Lovecraft, le carnet de 1933, 1/4 | compressions Poe

« suggestions pour écrire de la fiction surnaturelle » : de lire autrement un carnet trop laissé pour compte


• dans les tous prochains jours sur Tiers Livre Editeur, le carnet de 1933... ici un mini dossier sur comment et pourquoi ce livre, ou de la chance qui m’a été donnée d’un inédit de Loveraft...

 

Qu’on ne se méprenne pas : les textes présents dans ce carnet ont tous été publiés (sauf la page de garde où Lovecraft note soigneusement son téléphone, son adresse, ses mensurations, qui est pourtant comme une autobiographie mode ultra-bref !), mais en ordre dispersé, dispersés en annexe d’autres textes, ou dans les accumulations de textes dont on ne sait pas quoi faire.

On se réfèrera principalement, par exemple, à leur reprise dans le tome 2 des Selected Essays édités par S.T. Joshi.

Ma surprise est à un autre niveau. Pour Lovecraft, le carnet de petit format a un rôle signifiant dans la genèse de l’écriture. Par exemple, le 10 août 1925 (il y a juste 90 ans aujourd’hui), après avoir marché toute la nuit dans Brooklyn, quand il a l’idée impromptue de cette brève fiction, Lui, il prend à 5 heures du matin un ferry pour Staten Island, puis un bus pour traverser l’île, et un nouveau ferry pour arriver à Elisabethville, dans le New Jersey. À 7 heures, il achète dans la première épicerie ouverte un carnet à 5 cts, va s’installer dans un parc et à 11 heures l’histoire sera écrite, le carnet est à usage unique.

Le carnet de 1925, avec ses notes quotidiennes, est aussi un objet très complexe, mêlant rubriques utilitaires et notes personnelles (travail en cours, on le sait). On sait aussi que certains de ces carnets ont été perdus (ou volés, comme celui qui était dans son sac noir, sur le bateau de retour d’Albany à New York, au printemps 1934).

Et il y a la réflexion (version bilingue avec appareil critique, c’est une des choses que je rapporterai de ce mois à Providence) sur le Commonplace Book, cahier que Lovecraft se fabrique lui-même, dans lequel il note pendant 15 ans, de 1919 à 1934, des idées de fiction, en fait ensuite cadeau à Barlow en échange d’une version dactylographiée sur un format là encore pas plus grand que nos iPhone, et sur lequel il continuera d’ajouter à la main d’autres idées de récit.

Il y a aussi ce carnet tenu au quotidien dans les premiers mois de 1937, si déchirant, tenu tout au long des quelques semaines de son cancer fulgurant (du moins, une fois déclaré), connu sous le nom de death notebook.

Le cas du Remembrancer est différent : en 1927, Lovecraft est de retour à Providence, la relation avec Sonia se distend (le divorce sera entamé en 1928), pas besoin d’écrire à ses tantes puisqu’il habite de nouveau à Providence. Que faire d’un diary, ces carnets avec pages pour les comptes, mini atlas, recommandations aux conducteurs ?

Mais ce qui étonne, c’est le luxe de ce carnet : reliure cuir (celle de la John Hay Library commence à se désintégrer, je l’ai signalé, mais Lovecraft est bien folklorique pour eux, et qu’un Français s’y intéresse serait plutôt un soupçon de plus...), tranche dorée, et dans les pages pratiques on trouve aussi des recommandations... aux businessmen, ce qui n’est certes pas le cas de Lovecraft. Cela ne ressemble pas, lui qui est si exigeant et si soigneux dans ses choix de cartes postales et d’enveloppes, d’encre et de stylo-plumes, mais toujours si économe (sauf pour ses stylo-plumes et la masse de timbres qu’exige sa correspondance), écrivant ses lettres sur du papier d’hôtel récupéré, griffonnant des notes sur de vieilles enveloppes décollées et dépliées, récupérant l’ancien papier à lettres de son ami Kirk quand il a changé d’adresse : ce carnet ne lui ressemble pas.

Alors, avec quelque chance de tomber juste, émettre l’idée que lors d’une de ses dernières rencontres avec Sonia, à la toute fin 1927, et dans une dernière tentative d’enrayer la séparation, sachant son goût pour les agendas, l’ayant vu tous les jours remplir celui de 1925, elle lui offre pour l’année suivante ce carnet luxueux, qu’il enferme aussitôt dans une de ses boîtes pour ne surtout pas s’en servir, avant de l’exhumer en 1933, quand tout est consommé depuis longtemps et que l’usage qu’il en fait n’a rien à voir avec l’usage initialement prévu ? Il y aurait donc la main de Sonia comme celle de Lovecraft, à avoir tenu avant vous le carnet qui vous est confié pour quelques heures...

Parce que c’est très clair : en 1927, il habite la maison de Barnes Street, ne déménage qu’en 1930 au 66 College Street, l’emplacement vide avec la maison désormais transférée 500 mètres plus loin.

C’est en 1933 que Lovecraft remplit la page de garde du Remembrancer, l’agenda resté vierge depuis 1927, et probablement conservé depuis 6 ans dans une de ses boîtes à biscuit métalliques de stockage des manuscrits, et fait de ce carnet un carnet-atelier, un ensemble de réflexions sur l’écriture, et le travail de la fiction.

Il est curieusement utilisé : la première moitié de l’éphéméride, remplie de janvier à fin avril, est ainsi titrée sujets de fictions surnaturelles, et Lovecraft, à 51 reprises, sur une durée qui n’est pas déterminable, pratique des compressions d’histoires classiques de différents auteurs, en commençant par le principal, Edgar Poe.

Puis, sur la deuxième partie du carnet, après l’atlas (et les pages avec la population des grandes villes, et autres renseignements comme nous en trouvions dans nos agendas de la Poste), construit trois ensembles : une liste d’idées de thèmes pour la fiction, une liste de sujets (120...) pour la fiction, ces sujets reprenant en partie les pistes dégagées par les compressions d’histoires, devenues ainsi réappropriables, et enfin un texte canonique, que Barlow joindra en 1938 à sa première édition amateur du Commonplace Book dans sa « maison » d’édition Futile Press, ces Suggestions pour écrire une histoire qui pourraient alors devenir un des premiers textes canoniques du creative writing.

Et comme il commence l’écriture au milieu du carnet, elle s’effectue à l’envers de l’éphéméride imprimé, et donc du texte initial.

À noter aussi que ce qui s’est passé jusqu’ici, la prise en considération du seul texte Suggestions... et la dispersion des 3 autres dans des annexes, a conduit à saccager en grande partie la part graphique de l’écriture (ajout de numérotation par exemple, suppression de la lettrine par laquelle HPL renforce les coupes paragraphes, récurrences d’incipit...). En ce sens, c’est bien un vrai premier travail d’édition qu’attend ce carnet plus que singulier.

Si Lovecraft a toujours écrit sur l’écriture (voir ses Notes sur la composition littéraire, dès 1920, ou son grand essai de 1925, De la fiction surnaturelle en littérature), ce carnet de 1933 est l’ensemble le plus tardif de ses réflexions sur le comment écrire, rédigé dans une période où une bonne partie des plus grands récits ont été écrits, et restent soumis à refus sur refus, mépris sur mépris. À preuve qu’il le révise et le recopie plusieurs fois pour certains de ses correspondants épistolaires, à partir de 1934, mais avec pour titre notes sur l’écriture de la fiction surnaturelle, ce qui lui permet de préciser et développer cette division en cinq points, mais le contraint à abandonner l’idée plus générale du titre initial : Suggestions pour écrire une histoire. C’est en partie l’importance de cette version de 1934 (qui sera une des premières de ses publications posthumes, en mai 1937), où il parle à la première personne et introduit le texte par ce qui l’a amené, lui, à la fiction surnaturelle, qui a contribué à reléguer ce premier texte pourtant achevé, et à rendre quasi inaccessibles la composition initiale du carnet. En cela aussi, ce serait une raison suffisante pour enfin le publier dans sa complexité d’objet, sa construction en tant que chantier ouvert, les quatre textes qui le composent s’écrivant manifestement en parallèle, et l’espace graphique du carnet organisé pour cela par Lovecraft – indépendamment de l’intérêt qu’ont en eux-mêmes la liste des 57 « horreurs élémentaires sous-jacentes » et les codicilles « en certains cas » au texte méthodologique en cinq points.

J’avance l’hypothèse suivante : c’est comme un ensemble clos, construit comme tel, qu’il faut publier ce carnet, en gardant les 4 textes, écrits en parallèle, dans leur inter-relation.

Si on considère cette hypothèse, le carnet Remembrancer, un ensemble de notes sur l’écriture aussi crucial que le Commonplace Book, est inédit aussi bien aux USA qu’en France (et c’est bien ma décision de publier ensemble le Commonplace Book, les 2 carnets et leurs 3 couches d’écriture – que j’ai pu à peu près démêler désormais –, et le Remembrancer, pour lui garder un titre différent du texte qui pour l’instant a été le seul à en avoir été réellement pris au sérieux, les Suggestions...

Dans cette première mise en ligne, voici ma traduction d’une trentaine (sur cinquante) de ces compressions systématiques qu’effectue Lovecraft sur les histoires fantastiques qui lui sont les plus chères, et l’intégralité des 3 autres textes.

Et donc, si aucune révélation à attendre des textes eux-mêmes, l’idée que c’est seulement en respectant le chantier de Lovecraft, le statut matériel du carnet qui les rassemble et tisse leurs relations, qu’il devient vivante matière, où c’est bien de la genèse de l’écriture fictionnelle, et de l’invention de récit, qu’il est question.

J’ajoute, à propos de ces compressions (on y reviendra d’ailleurs d’ici quelques jours dans l’atelier en ligne été 2015, que si je connaissais déjà Bierce, Machen et Dunsany, je leur dois la découverte de Montague Rhode James, un autre auteur négligé, à redécouvrir.

FB

Nota : photographies du carnet Remembrancer propriété de la John Hay Library, non destinées à publication.

 

H. P. Lovecraft | 51 compressions (« weird story plots »)


Sujets d’histoires surnaturelles. Structures élémentaires (basic skeletons) après analyse de quelques récits standards classiques, avec un aperçu des éléments précis et des situations conduisant le plus universellement à leur efficacité.

EDGAR ALLAN POE

USHER. Le déclin d’une famille et d’une maison reliées ensemble – finiront au même moment. Une atmosphère de menace et de déclin – l’enterrement prématuré de la soeur – la peur et les hallucinations auditives du frère – l’apparition dramatique de celle qu’on pensait morte – l’histoire sans cesse happée par son double sens cauchemardesque.

LIGEIA. La volonté persistante de vivre. Une première femme (d’origine mystérieuse) prend possession du corps de la seconde après sa mort. Atmosphère – point culminant : la reconnaissance – le changement du corps – plus grand – le suaire qui tombe révèle des cheveux noirs.

MANUSCRIT TROUVÉ DANS UNE BOUTEILLE. Navire en détresse – naufragé par un énorme et étrange navire, qui surgit au-dessus de l’épave sur une vague titanesque, comme d’un pic. Le narrateur est jeté dans le gréement de l’étrange navire – y trouve un équipage âgé, des cartes et instruments délabrés et archaïques, des bois pourris et poreux – comme du chêne espagnol qui se serait naturellement distendu. L’équipage ne voit pas ni ne semble prendre garde au narrateur. Le nom du navire : « La découverte ». Le grand âge des hommes impressionne. Le bateau s’en va vers l’Antarctique comme aspiré par une fatalité – une puissance infernale considérable – pour être aspiré à la fin dans un amphithéâtre monstrueux, un golfe, un tourbillon.

LE PORTRAIT OVALE. Dans un château abandonné, une peinture qui apparaît vivante. Le voyageur apprend plus tard qu’il s’agit de la femme de l’artiste – qui, négligée, est morte à son achèvement.

VALDEMAR. Un homme mort, gardé vivant par l’hypnose, tombe dans une ruine instantanée et complète sept mois plus tard, quand on cesse l’hypnose.

LE CHAT NOIR. Un animal torturé prouve les méfaits de son bourreau en révélant son crime. (Voir aussi Le coeur révélateur.)

WILLIAM WILSON. Dans son école, un enfant se découvre un double – le nom, l’aspect, l’âge, la voix, etc. Lui donne de bons conseils (s’améliorer). Plus tard dans la vie contrecarre ses crimes. Wilson tue son double en duel, avant de devenir un monstre encore pire.

BÉRÉNICE. Après une enfance maladive et morbide, le narrateur se fiance à sa cousine. Se prend d’une fierté anormale pour ses dents. Après sa mort apparente, il viole sa tombe (dans une folie inconsciente) et arrache les dents du corps – qui vivait encore. On lui raconte son horreur plus tard – et on trouve les dents de son épouse dans une boîte.

METZENGERSTEIN. Une atmosphère d’horreur. Suggestion de métempsychose. Les maisons M et B sont ennemies. Une ancienne prophétie : « Un grand nom tombera d’une chute terrible, quand, comme le cavalier sur son cheval, la mortalité de Metzengerstein triomphera de l’immortalité de Berlifitzing ». Le compte B. – un vieil homme fou de chevaux. Le baron M. – jeune, farouche. Incendie les écuries choyées de B. – le vieux B périt en voulant sauver ses chevaux, mais on retrouve son nouveau cheval – géant – parmi les flammes. Ne voulant le reconnaître comme celui de B., même si marqué des armes de B., M. le chevauche avec violence. On découvre que l’image d’un cheval des ancêtres de B. a disparu d’une tapisserie de M. À la fin, le château de M. prend feu alors que M. dans sa folie chevauche le nouveau cheval dans la forêt. Le cheval s’emballe et le l’emporte à la mort en se jetant dans les flammes – la fumée prend alors la forme d’un gigantesque cheval. Présence d’une lumière surnaturelle. L’idée que le cheval était le vieux B. lui-même.

ARTHUR MACHEN

LE GRAND DIEU PAN. De manière occulte, une femme voit Pan et engendre une fille. L’enfant élevé dans la réclusion – anecdotes cauchemardesques – grandit – conduit des hommes au suicide et à la folie (havock) – à la fin exhibée et mise à mort. Sombre (brooding) atmosphère – entrelacée avec des allusions à l’antiquité britannique romaine.

LE PEUPLE BLANC. Une petite fille introduite par sa gouvernante dans un culte de sorcellerie infernale. Découvre plus tard des choses sinistres dans le paysage et murmure des noms étranges. Devient à la fin une statue dans les bois qui apporte horreur et suicide. Atmosphère.

LE SCEAU NOIR. Les petites gens qui vivent dans les montagnes galloises racontent d’étranges horreurs commises sur les mortels. Le professeur Gregg engage un jeune idiot victime d’un tel sort. Assiste à une horreur dans sa bibliothèque – une crise d’épilepsie avec d’étranges odeurs et la preuve de présences surnaturelles. Laisse une note s’en va dans les montagnes à la rencontre d’une terrible découverte. On retrouve plus tard ses habits enroulés dans un parchemin portant l’inscription en caractères cryptiques du sceau. Les notes du professeur Gregg s’interrogent sur la similarité des symboles du sceau babylonien et de l’inscription galloise.

LA POUDRE BLANCHE. Un jeune absorbe une drogue par erreur – Vinum Sabati – hideuse et secrète transformation qui s’en induit – de plus en plus souvent absent de chez lui – reçoit de terribles révélations – une tache noire sur sa main – qui grandit – devient reclus chez lui – horreur à la fenêtre – écoulement sur le plafond d’en dessous – on tue l’horreur liquéfiée qu’on y trouve.

TERREUR. Des bêtes se révoltent contre l’homme.

ALGERNON BLACKWOOD

LES SAULES. Une île déserte du Danube hantée par des présences extérieures. Elles veulent une victime – manifestations nocturnes – on trouve une nouvelle victime.

CELUI QUI ÉCOUTE (The listener). Un affreux résidu psychique rampe autour d’une maison où est mort un lépreux.

ANCIENNES SORCELLERIES. Un voyageur s’arrête dans un étrange village de France – bizarre atmosphère – les habitants y ont de secrets arrangements d’intérêts. Il dort très profondément la nuit. Étrange atmosphère (odd cat atmosphere) et chats partout. La ville semble se saisir de lui. La fille de l’auberge le fascine et le pousse à son initiation au culte – « la vieille, vieille vie » à laquelle tous, même lui, appartiennent. Il refuse. Enfin, la nuit du Sabbat. Il est poussé à les suivre tous. Tout le monde est parti pour le Sabbat, laissant la ville déserte. Il les retrouve dans une clairière sur colline solitaire – ils sont revêtus des ornements consacrées – il les rejoint presque, mais trébuche et est retardé. S’en va. Découvre que la silhouette de la ville ressemble à celle d’un chat. Trouve que le temps va de travers. Est resté une semaine, et pourtant on est seulement deux jours plus tard. On découvre plus tard qu’il a tout rêvé, en notant le détail, mais que deux sorcières ont été brûlées en 1700 exactement sur le site où est l’auberge dans laquelle le voyageur a dormi.

WALTER DE LA MARE

LA TANTE DE SEATON. Très subtil. La tant d’un jeune homme a une influence sinistre. Il s’affaiblit – privé de ses fiançailles par la mort – voir le texte.

KEMPE. Près d’une fabuleuse chapelle antique sur une dangereuse falaise au bord de la mer vit un étrange ermite – un ancien théologien en quête des preuves de l’existence de l’âme humaine. Il est revenu sinistre, déshabitué de l’humanité. Un homme explore la falaise – au grand péril d’une chute – atmosphère surnaturelle – contourne la chapelle scellée – trouve l’ermite – lui parle – voit finalement de hideuses photographies d’hommes estropiés en tombant de la falaise – s’enfuit de terreur et entend l’ermite pleurer alors qu’il s’échappe.

LA TOUSSAINT. Une vieille cathédrale au bord de la mer. Un voyageur arrive au crépuscule. Étrange atmosphère. Les arbres fruitiers ravagés. Curieuses présences vibratoires et des ombres dans la nuit. Le voyageur entreprend d’entrer dans l’édifice malgré d’étranges conditions pour confirmer l’horreur. La maçonnerie devient de plus en plus raffermie – comme d’être restaurée par un pouvoir miraculeux. Une atmosphère diabolique. Est-ce que des choses hideuses font le siège de ce lieu solitaire et l’ont restauré pour leur propre usage ? Le prêtre a été soudainement frappé de folie quelque temps auparavant.

MONTAGUE RHODE. JAMES

LE CARNET DE NOTES DE CANON ALBERIC. Un clerc du XVIIe siècle, à cause de ses péchés (probablement sacrilèges), a un démon hideux qui lui est attaché. Il le dessine dans un groupe. Deux siècles plus tard, un collectionneur visite la cathédrale de ce clerc et entend un faible rire diabolique. Plus tard, le sacristain lui vend un recueil de vieux psaumes, rassemblés par ce clerc d’autrefois et contenant le dessin. Une peur s’est subtilement emparée de tous ceux du groupe. La chose apparaît à l’acheteur dans sa chambre d’hôtel. Il détruit le dessin et offre des messes pour le repos de l’ancien clerc. Ce qui est exceptionnel : que ce démon soit rattaché au vieux livre.

COEURS PERDUS. Un vieil homme étudie en profondeur de vieux rites des derniers païens – il a une collection d’étranges objets du paganisme et un petit temple dans sa résidence de campagne. Deux fois, il a « charitablement » recueilli des orphelins sans parentèle, mais ils semblent avoir disparu. Adopte un petit garçon de ses cousins. L’enfant rêve qu’il aperçoit un visage dans une ancienne baignoire de zinc de l’autre côté de la porte condamnée d’une salle de bain hors d’usage. Retrouve plus tard sa chemise de nuit déchirée à l’emplacement du coeur. Le maître d’hôtel, lui, s’imagine entendre des voix dans la cave, où on garde le vin. Arrivent l’équinoxe de printemps et la pleine lune. Moment décisif dans la tradition magique. Le vieil homme demande à l’enfant de venir le retrouver pour un motif important avant minuit, disant que personne d’autre dans la maison ne doit le savoir. L’enfant aperçoit d’étrange préparatifs, d’ordre magique. À 10 heures du soir, au clair de lune, il aperçoit par la fenêtre les visages d’un garçon et d’une fille. Plus tard la silhouette du garçon dans la baignoire. Une dernière l’effraie encore plus. La main de la petite fille sur son coeur. Le garçon a une blessure béante là où aurait dû être le coeur.

LE FRÊNE. Une sorcière, qui ramassait des branches de frêne sous les fenêtres d’un châtelain, est exécutée sur ces preuves. Elle le maudit depuis son bûcher : « Les fantômes assailliront tes chambres. » Plus tard on le retrouve mort – après avoir observé un petit animal montant et descendant le grand arbre. Cause du décès indéterminée, mais de petites piqûres sur la poitrine. Pendant toute une génération, personne n’utilise la chambre, et ne survient aucune mort. Mais on dénote une étrange mortalité parmi les animaux du lieu. Puis le petit-fils, qui s’est approprié la chambre pour y dormir, meurt à son tour. Un chat, qui grimpe dans l’arbre pour y avoir vu quelque chose, s’enfuit en miaulant frénétiquement. On y trouve ensuite quatre gigantesques araignées, et on brûle l’arbre. Dans ses racines une cavité, où on trouve les ossements et la chevelure d’une vieille femme enterrée depuis très longtemps. Le corps de la sorcière, qui avait disparu de sa tombe quand on avait agrandi l’église. La dernière victime avait fait brûler un cercueil vide.

TRACTATE MIDDOTH. Un fantôme attaché à un livre. Un érudit excentrique cache un testament dans un livre d’une bibliothèque. Demande à être lui-même enterré en habit, assis à une table dans sa tombe. L’apparition (dans ce costume, et recouvert des toiles d’araignées de la tombe) surgit devant quiconque ouvre le livre avec l’intention de détruire le testament. (Plus efficace s’il existait une motivation moins prosaïque.) À la fin tue un homme qui allait détruire le testament.

VUE DEPUIS UNE COLLINE. Un vieil horloger retrouve des secrets occultes. Exhume les ossements de cadavres sur la colline des Pendus, et fabrique des masques et un appareil à lentilles optiques capables de révéler des objets disparus. Fait bouillir les ossements et remplit l’appareil avec la solution. Devient célèbre pour les antiquités qu’il met à jour dans le pays. S’est fait pour les voir un masque taillé dans le front d’un des vieux crânes. Une nuit, finalement, il est emporté par les fantômes invisibles de ceux dont il a violé les sépultures. On le voit se battre avec des choses invisibles – comme si elles l’entraînaient au soin – et on retrouve plus tard son corps les vertèbres brisées, parmi les vieilles tombes de la colline des Pendus. L’histoire commence plus tard, lorsque d’autres vont se servir de cet instrument optique infernal. Il leur révèle les tours disparues d’églises en ruines, un gibet dans une clairière de la colline maintenant recouverte par la forêt, et tout semble surgi du passé. L’appareil se désintègre quand apporté dans l’église – révélant le pacte infernal. Quand il éclate, une liqueur à l’odeur nauséabonde découverte entre les lentilles. Infâme.

DUNSANY & D’AUTRES

DUNSANY, LA MAISON DU SPHINX. Un homme entre dans la maison du Sphinx. Trouve ses occupants dans la terreur de quelque chose qui viendrait du bois environnant à cause d’un cerf... qui repose sur le plancher, recouvert d’une couverture. Ils tentent de barrer les portes et les ouvertures. Le Sphinx est apathique et résigné. Des choses approchent de la forêt, hurlant et riant. Le voyageur trouve une issue délabrée. S’échappe par une trappe qui donne sur les branches des arbres. On ne saura pas le destin du Sphinx.

R.W. CHAMBERS, LE SIGNE JAUNE. Un artiste, occupé à peindre dans Washington Square, New Yorl, regarde par la fenêtre qui donne sur le cimetière. Voit un étrange gardien à l’air cadavérique. Frissonne. Est impressionné. Sa peinture s’en va de travers – les chairs ont l’air d’avoir la gangrène ou la lèpre. Son modèle aussi voit le gardien par la fenêtre. il est l’image de quelqu’un dont elle a rêvé – et qui conduisait le convoi funèbre de l’artiste lui-même, vu de cette même fenêtre. Le jour suivant, le peintre apprend que l’église a été vendue. Le bedeau, qui a eu une rixe avec le gardien, raconte une horrible histoire – un des doigts de la main de cet homme lui est resté dans la main. Peu après, le peintre fait un rêve aussi horrible que celui de son modèle – il est dans le cercueil de ce convoi funèbre et entend la fenêtre qui s’ouvre. Regardant au dehors, il voit le modèle à la fenêtre. Puis le convoi s’en va dans une allée sombre et s’arrête. Le conducteur – le sinistre gardien – regarde le peintre, qui se réveille. Plus tard, alors que l’artiste revient chez lui au crépuscule – le gardien l’accoste avec une voix rauque. Une voix cauchemardesque. « Avez-vous trouvé le signe jaune ? » Le lendemain, le modèle remet au peintre un vieux fermoir, avec un symbole inconnu – qu’elle a trouvé dans la rue le même jour qu’elle avait fait ce rêve. Le peintre trouve alors dans sa bibliothèque, de façon inexplicable, un livre monstrueux, Le roi en jaune. En dépit des avertissements, le peintre et son modèle lisent tous deux le livre maudit et prennent connaissance de son secret. Ils veulent faire disparaître le Signe jaune, mais n’y parviennent pas. Finalement, ils entendent le grincement des roues. Le convoi approche. Entre le gardien. Ils ne peuvent le repousser. Le gardien arrache le Signe jaune du manteau de l’artiste. Le modèle tombe mort. Affreux hurlement. Des gens entrent. Deux morts, le peintre à l’agonie. L’un des morts – la gardien – est mort depuis des mois.

IRVING S COBB, LA TÊTE DE POISSON. Un Noir métisse (mongrel negro) dans une cabane sur la rive d’un lac devient l’ami de gigantesques et hideux poissons-chats, auxquels il ressemble. Deux frères le tuent auprès du lac, et ils tombent dans l’eau comme si quelque chose par dessous avait renversé leur canot. Attaque des poissons-chats. Le jour suivant, les trois corps retrouvés dans le lac. Celui du Noir intact, ceux de ses assassins atrocement mutilés.

W. ELWYN BACKUS. LE BUS FANTÔME. La fiancée d’un jeune homme est tuée dans un accident d’autobus. Lui avait déclaré qu’elle reviendrait jusqu’à lui si elle était la première à mourir. Un an plus tard, il remarque un étrange et sinistre autobus qui passe juste avant celui qu’il prend habituellement pour aller au bureau. En rêve. Une étrange et persistante odeur quand il monte, et des passagers qui semblent dormir. Sa fiancée est parmi eux, et soudain elle hurle. Même si le bus ferraille comme pas possible, il semble glisser avec douceur. Se réveille en terreur. Le rêve revient – au début, la scène n’allait pas si loin. Il essaye d’embarquer dans le bus pour de vrai, mais toujours se rendort. La fois où il tente de ne pas s’endormir, le bus n’apparaît pas. Un nouveau rêve – l’action se répète et cette fois va pls loin. S’écrase contre un camion – il aperçoit enfin vraiment le visage du chauffeur : il en manque une moitié... On retrouve le corps du jeune atrocement mutilé dans son lit. Il a crié toute la nuit. On retrouve sur la route le lendemain matin un vieil autobus – mais pas en service – tout tordu et brisé. Personne ne peut expliquer comment il est arrivé là. Des indices de morts – mais aucun corps.

CONRAD AIKEN, MR. ARCULARIS. Après une périlleuse opération, un homme se retrouve sur un paquebot. On dit que son corps est dans la soute. L’homme a des rêves et est somnambule – se retrouve sans cesse allant vers un même lieu – probablement là où est son corps. En fait, il est toujours à l’hôpital, endormi sous éther. Il rêve tout cela et meurt.

PAUL SUTER, DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA PORTE. Un scientifique repousse une jeune femme qui l’aime. Elle se suicide. Il craint qu’on l’accuse de meurtre et enterre le corps dans un vieux puits de sa cave. Des choses se produisent. Il sent des courants d’air chez lui. Des bruits de raclements. Des choses l’attrapent par les chevilles. De pâles doigts sur le plancher. Quelque chose l’attire insensiblement vers le puits. Il s’imagine que quelqu’un est assis sur la trappe qui le ferme. L’ouvre finalement alors qu’il est seul à la maison – mais la trappe de pierre se détache, tombe sur lui et le paralyse. Il meurt. L’horreur révélée dans son journal. La police retrouve le corps de sa victime dans son puits.

LOT #249, PAR A. CONAN DOYLE. Un étudiant en langues orientales, à l’apparence peu engageante, dans la chambre d’une ancienne tour à Oxford. Il a voyagé en Égypte, où les gens lui ont montré une déférence singulière. Sa chambre est pleine de curiosités égyptiennes. Vindicatif, cruel, et quelquefois se vantant avec grandiloquence de vastes pouvoirs pour commander au bien et au mal. Achète une momie égyptienne et murmure des incantations rituelles au-dessus d’elle. On le trouve deux fois évanoui de terreur. Les voisins racontent qu’on entend des bruits de pas dans sa chambre en son absence. Ses ennemis sont bizarrement attaqués par une forme simiesque. Un voisin entend marcher alors qu’il lui rend visite – il s’excuse comme il peut. Le même voisin, en rapportant un livre, découvre que le sarcophage de la momie est vide, et sent quelque chose le frôler dans la pièce, puis plus tard, la porte s’ouvrant de nouveau, voit la momie de retour dans le sarcophage. Le voisin fait des remontrances à l’étudiant et est poursuivi la nuit par une forme qui est sans nul doute celle de la momie. Oxford rempli de la rumeur d’un singe échappé. Le voisin prend l’affaire en main et force l’étudiant, sous la menace d’un pistolet, à brûler la momie et détruire le papyrus avec les incantations étranges. L’étudiant quitte aussitôt l’université, on dit qu’il est parti au Soudan.

LEONARD CLINE, LA CHAMBRE NOIRE. Un homme conçoit l’idée de recapturer chaque moment de sa vie – convaincu que l’enregistrement de sa mémoire, et même celle de sa mémoire héréditaire, est indélébilement gravée dans son cerveau. Élabore des notes exhaustives sur son propre passé – garde des dossiers de données, et emploie des enquêteurs pour retrouver les objets et les dates, prendre des images des décors reliés à ses heures passées. Se sert des odeurs, des drogues, de la musique pour atteindre des canaux obscurs de sa mémoire et revivifier les heures passées. Beaucoup de ces éclats du passé lui parviennent par les rêves. Tout à la fin, l’élément de la mémoire héréditaire se laisse deviner. Il rêve de jours d’avant l’ère humaine, se voit en reptile de l’âge carbonifère. Son chien maintenant a peur de lui, et une odeur animale primitive l’englobe peu à peu. Il devient vide et abstrait, comme absent. Il utilise les drogues et la musique pour tenter de limiter ces résurgences choquantes de mémoire héréditaire si éloignée. Il semble avoir un plan singulièrement grandiose pour arracher de l’infini des secrets profonds et ultimes. Pour finir, il devient sous-humain et marche dépenaillé et crasseux, enfin nu. Part dans les bois – son grand chien l’ayant fui de peur et s’étant réfugié dans une ruine voisine. Hurle sous ses fenêtres la nuit. On le trouve finalement dans les fourrés, puant d’une odeur épouvantable et mutilé à mort. À côté de lui son grand chien, lui aussi mort et mutilé. Ils se sont tués l’un l’autre. L’histoire a ajouté des éléments sur la sinistre maison de cet homme. Très très forte atmosphère.

 

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 10 août 2015 et dernière modification le 10 février 2017
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