fond, sans fin, c’est sans arrêt, c’est une photo, je l’ai prise, à la faveur d’un ralentissement, soudain, d’une lumière, au rond-point à l’entrée dans l’agglo, un jour, c’est en passant en auto dans ma vie de tous les jours, je traverse une zone d’activités, passe à côté, mais aujourd’hui, mon mobile fait vibreur, réveil, j’ai un appel, au secours ! la photo pleine de tuyaux, je ne prends pas l’auto mais par le bois – je cours – plus court, le jour au bout, je m’y vois déjà ] une photo de tuyaux, mon sang ne fait qu’un tour, tant que j’y suis, j’y vole, depuis le début, la circulation, la déchirure et le volume qu’elle fait à l’espace aérien, au rond-point, elle me sort les pensées de la tête, à sortir du bois, mes pensées fuient avec les autos – mes pensées vont en auto, ZAC Bois des Fenêtres, pas des tuyaux au fond d’une tranchée, pas des tuyaux qui courent, qui font toute une longueur de tuyau ou le long d’un mur, mais rangés contre les voies – mamelon central, je m’y vois déjà – dans l’optique d’être raccordés – bout à bout – d’être enterrés, en instance – au secours, les tuyaux, raccords, de se faire nuit les uns aux autres, vont se refermer les uns sur les autres – disparaître – au cœur de l’activité, l’occupation de l’espace est totale, et du temps, est précipitation, entre deux autos, traversant la zone, est toute vitesse, dans la traversée des voies pour automobiles pour l’entrée dans la ville à fond – au rond-point – quand on me voit c’est trop tard – le jour au bout de chacun un appel d’air pour l’instant, cet instant encore sur ma photo dans mon mobile mes tuyaux voient le jour – une construction voit le jour : sort de terre - depuis le début je m’y vois, je vibre, j’y vole – je sors du bois quand on me voit... ChT.

Go on à attraper le soleil 5 am j’enfourche le vélo jamais attaché et vers l’est vers l’est n’importe quelle route Clairborne ou Saint Claude suffit de trouver un pont qui à gauche encore à gauche et tout droit et là le pont pas levé ses poutres d’acier rythment les hangars et moi sweaty déjà sous la chemise où s’engouffre le vent léger qui ne suffit pas à rafraichir ni à balancer les arbres pas verts encore car lumière trop nuit mais le halo s’étend là-bas avant la chaleur sur tout le jour et tout ce monde qui se lève tôt en bagnole ils passent de quarter en quarter dans la pénombre des fenêtres allumées des façades pas roses pas bleues pas jaunes encore quand il y en a des maisons ce qu’il en reste des baraques dans les terrains en friche hérissés de pylônes en bois en métal avec des fils qui strient le ciel qui bleuit au-dessus de la route bifurquant dans une odeur de caramel qui perle sur la peau des noirs arrêtés au feu rouge là et tout cet or sugar que suivent les trucks qui passent tout près dans leur roulement de batterie le long d’une voie ferrée deux voies ferrées trois voies et leurs containeurs qui se découpent en file sur l’horizon où la lueur blanchit sous leurs phares zébrant trop vite pour la voir saisie l’aube par les doigts dressés des cheminées pour la voir enjambée par les tuyaux et les ponts où passe l’or liquide avec ses liquidités coulant le globe avec un jour encore son matin et toutes ces bagnoles qui passent trop près du bas-côté barré une palissade haute et lisse halte faire une halte se poser regarder où je suis sinon dans les odeurs raffinées qui s’impriment aux narines avec sous le pied une herbe grasse objectif grand angle pause longue et large respiration regard posé sur l’enchevêtrement fumant sur fond bleu avec du rose presque rose trainé peut-être orangé dans le grand souffle du soleil du matin PHOTO de toute cette machinerie ce regard machiné enchevêtré vu depuis les machines je vois une Rover arrêtée rouge un visage de pare-brise enchevêtré dans ses cheveux mal coiffés je me vois vu par une qui se lève neighbour pour voir pas le soleil non pas le soleil pour voir what pour watch moi pas le soleil qui se lève se dégageant vite des doigts onyx qui l’accrochent les doigts des cheminées avec leur fumée avec leur flamme qui témoignent qu’elle m’a vu elle m’a vu chiffrer la lumière de la machinerie de l’or noir qui coule Styx dans les veines du territoire. ZONE CLAIRE.

Je ne vous ai pas salué parce que j’étais sur ma lancée - je connais la rue je pensais qu’il me suffirait de la poursuivre jusqu’à cette construction de verre celle-là même d’entrer par l’une des portes latérales du bâtiment de me défier des ascenseurs : ascenseurs non escalators non mais d’emprunter l’allée centrale oui jusqu’à l’horloge numérique de reprendre la rue des climatiseurs cette fois à ciel ouvert cependant n’ai pas à me justifier seule nécessité impérieuse : maintenir la foulée, allons allons agissons comme si, pensons qu’il nous faudra – déjà il me faut prendre mon élan l’inclinaison de la rue exigeant un effort constant - ne pas tourner à gauche ignorer le vieil adage, ne m’inquiéter auprès de personne d’où je vais : échapper à l’âme charitable de la ville et, passé leurs boutiques minuscules leurs suspensions de viande sèche en aplomb des murs et leurs maigres chats collés à l’asphalte sans jamais tourner à gauche vers la loupiote rouge, pas même le regard trop tard ai vu les moignons du ferrailleur et son étal de canettes de bière mais impossible d’aller à rebours ne marquons aucune hésitation alors courir tant que je suis seul, seul si ce n’est un homme au milieu de ce bassin : le cycliste de la place aux tramways mais pas d’inquiétude il ramasse des détritus (d’où je suis je pourrais dire qu’il les sort de l’eau et les mange) ne dévions pas de notre course, même si je marche à présent, bientôt je verrai les trois statues je le sais : le plan l’indiquait mais à peine est-elle accostée que la foule vous entoure vous arrache votre plan le jette sur la chaussée le piétine donne toutes sortes d’indications contradictoires et tandis que vous remerciez et tentez une sortie on vous rattrape : vous n’écoutez pas ce qu’on vous dit pourquoi n’écoutez-vous pas ce qu’on vous dit à gauche toujours à gauche quand bien même énoncez-vous pas remarqué ces entrepôts la première fois sachez qu’il il n’y a pas de première fois illusion des première fois, lucioles disparues c’est à présent que je cours vers vous non vous n’êtes pas dans les cuisses des femmes sous les lucarnes qui fument et parlent je jurerais que ce mur d’immeuble s’est légèrement rétracté sous leurs poids écoutez-moi je ne suis pas le nouveau maître d’œuvre, je n’ai pas parlé de mes rêves, je ne vous ai pas trahi… PASCALE GARREAU.

L’après-midi avait filé à fouiner dans les bacs de disques de chez Delmark, disques de Chicago blues à foison, ça m’avait pris du temps d’en choisir quelques-uns avec soin, de ceux que je trouverais difficilement en France – c’était avant le web et ses plate-formes –, au bout d’un moment tu étais allée m’attendre dans un café à côté, je t’y avais rejoint et montré ma trouvaille, un enregistrement d’Otis Spann sur lequel Muddy Waters l’accompagnait sous le pseudo de Dirty Rivers, tu avais ri de mon enthousiasme, il était désormais un peu tard pour se rendre à la Sears Tower et de là-haut contempler la ville, mais j’ai accepté, pour me faire pardonner, te faire plaisir, nous y étions allés à pieds, mon butin dans le petit sac à dos que je trimbalais partout avec moi – il aurait été plus grand j’aurais pu aussi acheter quelques vinyles –, à notre arrivée un groupe de touristes remontaient dans leur car, nous étions montés dans l’ascenseur, seuls tous les deux, il n’y avait pas grand monde là-haut, il fallait faire vite parce qu’ils fermaient dans moins d’une demi-heure, sous nos yeux la ville dans la lumière qui diminue, pas encore le crépuscule, mais la fin d’une journée d’été, cette sorte de luminosité acide qui enveloppe ces masses de construction, la ville était trop compacte pour que la lumière gagne le match, lourde d’ancrages, tu m’expliquais l’organisation de la ville, m’indiquais dans quelle direction se situait le parking où nous avions laissé la voiture de location, un type en costume sombre était venu nous annoncer qu’il était temps de redescendre, closing time, l’ascenseur, et retour à la rue, noyée d’ombre à cette heure, et déserte, sans une voiture qui circule, plus rien de ce qu’on dit la vie qui s’anime, seuls des taxis, qui passaient vite, héler ne sert à rien, pas un pour s’arrêter, c’était donc à pieds qu’il faudrait repartir, mais par où, ces histoires qu’on racontait dans ton enfance, d’un champ où pénétrer, et impossible d’en trouver la sortie, il y avait de ça, d’une malédiction que nous-mêmes aurions engendrée, parce qu’on le savait, on l’avait lu dans le guide, ne pas y aller passé 7 pm, et cet avertissement tout à l’heure, presque arrivés à la tour, surgi de ce qui pas même une ruelle, interstice sombre entre deux immeubles où des poubelles, ce corps qui bloque le passage, voix lasse et lointaine qui pose sa question rituelle, got some change man ?, avoir pris dans ta poche une poignée de monnaie, l’avoir déposée dans sa main, sortir d’ici, au plus vite, ces silhouettes qui disparaissent le jour et remontent à la surface à l’approche de la nuit, s’engueuler n’arrangera rien, et pourtant, on ne s’en sort pas des mots, ce sont pas les bons qui viennent aux lèvres, mais puisque incapables de comprendre, de prendre nos repères, décider d’un commun accord dans quel sens remonter l’avenue, ce serait le désarroi qu’il faudrait dire, mais qui sait si alors on trouverait encore la force de marcher, si on n’irait pas s’asseoir sur la première marche venue, et tout à la fois attendre et renoncer, rideaux de fer abaissés et leurs tags – ici n’est pas ton territoire –, se diriger vers ces feux rouges, à un carrefour on a des chances de s’orienter, et peut-être trouver la rivière, elle passe pas bien loin, puisqu’on l’apercevait de là-haut, cette ville que tu croyais tenir dans la paume de ta main, marcher, aller tout droit, et ne pas savoir. MICHEL BROSSEAU.

« 19h00 à l’Autre Café, rue de la Poste, j’essaierai d’être un petit peu en avance » avait dit Brenda à Artus son compagnon. Elle était partie de la Grand Place, s’était retournée deux ou trois fois pour prendre quelques repères : le poilu couronné par la Victoire ailée – Notre Dame – l’enseigne Pat à Pain –, s’était dirigée vers la rue de La Constitution, le numéro 61, la Galerie Doublet où elle voulait voir Les aquarelles de Keiko Tanabé , les temples et paysages japonais, les bords de mer californiens . Elle avait roulé le plan de la ville dans sa poche, flâné dans quelques boutiques, pris le temps, conversé avec Henri le galeriste. Ce devait être octobre, peut-être novembre, aux alentours de la Toussaint. Quand elle est sortie, c’est une mâchoire de brume qui l’a saisie. Elle remonta la fermeture éclair de son caban. On ne voyait que le pavé granitique, pas à trois mètres. Engloutis, le panneau « Parc Floral », et les deux tours gothiques de l’immense église. Le faisceau lumineux d’un réverbère tranchait dans la couche compacte des minuscules gouttelettes dorées. La lumière était si belle ce matin, Artus avait profité de l’après-midi pour se rendre au Mont, emprunté la navette Manéo qui devait le ramener à son point de départ. Saurait-il se repérer dans cet épais brouillard ? Sachant qu’il n’y voyait presque plus, elle décidait de lui laisser un court message sur son téléphone, et d’aller l’attendre à l’arrêt « Belle étoile », où elle l’avait déposé le matin. Elle n’était pas française et jamais eu un grand sens de l’orientation, pas bien rassurée. « Remonter la rue de la Constitution, et au quatrième bloc, prendre à droite, passer devant la sculpture du guerrier en fer récupéré, ne pas perdre son sang-froid, ça doit être ça, une petite rue derrière », se dit-elle en visualisant le trajet dans sa tête. Elle essuya ses lunettes, une enseigne U Express et une croix verte de pharmacie illuminent le trottoir et le Tribunal à droite. Elle ne reconnait rien. Une odeur de boulangerie, de crêpe garnie lui passe sous le nez, un chat se met dans ses jambes cherchant caresses et chaleur pour son dos élimé. Tout cela la rassure. A un Avranchin arrêté au feu, elle demande son chemin. « Houlà vous êtes à l’envers, c’est un peu plus loin et de l’autre côté » lui dit la jeune femme, « Plus à l’est ! vous connaissez un peu ? Je vous dépose au Carrefour des geôliers. Là vous prendrez tout droit, la rue de la Boutonnière et traverserez le Parc Floral qui doit être encore ouvert à cette heure. De toutes façons y’a des agents municipaux en fluorescent quant y fait ce temps-là, et la gare routière est située juste à droite des grilles de sortie. » Dans la vielle Citroën, elle saisit son portable et vit qu’Artus avait tenté de la joindre. Elle se demandait ce qu’il aurait bien pu voir du Mont dans les brumes. A la station de bus, on l’informait que la navette Tombelaine aurait vingt bonnes minutes de retard en raison des fumées de mer. Le message d’Artus était inaudible. Les visages cachés sous les parapluies et les capes, difficiles à capter. Inutile aussi d’essayer de lire les panneaux des bus au départ et à l’arrivée, un haut-parleur avait pris le relais. Elle patienta sur le quai un thé fumant dans ses mains froides, et près des bancs d’ados aux visages illuminés par leurs téléphones. Tout à coup, le bus ! Parmi les bêtes marines en imperméable, elle reconnut assez vite Artus à son pardessus noir mat et son capuchon de pluie jaune. Elle senti son cœur se calmer, avança vers lui d’un pas vif, fit de grands gestes de la main. « C’était une icône mon amour, une icône, et je n’en ai pas loupé une miette ! » murmura-t-il en s’approchant de son oreille. SMERALDINE.

Enfin le bout de la traverse, trop longue, quelle idée que de ne pas avoir renoncé immédiatement, d’autant plus que le bout ne semble pas du tout donner dans une rue parallèle à celle que je viens de quitter, je le devine d’ici, avant même d’avoir dépassé les énormes poubelles et la porte métallique couleur rouille devant laquelle deux jeunes hommes fument, assis sur des seaux en plastique retournés, un rouge, un vert, en parlant avec quelqu’un resté à l’intérieur, du restaurant, du magasin, rien pour le dire dans ce passage sans nom, sans enseigne, boyau étroit entre deux immeubles très hauts au milieu duquel coule une petite rigole d’eau dont je suis le cours vers ce fin rectangle de lumière barré d’un inquiétant entrelacs de lignes de béton, route suspendue, bretelles d’entrée ou de sortie allant ou venant de quelque part si l’on est en voiture, et soudain le vent chaud et la lumière brutale me happent au sortir du noir épais du passage, balayant la vague odeur de détergent qui allait avec, et il n’y a ni rue, ni trottoir, juste des murs à longer et des voitures trop près, plus rien d’inconnu, le chaos urbain de cette ville étrangère ressemble à tous les autres, mais rien de connu non plus, rien de logique, pas un panneau, pas un marquage au sol, pas un feu pour stopper le flux ininterrompu des véhicules, et rien qui n’ait l’air d’un chemin menant à ces grandes artères bêtement délaissées, qui doivent pourtant forcément se trouver tout près, il suffit de contourner l’immeuble des hommes qui fument, façade quasiment aveugle boursouflée de dizaines de boîtiers d’air conditionné, et aussi le gros pilier de béton qui soutient la bretelle et semble vaciller sous le poids des voitures qui passent à moins d’un mètre des fenêtres du deuxième étage de l’immeuble, petites fenêtres de salles de bain, ou d’escalier, qui vibrent en rythme avec les ventilateurs et les moteurs et les freins, mais l’air devient brûlant, souffle coupé, cœur battant, demi-tour, retrouver la traverse, invisible traverse, les immeubles semblent se toucher désormais, quelques pas pour casser la perspective, elle est là, juste derrière ce camion-poubelle qui s’en va pendant que les deux fumeurs de tout à l’heure rentrent les énormes bacs gris et qu’un troisième homme ferme la grille du passage derrière eux.
 MARGIE AMELOT.

la rue devant soi comme une perspective sans fin, et il en est de même en se retournant, l’hésitation avant le choix, et puis avancer, continuer, interrogation se perdant au rythme des pas, au rythme des portes, des fenêtres, de la parenté entre les façades et de leurs différences, dans une absence de lumière, sous ciel lourd, juste à la limite de la menace, boursouflures rondes sous boursouflures grises, qui mangent la vigueur des rayons, la rue, les façades, et puis juste au début le trottinement d’un pigeon, et c’est de pouvoir le suivre sans trop freiner que se découvre la faiblesse, oiseau bourgeois en costume d’un roux raffiné, mais il s’est envolé, est parti, s’est posé sur une corniche, et plus rien que le souvenir de cette rencontre, et la pierre, le macadam, ce ciel tueur de lumière, ombre, vie, la petite fièvre qui vient s’installer dans le crâne, comme un commentaire, monotonie rompue par deux façades sombres, à gauche, trois façades sombres, quasi noires, à droite, comme des notes de musique, avant des teintes douces en dégradé d’ocre et de jaune et avec elles l’impression que vient du point où la perspective rapproche les deux lignes de fuite en angle aigu, là devant, une décoloration de l’air, une humidité imaginée, la certitude que le fleuve est là, certitude qui lutte contre la tentation de se retourner, la crainte de casser l’espoir – oui la fatigue et cet idiot désarroi justifient le mot espoir pour marquer l’issue possible – de casser l’espoir, donc, qui monte, en trouvant même sensation, alors continuer, raffermir pas vers cette idée d’humidité, un trou entre les maisons sur la droite, un arrêt, ce n’est qu’une impasse d’où sort un chien vers lequel tendre une main mais il s’en va trottant vers le fond, indifférent, ne voyant autre présence que son but, un peu plus loin, quand ne se distingue plus sa queue redressée, des branches qui dépassent d’un mur, et même une grappe de fleurs inconnues, toutes le sont de toute façon, ou presque, un sourire bref, et puis un malaise, un souvenir, déjà vues ces branches, ces fleurs, et d’ailleurs voilà de nouveau, une centaine ou un millier de pas plus loin, et juste à ce moment les tempes se mettent à battre, les deux façades sombres à gauche, les trois façades sombres à droite, presque noires, et la certitude qu’il ne peut y avoir d’issue que devant, ou derrière, et qu’il n’y en aura pas. BRIGITTE CÉLÉRIER.

Inquiétante étrangeté, celle de la ville inconnue la nuit, nuit opaque qui étincelle de lueurs de néon, nuit figée qui explose de bruits, de jurons, de musique stridente déversés par les bouges enfumés, nuit obscure qui fait obstacle aux pas hésitants, prendre cette rue-là filant en droite ligne vers l’invisible, cette ruelle tortueuse qui, à force d’escaliers et de rampes, se hisse vers la cathédrale, hésiter, avancer, reculer effrayé par des ombres qui s’allongent, avalent la lumière, des êtres malveillants, des assassins armés de longs couteaux, faire demi-tour, courir, trébucher, perdre tout repère, espérer que cette fontaine, ce café soient proches de l’hôtel, un refuge enfin, non, repartir à la recherche de l’impossible, avoir la peur au ventre, dans la certitude que cette quête ne finira pas, à jamais séquestré dans cette ville vide, vidée de ses habitants, refermée sur elle-même comme une huître, portes closes, fenêtres muettes, derrière les rideaux, la lumière bleutée des télés, solitude, ville morte vomissant et emprisonnant de ses mille tentacules l’étranger.CHRIDELL.

Le bouillonnement des rues grises me traverse, leur ligne sinueuse, leur tracé sauvage, aléatoire, toutes les vitres sales sont les mêmes vitres sales sous la lueur pâle de l’aube, les façades vides, anonymes, je tourne et retombe encore sur une même rangée d’immeubles serrés aux carreaux sans âme, je frissonne dans mon tee-shirt en coton si mince, puis soudain le canal tremblant aux rives embrumées, je longe seule les eaux troubles et stagnantes, le coeur tambourine et cherche une sortie, j’arriverai bien quelque part en suivant la ligne tordue de l’eau, quitte à sortir de la ville, quitte à rencontrer un désert, une campagne inconnue, autre chose que les artères nouées de la ville grise, l’air glacé brûle mes poumons, je les sens rouges et flamboyants au milieu de ce décor fantomatique, je longe les courbes des rives, et soudain je vois une maison qui diffère, à la place des petits carreaux gris, une grande vitre, derrière, des corps, des femmes presque nues aux longs cheveux dénoués si longs et lourds, à la peau lisse et satinée, qui ondulent lascives, je me trompe ce sont des corps vides, le canal ne mène à rien non, il faut rentrer au coeur de la ville pour se retrouver et ne pas sortir, je ne veux pas sortir, je bifurque encore et retrouve une de ces petites rues aux rideaux de fer tirés, soudain deux hommes occupés à décharger une camionnette, deux hommes aux visages mal rasés, en baskets aux mains gantées, j’étais seule nous sommes trois, ils se tournent vers moi - ce que peuvent transporter ces hommes dans ces boîtes en carton dépourvues de tout signe, vierges, anonymes, à cette heure du matin - je marche plus vite, à droite, à gauche, à droite, le canal, je tourne sur moi-même - ce vertige là, l’issue qui ne vient pas, même l’issue est un leurre - et me retrouve à nouveau devant la camionnette et les hommes sombres, je n’avais pas de repères j’en ai deux, le canal et la camionnette, le canal et la camionnette, qui se répètent diaboliquement pour me faire perdre le sens il n’y a pas d’issue ce que ces hommes pourraient me faire ce que le canal pourrait me faire ce que cette ville pourrait me faire. LOUISE MULLER.

Je me réveille en sursaut au moment même où le chauffeur se retourne vers moi, l’air de dire qu’on est arrivé : — c’est combien ? il montre du doigt le compteur : 100 000 et des poussières, 100 000 quoi, je sors une liasse multicolore de ma poche, j’ignore la valeur de chaque billet, le chauffeur en sueur m’aide à payer, il est peut-être même en train de m’arnaquer, qu’importe, j’acquiesce et sors : c’était donc là que je voulais me rendre ; pour quelle raison, je l’ignore, comment savoir, je ne sais même plus d’où je viens, ne me souviens même pas dans quel corps je me réveille, voyons voir, c’est mon visage dans la vitrine, je ne me reconnais pas, ne ressemble à personne, un étranger à mes yeux, aux yeux des passants qui me regardent l’air suspect, méfiant ; j’ai le sentiment de déranger, de n’avoir pas le droit d’être là, le pas hésitant, je vacille, presque ivre d’être perdu dans le flux de ces rues hostiles et inconnues, ma solitude écrasée par des milliers de visages filants laissant derrière leur passage bribes de paroles, volutes de poussières, trainées de phares rouges jaunes, fumée toussé par les pots d’échappements, bouche recrachant la dernière bouffée d’une cigarette ; drôle de ciel que celui du bitume, ciel constellé d’hommes, de femmes, d’enfants, salive chair sang d’une ville en perpétuel mouvement, moi au milieu, le pas perdu sur le goudron humide, je patauge dans le reste des soupes pas finies jetées sur la route, l’eau de pluie et des climatiseurs qui fuient à l’arrière des bus, je regarde leur numéro, leur destination, cherche à reconnaître un nom familier mais je peux à peine lire, chaque lettre est étrange, avec des accents bizarres, des associations de lettres imprononçables, perdu dans la ville, dans sa langue, ma parole ici est impuissante, vouée à ne rien dire, alors je ne dis rien, marche sans chemin avec une certitude, une seule : je ne suis pas chez moi, chez moi les chats ne sont pas si maigres, chez moi les coqs ne picorent pas sur les trottoirs attachés à un poteau, chez moi les poissons ne sont pas servis vivants, ne tortillent pas de la sorte sur le grill avant d’être mastiqués par des bouches voraces, chez moi un porc ne hurle pas ficelé à l’arrière d’une Honda, chez moi la narine gauche des mendiants aveugles ne souffle pas un air dans une flûte au feu rouge, chez moi je n’entends pas les bateaux meugler comme des vaches, tiens, il y a un fleuve pas loin, c’est même peut être la mer, va par là, traverse, marche sur l’eau, de l’autre côté qui sait, je serai peut-être enfin chez moi, là d’où je viens, du néant.ANH MAT.

Et les sons de la ville tournent tournent tournent et, une voix soude des mots à des mots d’une autre langue, je traverse un pont, je suis la première rue une rue tranchante avec des arbres hauts je marche et, les sons s’éloignent ; je vois un homme je vois sa tête cachée dans le creux d’un mur, je vois sa main posée sur, sa voix s’étire soudaine aiguë, rire d’un autre posé là à ses pieds ; plus tard roulement sourd d’un mur d’eau, je marche vers le centre de la ville la ville aux poumons de pierre , je suis l’ordre des rues rues à angle large sous un ciel sans nuage, quelque chose s’ouvre sous une horde de pas, je m’arrête ; je, je ne sais plus où , où passer par où passer par où aller par où, la maison de ; je ferme les yeux je vois la roue tourner sur un chemin de terre, je, je dois continuer je dois marcher marcher encore dans la lumière, la lumière disparaît, dans la lumière, la lumière disparaît, dans la lumière, la lumière disparaît, je perds mes yeux, je perds mes oreilles, je me retourne ; ma tête devient vide la ville devient insonore, où est la maison de, où, je marche, je marche je rentre dans un labyrinthe de ruelles à perte de vue des ruelles je descends des marches j’entre dans une zone de lumière brûlée j’entre dans les bas bruits de la nuit ; je marche dans un laboratoire souterrain de la ville, un tunnel vibrant de silence, maintenant je marche sous la ville comme on marche sur l’eau.
ANA NB.

et le transit bruyant des voyageurs, les ordres braillards des conducteurs, les sollicitations lourdes des marchands ambulants et des mendiants, la gare routière de Bucarest à l’aube, l’esprit brumeux, lourd, traversé le pays depuis Cluj- Napoca dans la nuit, la frontière hongroise encore hier, d’abord balloté dans les cabines étouffantes de vieux trains bleus rouillés, puis en bus à travers la plaine désespérément plate et monotone de la Valachie, marche lente et fatiguée vers l’Université, nous sommes en hiver, la neige est encore épaisse sur les trottoirs et les façades, le soleil est haut, mes vêtements sont trop chauds, je traverse les rues implacablement similaires, des rues désertes avec leurs trottoirs déserts, quelques chiens abandonnés, des silhouettes solitaires, sombres et courbées, légèrement floues, comme on en voit dans certaines photographies de Koudelka ou de Kertész, qui longent les murs ou se faufilent dans les entrées de bâtiments délabrés, la chaleur et la fatigue me figent, je dévie pour trouver un café, au hasard, cherche une rue commerçante, ne trouve qu’une épicerie vide et indéfinissable, une fourbi hétéroclite de bouffe et de magazines et d’objets souvenirs anachroniques, les néons usés et poussiéreux, une vieille femme en blouse me sert un café poisseux et imbuvable, une viennoiserie trop sucrée, la vieille me fixe silencieuse, je somnole un peu, ses yeux ronds, le ronron électrique, du temps passe, je finis par sortir, le soleil est plus haut, plus chaud, m’éblouit légèrement, je déambule d’une rue à l’autre sans plus me préoccuper de chemin, légèrement en dehors du centre-ville, des façades ravagées, des installations urbaines insalubres et dépouillées, des fils électriques loqueteux, des carcasses de voitures et de scooters, des terrains vagues où crèvent vêtements et bidons abandonnés, la ville est un mirage de ruine, je m’y trimballe sans repère, sans destination, des allées traversent des murs éclatés, vestiges d’habitations disparues, des pièces ouvertes où les tapisseries à demi-dissoutes témoignent seules, des gouttes glacées trempent mes cheveux, me glacent la nuque, la neige est en train de fondre, les passants allongent le pas sur le trottoir et s’éloignent de ces murs de bétons qui s’écoulent sur eux, qui les noient avec eux, l’eau s’écoule partout, crée des reflets qui brisent les angles et les perspectives, les façades se gonflent et se tordent, les lampadaires dégoulinent leur lumière blafarde, les trottoirs s’étendent et se maquillent de boues, le bruit discret et lancinant des gouttes et des rigoles qui glissent sur le béton et le bitume, partout l’eau semble s’étendre, prendre possession de la ville et de ses passants, les liquéfie, respire à leur place, comme une cloque d’humidité gorgée, qui se gonfle et se dégonfle sur des murs délabrés, des ruines noyées... MATTHIEU HERVÉ.

C’est après le parking flambant neuf et son esplanade panoramique piquée de jets d’eau modulables, de jeux d’enfants sur pelouse plastique, après l’ascenseur bégayant, c’est après encore. Après l’escalier pompéien et les grilles qui entourent le parc, sombres et presque trop légères, après la rue qui en cet endroit est trop étroite pour accueillir les passants, les deux sens de circulation des véhicules, des vélos, des cyclos, les cris, les sirènes, le vent et les passants qui retiennent leur souffle en traversant, ce qui est dommageable puisqu’au-delà, les escaliers pavés exigent une oxygénation consistante, ils s’enchaînent sans répit depuis la route anémique jusqu’au Rocher, escaliers aux marches amples qui rendent le pied instable et requièrent l’attention ; toute pensée subalterne s’envole par le seul fait de grimper sauf peut-être une idée qui surnage à propos des escaliers justement, le vent s’essouffle un temps lui aussi, plus haut il décuple, les petites ruelles sont éclairées par son ardeur - rafraichie leur haleine, ravivées leurs couleurs - jusqu’aux bruits qui se répondent sans cesse, comme si les murs se renvoyaient les balles d’échos, rues habitées par des voix aux visages invisibles, voix d’enfants et d’adultes mêlées, de téléviseur, de chanteurs, voix qui habitent la rue, les corps ont disparu, la maison que l’on cherche aussi, c’est peut être le vent, l’étroitesse, l’autre temps qui perdure malgré celui qui passe, le poids des murs, l’absence effroyable de visages, ce doit être cela, surement. ALISIER BLANC.

Ce n’est pas tant la ville, ni même le fait d’y être aussi paumé qu’un rat dans un labyrinthe qui le chiffonne vu que son malaise provient essentiellement du fait qu’il n’a pas encore eu la possibilité de lui demander le pourquoi (elle qui ne l’utilise jamais) de ce truc totalement inhabituel mais finalement il ne tiendrait qu’à lui de se laisser porter par l’imprévu, ce vent sauvage, brutal qui se lève en rafales sur la routine il ne tiendrait qu’à lui de l’apprécier pour ce qu’il amène de frais comme un quartier jamais vu, comme la devanture d’une boutique insolite dans une ville inconnue, comme une odeur de pain sortant du conduit d’aération d’une boulangerie et qui vous agrippe, réveille votre enfance ainsi que peuvent le faire une enseigne, un passage couvert, une passerelle élancée, jetée, tablier d’acier, en travers d’un canal voire cette statue équestre bizarre, dérangeante (dont il n’a que faire) et qu’il ne tiendrait qu’à lui d’apprécier tout en goûtant la place qui se hâte dans les jambes des femmes, la place qui s’égratigne dans les genoux des enfants, la place qui file sous les skates, la place et son dallage fêlé, la place et ses trois bosquets maigrelets, la place et sa fontaine jouant aux pirates avec ses canettes vides naviguant en bordure de bassin, la place et sa poignée de pigeons perpétuellement défoncés à picorer les miettes tombées des plaques, des barrettes des dealers et tous ces mouvements, ces vecteurs tracés sur l’esplanade qu’il pourrait s’amuser, rien que pour des nèfles, à additionner plutôt que de vainement s’exciter à chercher une bouche de métro qui n’existe pas, des taxis à la sieste, des bus invisibles sans station où, au lieu de tripoter fébrilement son mobile, (tentant vainement d’appeler d’abord le bureau, puis sa femme, pour signaler qu’il est bloqué ce soir dans une ville pourrie et que son rendez-vous de demain, avec le client de Reykjavík pour l’affaire de ce sinistre manoir, est à l’eau) il pourrait à la place de se la jouer pro et pénible, s’abandonner à la marche hasardeuse, se laisser conduire par le charme écolier d’un congé surprise, se laisser prendre au jeu qui consiste à chercher sans s’affoler un taxi tant il est vrai que là où le dépanneur l’a planté bin ça ressemble à nulle part et pas nulle part ailleurs, nulle part de chez nulle part ; la zone dans toute sa splendeur, la zone partout pareille aux immeubles qu’on confond avec des silos et dans les nœuds de ses bretelles des panonceaux tagués, tordus qui pointent en direction des zup, des zac, des za, des zi, des ronds- points qu’un mitrailleur fou tente de sortir de l’anonymat mais c’est à peine s’il regarde l’artiste tenter d’embellir l’absurde, affairé qu’il est à conjecturer un itinéraire susceptible de le conduire jusqu’à une gare tout en considérant qu’il ne sait même pas s’il y a une gare dans le coin, qu’en rab ses chaussures neuves (pas trois jours) le blessent, qu’il en a marre et que tout est devenu subitement très désagréable, indigeste comme cette panne avec ses conséquences pénibles et ce sans compter qu’il devait se rendre au fin fond de la Turquie vendredi, dans trois jours, mais avec le rendez-vous qu’il lui faudra fatalement reporter, c’est râpé et il le sait qu’il ne pourra pas partir avant d’avoir bouclé cette affaire mais pour l’heure trouver la gare et ses rames, la gare et ses quais, (dix fois au moins qu’il a arrêté des passants, demandé sa direction et dix fois on l’a envoyé promener dans dix endroits différents où tout se ressemble), la gare et ses passagers, la gare au milieu des tours, la gare sous les tags qu’il pourrait apprécier (ma fille à trois ans en raffolait) mais non, il s’entête à tout prix et bien sur qu’il la trouvera cette garce de gare mais il aura perdu stupidement un bel après-midi de printemps à s’énerver bêtement et de ça, il est conscient ou plutôt pense l’être, quoique le terme conscient soit ici totalement inadapté vu qu’il estime, (fait en grande partie imputable à son éducation mais qu’il attribue faussement à sa conscience) très basiquement, très naïvement que ce n’est pas bien, mais alors pas bien du tout, de s’énerver sans parvenir à se maitriser lors de situations désagréables et surtout, surtout quand elles n’étaient pas au programme, comme ce mendiant, ce mendiant, là, vautré sur les marches de ce qui se voudrait une église de facture moderne, oui là, ce mendiant, plus libre que lui quelque part, étalé de tout son long sur l’escalier, ce mendiant assoupi derrière sa barbe mitée, clairsemée, ce mendiant impassible, silencieux derrière son visage creusé, fatigué, au teint blême, plombé, oui, ce mendiant connait peut-être mieux que lui le prix de la liberté et celui du temps mais pourquoi, se demande-t-il tout en cherchant des yeux une indication susceptible de l’orienter, pourquoi rester là, toute la journée dans ce lieu gris et ventée alors qu’il lui suffirait de descendre d’un coup de stop dans le sud pour se dorer la pilule au soleil ; se dégoter sans trop de tracas, un petit boulot saisonnier dans les campagnes mais non, en ville, en ville, ils squattent en ville or la ville, tout le monde le sait, la ville c’est dur, rude, bien plus dur et bien plus rude que le monde rural où l’on trouve toujours un toit et du pain si l’on est ni trop chiant ni trop pénible et là, alors qu’il se dirigeait, tout en fouillant ses poches à la recherche de quelques piécettes, vers le clodo (avec au cœur la ferme intention de déposer la monnaie dans la sébile), un taxi, survenant à gauche d’un immeuble trapu rose- bonbon aux fenêtres boursouflées et posté au fond de la place comme une sentinelle ivre, un taxi roulant lentement, posément entre dans son champ de vision avec pour conséquence immédiate de briser net la trajectoire du paumé qui se met à hurler tout en speedant comme un dératé vers le véhicule salvateur mais ce qui sauve et ce qui perd, nul ne le sait vraiment ; ni lui , ni vous ni moi ne sommes à même de distinguer, dans l’infime, dans l’insignifiant, le détail ridicule ( porter, par exemple, une casquette affublée du logo de la Swissair ce jour précis prenait tout son sens) qui se trouve à l’origine parfois de grands bouleversements dont il se fout présentement comme de l’an quarante, ne voyant qu’une seule chose beige au bout de la panne, au bout de la place, progressant maintenant sur l’axe perpendiculaire à la fontaine, à savoir ce taxi qui le tire d’affaire d’où ce relâchement général de sa tension interne et le vagabondage de son esprit battant un instant la campagne tandis que, tout à sa soirée déjà, se dirigeant vers la voiture, il pense à demander au chauffeur de lui dégotter un hôtel pas trop cher et, tant qu’à faire, un bon resto proche du centre avec une boite sympa (ça le fait marrer cette expression "sortir en boite" alors qu’en fait on entre en boite), pas trop loin de l’hôtel si possible et où croiser du monde bien sur, hésitant pourtant à formuler cette dernière requête alors personne sur terre n’a moins besoin que lui de s’occuper de son futur et de programmer, de prévoir ne serait-ce que les grandes lignes d’un lendemain qui risque de devenir franchement craignos si l’on considère le chapelet de petits détails, de « presque riens » qui l’éloignent progressivement de ses objectifs et prennent, à son insu, son sort en main pour bousculer, ruiner, défaire ses plans les plus simples, les plus élémentaires comme un mauvais tricot mal rêvé cependant que pour l’heure, il ignore tout du potentiel cataclysmique de la banalité comme il ignore qu’il vient de rater sur la place, une véritable, une ultime occasion de se sortir du dédale, de la toile, du filet que lui tend le destin ainsi que sa dernière chance de pouvoir se rendre vendredi en Turquie car, n’ayant pu joindre le bureau en dépit de ses multiples tentatives, il ne sait pas que son rendez-vous a été annulé en raison de l’ éruption subite d’un volcan bloquant tous les aéroports d’Islande et cela, il ne l’apprendra que demain mais demain, c’est tellement loin qu’il peut en arriver des tas des petits riens jusqu’à demain d’autant plus que demain lui-même est encore une surprise (lui revient ce vieux mot d’ordre hippie lu sur un mur près d’une plage crétoise : « just live today, tomorrow may never come ») surtout, pense-t-il abruptement, lorsque, comme lui, sans s’en rendre compte, on quitte les rails bien droits d’une vie réglée au cordeau et qu’on se retrouve à errer entre des cubes colorés auxquels une administration sans vergogne aura balancé des noms d’oiseaux histoire de mettre un peu de nature là où il n’y a plus que des cafards en plastic, des fourmis en béton, des pit-bulls en laisse ou non et ce n’est pas la gauche, ni la droite,qui vont changer quelque chose à ce bordel qui va foirer tout seul mais bon, bien calé maintenant dans les sièges en cuir du taxi, ses chaussures ôtées, il étire ses orteils, tâte son talon gauche (le plus douloureux) puis, le confort reprenant le dessus, il recombine mentalement son planning, en zappant la Turquie, (persuadé qu’il n’ira pas) tandis qu’il recadre dans la foulée la semaine prochaine, pense à décaler, à ramener des dossiers à la maison et en définitive arrange le futur à sa guise comme s’il s’agissait d’un acquis, d’un bien personnel garanti inaliénable dont on peut disposer à loisir et ce bien que le futur, c’est une évidence, n’appartienne pas plus à lui qu’à un autre et qu’il nous échappe dès que nous pensons le maitriser, le contrôler, le planifier de A à Z , lui que nous dérobons à la liberté, lui que nous asservissons au présent et nous qui faisons de l’existence avec ce qui n’en a pas, veillons à ne pas oublier, chaque matin, que le temps passe et que perdu pour perdu, dans une ville ou une autre, arrive toujours cet instant qui nous voit bifurquer pour une broutille, une courroie qui claque, un train en retard, une ampoule à changer, un mot de trop, un qui manque, un rien, des peccadilles mais en fait, des agents modificateurs très puissants, indiscernables, assimilables à un genre de virus amené à infecter, contaminer des circonstances , pourrait-on dire, et qui à tout moment, par l’entremise d’incidents quelconques, communs, banaux, bêtes à pleurer peuvent s’emparer de votre existence pour, de pépins mineurs en pépins mineurs, la perdre ou vous conduire à bon quai selon votre manière de réagir, votre manière de choisir entre un taxi et un mendiant, entre se précipiter et réfléchir, entre recevoir et donner, entre refuser et accepter, entre je et soi, entre un bazooka et un papillon à effet et s’il arrive, tout à la fin, après bien des années d’errance dans la citée des jours, que l’on se retrouve, non pas dans un taxi mais curieusement là où l’on voulait aller vraiment, si après avoir décodé la ville on se reconnaît dans le passant, dans l’autre que l’on ne connaît pas plus que ce fichu quartier, alors peut-être est-on arrivé à bon port et se perdre deviendra le jeu de laisser, sans craintes, sans peurs, le courant nous emporter au gré de sa fantaisie et, si par chance l’on accoste un jour, si l’on s’en sort, on pige alors que recevoir et donner c’est pareil, que se précipiter ou réfléchir c’est pareil, que refuser ou accepter c’est pareil et que se perdre reste un excellent moyen de découvrir une ville, un excellent moyen d’explorer le monde et ses situations, un excellent moyen de chercher son hôtel près de la gare du Nord, à Paris, où me vint notamment, voici des années, cette petite réflexion m’invitant à préférer au guide ne connaissant qu’un seul circuit et ne s’étant à ce jour jamais égaré, l’autre qui s’est perdu de nombreuses fois et retrouvé d’autant car en cas de route principale bloquée, le second connait de nombreux sentiers parallèles (ce sans même considérer qu’à ce jour ce guide a toujours retrouvé son chemin) et sait donc faire face aux imprévus (ce que l’autre n’a encore jamais eu à prouver) et ainsi il m’arrive de penser que les personnes, ne s’étant jamais perdues, ne se sont sans doute pas encore trouvées et en viendront fatalement, un jour c’est sur, à errer dans le mailles de leurs certitudes et peut-être même, avec le temps, non seulement à se perdre de la boulangerie à la maison, mais également de la cuisine au salon, du salon à la salle de bain, de la salle de bain au local poubelle du 25 ou du 23 et en viendront ainsi à se tromper d’étage, de rue, de ville mais finalement, il semblerait que l’on se soit perdu quelque part tous ensemble donc évitons l’illusion qui consiste à croire que nous savons où nous sommes car nous n’en savons rien, nous qui pensons que, nous qui supposons que, nous qui espérons trouver un taxi un jour prenons garde vu qu’on ne retrouve jamais le chemin seul, n’oublions pas l’autre, le taxi qui vous trouve, le mendiant qui vous renseigne, la place qui s’efface et change tout car selon que vous vous acheminiez ou non sur les indications du mendiant, à pied vers la gare ou que vous montiez ou non dans le taxi, vous quittez la malédiction des détails ou vous vous y enfoncez irrémédiablement et, voyez-vous, le problème, dans ce genre d’histoire, c’est qu’on ne sait jamais, sur le moment, à quel type bricole on se trouve confronté : un détail clé, un détail de taille, un bête détail, un détail anodin, un détail, petit, petit mais petit tellement qu’on l’a oublié et qu’on ne le retrouvera jamais dans la chaine, les monceaux de vétilles quotidiennes accumulées au fil des ans et voilà le hic car un infime détail peut mettre un temps terriblement long, à notre échelle, jusqu’à venir gripper nos rouages aveugles et bien sur, c’est celui-là qu’il faut saisir, c’est celui là dont il faut remonter la trace jusqu’à la courroie qui casse, et là, il faut savoir pourquoi, pourquoi il ne l’a pas changée et pourquoi sa femme oui, pourquoi sa femme à ce moment là, précisément, prend la voiture qui devait aller en révision alors qu’elle déteste conduire et n’utilise strictement que le bus, son vélo, à la rigueur un taxi mais jamais, jamais au grand jamais la voiture et là, va savoir pourquoi mais il faudra quand même qu’il lui pose la question qui depuis plus de quatre heures tourne en boucle dans sa caboche de plouc commercial supérieur mais pourquoi, pourquoi « mais pourquoi Françoise, bon dieu, pourquoi as-tu pris la voiture mardi » ? LAURENT SCHAFFTER.

Le bouillonnement des rues grises me traverse, leur ligne sinueuse, leur tracé sauvage, aléatoire, toutes les vitres sales sont les mêmes vitres sales sous la lueur pâle de l’aube, les façades vides, anonymes, je tourne et retombe encore sur une même rangée d’immeubles serrés aux carreaux sans âme, je frissonne dans mon tee-shirt en coton si mince, puis soudain le canal tremblant aux rives embrumées, je longe seule les eaux troubles et stagnantes, le coeur tambourine et cherche une sortie, j’arriverai bien quelque part en suivant la ligne tordue de l’eau, quitte à sortir de la ville, quitte à rencontrer un désert, une campagne inconnue, autre chose que les artères nouées de la ville grise, l’air glacé brûle mes poumons, je les sens rouges et flamboyants au milieu de ce décor fantomatique, je longe les courbes des rives, et soudain je vois une maison qui diffère, à la place des petits carreaux gris, une grande vitre, derrière, des corps, des femmes presque nues aux longs cheveux dénoués si longs et lourds, à la peau lisse et satinée, qui ondulent lascives, je me trompe ce sont des corps vides, le canal ne mène à rien non, il faut rentrer au coeur de la ville pour se retrouver et ne pas sortir, je ne veux pas sortir, je bifurque encore et retrouve une de ces petites rues aux rideaux de fer tirés, soudain deux hommes occupés à décharger une camionnette, deux hommes aux visages mal rasés, en baskets aux mains gantées, j’étais seule nous sommes trois, ils se tournent vers moi - ce que peuvent transporter ces hommes dans ces boîtes en carton dépourvues de tout signe, vierges, anonymes, à cette heure du matin - je marche plus vite, à droite, à gauche, à droite, le canal, je tourne sur moi-même - ce vertige là, l’issue qui ne vient pas, même l’issue est un leurre - et me retrouve à nouveau devant la camionnette et les hommes sombres, je n’avais pas de repères j’en ai deux, le canal et la camionnette, le canal et la camionnette, qui se répètent diaboliquement pour me faire perdre le sens il n’y a pas d’issue ce que ces hommes pourraient me faire ce que le canal pourrait me faire ce que cette ville pourrait me faire. LOUISE MULLER.

Je vibre : un appel, une photo de tuyaux, la zone d’activités m’appelle — tiens, mon mobile — je sors du bois, cette photo de tuyaux m’appelle, une photo avec des tuyaux dans mon mobile — mon mobile fait photo — c’est une photo que j’ai prise, un jour, le mobile vibre alors je bouge — je bondis : elle m’appelle, elle se rappelle, à moi, au secours, elle me réveille — mon mobile fait réveil — en un bond, j’emporte avec moi ce qui peut l’être : mes fonctions mobiles, Bois des Fenêtres — sur la zone d’activités, l’espace est une profondeur et les autos se précipitent dans la profondeur, et depuis elle, la zone d’activités fait le plein de lumière du jour : c’est aujourd’hui ou jamais, si je me rends sur zone, par le bois c’est plus court : depuis le début je sors du bois, déjà j’entends les autos — prendre la route, leur élan dans la zone avec leur déchirure sonore, volume à fond, sans fin, c’est sans arrêt, c’est une photo, je l’ai prise, à la faveur d’un ralentissement, soudain, d’une lumière, au rond-point à l’entrée dans l’agglo, un jour, c’est en passant en auto dans ma vie de tous les jours, je traverse une zone d’activités, passe à côté, mais aujourd’hui, mon mobile fait vibreur, réveil, j’ai un appel, au secours ! la photo pleine de tuyaux, je ne prends pas l’auto mais par le bois — je cours — plus court, le jour au bout, je m’y vois déjà — une photo de tuyaux, mon sang ne fait qu’un tour, tant que j’y suis, j’y vole, depuis le début, la circulation, la déchirure et le volume qu’elle fait à l’espace aérien, au rond-point, elle me sort les pensées de la tête, à sortir du bois, mes pensées fuient avec les autos — mes pensées vont en auto, ZAC Bois des Fenêtres, pas des tuyaux au fond d’une tranchée, pas des tuyaux qui courent, qui font toute une longueur de tuyau ou le long d’un mur, mais rangés contre les voies — mamelon central, je m’y vois déjà — dans l’optique d’être raccordés — bout à bout — d’être enterrés, en instance — au secours, les tuyaux, raccords, de se faire nuit les uns aux autres, vont se refermer les uns sur les autres — disparaître — au cœur de l’activité, l’occupation de l’espace est totale, et du temps, est précipitation, entre deux autos, traversant la zone, est toute vitesse, dans la traversée des voies pour automobiles pour l’entrée dans la ville à fond — au rond-point — quand on me voit c’est trop tard — le jour au bout de chacun un appel d’air pour l’instant, cet instant encore sur ma photo dans mon mobile mes tuyaux voient le jour — une construction voit le jour : sort de terre — depuis le début je m’y vois, je vibre, j’y vole — je sors du bois quand on me voit... Cht@GnrStrngDrgn.

Au pied de l’immeuble, pas d’hésitation, vingt mètres puis à droite toute, mais sitôt l’angle passé, le cri d’une mouette, le macadam rendu instable ; roulent les gravillons sous mes semelles de gomme, je perds de vue le gris de l’horizon et me cramponne au bastingage, je me sens basculer ; planter mon regard sur un repère bien connu de moi, hier c’était la petite épicerie, aujourd’hui pourquoi pas la Grande Ourse (les étoiles, quand j’étais gosse, je m’en servais pour me repérer en mer, à la pêche de nuit avec papa) mais là, ne trouve pas, trop de jour peut-être, je m’efforce de traverser la houle, monsieur faites attention voyons, croiser la foule, l’air serein, ne pas perdre mon cap, ignorer tangage des réverbères et roulis des parcmètres, le soleil brutal m’envoie des signaux dans les vitres d’en face, trois éclairs courts, trois longs, trois courts, danger en vue, faire demi-tour sous peine de couler (que j’ai chaud) mais les passants se dirigent dans mon sens contraire, ma valise cogne un mur fraîchement arrosé de pisse, la fin de la rue recule, et celle d’où je viens revient, le chien aboie, se laisser porter, c’est le mieux, je m’allonge pour préserver mes forces, valise sous ma tête, trottoir sous la valise, position planche ou étoile de mer, c’est selon ; au-dessus se dressent les immeubles haussmanniens, leur base stable et rassurante, leur tête dans la mouvance grise et bleue du ciel, claquements des talons si près de mon oreille, monsieur ça ne va pas, je suis, mais où ? NATLAB.

Et ces trous dans les murs, murs ravagés trous de balles n’y pense pas on t’a dit 56 56 56 impact de balles dans les murs et morts n’y suis pas n’y pense pas monte où ça chats qui boitent becs qui cognent monte où ta gueule à renifler voire voir voir quoi ce que tu connais ta gueule connais pas tourne là, les chats je les ai suivi pas un celui-là où, tourne, je chiale faudrait pas odeur d’oignons rances ai déjà senti ça où là -bas quand petite et celui-là qui en face les yeux me rentre comme un clou il sait quoi dira pas juste les yeux , voudrais voler voir de haut avec ou pas sais pas où Cariatides, ce sein à l’air déjà vu (Madame indiquez-moi, comprends pas) c’est tout droit sentir tout près très loin pas de quoi en faire un foin suis déjà passée par là façade ravalée kitsch (on dirait un gâteau un gâteau à la crème et ce bleu) va faner pas par là si là elle que me dira-t-elle ? Ne pas la quitter des yeux un dix papiers au sol chamaillés musique ce chant lui ne peut pas se tromper ce chant tourne en rond tu chiales (oiseaux en cage ombre chinoise sur cette fenêtre chantent aussi) voir de haut corbeau le cri excessivement calme la peau FRANÇOISE SZELEVENYI.

Et soudain il s’est mis à pleuvoir si fort que la terre est devenue noire et le ciel colère lui pourtant toujours d’un blanc laiteux tropical entre les immeubles décrépis la mousson en avance cette année paraît-il et avec toute cette pluie je n’ai plus distingué s’il fallait tourner à droite ou à gauche alors je me suis retrouvée cognée par un homme qui portait ses chaussures à la main un parapluie dans l’autre une mallette coincée entre les deux coudes en baissant les yeux j’ai vu l’eau tant d’eau recouvrir la ruelle on en avait jusqu’aux chevilles alors oui suivre l’eau qui descend la ruelle ce que j’ai fait tout le monde courait pour se mettre à l’abri un tuk-tuk barrait le passage alors j’ai suivi l’eau marché longtemps jusqu’à un grand espace comme un rond point mais sans rond sans point et surtout bizzarement désert dans cette ville où tout grouille d’habitude et au milieu de de la place vide une station service blanche a arrêté mon regard à cause du néon rose qui a encore clignoté un peu avant de s’éteindre le ciel était de plus en plus violent la rue était devenue ruisseau fleuve l’eau à mi-mollet à présent les fils électriques pendouillaient d’un poteau à l’autre comment toute cette eau ne provoquait-elle pas un court-circuit géant et sans compter la ruelle qui bouillonnait dans mon dos quatre rues s’offraient à moi de part et d’autre de la station service quoi faire la pluie a lavé les odeurs de coriandre et de bouillon de pâtes et les a remplacés par des vapeurs de goudron mouillé la pluie cogne contre les bidons de métal qui jalonnent la rue j’ai pris tout droit je cherche rama IX road mais je dois m’éloigner du centre parce que sous mes pieds la terre a remplacé le béton brutalement la rue a rétréci je suis passée devant un minuscule jardin d’où a fusé un cri rauque de crapaud-buffle et j’ai sursauté beaucoup moins d’enseignes lumineuses dans cette rue bientôt une impasse vite retourner vers les lumières le jaune le rouge et ce qui clignote encore vers les grappes d’hommes et de femmes blottis sous les toiles cirées des échoppes cette ville fonctionne par grappe panneaux publicitaires poteaux électriques fils enchevêtrés mobylettes poussives paniers de fruits de légumes et d’épices temples pagodes et la pluie a défait les grappes tiens j’aperçois un pont au loin. GAÊLLE G.

... la ville est noire, il y avait eu des problèmes, c’est tout ce que je savais, des dégradations, des malveillances, et qu’est donc une ville où la lumière et toute forme de vie s’absente d’un coup — un réverbère en état de fonctionner seulement sur trois ou quatre ne suffit plus à vous sauver, à assurer une continuité dans le déplacement, et le regard que je porte sur les choses n’existe presque plus, la vue est barricadée, l’éclairage est morcelé, braqué seulement sur quelques détails illisibles mais laissant tout le reste dans l’obscurité, et je me trouve soudain fouetté au visage par une horrible chose qui n’est peut-être qu’une branche dépassant d’un jardin sûrement sans surprise en plein jour, mais la nuit tout se revêt d’anxiété, c’est ainsi depuis toujours, j’ai perdu tout repère dans cette ville dont je ne reconnais même plus sous mes pieds le revêtement usuel de ville, je sens des bandes de gravier alterner avec l’asphalte, le sol en devient comme instable, et ma vue n’assure plus qu’un vague filet de secours, sans grande utilité, de temps en temps, je frotte, dans une tentative un peu vaine et désespérée, le briquet déjà de plus en plus récalcitrant, mal en point ; tout à l’heure un chat me suivait en geignant, j’ai senti qu’il se collait à mes jambes mais je ne suis à cet instant nullement réceptif à ces manifestations d’affection ; malgré le froid de la demi-saison, je sens la sueur couleur le long du sillon d’entre mes épaules trop étroites, puis le long de ma colonne, et ce mélange froid-chaud-coulant est doublement désagréable, plus rien ne me semble stable autour de moi, comme si j’éprouvais la rotondité de la ville, de la terre, et que je risquais à tout moment de tomber, d’en quitter le bord, de disparaître, et je crois que je n’oserais même pas crier, tant ma situation me paraît misérable, j’ignore ce qui m’a pris de quitter les autres, de vouloir faire le malin, je pensais leur faire une blague, leur faire peur, mais à qui d’autre qu’à moi pouvais-je faire peur, mes appels sont trop frileux, je ne trouve plus l’hôtel, je frissonne dans ce quartier perdu, tout à l’heure une fenêtre allumée, que je voyais de loin, et vers laquelle je me dirigeais, s’est éteinte à mon approche, et j’ai senti que quelqu’un m’observait, comme si c’est moi qui était louche, ou suspect, je préfère ne pas interpréter les sons de portes, trop sourds, ou bien sont-ce des pas, qui s’approchent et s’éloignent, je ne distingue plus le vent d’un diable enragé qui me souffle sur la joue, jouant encore seulement à me menacer ; et je pense soudain à ma chambre, à sa douce familiarité, et l’effroi de ne plus jamais retrouver rien de connu me saisit, alors je m’arrête, pris de vertige, m’attrapant le visage pour essayer de me reconnaître, malgré tout, par ce simple tâtonnement, dans le noir étendu partout. GABRIEL FRANCK.

Et le bruit du RER qui repart, tes pieds sur le sol noir qui d’un coup te semble de goudron brûlant, il faut arracher ses pieds et avancer mais vers où, sur les carreaux les grosses lettres blanches des mots Chatelet-les-Halles présents depuis toujours dans ton panorama d’enfant de banlieue mais aujourd’hui, comment t’en serais-tu doutée, tu découvres qu’être seule brouille l’espace et les mots, Chatelet-les-Halles, ça n’est plus familier, Chatelet-les-Halles-Chatelet-les-Halles, ça tourne en boucle on pourrait se perdre à trop le lire, quitter le quai, monter, chercher une autre lumière et la ligne de métro par quoi tu sais devoir continuer ton trajet, sur l’escalator les passants en ligne et en haut sans une hésitation, il y a sûrement dessinées quelque part, invisibles, les lignes traçant les directions que prennent ceux qui en haut des escalators se remettent en mouvement sans une hésitation, tu aimerais les suivre comme enfant du doigt tu suivais les fils entrelacés pour trouver comment ramener l’oiseau au nid l’enfant à la maison, mais il faut te pousser, quelques pas, laisser passer avant de t’élancer dans la lecture des panneaux suspendus, allant de l’un à l’autre, de néon à néon, ouvertures, tunnels, tentacules, tournant en rond comme à l’intérieur d’une pieuvre, la tête un peu chaude, t’arrêtant parfois dans l’incertitude du mouvement et de l’immobilité, on est dans un train on croit qu’on part, on part, non, c’était celui d’en face, est-ce les passants qui marchent ou l’espace autour, les lumières ? E. L.

Le houblon elle savait le tenir mais le gros rouge du Franprix c’était autre chose il lui faudrait s’y faire s’était-elle dit en sortant de terre trois stations trop loin la tête encore embrumée de sommeil et de sulfites le pas cherchant un peu de vigueur l’œil glissant sur les angles inégaux des devantures anciennes qu’elle tentait de raccrocher à ses repères diurnes encore fragiles (ne pas montrer que j’hésite ne pas devenir une proie marcher droit le front assuré je trouverai bien le chemin je dois logiquement être au sud et un peu à l’est je crois juste en bas c’est par là on aboutit peut-être près du dortoir à moins que) tâcher de reconnaître les enseignes de cafés transfigurés une fois le mobilier rentré les rideaux métalliques tirés dans ces petites rues pas fichues de se rencontrer à angle droit pas foutues de conserver le même nom sur plus de quelques centaines de mètres trop orgueilleuse elle n’avait pas emporté son plan de toute façon ne le consulterait pas plus qu’elle ne demandait de l’aide aux rares fêtards qui croisaient son chemin et qui paraissaient encore plus éméchés qu’elle (éviter les regards lourds les apostrophes faire comme s’ils étaient invisibles inaudibles) n’aurait jamais deviné que ce quartier pouvait être aussi tranquille une fois la rumeur des jours évanouie la brise dissoute la fraîcheur revenue chaque mot chaque grondement de moteur chaque rire filait dans l’air comme amplifié par le silence alentour avant d’être absorbé par les murs surtout cette longue façade fermée aux fenêtres froides était-ce un hôpital un collège un couvent une prison la contourner cette rue-ci enfin était probablement la bonne mais elle était si noire attendre la suivante atteindre une place triangulaire qui ne lui disait rien avec ses marronniers à la taille sévère (ombres est-il le mot juste quand il fait nuit) quelque chose lui tanguait dans la poitrine et ce n’était pas seulement la faute de l’alcool. ANNE-HÉLÈNE DUPONT.

Comme elle dormait encore lorsqu’il était sorti, ses longs cheveux déployés sur ce lit étranger, dans cette chambre et cette maison qu’il n’avait jamais vues auparavant, elle-même, cette femme, encore hier inconnue de lui, il jugea inutile de se presser, sentit même la nécessité de ralentir, de réfléchir, et s’arrêta dans le bar-tabac du centre commercial, Le Circé, en face de la pharmacie, à côté d’un magasin de chaussures fermé, tout aussi défraîchi que le reste, avec ses deux tables et ses chaises en plastique sale, poussées à l’ombre d’une marquise en béton qui faisait tout le tour de la place centrale, place où il n’y avait d’ailleurs rien, pas la moindre fontaine ni le plus modeste des bacs à fleurs, et qui était juste constituée d’une étendue de goudron craquelé, gercé, où le pollen des arbres de l’avenue avait laissé des résidus jaunâtres, il s’arrêta donc au bar-tabac et tira une chaise qui ploya un peu sous le poids de son corps, posa devant lui le sachet de viennoiseries, la baguette, allongea les jambes, non pas parce qu’il se sentait à l’aise, mais parce qu’il se sentait au contraire tendu, inquiet, et que cela se traduisait par une raideur dans les cuisses, dans les mollets, avisa le patron qui l’observait de son comptoir, forma silencieusement des lèvres, l’index levé, les deux mots « un café », puis lorsque celui-ci fut devant lui, apporté par cet homme gros, mal rasé, pas entièrement patibulaire mais tout de même vaguement menaçant par son côté mal peigné et ses proportions étranges (une toupie posée sur sa pointe : jambes graciles mais épaules larges, de déménageur, volumineux avant-bras, dont l’un, oui, il ne rêvait pas ! portait en lettres maladroites le nom de sa nouvelle amie, Émilie, celle-là même qu’il s’apprêtait à rejoindre avec les provisions du petit-déjeuner), il repensa aux circonstances qui l’avaient conduit dans ces parages, dans cette cité-dortoir dont les maisons avaient presque toutes été conçues selon le même format – rectangles bas, simples rez-de-chaussée, crépis blancs ou beiges, charpentes de bois noir, tuiles ternies par les mousses ou les lichens, parsemées d’aiguilles de pin –, cité-dortoir aux rues circulaires nommées étrangement (avenue des Amériques, rue d’Oulan-Bator, impasse d’Australie) comme si les élus avaient voulu ironiser au moyen de ces noms démesurés sur ce quartier qui n’était finalement nulle part, presque invisible sur les cartes, un territoire vague pris sur les bois, à peine desservi, avait-il cru comprendre, par un bus capricieux, il repensa donc à ces circonstances dont il s’était au départ félicité – et d’autres que lui auraient certes trouvé tout de même assez chanceux que cette femme se soit arrêtée auprès de sa voiture immobilisée, qu’elle ait offert de l’amener chez elle, d’où il avait pu appeler une dépanneuse, puis lorsqu’il s’était agi de trouver un hôtel, car la réparation prendrait au moins deux jours, qu’elle ait dit non, restez avec moi, il y a de la place, et de fil en aiguille... – mais qui maintenant, à mesure qu’il ouvrait les yeux sur ce qui l’entourait, lui paraissaient de plus en plus suspectes, le poussant à se demander ce que pourrait vouloir, désirer d’autre cette femme qui s’était donnée trop facilement (et cette mousse à raser au parfum musqué, dans la salle de bain, derrière le miroir, n’annonçait-elle pas la présence d’un homme qui risquait de revenir à tout moment ?), si suspectes en fait qu’il posa sans attendre l’addition sa monnaie à côté de la tasse vide, puis, saluant le patron à travers la vitrine, le goût amer, inquiet, du café, dans la bouche, se mit à marcher d’un pas rapide, décidé à prendre ses affaires et à s’éclipser le plus vite possible (peut-être dormirait-elle encore ?), quitte à prendre un taxi jusqu’à Bordeaux, tentant de se remémorer le trajet qu’il avait pris à l’aller, évitant les trottoirs à cause du crissement du gravier sous ses pieds et puis parce qu’un chien l’avait surpris et effrayé tout à l’heure de son aboiement sauvage, derrière un portail, marchant donc sur la route vide, bientôt plus tout à fait sûr du chemin à suivre, la rue commençant à se courber, à revenir sur elle-même comme une corde enroulée, jusqu’à ce qu’il soit forcé de constater, cinq minutes plus tard, en arrêt devant un cul-de-sac, qu’il n’avait d’autre option que de revenir sur ses pas, se sentant maintenant ridicule, oui, ridicule comme une proie trop facile, avec sa baguette, son sachet de viennoiseries maintenant taché de gras, devenu presque entièrement translucide sous l’effet de frottement, de la chaleur montante du soleil qui n’était plus une perle grise dans le ciel plombaginé, mais une boule de feu qui le suivait, qui l’observait, pupille hypnotique de cyclope, ridicule alors qu’il rebroussait chemin, soupçonnant que quelque chose – cette ville sans centre, cette femme trop hospitalière – l’avait irrémissiblement enlacé, pris dans ses rets, qu’il était maintenant captif de ce labyrinthe de haies de troène, de murets crépis, de rues avec ralentisseurs qui ne ralentissaient personne car elles restaient désespérément vides bien qu’il fût midi passé. LUCIEN NOUÏS.

La rue est toute droite et se croise avec une autre rue toute droite, une à droite, une à gauche, il regarde où aller, à droite, à gauche, il va à droite, non ce n’est pas là, demi-tour, il va à gauche, la rue est toute droite et les immeubles sont serrés et très hauts, le soleil est à son zénith, pas d’ombre, les vitres sont comme des miroirs, ça flamboie, il a chaud et desserre sa cravate, main moite sur la poignée de l’attaché-case, le contrat est signé, ça a duré toute la nuit et au petit jour il a eu le paraphe, maintenant il peut rentrer, mais les rues sont très droites, et se croisent, et les immeubles sont hauts, les rues sont vides, c’est samedi, quartier des affaires déserté, personne, il voit son reflet dans les vitres miroirs des immeubles d’affaire, une longue silhouette plus si droite qui commence à pencher vers l’avant et qui avance entre les immeubles qui eux-aussi semblent s’incliner, quelle est cette ombre qui avance entre les immeubles miroirs déserts en ce samedi, c’est l’après-midi, l’ombre est là sur le trottoir de droite, il s’y est réfugié, il a fourré pêle-mêle cravate et veste dans l’attaché-case, il avance toujours, le portable n’a plus de batterie, les rues sont désertes, immensité de croisements sans fin, de rues rectilignes, il avance plié en deux, la silhouette se reflète dans les vitres miroirs des immeubles d’affaire, personne, le contrat est signé, sa langue est grosse la soif, la sueur coule dans le dos, les pieds si douloureux dans les mocassins poussiéreux, il tombe à genoux, des heures qu’il erre dans le quartier d’affaires, toutes les rues se rétrécissent, des boyaux, il doit se faufiler, les immeubles sont penchés, leurs sommets se rejoignent, il fait sombre, il avance à tout petit pas, la silhouette dans les vitres miroirs est à peine visible, elle rampe sur le sol, se faufiler un passage dans le dédale de galeries très étroites et très sombres, pas de lumière au bout du tunnel, l’attaché-case est quelque part le contrat où est le contrat il se traîne sur le trottoir il avance péniblement en tentant encore de lever la tête, si pénible, pas normal, dans les vitres miroirs des immeubles une longue silhouette allongée se reflète sur le sol, un long ver qui ondule tendu vers l’avant, un croisement, trottoir à descendre, ondulation, le bitume de la rue, trottoir à monter, ondulation, peine, il roule dans le caniveau, les yeux sont hagards fixés sur le ciel scintillant d’étoiles, les immeubles sont droits, les lumières s’allument derrière les vitres miroirs des immeubles d’affaires, tout s’illumine, il fait nuit, il fait si clair, tant de lumière, tout en haut l’enseigne lumineuse bleue et rouge de la compagnie, retour au point de départ, le ver frémit, soubresaut du corps, les yeux fixes sur l’enseigne qui scintille dans la nuit, la langue épaisse, tellement soif, dans quelques heures lundi matin, les premiers employés, il fixe l’enseigne, il a froid il a mal il compte les étages qui s’amenuisent à mesure qu’il va plus haut, yeux grands ouverts, contrat perdu, long gémissement dans la nuit une silhouette recroquevillée sur le bitume au bas des immeubles très hauts, très droits qui s’alignent le long des rues qui se croisent à droite à gauche…ISABELLE VÉ.

Pourquoi le fait-elle souffrir cette cité, il ne la connaît pas – ou alors de si loin, juste de réputation et peut-être même pas méritée, il ne cherche pas à le savoir de toute façon, elle l’accable d’une chaleur sortie d’un four ou d’un pays dont il ignore tout, il se voudrait aventureux, mais il chancèle en sueur, abruti par lui-même et la pente qui l’entraine vers un port qu’il croit deviner mais d’où il n’a pas même pas débarqué, Rimbaud sans Verlaine, terrien indécrottable suivi par des mouettes qui hurlent tellement il est dérisoire, juste des mots pour quémander sa route, offerte en retour avec le sourire mais qui le renvoie à chaque fois dans toutes les directions comme une boule de billard heurtée par un joueur maladroit ou dilettante, oui dilettante, tout le monde s’en moque où il va, où il se perd, il s’enfonce un peu plus en lui, cherche les odeurs, le stupre, les épices et renifle juste le gaz oïl comme n’importe où, ça pourrait être Paris ou Londres ou Kinshasa ou Guéret, la Creuse et pourquoi pas la Creuse, il ne marche jamais, seul ou en caravane comme ici sur les trottoirs bondés, trébuche et finit devant les grilles d’un avant-port dont on chasse les pauvres - ceux qui y vivent comme ceux qui tentent de s’y infiltrer, pas de droit de pied sec, des grillages en fusion sous le soleil devant, une cathédrale derrière, de l’illusion partout et au paradis des vigiles le regardent calés derrière leur écran respirant un air recyclé, œil globuleux de caméra sécuritaire, ça sent l’untermensch qui ne consomme pas, se consume au soleil, quartier fermé, maison closes, portes blindées, murs en faux-semblant qui dessinent un avenir de cauchemar sur des façades où l’argent n’a pas d’odeur, même pas celle de la pisse des clodos perdus dans le labyrinthe ou des chiens trop policés d’un quartiers sans vie, mais la nuit des bateaux montés par des marins aveugles qui déchantent glissent jusqu’au rivage et débarquent en fraude des marchandises frelatées qui servent de monnaie d’échange, pourriture des fruits abandonnés sur le carreau du marché jamais terminé, faune interlope, échanges de regards hostiles ou commerciaux comment savoir, une voiture de luxe égarée, ouverte et décapotée, devant laquelle des gamins se prennent en photo, mains dans le dos maigre marchandise proposée comme on psalmodie, tout est factice sauf la pauvreté et la chaleur, il se coule dans cette foule, chaises sur le trottoir, menus dans toutes les langues que personne ne lit car tout le monde se connait, ici aussi il est un intrus, trop pauvre là-bas, trop riche soudain où même les trottoirs défoncés le regardent d’un drôle d’air et les scooters l’évitent d’un air obséquieux presque en s’excusant, il est mis en fuite et trouve son salut dans un tube qui sillonne la ville, bois et métal, aucune odeur, le glissement d’un reptile qui le recrache en pleine obscurité devant un palais romain à l’entrée duquel se frôlent deux junkies, tout proche une brasserie et un karaoké, airs des années 80, quartier sage et résidentiel, entre les deux l’obscurité comme un puit et l’odeur acide des poubelles éventrées gisant sur le trottoir que ne parvient pas à éviter un cycliste qui chute lourdement. JEAN-MARIE FLEUROT.

L’aube se levait, bouclier de cendre sur la ville blanche, blanche, blanche comme la nuit, toute en dérapages, extinctions des feux, derniers nuages noirs, gris, blancs, rougis par les flammes, des larmes flottent dans l’air, ville nue décharnée dans le charnier, brasier de sang, ville sans âme, à jamais inscrite dans l’encre rouge du sang des derniers hommes, malades, maladie installée sournoise dans la ville malade et dépeuplée, révoltée, commandée par on ne savait qui, ceux qui avaient pouvoir encore, sur la ville désertée, aux murs sales, rideaux tirés, rideaux de fer blêmes, sans image, sans souvenir, la ville, sans histoire, muette, sous les immeubles décapités, les murs fument encore d’être trop lézardés, geignent encore de n’être pas entendus, murs qui bientôt disparaîtront sous une fine mousse, ville sans âme, jaune, blanche, translucide, sous la lame des bourreaux la ville saigne et déambulent les âmes et les êtres sans visage, encore debout, errent, bougent, s’arrêtent, regardent en l’air, passent lugubres les vols d’oiseaux sombres, passent les heures, monotones, au clocher de l’église, aux quatre coins de la ville, le tocsin qui n’en finit pas, le glas, on attend les requiems, les kaddishs, et l’appel du muezzin, souffrent les ombres noires des ruelles sous les réverbères, les poteaux arrachés, les usines muettes dont les meules brisées, les fraiseuses broyées, les bielles déchiquetées ont glissé sous le pont dans les eaux brutales du fleuve, lisses et renouvelées, paisibles, dans tout ce désordre de ferraille et de sang, éperdus les amants courent sur la grève, l’un vers l’autre, agrippés aux vestiges du vent, des visions d’épouvante accrochés à leurs vestes, à la périphérie du cœur des amants, comme à celle de la ville, poussent encore quelques fleurs, un peu de mauvaise herbe, s’amassent les branches d’arbres autrefois élaguées, embrassées, désormais arrachées, balancées par le souffle des armes, à la périphérie de la ville, dans de grands terrains-vagues, plus rien ne délimite, ni signalisations, ni balises, les trottoirs arrachés, les routes défoncées, et les trous dans la terre, crevasses de l’enfer... M-J DESVIGNES.

Là pas de rues pas de centre le mot artère n’absorbait aucun flux ne subsistaient d’habitat que d’épisodiques amalgames de matériaux si loin de leur usage originel qu’ils en étaient méconnaissables vague terrain vague sur lequel flottait à dix centimètres du sol un épais voile gris qui prenait à la gorge faisait plisser les paupières jusqu’aux larmes les pieds obstinément posés l’un devant l’autre déterminés à trouver une trace un chemin une échappée ligne abstraite dont on ne pouvait dire si elle était droite ou si elle tournait sur elle-même sans fin mêmes flasques visqueuses mêmes cratères usés seulement la fatigue des côtes sans point de vue au sommet le souffle court air épais où l’on se creuse un tunnel ville oubliée derrière soi ou devant soi oblitérée par son absence de signes épuisant par là même toute expérience passée espace non cartographié abstraction concrète narguant toute conception prématurée aller à vue de nez collé au sol réduit au flair d’une bête égarée. L.L.

C’est de l’autre côté de la rive – tu trouveras une pension tenue par une Allemande qui parle français où se retrouvent des archéologues – c’est de l’autre côté de la rive de Louxor – pour y aller, je prends un bateau, et déjà je me sépare des brefs amis que je me suis fait – cherchant les traces de ma famille qui vient d’Egypte je suis là, dans une pension qui donne sur un champs, mais ce n’est pas comme on me l’avait dit quand j’étais à Paris, ici il n’y a pas d’Allemande, pas d’archéologues, juste un Egyptien jeune et beau qui me sert un repas de kefta délicieux - je suis seule, de l’autre côté de la rive, à quelques pas de Louxor - je savoure le repas, tout en découvrant que personne ne vit ici, aucun touriste n’a loué, toutes les chambres sont vides – un homme vient il porte une djelabah, il est grand, plus âgé que moi, et commence à me parler de visites (faire le tour des ruines) – puis il me propose une balade - pourquoi dis-je oui à sa proposition de promenade nocturne, Dieu seul sait – mais après le repas, je le suis, je quitte le bel égyptien, je monte dans un 4/4 – l’homme à la Djelabah évoque sa femme, son divorce – qu’est-ce que je suis venue faire ici, dans cette histoire, dans ce 4/4, j’avais rêvé la rencontre avec un indiana Jones, et je me retrouve prisonnière d’une voiture – ce n’est pas la seule fois que je me retrouverais ainsi, de l’autre côté d’une rive, seule avec un inconnu – Virginie Despentes raconte dans King Kong Théorie qu’elle a été violée sur une aire d’autouroute à vingt ans, que le le danger existe mais que si elles ont peur tout le temps, les filles resteront chez elle à tout jamais – je n’ai rien de la Punk qu’est Virginie Despentes, mais sans que je sache bien pourquoi, je pars avec l’homme au 4/4- les ruines la nuit ont quelque chose d’ étrange, elles sont enfin ce qu’elles ont dû être - le 4/4 fait des tours, on s’arrête à côté d’ une statue - on se retrouve près d’un Ramsès perdu dans le désert - dans les pays arabes, quand le sol est ce mélange de terre et de sable, la nuit à quelque chose d’arrêté - ou alors est-ce ainsi dans toutes les nuits opposant une femme seule avec un inconnu, il se diffuse son envie à lui de te violer - mais est-ce la peur de la torture (on est en Egypte), ou la peur de sa propre violence, en tous cas, de l’autre côté de la rive, je m’en tire bien –il me raccompagne saine et sauve dans la pension vide - le lendemain, le bel égyptien de la pension a disparu, il est remplacé par un autre homme, très laid, avec un œil de verre, une djelabah dégueulasse, et qui se gratte l’entrejambe – voici ce qu’il me reste de Louxor et de sa pension pour archéologues – je me souviens de mon oncle architecte, un soir à Evreux, il cherchait les plans du temple de Louxor, car il en avait « découvert le secret » - il devenait fou à force de ne pas retrouver ces plans – perdu depuis son plus jeune âge dans sa ville intérieure, faite de labyrinthe à la Borgès, de plan cosmique censé refléter les cartes terrestres – parti depuis longtemps de l’autre côté de nos rives – je pense à mon oncle qui est mort seul comme un chien je ne sais pas où - je regarde le Prince devenu crapaud – je pense à cette nuit dans ce 4/4 où tout contour disparaissait – je me demande si les plans de ville recèlent un autre secret que l’infinie solitude des hommes. JALIE BARCILLON.

L’écran affiche trente degrés, température extérieure, quand je descends la marche de l’autocar, bouffée d’air chaud qui me saute au visage, comme lancée par l’aloe vera depuis le muret qui fait face, main griffue verte, jaune, lacérée, "Savez-vous que les aloès ne fleurissent qu’une fois tous les cent ans ? Une fleur unique par siècle", a dit dans sa langue l’homme barbu qui s’approche de moi sur la grande place vide, il le répète dans l’anglais espéranto universel - je regarde la fleur fanée en haut de la tige, floraison passée, il me faudra revenir dans cent ans moins quelques jours, j’ai hissé mes deux sacs à dos chacun sur une épaule, m’engage en diagonale sur la place dallée, sur ma droite un grand bâtiment gardé par des hommes en costume folklorique, "traditionnel" me corrigeraient-ils, au drapeau qui flotte je devine le palais présidentiel, royal, parlementaire, princier, je ne sais pas, du pouvoir en place ; l’homme barbu ne me lâche pas, me guiderait volontiers, il est professeur de physique, complète par des petits boulots, je l’écoute me raconter une moitié de vérités, une moitié de mensonges, comme ce flyer qu’il me fourre dans la main, venez, c’est un bar très sympa, le patron est un ami, j’y serai ce soir, et je devine qu’il est payé au nombre de clients qu’il ramènera, mais j’ai souri et je suis déjà loin, la grande place en diagonale, deux gouttes de pluie qui tombent de nulle part, il y a une rue piétonne sur la gauche, je m’y engage, grande allée grise qui descend, ma sandale glisse, je me vois faire un vol plané sous les néons qui grésillent, mais le ciel revient à sa place, mon dos me brûle, je me suis rétablie, reins qui lancent, et autour de moi tout est sale, pauvre, fermé, jour férié en temps de misère, pas un chat, personne pour rire de ma chute évitée, juste des chiens qui dorment devant les grilles verrouillées des boutiques, une, deux, dix, et j’avance prudemment, un pied devant l’autre, pour ne plus m’échapper tête renversée, lève les yeux de temps en temps et aperçois des dessins sur les murs, des fenêtres condamnées, une absence de style, ce n’est pas pittoresque, juste étranger, différent, pas seulement à cause de ces caractères que je ne comprends pas, c’est autre chose, mais la rue vide bifurque, un temple au coin, je m’engage, il faudrait choisir, je prends à droite, ça descend toujours et toujours les mêmes chiens errants endormis sous les porches, des poteaux électriques qui penchent, mélangent leurs fils, des antennes télés sur des toits modernes déjà usés, des murs défraîchis aux tags flambants neufs, ici un homme dort, sans chien, un autre mendie, une odeur de friture s’échappe d’une fenêtre, encore un temple, un grand bel arbre solide le berce, vaste branchage, fourni, odorant, la pluie a cessé, il demeure son parfum, et les bois noircis des façades silencieuses, une lampe s’allume à la fenêtre, je fais quelques pas, déjà les immeubles en pierre à nouveau, j’aurais bien posé mes bagages dans ce temple en bois, il faut poursuivre, trouver une chambre, un lieu où m’amarrer, les ruelles bifurquent, les murs plus jaunes, plus anciens, des pavés par terre, quelque chose d’une vieille ville peut-être, une pergola un peu à l’abandon là-haut, un bougainvilliers qui court, je souris, ce sera le signe, contourner et voir un écriteau, je pousse la porte. JENNIE GELLÉ.

J’erre dans Cayenne, je suis venu chercher quelque chose en Guyane, quoi, je ne le sais pas encore, j’essaie d’être disponible, aux aguets, à l’écoute, alors je marche, le plus librement possible, mais un homme peut-il être vraiment libre, totalement, non, on a toujours une réserve, une arrière-pensée, on se demande ce qu’on peut gagner, et surtout ce qu’on peut perdre, on a peur bien sûr, on n’est jamais que relativement libre, et soudain, là, au détour d’une ruelle, la révélation, je m’arrête, sur un mur ce graffiti : « a man can be as free as he wants to be, there is nothing to lose, nothing to gain » ; je lis, je relis, je photographie, je comprends, désormais je suis vraiment libre, absolument libre, oui, de tout dire, de tout caresser et de tout dire, de tout embrasser et de tout chanter, oui, tout, tout ce que je veux, car j’ai abandonné tout espoir de gain, et je n’ai plus rien à perdre, plus rien. F.D.

Du pur azur exsude un soleil brûlant, la bas à quelques décamètres dorment les autres, c’est heure de sieste, le silence même est endormi, s’extraire de la brûlure de l’astre et de la présence des autres, un seul impératif,suivre l’ ombre, ombre sur brûlure, ombre sur lumière, la première ruelle à ouvrir ses bras appellent les pas qui aussitôt glissent sur ses paves trop serres les uns contre les autres, sur leur surface brillante rebondissent les notes d’un piano, derrière les persiennes closes quelqu’un joue, invisible, sa présence est musique, suffisante, une pensée joyeuse se forme dans l’hémisphère gauche, et les pas alourdis de fatigue et de chaleur se font plus légers, s’accélèrent, enfilent la ruelle ignorent la distance qui se fait entre ici et la bas, les pierres jaunes des bâtisses illuminent la pensée et jambes grimpent allègrement une volée d’escaliers et traversent une place blanchie de soleil, où chante une fontaine, sur le bord d’une fenêtre un chat me salue, et cet autre qui somnole à l’ombre d’un porche,me sourit, je poursuis mon chemin et me laisse happer par ce passage étroit et frais, où les mains peuvent prendre appui de chaque cotés, le boyau étroit enveloppe, protège puis m’expulse violemment au pied d’une grande artère, la fuir au plus vite et s’engager dans une autre ruelle, y pousser une porte entrouverte, découvrir une cour aux oliviers, une chaise vide, s’asseoir, être une vieille femme qui n’attend plus rien, juste la chaleur sur sa peau refroidie par le temps, ses douleurs articulaires l ’empêche de se lever mais elle sait encore la douceur du tissu sur sa peau, ces jours d’été où elle cherchait la fraîcheur dans les dédales de sa ville, je suis l’enfant, je cours maintenant, jaune, orange, rouge puis bleu, bleu Prusse, bleu Klein, bleu outremer, passer au rouge, grenat, vermillon, carmin,presque prune, retour aux bleus, et puis vert d’eau sont les fenêtres des bâtisses, et toujours du bleu, au dessus de ma tête, jaune, blanche, jaune, orange la lumière du soir, les pieds frappent encore le pave, tap, tap tap, tap, tap, flamenco, une autre place emmurée de soleil, la traverser encore, oh, mon dieu, la porte de l’hôtel, trop vite retrouvée. ISABELLE JAUNET-PERROTTE.

Je suis partie dans Deauville, la grande avenue, le Centre des conférences et la lavande sur le muret, la statue de la fille juste devant la piscine, les planches, le chemin vers le poney-club, et je continue, je continue parce qu’aujourd’hui ce n’est pas la mer, la mer n’est plus possible, les vagues, le ressac, les cris heureux des gens, ce n’est plus possible puisque j’ai des soucis, des soucis et des angoisses, où donc vont les gens quand ils ne sont pas heureux, c’est ce lieu qu’il faut que je trouve, la nuit on les noie comme des chiots en trop, sous les lustres clairs, on les noie dans l’alcool, et dans les intestins fluorescents circule l’alcool hystérique, transformant chacun en une bouteille de mezcal, l’alcool fort avec un ver dedans, les intestins en ver luisant noyé dans l’alcool autour et les gens en forme de bouteille, mais là, je cherche le champ de courses, je vais parier, il y avait l’affiche hier devant la gare, c’est à quatorze heures, le départ, il faut arriver en avance, Deauville-La Touque, un hippodrome c’est grand ça ne peut pas se rater, des chevaux et des vans pour les transporter, je vais à La Touque, d’un pas assuré, j’ai trente euros en poche, le dix du mois, et comment ai-je pu faire preuve de tant d’imprévoyance, il m’en faut dix fois plus, ce n’est pas une somme si considérable mais il me les faut, l’avenue s’allonge, perpendiculaire à la mer à qui je tourne le dos, j’avance d’un bon pas, les villas sont plus petites, certaines portes sont sous le niveau de la rue, construites alors qu’ici vivaient des pêcheurs, on y accède par six marches et la fenêtre de la cuisine donne sur le mur qui soutient le trottoir, à force d’avoir voulu faire passer des calèches, des chevaux, des jockeys, de l’argent qui roule ici jusqu’à la mer et jusqu’aux courses, des femmes en chapeau, c’est un signe alors j’avance, il me faut un signe, un coup du sort, « audaces fortuna juvat », logiquement l’hippodrome ça devrait être tout droit mais je ne le vois pas, je suis bien à droite de la gare, à droite la mer dans le dos, des villas un marchand de tableaux, j’ai laissé les supermarchés, pourtant c’est grand un hippodrome, si je tourne à gauche je vais retomber sur la gare et si j’arrive trop tard je ne pourrai pas parier, il y a tout le temps de petites courses, des annonces, des cris, on peut parier tout l’après-midi mais j’ai décidé que j’allais gagner à quatorze heures, j’ai décidé que quatorze est le dépassement du treize et j’en ai besoin pour le quatorze du mois, quatre jours, j’observe l’homme au borsalino, est-ce qu’il joue, dois-je le suivre, j’entends des chevaux, les fers, je me retourne mais ce n’est que la police municipale montée, je voulais des chevaux, des chevaux de course, des vrais, je ne veux pas leur demander, ça doit être tout près, je reprends l’avenue silencieuse et arrive à un cinéma, j’ignorais qu’il y avait un autre cinéma que celui qui se trouve à l’arrière du Casino, un cinéma dans une villa, devant du gazon outrageusement vert, ça fait nouveau riche ; les trente euros brûlent ma poche ; l’homme au borsalino entre dans un resto ; je ne connais pas ce quartier ; pourtant la ville n’est pas grande ; j’enrage de ne pouvoir miser à l’heure ; j’ai encore le temps ; j’ai trente euros, c’est plus que rien, qu’un sac plastique, qu’une bâche ; moins qu’un cheval ou qu’un borsalino ; mais où est cet hippodrome ? les villas ont des murs blancs, elles me semblent toutes pareilles, et j’attends une brèche, je la guette d’un pas rapide, pas très sûr, inquiet, je guette l’interstice, l’ouverture, là où il y aura plus de ciel que de murs, j’ai un pari à faire, c’est urgent. ALICE SCALIGER.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 juillet 2015
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Messages

  • je ne trouve pas la fiche ANTHOL-VILLE
    suis-je déjà perdu ? ;-)

  • ça y est, maintenant elle y est ! j’arrive pas à courir vite avec le temps qu’il fait dehors !

  • Pour ma part, et depuis le début, j’ai beau écumer le site, je ne trouve aucune fiche. Alors, je fais une recherche sur le net et je trouve — souvent sur votre site — l’extrait que je cherche. C’est dire si cette troisième proposition me concerne éperdument :)

  • l’accès aux documents complémentaires s’effectue par la partie abonnés du site, via le lien transmis par e-mail

  • Et alors quoi comment vous ne connaissez pas la formidable chanson de Lhasa J’arrive à la ville ?

    Mais dans cette chanson le "héros" est-il perdu ?... heeeuuu c’est peut être pour ça.

    Voir en ligne : J’arrive à la ville, Lhasa

  • @ Ista Pouss : (chanson magnifique, voix magnifique, rythme magnifique, j’adore)
    Best regards HB

  • @HB mais oui voilà une super nana qui chante une super chanson et il faut qu’on aille chercher un chapitre avec Céline qui rentre à New York.... roooooo comme c’est difficile la littérature, comme nous avons du mal comme on a de la peine !

  • @ Courtmayon Napobourdi : rien ni personne, jamais, et certainement pas ici, ici encore moins qu’ailleurs certainement, ne pourrait obliger quiconque à lire quelque texte que ce soit

  • "Le soir, je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille et une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide, aucun voyageur ne m’avait parlé.

    Je m’étais engagé dans un réseau de petites ruelles, de calli divisant en tous sens, de leurs rainures, le morceau de Venise découpé entre un canal et la lagune, comme s’il avait cristallisé suivant ces formes innombrables, ténues et minutieuses. Tout à coup, au bout d’une de ces petites rues, il semblait que dans la matière cristallisée se fût produite une distension. Un vaste et somptueux campo à qui je n’eusse assurément pas, dans ce réseau de petites rues, pu deviner cette importance, ni même trouver une place, s’étendait devant moi entouré de charmants palais pâles de clair de lune. C’était un de ces ensembles architecturaux vers lesquels, dans une autre ville, les rues se dirigent, vous conduisent et le désignent. Ici, il semblait exprès caché dans un entre-croisement de ruelles, comme ces palais des contes orientaux où on mène la nuit un personnage qui, ramené chez lui avant le jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique où il finit par croire qu’il n’est allé qu’en rêve.

    Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me donner le moindre renseignement, sauf pour m’égarer mieux. Parfois un vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que j’allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son silence, la belle place exilée. À ce moment, quelque mauvais génie qui avait pris l’apparence d’une nouvelle calle me faisait rebrousser chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand Canal. Et comme il n’y a pas, entre le souvenir d’un rêve et le souvenir d’une réalité, de grandes différences, je finissais par me demander si ce n’était pas pendant mon sommeil que s’était produit, dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne, cet étrange flottement qui offrait une vaste place, entourée de palais romantiques, à la méditation du clair de lune."

  • Bonjour François, j’ai cru noter un oubli de mot : "nous disposons tous d’un ou deux souvenirs précis" non ?

  • Envie de partager avec vous mon désarroi d’avant l’ecriture. Si l’atelier devait servir à quelque chose, pour moi, ce serait justement à cela : me faire ecrire ce que je n’aurais jamais écrit, ce que même, je n’ai pas envie d’ecrire, ce qu’a priori je ne sais pas ecrire. Bref la proposition numéro 3 me sort pour de bon de ma zone de confort, et j’en suis au moment où je me demande bien comment je vais m’en sortir. Je n’ai même pas souvenir de m’etre jamais perdu en ville, tout au plus, je me suis parfois trompé de direction.... Comme elle résiste cette proposition , comme elle résiste. C’est, n’en doutons pas, un bocal de confiture qui refuse de se laisser ouvrir. Le goût des fruits et du sucre n’en sera que meilleur si l’on y parvient.

  • Un homme qui dort Georges Perec page 127 FG

    Maintenant tu n’as plus de refuges.Tu as peur, tu attends que tout s’arrête, la pluie, les heures, le flot des voitures, la vie, les hommes, le monde, que tout s’écroule, les murailles , les tours, les planchers et les plafonds ; que les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, les chiens, les chevaux, les oiseaux, un à un tombent à terre, paralysés, pestiférés, épileptiques ; que le marbre s’effrite, que le bois se pulvérise, que les maisons s’abattent en silence , que les pluies diluviennes dissolvent les peintures, disjoignent les chevilles des armoires centenaires, déchiquettent les tissus, fassent fondre l’encre des journaux ; qu’un feu sans flammes ronge les marches des escaliers ; que les rues s’effondrent en leur exact milieu, découvrant le labyrinthe béant des égouts ; que la rouille et la brume envahissent la ville.

    A la lecture de la consigne, m’est revenue l’errance de l’homme qui semble happer les lieux qu’il visite pour y diluer ses souvenirs et ses références littéraires.

    Cette phrase là ...ne ferait-elle pas écho à notre désarroi partagé ?

    Je pensais aussi au passage [fantastique] où le narrateur ne peut se dissocier de l’étrave du navire - je joins le fichier, j’ai beaucoup pillé Perec.

    Voir en ligne : Un détour Perec

  • Merci pour les extraits de Proust et de Perec partagés, aux deux textes en ligne : la légère sensation de suffoquer sans pouvoir pourtant échapper à ce qui vient, à ce qui va nous être dit (Sensation d’avancer en aveugle)est induite et mue par ces phrases (presque)sans ponctuation, chacune dessinant de singulières figures géométriques. PGarreau

  • Dans la proposition 2, toutes les maisons vides étaient des maisons du passé, des maisons abandonnées.... sauf une qui était une maison vierge d’occupation,un salon plus exactement, vide parce que jamais habité (texte d’Ista Pouss). j’ai bien aimé cette idée - et le jeu avec le tableau aussi .

    Pour les ballades dans les villes, il y aussi ce texte ci. (lire ci-dessous)
    Le coup du cadre de bois, c’estt génial. D’aillleurs, ça fait penser au tableau du texte d’Ista Pouss.ça fait aussi penser à une proposition de tous les mots sont adultes.

    Bonsoir à toutes et à tous,
    Béatrice D.

    J’ai habité dans presque tous les quartiers de Paris. Je vis maintenant dans une impasse, pas très loin des Buttes-Chaumont, où je ne mets jamais les pieds ; trop d’arbres ! Avec le temps, j’ai fini par échantillonner les rues dans lesquelles j’aime passer mais que je n’habiterai jamais, et celles qui déclenchent mon imagination et mon envie de créer. Quand je dois emporter un contrat, trouver une idée insolite, je marche pendant des heures avec un petit cadre de bois que je sors régulièrement pour regarder la ville autrement. Soit je capte des lignes de fuite, des géométries que j’enferme et déplace dans cette photo virtuelle, soit je ferme un peu les yeux et n’identifie que les couleurs du voile flou que je m’impose. Mon cadre devient alors une palette. Parfois je choisis de n’y contempler que l’agitation des êtres : des mains qui se serrent, des bouches qui se tendent, des signes de tête, des haussements d’épaules, le ballet muet de l’échange humain. J’y mets en scène l’ombre d’un chapeau, le minuscule rougeoiement d’une cigarette, la fumée d’un souffle dans le froid de l’hiver, la buée d’une vitre de café. De ce spectacle intime naissent des ombres chinoises que je recrée dans les soirées que j’anime. Ma promenade préférée part du jardin des plantes, passe par la Seine en Batobus et finit au Louvre, où me dépose l’embarcation. A bord, une majorité de touristes. Leurs voies entremêlées m’offrent un tapis sonore sans aucun sens où je peux penser en français sans être dérangée. Ensuite, je reprends ma marche. La place de la Bourse, l’Opéra, et les bons jours je pousse jusqu’à Montmartre. J’aime ce quartier où l’on est toujours en haut ou en bas de quelque chose. Dans ce décor de pierres et d’histoire, je plante mes cartons-pâte, mes éphémères tableaux d’un soir. En quelques heures de promenade, j’ai le plan d’une opération compliquée. Je rentre au bureau et me jette à ma table de travail pour mettre en forme mes vingt-cinq pages.

    Frédérique Deghelt, Les brumes de l’apparence, Actes Sud, 2014

  • tout à fait d’accord avec Sébastien Bailly. J’ai rejoint cet atelier pour les mêmes raisons. Contraindre l’écriture, la forcer à prendre des chemins qu’elle n’aurait jamais pris elle même car esclave de ma main...et donc de ma volonté. Je cherche toujours à être l’esclave de mon écriture. Que ce soit elle qui décide tout. Seul, ce n’est pas toujours évident. La résistance des propositions est souvent dur à surmonter. Mais c’est en luttant contre elle que l’écriture peut mener à plus d’étrangeté encore. L’atelier, ses propostions, ses contraintes, m’aide à disparaitre un peu plus encore derrière l’écriture.
    Merci Sébastien d’avoir souligné l’interêt de cet atelier pour moi.

  • la production du haletant commence
    on dirait —

    (en pseudo-direct du réseau social des peurs, pertes de contrôle et autres lieux de rencontre)

    La prise de vues en direct reste l’un des derniers refuges du profond besoin d’intrigue qu’il y a en chacun de nous. Umberto Eco, Le hasard et l’intrigue, 1962

  • À l’accumulation se rajouterait bien le rêve de l’autre nuit tel qu’écrit au petit jour- perdue dans un chantier-mine, une voiture garée à l’arrache , mais où. Une aide qui n’en est pas une : quelqu’un extrait de la boue sous la ville des véhicules cassés mais pas le mien. Je ne reconnais rien mais une artiste plutôt résignée même si ce n’est pas le mot sur le talus me dit qu’il faut sans peur monter dans l’arbre déraciné qui se déploie comme un parachute à l’envers vers un autre endroit . À partir de là il faudra marcher au bord.
    Ce rêve est une ville en soi, indescriptible. Aujourd’hui c’est une petite île que je retrouve quand la mer se retire et je marche encore dans ses voyelles avec fleurs et ruines.
    Voilà : j’habite provisoirement cet encadré juste pour te remercier du voyage partagé.

    JPEG - 1.3 Mo
  • Bonsoir, posté mon texte ce soir... donc je peux venir découvrir les vôtres... que de textes vibrants, déroutants... avec ces mots si forts sur le bon côté de ces "consignes" qui obligent à aller ailleurs, sur un autre chemin d’écriture. Encore merci

  • Chacun se coltine seul avec le thème et la contrainte de la semaine, seul dans son silo, avant de voir son texte rejoindre les autres et là, quelle surprise à lire les proximités ! Pour le mien, c’est avec celui de Philippe Castelneau qui sonne d’ailleurs beaucoup plus vécu et fort que le mien. Je suis parti en imagination pour Valparaiso avec le souvenir du magnifique album de Sergio Larrain feuilleté l’an dernier. J’ai fais reprise du rat de ma "maison vide".
    https://petitemelancolie.files.word...
    Trouvé aussi des chiens pelés chez Pomme.

    En relisant les Peurs 1, suite au commentaire de Cht qui m’a tuyauté sur les "chasses d’eau", je relis le texte de Mathieu Hervé :
    "De la panique, perdu dans l’un des cerros de Valparaiso, celui où les touristes ne vont pas, deux chiliens m’ont déjà prévenu du danger, invité à faire demi-tour, je ne les ai pas écouté, je suis perdu dans le labyrinthe des ruelles délabrées, à l’affût de tout bruit et de toute ombre suspecte."
    Je l’avais déjà lu, il y a une quinzaine et là, forcément, ce passage me saute à la gueule. Alors quoi ? Faut-il attendre la fin de l’atelier pour vous lire ?
    En tout cas, bien d’accord avec Sébastien et Anh.

  • moi c’est par inconscience que j’ai rejoint, parce que ça fait du bien de ne pas être lucide… mais ça ne devrait pas être une raison pour ne pas s’appliquer, alors j’essaie de me freiner, et puis viens vous lire (d’habitude je me lance si vite que je n’ai pas de mal à m’en empêcher) et me dis heureusement que ne l’ai pas fait avant
    Et cette fois, où j’arrive tardivement, me le dis encore davantage, trouvant des idées que j’avais en m’asseyant devant clavier et que j’ai perdues en route le long de la rue, qui finit par être désespérément seule.
    Bon tant pis… de toute façon aurais pas eu les mots, les phrases nécessaires.
    Enfin, vous lire, surtout certains, est un bonbon-récompense

  • Quelle incroyable et délicieuse désorientation que s’enfoncer en voyage dans toutes ces villes, toutes exotiques parce que rendues inconnues ; quelle angoisse en écho d’une écriture à l’autre ; je relève la disparition lente et terrible de l’humain dans le béton des voies rapides chez Sylvain Maresca, et les derniers mots du texte de Christine Jeanney "la nuit un château d’eau s’allume, un phare". Merci.

  • @Jérôme C. :
    Vous êtes peu à n’avoir pas lardé le bloc de ponctuations - inutiles dans votre proposition, la solution en est élégante : séduisante
    ce plan séquence est un rêve de bloc glissant
    dans les instructions que je me donne (et que je ne suis pas) j’ai mis : propositions coordonnées, propositions subordonnées - pas de proposition principale
    la vôtre — va falloir plonger ? — se perd dans le fil de la lecture, dans l’emboîtement - scintillement - des circonstances elle se fait oublier
    la perte dans le présent en est manquée, du coup, mais il vaut, l’aventure vaut, d’avoir été tentés

  • @qui se reconnaîtra / le lira :

    surtout ne pas courir, ne pas montrer sa faiblesse ; aujourd’hui je ne demanderai à personne ; je ne suis pas soluble ; ça court soudain de toute part, suivre le mouvement ; j’étais sur ma lancée, nécessité impérieuse : maintenir la foulée, agissons comme si ; ne m’inquiéter auprès de personne d’où je vais, je cours vers vous non vous n’êtes pas dans les cuisses des femmes ; bretelles d’entrée ou de sortie allant ou venant de quelque part si l’on est en voiture, voitures trop près ; on ne s’en sort pas des mots, ce sont pas les bons, d’une malédiction que nous-mêmes aurions engendrée ; les rues tissent la ville, la ville est une impasse, ton cœur a commencé à s’emballer ; je ne suis pas soluble ; immeubles de vacances ; je n’y étais même pas dans ces rues c’est mon corps qui faisait le trajet ; une affiche de cirque, plus loin la même ; ma silhouette n’apparaît plus que dans les phares des voitures, aucune rue ne me rapproche plus de rien à présent ; je n’avais pas à être ici, ce décor sans corps, j’avais embarqué pour la ville fantôme, j’étais face à mon bloc ; les habitants que j’imagine plus facile de côtoyer si je progresse à pied, mes illusions de voyageur ; j’avance dans des éclats de miroir c’est ça se perdre dans une ville briser un miroir ; ce désert humain qui concentre les hommes, une ville sans personne, proie potentielle ; merde mes photos d’identité
    — j’aime

  • Juste cette phrase de Borges, trouvée en cherchant Les neuf rêves.
    "Je pense que la théologie est une branche de la littérature fantastique. La psychanalyse, c’est encore une autre"

  • Comme apparemment les commentaires sont pas ouverts pour l’atelier 4, je poste à l’atelier 3 un commentaire pour l’atelier 4.

    J’ai écrit une information, un twit, ne respectant aucune des contraintes, ce qui fait que voilà pourquoi je préfère la mettre en commentaire :-) Voyez le lien.

    En espérant que ça vous fasse sourire, et je travaille d’arrache pied, nuit et jour, 7j7, 24/24, à un texte respectant absolument toutes les contraintes, promis !

    Voir en ligne : Les jets d’eau municipaux

  • @Cht :"le rêve de bloc glissant". Merci ! En écrivant, essayé de produire ce glissement. Tant mieux si ça ressort à la lecture. Au moins pour vous, ma tentative glissade n’a pas tourné au vol plané. Toujours casse-gueule le travail sur la forme.

  • Cette proposition est entrée en résonance avec une lecture qui la suit de quelques jours : "Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal, dont l’ampleur des phrases est arrivée comme un écho à nos productions ici et aux consignes de François. Du coup, j’en ai fait un article sur mon blog.

    Voir en ligne : La Phrase de Maylis de Kerangal

  • Être le dessin du billet de cent francs parce qu’il faudra bien qu’il y ait un dessin, l’idée de la fermeture ne vient pas du resserrement du muscle mais de l’idée qu’il a un resserrement total du muscle, l’idée de devoir concevoir une idée qui n’en pas une, qui ne s’articule pas, à cause du temps, le ventre est chaud, a une chaleur rayonnante, chauffante, désorientée, le ventre ne naît pas, n’est pas né, le ventre est déjà occupé à grouiller, il n’y aura pas d’inutiles, alors ce qu’on croyait n’être que des signes existent vraiment, sont autant de masses inertes impossibles à tuer, le billet de banque existe vraiment en réalité, il est en papier spécial, est un morceau de papier, mais de papier spéciel, les croyances sont des bouffées hormonales, pas dans le serrage dans le giclage, attention, le mot boit boit, le mot mange mange, le mot pisse pisse, le papier du billet de banque est un papier spécial, entre l’heure et l’heure, entre l’heure passée et l’heure à venir, le signe d’une bonne chance, d’un bon sentiment, d’un bien-être, une fille de petite taille qui fait bouger des tigres, des basketteurs grands, mes deux yeux, je n’ai pas qu’un œil, à quoi faire une confiance absolue sinon au signe, la grande confiance, tirer, tirer dessus, franchement, faire en sorte de visiter, essayer des voitures, des bateaux, des chevaux, des maisons, des caravanes, des maisons avec des piscines, le fait est que ce n’est plus l’eau qui coule mais l’appareil mécanique, à plusieurs temps, à plusieurs écoulements en même temps, l’oreille comprend tout automatiquement, soit les plumes, les lunettes, le souffle de l’accordéon, des gens se déplacent sur le dos d’un cheval, la pression d’aller et la masse boue bougée, retour de la puanteur, se souvient vite, revient sur les lieux, à coroner, à mouliner, à tambouriner, on sait ce qu’est un trou mais qu’est-ce qu’un espace tout troué de partout, je suis déjà passé par la bouche et par les narines, je ne suis pas encore passé par les yeux, je vais rentrer par les oreilles, on dit qu’il n’y a pas de passage, c’est ce qu’on va voir quand je serai passé, les feuilles se ramassent au souffleur posé sur le dos avec une bandoulière et un casque, je serai traître comme elles le sont, je serai exactement comme il faut être en restant comme sont les relations, ce sont les relations qui font comment on doit être, j’essaierai d’être aussi traître qu’elles, le plus fidèlement possible comme elles sont, on voit comment sont les relations, doubles et traîtres, saouls dans la mélasse du temps, tout est sexuel, au lieu de me faire attraper par une chronologie causale, manigancer en petits paquets, c’est moi qui fait la manigance.

    C. Tarkos, Anachronisme, 2001

    la ville est la somme de ses interactions, perdu dans les implications, tous les signes sont pour moi, bloc éperdu chevauchant quoi, pelote qu’on dévide, forum des pertes, déballer tout, je me présente : je suis perdu

    Voir en ligne : La chaudière