souvenirs concernant « L’Enterrement »

un livre charnière


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Au tout départ, alors que j’étais déjà à Paris, donc probablement 1980, non pas le suicide en lui-même, mais son contexte. En même temps, c’est la première fois que j’étais confronté au suicide de quelqu’un de mon âge, non pas proche mais proche d’un proche, en tout cas que je connaissais et avec lequel le partage était établi. Y. travaillait chez le principal luthier classique d’Angers, Bauer, après avoir fait une formation de lutherie classique aussi (Mirecourt, comme plus tard Alain Pignoux, qui reste ma seule trace je crois avec cette histoire). Y. voulait cheminer seul en lutherie, et dans l’immédiat s’était installé dans l’atelier de l’alter ego, Ricardo Perlwitz. Ricardo a bouleversé un certain nombre de concepts de lutherie, c’est un texte testament que j’ai en cours depuis plusieurs années, mais trappe qu’il ne m’est pas possible encore d’ouvrir complètement. Je lui dois une grande partie des secousses de l’époque, et principalement celle d’avoir le culot d’envoyer balader le monde salarié pour se lancer – sans promesse – dans l’écriture. Ce qui troublait profondément Ricardo, qui avait une moto (mais sans permis), c’est l’impulsion qui ce matin d’hiver lui avait fait parcourir la vingtaine de kilomètres le séparant de la bicoque que Y. louait en pleine cambrousse, casser un carreau pour entrer, et le trouver mort dans la nuit, sac plastique sur la figure, bouteille de camping-gaz à côté.

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Et donc cette scène qui pour moi reste fondatrice du livre, alors que je connaissais très peu Y., accompagner Ricardo à l’inhumation, parce que la famille probablement le rendrait responsable de ce virage qu’avait pris Y., quittant Bauer pour une aventure plus risquée, plus créative (mais on avait quoi, tous : 24, 26 ans ?). J’arrive en train depuis Chartres dans ce village de la Beauce (pas de vrai souvenir du voyage), ou alors Ricardo me prend à Chartres et on finit ensemble en voiture ? Par contre impression très claire de la cour, la cuisine, la visite à la bière dans le salon, l’attente avec de l’autre côté de la cour l’atelier de menuiserie du père – tous ces éléments ont été repris avec précision dans le livre. Et respecté aussi, le bref interlude de la mère avec Ricardo et moi, nous informant qu’ils n’avaient rien dit de la cause de la mort, et de n’évoquer avec personne ce qu’il en était réellement.

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Du décalage qui s’instaure principalement dans le temps de la messe à l’église, j’ai toujours été athée militant, j’ai fait des exceptions depuis mais là pour l’église j’avais attendu dehors, et il y a réellement eu ces types, ceux de ce bled de la Beauce – la dureté de la Beauce – qui voulaient en savoir plus. Le suicide personne ne prononçait le mot, mais ils se doutaient. Je n’ai rien répondu à personne, mais cette situation, sur la place balayée de vent, avec les éclats de haut-parleur qui sortaient de l’église, et ces types qui m’auraient encore plus méprisé si j’avais condescendu à leur répondre, c’est une sorte de trame situationnelle que j’ai retrouvé un peu plus tard m’enfonçant brutalement dans la tragédie grecque, que je n’ai plus cessé de lire depuis lors.

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Ensuite pour moi ça a été une sorte de tunnel jusqu’à la publication de Sortie d’usine, et de penser à cette année vraiment vide (je corrigeais des thèses avec ma machine IBM à sphère pour le loyer et les nouilles, il y avait eu le refus d’un paquet d’éditeurs, Minuit, POL, Fiction & Cie, Bourgois mais je m’accrochais) je me dis que la cérémonie dans la Beauce, et le fait aussi que j’aie peu rencontré Y., ce devait être plutôt tout début 1982 (l’hiver) que 1980... Zones floues. Dans Sortie d’usine il y a au bout une scène avec suicide, un type que je connaissais de vue dans l’usine, donc lui sur la liste ce serait le numéro 2, mais ça me semblait quand même plus lointain. Quand j’ai envoyé ma lettre de démission, sur un coup de tête, en mai 80, c’était parce que dans cette période on faisait 3 boîtes d’intérim et on retrouvait de suite un boulot, la question du travail se posait de façon radicalement différente. Qu’est-ce que ça pouvait faire de s’arrêter un an ou deux pour écrire, on pourrait toujours reprendre le taf ensuite (mais ça dure depuis 30 ans).

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On est en 1983, j’ai une toute petite bourse du CNL, je me suis installé pour un an à Marseille, et je me suis lancé à l’assaut de mon deuxième livre. C’est un gros pavé manuscrit que j’ai toujours ici dans ma valise noire, il contient en germe un paquet des livres écrits plus tard mais je ne le sais pas. En mai 1984 je l’envoie à Jérôme Lindon, je ne sais pas du tout, à l’époque, qu’un de ses rituels (à Echenoz, à Marie NDiaye et d’autres) c’est le refus systématique du 2ème manuscrit. Ce gros manuscrit (350 pages) commence par un prologue d’une quarantaine de pages, une séquence d’enterrement décalquée directement de celui de Y., mais projetée – à ma propre surprise – sur un paysage qui est pour moi seulement onirique : le décor du village d’enfance. En même temps, j’ai obtenu un séjour d’un an à la Villa Médicis, je ne suis pas pressé. Mon deuxième livre, Limite (là sur le site en version numérique commentée 2014), s’écrit à Rome au printemps 85. Si je n’ai pas gardé de version dactylographiée, toutes détruites à la publication du livre, souvenir très clair d’avoir réécrit, juste avant de quitter Rome, une nouvelle version de L’enterrement, cette fois considéré comme bref texte autonome. Ce qui m’accroche à ce texte ce sont deux éléments : 1, cette transposition dans un décor que je n’ai pas revu depuis des années et des années, sinon en rêve, 2, la construction en fugue de 3 temps référentiels parallèles, la traversée linéaire du village donnant le principe organisateur. Souvenir que ce prologue au gros manuscrit s’est écrit très vite, mais tout à la fin, une fois le reste du livre terminé.

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En 1986 il y a Le crime de Buzon où, délibérément, je convoque, mais sans y retourner, ce paysage d’enfance pour en faire l’appui souterrain d’un texte construit par monologues (l’importance pour moi à l’époque de Faulkner et, toujours, la tragédie grecque), puis l’année Bobigny suivie d’une année à Berlin (bourse du Berliner Künstlerprogramm), où je rédige Décor ciment. Et nouvelle séquence identique : à peine le manuscrit terminé et envoyé à Minuit, je reprends ce que je nomme maintenant L’enterrement et en fait une nouvelle dactylographie, le texte grimpe à 80 ou 90 pages, pour moi c’est clairement un livre. Puis je soumets ce manuscrit en lecture à Jérôme Lindon, dont j’ai encore la voix en tête lorsqu’il me dit : Ce n’est pas un roman.

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Est-ce que c’est un roman ou pas ? Ce n’est facile pour aucun des auteurs Minuit. Jean Echenoz n’a jamais écrit le mot roman sur ses livres, mais ne s’est jamais opposé à ce que la mention soit rajoutée par l’éditeur, alors que Koltès, pour sa part, a imposé à Minuit le retrait de toute mention de genre. Qu’est-ce qui définit un roman ? C’est la période où je commence à ouvrir cette boîte en grand. Je le répète comme une scie, mais ni Le rouge et le noir (« moeurs ») ni Madame Bovary (« moeurs de province ») ne se réclament du roman, pareil qu’aucun titre de la Comédie humaine. Oui s’efforce à une illusion : ce qui est affirmé par le texte se fonde sur un événement réel supposé lui avoir pré-existé. Mais depuis Anna Karénine c’est une loi banale. Pour le reste : les personnages réels sont-ils évoqués dans le livre ? Non, aucun, sinon l’initiale Y. tout à la fin. Le lieu convoqué correspond-il à la scène référentielle réelle ? Non, puisque je ne connais rien à la Beauce, et qu’il s’agit d’une Vendée reconstituée abstraitement depuis le souvenir d’enfance. Les dialogues partent-ils d’un travail de documentation ou de samplig oral ? Non, puisqu’un des jeux textuels, depuis la première rédaction de ce récit, c’est de m’être servi de toutes les scènes d’enterrement que je connaissais dans les livres (lettres de Flaubert, contes de Maupassant, Ulysse de Joyce, lettres de Van Gogh, Karamazov et d’autres). Ces deux années-là nous vivons à Angles, en Vendée, c’est le moment où je me mets sérieusement à Rabelais (travail amorcé à Berlin), je réécris à nouveau, dactylographie complète depuis le début, mon Enterrement. Souvenir d’avoir essayé une version avec chapitres séparés, en suivant l’ordre chronologique du temps référentiel : levée de corps, convoi, église, cimetière, repas mortuaire. Et que cette version, qui me permet de passer à une autre échelle, 120 pages environ, s’est aussi considérablement compacifiée d’une part avec la confrontation directe au paysage vendéen (le village Champ Saint-Père, à quelques kilomètres d’Angles, existe réellement), à mon histoire familiale (les rituels d’alcool, « jeu du tonneau », ou les suicides dans le puits me viennent directement de mon père) ou quasi familiale (la découverte de la proximité de mes grands-paents maternels de Damvix avec les Chaissac de Vix, la découverte de comment les lettres de Chaissac sont une sorte de réplique écrite d’une histoire familiale qui n’a jamais été inscrite). Mais cette version ne tient pas, retour à la version en trois temps linéaires superposés et alternés, c’est cette version que j’envoie obstinément – c’est la troisième fois – à Jérôme Lindon, et là cette phrase dont je me souviendrai toujours aussi : Je serais vous, j’arrêterais d’écrire. En fait, je ne l’ai pas écouté.

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C’est dans ce laps de temps aussi que disparaît un autre proche, plus que proche. Dans nos années d’Angers, 74-76, on était en coloc dans un espèce de galetas de la Doutre (ce sera le décor et l’enjeu de Un fait divers, Minuit 1994, et ma principale raison de l’écrire). Blédine (son surnom) était bien plus avancé que moi dans la lecture, la poésie (il récitait Rimbaud par coeur), la musique (il m’introduit à Bach et d’autres), mais aussi les maths et la physique (sans travailler, il était plus que brillant dans cette école où je m’enfonçais). Cette impression très bizarre pour soi-même de retard à l’allumage, comme on disait dans la mécanique. Chrysalide lente. Mais pourquoi lui, qui brûlait tout, n’a pu le concrétiser dans aucune de ces disciplines (circularité, il fera un DEA d’acoustique à partir des travaux de Ricardo), je me rends pas à son enterrement, mais c’est dans la Beauce. Si rien de la vie de Blédine – ce qu’en ai su par nos rencontres de plus en plus épisodiques, mais ce qu’on en avait partagé dans ces années bizarres – n’a changé ou ajouté un seul mot à cette nouvelle version de L’Enterrement, écrite dans le choc de son suicide, je crois que j’ai entièrement écrit le livre avec autour de mon cou la même corde qui avait brisé le sien. Et dans les phrases c’est juste la conquête peut-être d’une transparence, mais une transparence sur abîme, et je ne le savais pas antérieurement – du moins je ne le savais pas dans mes mains.

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Je connais Michon depuis qu’un libraire en 1984 m’a mis Les vies minuscules dans les paluches, en me disant de revenir le lendemain soit rendre le livre, soit le lui payer, c’est lui qui me parle de Verdier où il vient de publier sa Vie de Joseph Roulin après que Gallimard lui ait signifié qu’il ne publierait plus rien chez eux (les Vies minuscules sont devenues quasiment introuvables, resteront plus de 2 ans indisponibles avant retirage). Quitter Minuit c’est presque un adultère (mais Marie NDiaye, Volodine, Rouaud, Deville et d’autres prendront le même chemin quasiment en même temps), c’est irrationnel : je suis trop attaché à ce texte – ou plus exactement : le texte à certain moment exige de se détacher de vous par la publication, L’Enterrement sort en 1991 chez Verdier, quasiment sans corrections par rapport à mon manuscrit.

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En 1994 ce sera mon premier livre paru en poche, il est toujours disponible chez Folio où il a paraît-il été retiré 2 fois (par contre les droits numériques m’appartiennent, d’où la version numérique révisée proposée ci-dessus). Je crois que je reçois pour cela une somme respectable, 11 000 francs (ce serait 2 000 euros), c’est juste que je ne sais pas qu’une fois ces droits accordés on n’a plus jamais aucun compte d’exploitation ni droits supplémentaires – le poche ce n’est pas une affaire pour l’auteur, sinon (et ça compte) de disposer d’un lien actif avec les lycées par exemple. Et ce n’est pas seulement Folio, pareil pour leurs concurrents (en poche aussi Daewoo, les Stones, Dylan et plus récemment Autobiographie des objets mais avec le Seuil autre approche).

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L’histoire va se prolonger de façon très dense avec les Verdier pendant plusieurs années, Prison, Paysage Fer sont ma réponse à cette question du genre et de l’écriture non-roman. C’est aussi un voisinage accentué avec deux proches qui me rejoignent chez Verdier, Bergou et Daeninckx. Et puis l’histoire se refait, je parle à Bobillier de mon projet sur les Stones, et réponse sèche : C’est une idée de petit bourgeois, et là encore bizarrement c’est Michon qui sauve la mise, il vient de signer pour un recueil d’entretiens chez Fayard (un deuxième sort d’ailleurs cette année), et il me met en contact avec Olivier Bétourné, la conversation sera nettement plus simple : Mais ça risque de faire un bouquin de 1000 pages... – Eh bien écrivez 1000 pages.... Triste codicille l’an passé avec Verdier, j’étais vraiment heureux, fraternellement et symboliquement, de voir paraître Fictions du corps dans la collec jaune, la date de parution était fixée, le travail commencé, quand ils se sont braqués sur la présence du texte ici sur le site : Tu ne te rends pas compte du mal que tu fais à la profession. Sic. Même plus la peine de discuter, je préfère mon site (le livre paraîtra quand même l’an prochain, mais dans L’Atelier Contemporain de François-Marie Deyrolle, avec des dessins de Philippe Cognée).

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Ainsi va l’histoire compliquée de chaque livre, comment ça vous poursuit et comment on y a cheminé à tâtons. Depuis 1991, il y a régulièrement des visiteurs qui s’arrêtent à l’église de Champ Saint-Père, et s’enquièrent d’où est la fresque de Chaissac. Peut-être bien que toute la question du roman est là, justement.

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Codicille il y a 2 ans : un gougnaffier de maçon provoque par erreur une fissure dans le monument familial, à Saint-Michel en l’Herm, qu’avait érigé pour son propre frère (qui a traîné de 1917 à 1937 une mauvaise guérison des plaies de la guerre) mon arrière-grand-père tailleur de pierre et où il fut enterré lui-même. Une grossière ligne de ciment désormais en travers. Pour abriter un cousin qui a demandé à être enterré là, on signe le formulaire de réduction en poussière des restes qui s’y abritent, la place est faite. Peut-être c’est l’expression qui convient aussi pour un livre.

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Souvenir de cette notation de Walter Benjamin, que je serais bien incapable de retrouver : « Et si le suicide non plus n’en valait pas la peine ? » Ce qui ne l’a pas empêché lui, d’ailleurs.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 août 2015
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