back to basics, 6 | le faux autoportrait comme vraie fiction

un détournement du fabuleux Autoportrait d’Edouard Levé



 

• les 4 livres essentiels d’Edouard Levé chez POL (Oeuvres et Autoportraits en version poche...) – vous pouvez les commander directement ci-dessus.

 


- Rappel : les abonnés au site trouveront dans le dossier « fiches imprimables » des ressources complémentaires et extraits pour usage personnel ou animation de vos propres ateliers.

- me transmettre par mail vos contributions en fichier joint .doc .rtf .odt .pages plutôt que dans le corps du mail (et jamais en pdf), elles seront insérées à la suite de la proposition (màj hebdo), l’espace commentaires étant réservé aux échanges et discussions. D’autre part, vous écrivez à votre rythme, les contributions seront actualisées et complétées jusque fin septembre.

- soyez gentils : même si vous supposez que je le connais par coeur, merci de faire figurer le http:// de votre blog ou site à la fin de chaque texte envoyé !

- enfin, bienvenue à toutes celles et tous ceux qui souhaitent nous rejoindre, tout est expliqué ici.


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PRÉSENTATION & SYNTHÈSE

C’est un exercice biface. Un exercice qu’on peut pratiquer de deux façons exactement symétriques.

Je ne l’ai essayé (encore, une seule fois, mais abasourdi de la richesse des résultats) que sur une de ces deux faces : celle d’un autoportrait par les bords, les éclats les plus à distance de ce qui nous qualifie, et s’en va nous chercher dans toutes les plus petites interférences avec le monde qui en font non plus une spécificité individuelle mais presque ce qui nous identifie les uns aux autres comme communauté.

En voilà une petite dose, les habitués savent où aller télécharger la fiche complète, que vous pourrez aussi imprimer pour vos participants, si vous-même animez des ateliers :

Adolescent, je croyais que La Vie mode d’emploi m’aiderait à vivre, et Suicide mode d’emploi à mourir. J’ai passé trois ans et trois mois à l’étranger. Je préfère regarder sur ma gauche. Un de mes amis jouit dans la trahison. La fin d’un voyage me laisse le même goût triste que la fin d’un roman. J’oublie ce qui me déplaît. J’ai peut-être parlé sans le savoir avec quelqu’un qui a tué quelqu’un. Je vais regarder dans les impasses. Ce qu’il y a au bout de la vie ne me fait pas peur. Je n’écoute pas vraiment ce qu’on me dit. Je m’étonne qu’on me donne un surnom alors qu’on me connaît à peine. Je suis lent à comprendre que quelqu’un se comporte mal avec moi, tant je suis surpris que cela m’arrive : le mal est en quelque sorte irréel. J’archive. J’ai parlé à Salvador Dali à l’âge de deux ans. La compétition ne me stimule pas. Décrire précisément ma vie me prendrait plus de temps que la vivre. Je me demande si, en vieillissant, je deviendrai réactionnaire. Assis jambes nues sur du skaï, ma peau ne glisse pas, elle crisse. J’ai trompé deux femmes, je leur ai dit, l’une y fut indifférente, l’autre pas. Je plaisante avec la mort. Je ne m’aime pas. Je ne me déteste pas. Je n’oublie pas d’oublier. Je ne crois pas que Satan existe. Mon casier judiciaire est vierge. J’aimerais que les saisons durent une semaine. Je préfère m’ennuyer seul qu’à deux. J’arpente les lieux vides et je déjeune dans des restaurants désolés. En matière de nourriture, je préfère le salé au sucré, le cru au cuit, le dur au mou, le froid au chaud, le parfumé à l’inodore. Je ne peux pas écrire tranquillement s’il n’y a rien à manger dans mon frigidaire. Je me passe facilement d’alcool et de tabac. Dans un pays étranger, j’hésite à rire lorsque mon interlocuteur rote pendant la conversation.

Cela ne veut pas dire que le livre soit égal sur toute sa surface. Il ne s’agit pas d’une accumulation. Levé travaille aussi par la fatigue. À mesure que le livre avance, il prend plus de risque quant à lui-même, s’autorise des boucles plus ralenties sur chaque thème. Il nous force à penser aussi un quantitatif : faire l’exercice pendant deux heures et une page, c’est hyper gratifiant et valorisant, et une double découverte – les images qu’on est amené à écrire, mais aussi le processus mental qui va les chercher, les décale, les prend à revers comme par surprise –, mais poussez l’exercice sur 90 ou 130 pages, et le creusement devient transformation de soi. Avoir toujours ça en tête quant on pratique ce genre d’exercices : le critère pour qui propose des thèmes d’atelier d’écriture, c’est aussi en quoi ce qu’on propose dépasse l’exercice et ouvre une véritable piste de réalisation ou transgression.

Maintenant, dans la vidéo, une suite d’étapes dont je ne voudrais pas que vous fassiez l’économie (n’est-ce pas, ceux qui écrivent plus vite que leur ombre) :

- le livre probablement le plus connu d’Edouard Levé, c’est Oeuvres. 531 fragments chacun décrivant un dispositif artistique, toutes disciplines. J’en lis un passage ici, et c’est un vrai défi en atelier d’écriture : rien de plus facile que d’inventer des oeuvres d’art fictives, rien de pus difficile que de décanter chacune pour qu’elle ne
soit non pas une invention à l’horizontale, un programme d’objet à réaliser, mais précisément interroge l’écriture en tant qu’elle n’est pas réalisable, sinon en tant que récit fictif, aux limites chaque fois du fantastique.

- c’est d’ailleurs mon point de départ dans la vidéo : longtemps je me suis privé d’utiliser en atelier les livres d’Edouard Levé, parce que je m’imaginais qu’il s’agissait d’un plasticien (ses séries photographiques, en particulier sur le village d’Angoisse) dans une sorte d’ekphrasis – non, la démarche d’Edouard Levé est à appréhender dans le mouvement général de ses 4 livres...

- ainsi, le passage à Journal maintient la fragmentation, utilise les mêmes ressorts de la description (non plus d’oeuvres ou dispositifs, mais de faits d’information ou d’actualité) pour l’épurer jusqu’où c’est traversé par le symbolique et la fiction. C’est la même friction poussée contre le réel, ou traversée par lui, mais en refusant l’intervention (du narrateur, ou de l’artiste supposé) pour s’en tenir au réel objectal, sociétal, politique.

- et c’est dans ce mouvement encore qu’il faut appréhender Autoportrait : rien qui soit tourné vers soi, mais au contraire pris à cette jonction éclatée de l’action (Oeuvres) ou du dehors qui nous happe sans cesse (Journal).

C’est ce que j’appelle première face de cet exercice, et la première façon dont je l’ai utilisée.

Précisément, parce qu’on n’a rien à avouer, rien à soigner, rien à guérir. Mais dans cette constellation qu’on est soi-même, énoncer chacun de ces fils forgés au contact du monde (avoir deux brosses à dents), c’est aussi la liberté de s’en détacher. L’exercice, première face donc, est formidable justement par ce qu’il nous oblige à éviter, non pas taire, mais laisser à distance, tandis que vient fourmiller ce qui est marée d’éclats toujours expansible.

Maintenant, la deuxième face, celle que je vous propose (mais je glisserai un petit renversement de troisième voie à la fin).

Il y a des dizaines de manières d’aborder la construction de personnages. Pour ma part, à partir des Géorgiques de Claude Simon, de Lambeaux de Charles Juliet, ou dans les stéréotypes d’approche à l’américaine que j’ai réunis (très sérieusement, figurez-vous) dans Outils du roman.

C’est ce renversement, très loin de la démarche d’Edouard Levé, mais posant sur le fond ce qu’il est aussi comme fiction, que je voudrais explorer avec vous tous dans cette proposition :

- reprendre exactement le principe du livre, phrases sans propositions autres que la principale, présent obligatoire, et fragmentation avec un élément par phrase, constitution d’un bloc fait de l’ensemble de ces fragments, en sachant que c’est précisément la discontinuité de l’un à l’autre qui va faire la force du texte.

- aller à la rencontre la plus diverse, la plus éclatée, la plus minuscule possible (sinon, gare aux stéréotypes, toute projection sera contredite par la complexité qu’est n’importe quel être humain) de ce qui qualifie un personnage, dans ses contradictions, dans ses petites habitudes et travers, d’un personnage que le texte va sculpter en autant de faces discontinues que nous aurons assemblé de fragments.

- si la forme est précise et contrainte (merci de respecter, pour le bloc et pour le présent, comme pour l’absence de relatives), la question du pronom reste ouverte : dans les Géorgiques, l’exercice équivalent que je propose avec Claude Simon, c’est un il qu’on emploie, et dans Lambeaux de Charles Juliet, tout repose sur le tu...

Alors bien sûr, c’est cette projection qui est l’ambiguïté et le défi : si l’auteur semble construire son personnage, comme Flaubert son Emma Bovary, c’est qu’on a une fausse idée de Flaubert et d’Emma elle-même. C’est la résistivité qui compte. C’est comment le personnage se construit à contre de l’auteur. C’est comment un auteur se construit lui-même dans sa capacité à organiser la venue d’un personnage qu’il ne domine pas.

Et probablement, même si bien sûr c’est hors de vous-même (pensez comment, dans Proust comme chez bien d’autres, il emprunte à quatre ou six personnages réels de quoi constituer chacun de ses personnages fictifs) que vous chercherez ce qui va faire le texte, c’est en se traversant soi-même, c’est en allant à la rencontre de sa propre et personnelle constellation des interférences avec le réel (permis de conduire, réflexes au volant, trousseau de clés, à quoi on se met à penser : chaque thème ou détail devient une mine fractale) qu’on peut obtenir par décalque ou réaction un personnage qui tienne.

Et la troisième voie ? Vous allez être, j’espère, quelques dizaines à contribuer avec chaque fois un personnage fictif et précis. Cela veut dire que si certains, parmi vous, ont pratiqué ce que j’ai nommé la première face, donc un réel travail d’autoportrait, nous serons incapables de le savoir, puisque... nous le lirons comme une fiction !

Ce qui peut augurer de quelques surprises...

Et moi, d’autre part, j’aurai fait ma job, comme disent les copains du Québec : mettre là sur la table l’importance de cette démarche en 4 livres (le dernier étant Suicide) d’un auteur de tout premier plan : Édouard Levé.

 

vos contributions


- Atelier lancé le 5 août 2016, ouvert jusque 20 septembre 2016, rejoignez-nous !
- Vous pouvez bien sûr accompagner votre envoi d’une photo : format jpg, dimension max 520 px merci.
- Les publications se font dans l’ordre chronologique de réception.
- Bien repréciser dans chaque envoi la signature souhaitée et s’il vous plaît toujours inclure le lien éventuel vers blog ou site, même si vous pensez que je m’en souviens par coeur (c’est quand même un processus laborieux, les mises en ligne !).

Il ne sait pas pourquoi il a choisi cette maison plutôt que celle qui avait les volets rouges. Il préfère que les murs soient blancs pour que ses tableaux en couleur s’y sentent à leur place. Il s’habille toujours en costume strict gris pour avoir l’air plus sérieux que son père. Il cherche ses chaussettes chaque matin parce qu’elles restent bloquées dans ses rêves. Il mange des abricots riches en magnésium au petit déjeuner parce qu’il est sujet aux crampes. Il reste de longues minutes sous la douche où personne ne peut le joindre au téléphone. Il aime le miel plus que tout et en collectionne tous les millésimes. Il consigne sur un carnet noir toutes les dates de naissances et les coordonnées de ses connaissances pour ne jamais être pris au dépourvu en cas de décès. Il ne sort jamais sans un appareil photo pour ne jamais perdre de vue sa vie quotidienne. Il ne prend jamais le métro parce qu’il préfère respirer à l’air libre. Il a toujours rêvé de faire un tour en montgolfière bien qu’il ait le vertige quand il monte sur une chaise. Il a rangé ses livres par couleurs et tailles plutôt que par auteurs parce qu’il a le sens de l’esthétique. Il est bénévole pour de nombreuses associations parce que c’est plaisant de se rendre utile. Il a toujours fait ce qu’on lui a demandé sans discuter parce qu’il est parfois fatigant d’avoir de l’imagination. Il ne se souvient jamais de ses rêves parce qu’il craint qu’ils ne soient prémonitoires. Il met de l’argent de côté pour aller nager avec les baleines quand il sera vieux. Il est parti en camping une fois en Bretagne avec ses amis quand il avait vingt ans ; il a plu le premier jour et ils sont restés mouillés toute la semaine. Il adore les reportages télévisés sur la Bretagne mais n’y a jamais remis les pieds. Il aime les chats de ses voisins quand ils passent devant sa fenêtre. Il ne va jamais à la SPA sachant qu’il en repartirait probablement avec un chien. Il n’omet plus jamais de nourrir son poisson rouge depuis qu’il lui a tourné le dos pendant une semaine la dernière fois qu’il avait oublié de le faire. Il aime passer des heures assis au jardin du Luxembourg pour entendre les cris des enfants. Il a toutes une collection de dessins au fusain d’enfants faisant voguer leurs bateaux sur le bassin du Luxembourg. Il aime Mozart et Bach et Chopin aussi, mais n’en parle jamais pour ne pas passer pour un rêveur. Il s’achète des orangettes au chocolat noir chaque fois qu’il n’a pas le moral. Il aurait voulu vivre dans un port pour rêver d’alizés en regardant partir les navires. Il sait qu’un jour il prendra le temps de faire ce qu’il n’a jamais eu le temps de faire. Il a appris tout ce qu’il avait besoin de savoir pour vivre sa vie ici et maintenant. Il espère qu’il comprendra un jour tout ce qu’il n’avait pas besoin de savoir pour vivre. Il croit qu’il est là pour une raison précise et qu’il finira bien par comprendre laquelle.

MARIE-CHRISTINE GRIMARD*


Au volant de ma Scenic, je m’amuse à voir défiler la barrière droite de sécurité sur l’autoroute qui souligne le paysage d’un trait métallique. Au vent d’Uzès, je me courbe modestement. J’ignore ce que sera mon prochain rêve. Je respire dans l’air, je retiens ma respiration dans l’eau. J’imagine les Romains construisant le Pont du Gard. J’observe la course en escadrille des oiseaux noirs dans le ciel bleu. Lorsque j’entre dans ce magasin, j’ignore que j’en ressortirai avec la paire de baskets en cuir que j’adore depuis. Lorsque je dors, je ne sais pas si je me réveillerai. Lorsque je ferme les yeux, c’est peu après les volets. Dans un café, je reviens toujours sur les lieux du crème. Dans un supermarché, les rayons sont des labyrinthes modernes. Dans ma main gauche, un dard de guêpe est peut-être resté planté. Sur le clavier de mon ordi, certaines touches ne s’allument plus dans l’obscurité, comme s’il fallait que j’invente des mots sans certaines lettres. Sur l’écran du cinéma de la rue Sigalon, dernier jour de juillet avant la fermeture au mois d’août, le titre s’affiche : Truman, mais il ne s’agit pas d’une biographie espagnole sur un Président des USA. Sur les étiquettes des bouteilles de vin je repère la poésie vinicole. Je m’habille d’un rien, j’existe d’un souffle. Je joue du piano et le piano se joue de moi. Je traverse la rue en regardant qui traverse la rue. Qui pourrait me rassurer sur le sens de l’existence ? Qui caresse pour moi des songes avec douceur ? Qui me dira que la fin suffit comme ça ? J’aime que mon fils ait pu voir et entendre Ibrahim Maalouf le 1er août à Marciac. Je suis le seul gardien (interdit de photographier !) de ma collection de vinyles 45 et 33 tours. Je découvre au hasard des livres cachés dans mes étagères – à chacun ses Pokemon. D’un bond, me voici dans le ciel avec un oreiller mobile. D’une goutte d’eau, je fais une larme, de plusieurs larmes je remplis une piscine. D’une phrase, j’entourloupe toute signification simple ou complexe.

DOMINIQUE HASSELMANN*


Quatre heures trente du matin, il achève ainsi souvent ses nuits : il effleure la chevelure de sa compagne de lit, il sort dehors avant l’aube, il lève les yeux, il cherche, l’été au zénith de son ciel, la Croix du Cygne, Altaïr dans l’Aigle, Vega dans la Lyre, l’hiver, dans l’ouest-suroît, Orion et son Baudrier, il a grande nostalgie de l’immense Scorpion sous l’équateur du Pacifique Sud.
Il se recouche rarement. Le jour levé, en toute saison il parcourt pieds nus le jardin. Il salue, par dessus la haie, son voisin l’ouvrier partant au chantier. Il fait infuser son thé, un thé vert japonais à la saveur fine, il boit à longues goulées lentement. Il s’accoude à son bar entre cuisine et salle de séjour, il lit, debout, une, deux ou trois pages d’un des trois ou quatre bouquins en cours. Il consulte, sur sa tablette, ses courriels, l’annuaire des marées et la météo marine de Penmarc’h à l’anse de l’Aiguillon. Puis quoique Breton, à la manière des Bas-Poitevins, il "va". La journée est suspendue à l’incertain du lendemain.

GRAPHEUS*


Je me lève tôt. Je bois du thé. Je regarde souvent le ciel. J’aime sentir la pluie ruisseler sur mon corps. J’aime écouter le ruissellement de l’eau dans les gouttières. J’aime entendre les gouttes de pluie tambouriner contre la fenêtre ou sur les trottoirs. J’aime la pluie. J’aime l’eau. J’aime. J’aime aimer. Je n’aime pas les fortes chaleurs. J’aime sentir le vent dans mes cheveux. J’aime me déplacer à vélo. Je rêve beaucoup. Je rêve éveillée. Je marche beaucoup. Je fais de longues promenades à pied. Je me sens légère. Mon poids sur la terre est léger. Je pourrais m’envoler. Les ailes des oiseaux ont la forme d’un livre ouvert. Je voudrais ressembler à un livre. Je ne vis pas seulement dans ma tête. La vie pourrait ressembler à une fête. Écrire m’est nécessaire. J’écris comme je respire. Le souffle de l’écriture est vital. Vivre ivre. Ivresse des sommets. Planer au-dessus de la vie. Narration-Dieu, tout voir, tout savoir. Je ne sais rien. Je sais que je ne sais rien. Je m’amuse d’un rien comme une enfant. J’ai soixante ou dix ans, peut-être soixante-dix ans. Je n’ai pas d’âge. Je suis une femme sans âge. Je ne suis pas une sage-femme. Je ne suis pas philosophe. Je n’accouche pas les âmes. Je voudrais être sage. Le soir, j’arrose les fleurs du jardin. Avant de m’endormir, je contemple les étoiles, la lune ou le déplacement rapide des nuées dans le ciel. J’apprends à jouer du piano. Parfois, je fais un dessin. J’apprends à m’émerveiller. Les corvées matérielles m’absorbent. Je lave, je frotte, je recommence. La vie est un éternel recommencement. Les tâches du quotidien sont répétitives. Mon corps s’use. Le dos fait mal. Les bras s’ankylosent. Je ne fais pas assez de sport. Je m’occupe mal des autres. Je me fais attendre, rarement prier. Je suis assez désespérée. J’essaie de garder quelques illusions. La vie est un grand écart permanent. Le décalage est un art. Dans une autre vie, j’aurais pu être mathématicienne. J’aime que 2 + 2 fassent 4. Je suis carrée. L’art est exigeant. Mes sentiments me définissent mieux que mes actions. Mes gestes sont lents. Je me fatigue vite. J’ai un gros défaut de vision. J’espère pouvoir écrire et dessiner jusqu’à la fin de mes jours. Je voudrais mourir sans m’en rendre compte. J’ai de moins en moins de mal à m’endormir. J’aime que les oiseaux me réveillent. J’aime me sentir éveillée. Je suis simple. Ma vie ne l’a pas été. Ma vie pourrait faire l’objet d’un roman, elle n’a pas été un long fleuve tranquille. Les relations sociales sont compliquées. Mon caractère n’est pas adapté. Le personnage simple de ma vie romancée serait doublé d’un alter ego complètement décalé...

FRANÇOISE GÉRARD*


Il me suffit de noter quelque chose pour m’en souvenir. J’aimerais savoir qui observe le plafond des toilettes. Trop souvent, je mange sans appétit. Je comprends mal le circuit des lumières en boites de nuit. Les doigts sales des autres me hantent. J’ai un doute quant à la prononciation de mon prénom. Est-ce une nuit blanche si je m’endors au petit matin ? Les naissances m’émeuvent pas. J’ignore si je suis grand ou très grand. Je ne supporte pas que les « au revoir » s’éternisent. Mes mains ont quelque chose de réjouissant. J’aime bien qu’un marque-page soit improvisé. La rancune me dégoûte. Je perce toujours un bouton pour la dernière fois. Je suis touché par l’humour des commerçants. J’essaye rarement de me convaincre. Il y a toujours plus fort que celui qui me complexe. Avec un couvre-chef, je suis mieux. C’est par confort que je ne mens pas. Je ne suis jamais certain d’être en train de m’ennuyer. J’ignore s’il vaut mieux être professionnel ou efficace. J’adore sentir qu’un texte est achevé. Je préfère dire bonjour que bonsoir. Je préfère écrire salutations que salut. Faire l’appoint me soulage de quelque chose. J’ai déjà dîné avec des célébrités. Je n’arrive pas à trancher la question du nucléaire.

STEPHEN URANI*


Tu aimes la nuit. Tu aimes les pas dans la nuit. Tu aimes les sourires distraits et fraternels de la nuit. Tu as peur des foules riantes de la nuit. Tu aimes le luxe singulier. Tu es pris de panique dans un grand hall lumineux ou les larges rues d’un quartier d’affaires. Tu as peur des gens. Tu as souvent, pas toujours, envie des gens. Tu as peur des gens quand ils sont en groupe, se connaissent. Tu aimes les vieux musées avec des étiquettes bricolées. Tu aimes admirer des oeuvres, et ne pas les aimer toutes, dans les musées très clairs, éminents. Tu as peur d’entrer dans un salon. Tu hésites, cherches ton reflet pour te navrer, et te lances. Tu écoutes les conversations avec une attention apparente. Tu t’évades parfois en esprit et, contrairement à ce que tu crois, cela se voit. Tu as peur de débarquer au milieu d’une réunion dans un quartier, hors les murs. Tu es un peu gauche, de peur de blesser. Tu apparais comme un bloc rapporté. Tu aimes entendre les gens parler de cuisine. Tu aimes la poussière dans les rayons de soleil filtrant par les volets. Tu aimes entendre à distance des voix prononcer des mots incompréhensibles, comme une musique et une présence. Tu admires sincèrement les gens qui vivent de peu, et ils t’intimident. Tu aimes écouter les gens parler de leur métier. Tu les interromps pourtant sans cesse pour mieux comprendre à coup de contradictions. Tu détestes la suffisance parce que tu en as peur. Tu choisis le dédain face aux personnalités affirmées. Tu te sens stupide devant les affirmations. Et puis tu cherches en quoi elles sont fausses. Tu aimes assez avoir des jugements ironiques ou sévères. Tu te réfugies parfois dans un coin de peau au soleil, dans des yeux souriants. Tu préfères la confiance. Tu es le roi des gaffes. Tu rougis très bien. Tu ne supportes pas l’odeur des merguez. Tu n’as jamais été capable de boire de la bière. Tu ris parfois comme un fou parce que les autres rient bien. Tu ne comprends pas forcément. Tu ne sais rien faire d’utile, mais tu le fais. Tu détestes être repu. Tu casses beaucoup. Tu as appris que sourire te faisait du bien. Tu as des colères violentes qui te secouent d’être refoulées. Tu en affiches d’autres moins importantes. Tu ne manges pas de viande parce que le sang te dégoute. Tu regardes les mains. Tu dis parfois des choses qui t’étonnent. Tu ne les penses pas toujours, ou ne le savais pas. Tu as l’impression d’être un volcan endormi. Tu surveilles son réveil. Tu n’aimes pas serrer les mains. Tu n’aimes pas l’habitude que l’on a dans les petites villes d’embrasser pour saluer. Tu commences les conversations par le milieu. Quand tu es en colère, tu sors et marches un peu très vite pour te calmer. Tu es insupportable et le sais, mais n’as pas envie de changer.

BRIGITTE CÉLÉRIER*


J’aime le bon thé, la bonne bière, le bon vin. Je tourne toujours mes idées sept fois dans ma tête avant de signer une pétition. Des aliments que je n’aime pas pour leur goût ou leur texture ; ceux que je ne mange pas ou plus, je ne les digère pas, ils me rendent malade. Je déteste la société de consommation, la malbouffe aussi. Il m’arrive de boire du Coca et d’aller au McDo. J’aime le chant des oiseaux. Je sais en reconnaître très peu. Je connais pas mal de ces herbes qu’on dit mauvaises par leur petit nom. Il vaut mieux être seule que mal accompagnée, cinquante pour en être certaine. En dehors du temps de travail, je ne supporte pas les contraintes. J’aime pouvoir changer de chemin quand j’en ai envie. De petits désagréments m’insupportent parfois plus que des vraies maladies. Je n’ai eu qu’un seul animal de compagnie, une chatte européenne noire, Cachou, elle a vécu dix-sept ans. L’exercice scolaire de la récitation ne m’a pas dégoûté de la poésie. Je n’achète pas mes livres sur Amazone, je vais sur Place des Libraires pour les faire mettre de côté et aller les chercher en librairie. J’ai lu les quatre premiers tomes de « La Saga des émigrants » dans les Vosges, j’ai lu « L’insoutenable légèreté de l’être » à la cafèt’ du CROUS à Dijon, j’ai lu « Le meilleur des mondes » assise à même le carrelage, j’ai lu « Les Jolivet et les treize coups de minuit » sur la plus haute marche de l’escalier qui menait au grenier chez mes grands-parents, j’ai lu les Fantômette au fond de ma classe de CM1. J’aime manger des escargots et des cuisses de grenouilles n’en déplaise à mes amis d’outre-Manche. J’ai trois sœurs et un frère ; je suis l’aînée et j’ai six ans et demi de différence avec le plus jeune. J’aime toutes les couleurs. J’aime les camaïeux. J’aime regarder les matières et toucher les textures, les photographier aussi. Je ne porte jamais de pantalons taille basse. Je déteste voir les gens avec des baggy, on dirait qu’ils ont chié dans leur froc. Il m’arrive d’avoir du désir pour une femme devant moi dans la rue, d’être happée par sa démarche. Je déteste quand le temps ne passe pas. Je déteste quand il passe trop vite. Je ne suis pas claustrophobe. J’utilise facilement les ascenseurs. Je n’aime aller au cinéma, je me sens trop enfermée. Je suis pris de vertige. Je renonce à utiliser les escalators s’ils descendent et sont trop rapides. Si les escaliers sont vides en-dessous, je m’agrippe à la rampe pour monter. Je peux le faire, je traverse une passerelle « aérée » au-dessus de l’eau une fois par an ; c’est une épreuve. J’aime le cinéma en noir et blanc. Je peux regarder des classiques plusieurs fois sans me lasser. J’ai du mal avec le cinéma d’aujourd’hui. Je lis toujours la liste des effets indésirables des médicaments, on ne sait jamais. Longtemps je n’ai pas aimé la légère bosse sur mon nez ; aujourd’hui je l’ai adoptée comme un héritage. J’aime l’odeur qui monte de la terre après les premières gouttes de pluie. Je dors en pyjama, avec une petite culotte en coton et des chaussettes. L’été, je ne porte que des jupes longues, j’ai de vilains genoux. L’hiver, ça va, j’enfile des collants épais. Je ne regarde pas la télé, je préfère écouter la radio ; elle aussi n’est plus ce qu’elle était. Sans lunettes, le monde est flou quelle que soit la distance. Ils disaient "il faut couper le cordon ombilical", la faux a terminé le travail laissé inachevé par le bistouri. Je me suis coupé les ongles, je n’aurai plus que le bec pour me défendre. Mettre des robes c’est compliqué ; je ne fais pas la même taille pour le haut et le bas. Je n’aime pas les boîte de nuit. Une fois, pour faire plaisir à une copine, c’est son anniversaire. Tenter de lire dans les toilettes pour passer le temps ; même là, trop de bruit. Regarder les gens dans le bus et le métro. Essayer de deviner d’où ils viennent, où ils vont, ce qu’est leur vie, où va la mienne.

MARIE-NOËLLE BERTRAND*


Je me lave les mains cinquante fois par jour. Je ne mémorise pas mes rêves, pourtant quand je le décide, si. Je ne supporte pas le bourdonnement des mouches, ni celui des moustiques, je me planque sous les draps, je suis toujours leur proie, il paraît que j’ai la peau sucrée. Je ne supporte pas non plus la bêtise. Je marche tous les jours jusqu’au jardin, c’est à côté, autrement dit, je ne marche pas vraiment, je me déplace. Je n’ai pas de souvenir de ma naissance, mais une bizarre impression à regarder les photos, de ressentir ce que ressentait ce bébé blond. Je suis souvent à côté de moi, je me regarde, je me déteste ou je m’adore, je me dis « t’es un mec bien » ou bien « t’es un connard », y’a pas d’entre-deux, on dit de moi que je ne connais pas la nuance, je me fous de ce qu’on dit de moi. Je bois du café tous les matins, une cafetière jusqu’à midi et l’après-midi du thé jusqu’au soir où j’avale une tisane. Je suis grand et maigre, je n’aime pas les gros. La première fois qu’un jeune de trente ans m’a dit « vous », j’ai compris que j’avais vieilli. J’ai le visage expressif : une Américaine m’a raconté ses envies de bébé un soir en buvant une bière à San Francisco, elle était lesbienne et elle cherchait un mec, je l’ai dissuadée d’un seul regard. Je reconnais les plantes sauvages et je sais les cuisiner, je reconnais certaines plantes médicinales et je ne sais pas me soigner. J’ai horreur des toubibs, des dentistes, des chirurgiens. J’ai une cicatrice sur la joue gauche depuis un coup de couteau pris à l’arrière d’un RER, j’ai gueulé au chirurgien qu’il aurait jamais pu travailler dans la haute couture, il m’a menacé de rouvrir la plaie, je le jure. Je vis seul dans la montagne, je ramène une femme de temps en temps, on fait la bringue, on trinque, je la tringle et elle s’en va. J’ai l’habitude de n’avoir aucun regret, aucun remords non plus. J’écoute Bob Dylan en boucle, la seule vraie musique du monde. Je ne mange pas de viande, du cadavre en caissette, merci, je préfère les légumes de mon jardin. Je me passe en général la main droite sur le menton quand je doute de quelque chose, car il m’arrive de douter, je ne fais même que ça. J’observe les étoiles toutes les nuits durant l’été, je partage mon ciel en pensée avec la seule femme qui me comprenne et qui ne vivra jamais près de moi. Tout ce que j’écris là, je sais que personne ne le lira jamais, je brûle mes cahiers dès qu’ils sont remplis. Je n’ai plus de chat, plus de chien, quand ils meurent je mets des mois à m’en remettre. Je descends au village chaque dimanche, je bois un bock au comptoir du seul bar, ou sous la treille dès qu’il fait beau, je lis le tableau des annonces des villageois et je remonte chez moi. Je fabrique des meubles en carton, c’est léger et solide à la fois. Je dors l’été sur un transat sous la voie lactée.

MARLEN SAUVAGE*


Il n’est pas grand. Ses cheveux clairsemés noirs et raides sont coupés courts. Ils laissent apparaitre le haut de son crâne gris. Ses joues glabres sont chacune, rayée d’une ride profonde, parfaitement symétrique. Le buste très droit est figé dans le mouvement énergique de ses pas alignés dans la rue. Il ressemble à une statue. L’homme marche comme une statue. Ce n’est pas ni un touriste, ni un promeneur. Il est seul. Seul et en marche. Son mouvement est la ligne droite. Aucune parole ne l’encourage. Aucune question ne le retient. Aucune musique ne s’attache à ses pas. Rien ne donne à son corps la plus petite ondulation. Son aventure semble être sa marche et je perçois son sillage sur la place. Vers midi. A ce moment seulement. Je ne l’ai jamais croisé à d’autres moments de la journée. On ne l’imagine dans aucun intérieur, aucun bureau, aucun atelier. Sa silhouette maigre reste attachée au passage, au sillage d’une histoire en marche. Comme si aucun espace vide n’est assez creux pour que son corps s’y imprime. Son chemin coupe la rue C entre le vieux quartier, de l’autre coté du fleuve et la grande place, véritable centre de la ville où le vide prédomine autour de la statue royale et équestre. Il ne traverse jamais ce grand espace. Il ne lève jamais les yeux. Il s’attarde parfois au bord du trottoir près des feux réglant la circulation. Eté comme hiver, le vent circule en tourbillons sur cette partie de la rue. Il est partout chez lui et soulève la poussière, les papiers ou les feuilles mortes. Jamais les mains de l’homme ne montent à son col pour couvrir sa nuque. Il est toujours vêtu d’un pantalon beige et d’un blouson de la même couleur. Il porte des chaussures marron. A son épaule droite pend un sac carré de skaï marron clair. Il tient un autre sac dans sa main gauche. Le sac de la main gauche est l’un de ces sacs que les grandes surfaces vendent à leurs clients pour quelques centimes d’euros. Le sac en plastique porte un logo rouge sur fond blanc. Immédiatement identifiable comme celui d’une marque de produits de consommation courante. Mais il est devenu difficile d’en reconnaitre les lettres. Rien qu’un halo rosâtre strié d’éraflures sur un fond blanc jaunâtre. Vu de près, le blouson beige est gris. Sur l’épaule droite, plusieurs pièces de tissus différents – bleu, jaune, blanc – sont cousues. Les pièces sont déjà usées par le frottement de la lanière du sac. Des fils de couleurs tremblent sur son épaule. Il vient de gagner le trottoir opposé. Ce dernier est constamment encombré des allées et venues des touristes se préparant à traverser le quai et le pont en direction du Quartier touristique ou en reviennent. L’homme bouscule le sillage de la musique remplie de basses dans leurs casques. Ils sont obligés de hurler, de rire trop fort. Ils bougent vite. Ils avancent en gesticulant. Toujours prêts aux chocs des autres épaules. Un instant d’hésitation face au mur de leurs épaules assemblées. Il les évite sans les voir. Il longe la supérette. Le gérant fume une cigarette. Ses mains appuyées sur la rambarde qui le sépare de la circulation. Il se tourne vers sa femme. Elle aspire une dernière bouffée. Ses lèvres collées au mégot. Elle louche sur ses doigts. Elle ne peut pas voir l’homme. D’ailleurs, il ne fait pas partie des clients. Il ne s’arrête jamais devant les deux étalages de fruits et légumes qui encadrent l’entrée sous l’auvent de toile rayée rouge et blanc. De l’autre coté de la rue, les cuisiniers du restaurant - Chez Léa - fument aussi sous le passage. Des odeurs de sauce Nantua, de viande et poisson grillés et de friture se répandent sous la voute où ils s’adossent afin d’étaler leurs jambes. Derrière eux, on perçoit des voix depuis la cuisine, parfois couvertes par les chocs d’ustensiles d’aluminium. L’homme vient des bords de Saône. Il descend chaque jour y laver ses vêtements. Juste à l’endroit où le quai se divise et où démarre la passerelle piétonne sous l’arche du pont B. Il remonte avec le linge mouillé dans le sac en plastique. L’après-midi, si vous poussez la porte de la bibliothèque municipale, rue de Condé, vous trouvez l’homme qui marche. Il s’arrête, il casse son corps en deux et s’assied dans l’un des fauteuils de skaï de la salle de lecture. Il pose les deux sacs près de lui. Il tient un livre dans ses deux mains. Il bouge légèrement la tête de gauche à droite, de haut en bas. A intervalles réguliers, sa main droite remonte vers le bord droit et tourne la page du côté gauche. Son regard absorbé suit les mots, les lignes, les histoires cachées dans les pages.

FRANÇOISE DURIF


J’aime l’eau fraîche et le soleil brûlant, je revis en été. Je n’aime ni mon nom ni mon prénom. On me reproche de ne pas écouter les réponses aux questions que je pose. J’aime la nature mais l’omniprésence du vert me dérange. Je n’ai pas pleuré à l’enterrement de mon père. J’aime déambuler dans les grandes villes. Je n’ai aucun mal à ne penser à rien. Je manque de naturel et de simplicité, il y a quelque chose de faux en moi. Parfois je ne comprends pas ce qu’on me dit dans ma langue natale. Ma meilleure amie est morte quand nous avions quinze ans. J’aime me jeter dans la fraîcheur de la mer. J’aime certains efforts physiques jusqu’à l’épuisement. Je deviens un monstre marin quand je nage très longtemps. Depuis le début, je me sens étrangère, je lance des passerelles vers les autres, ça ne marche pas toujours. Je déteste les autoroutes. Je ne suis pas morte à vingt-sept ans. A contrecœur je dois avouer que si j’étais un animal, je serais plutôt un chat qu’un tigre ou un aigle. Une part de moi se cache dans les venelles du port intérieur d’Antoine Volodine. Je rêve d’une Ville où s’assembleraient des quartiers de Lisbonne, de Marseille, de Hong Kong, de Dijon, de Venise et d’autres villes imaginaires. Dans la rue, j’observe souvent la démarche des gens, la fréquence des déhanchements, des bassins décentrés, des pieds tordus, le nombre de claudications m’étonnent, parfois j’ai mal en regardant les autres marcher, je devrais pourtant me réjouir que personne ne file droit. Je me risque rarement à chanter le Salve Regina de Pergolese, j’ai alors l’illusion fulgurante que vibre dans ma poitrine la voix d’Andreas Scholl. J’aime les crevettes grillées et les poivrons à l’huile d’olive. Le vide m’attire, j’évite d’y penser. J’écris des fragments, un jour ce sera une mosaïque. C’est inconcevable, pourtant les deux uniques volumes de la Pléiade en ma possession contiennent l’œuvre complète de Jorge Luis Borgès. Mon ignorance est gigantesque, j’essaie de la combler à l’aide de tonneaux percés. On prétend que je n’ai pas le sens de l’orientation. Je trouve mes pieds élégants. Selon mon amoureux chez qui je perçois une pointe d’envie, ma propension à générer du désordre est tout à fait inouïe. Je me demande comment aurait été ma vie si… La douceur de certaines personnes me désarçonne. Au théâtre j’imagine souvent une autre mise en scène que celle-ci qui m’ennuie. Je reste une enfant asociale, je n’en tire aucune fierté mais je n’en ai plus honte. Il n’y a pas de milieu social où je me sens à ma place. Les Stones, les Doors, David Bowie, le Velvet et Neil Young ont sauvé mon adolescence. Régulièrement je parle à ma grand-mère morte il y a plus de vingt ans.

m g


Elle mange souvent des spaghettis au thon. Elle appréhende le monde. Elle ne va pas en boîte de nuit. Elle ne regarde plus la télévision. Elle ne se fait plus de films. Elle se méfie des romans. Elle se régale d’un kebab. Elle ne boit plus que de l’eau. Elle ne sait pas perdre son temps aux terrasses des cafés. Elle court, sans arrêt. Elle sporte, un peu. Elle ne pratique pas la danse macabre. Elle pense qu’il faut être endurante pour lire certains livres. Elle se demande si finalement, à la poésie elle ne préfère pas les poèmes. Elle n’est plus à une contradiction près. A l’itinérance des voyages, elle préfère la sédentarité des séjours. Elle envisage un voyage en cargo sur une ligne régulière. Elle est assez bavarde mais finit rarement ses phrases. Elle s’écoute parler. Elle mesure ses paroles. Elle pèse ses mots. Elle confond souvent les « t » et les « d » quand elle écrit. L’après boulot, elle met des vêtements détendus. Elle a peur de vieillir mais récuse tout jeunisme. Elle sait devoir mourir mais ne sait, ni quand, ni comment. Elle ne veut pas vivre à crédit. Elle n’a pas encore signé de convention obsèques. Elle a choisi la musique qu’elle souhaite entendre lors de son enterrement. Elle n’entend rien à la musique pourtant, elle en écoute des heures. Elle ne confond plus le chanteur des Smith, Morissey, avec le chanteur des Cure, Robert Smith. Elle aime regarder une nuit claire d’étoiles. Elle préfère marcher dans la grande ville. L’étroitesse des parcs et la de la campagne ne la met pas à l’aise. Le téléphone la gène, elle ne sait pas pourquoi. Elle se sent déplacée à la mer. Elle est pudique. Elle passe toujours à côté des champignons sans les voir. Elle a peur des chiens. Aux aigles, elle préfère les moineaux. Elle se trouve triste, plus fourmi que cigale. En hiver, elle attend l’été puis en été, elle attend l’hiver. Ses proches lui pèsent à vouloir la voir vivre en couple avec enfants. Elle est nulle aux blagues, elle oublie celles qu’on lui raconte. Les dialogues des romans lui semblent souvent artificiels. Pour elle, tout livre entamé doit être terminé, quitte à s’ennuyer. Elle a sans doute lu environ 1500 livres à ce jour. Elle désespère d’oublier le contenu de ses lectures à peine les ouvrages achevés. Elle se désole à glisser sur certaines œuvres désignées comme « classiques ». Elle n’est pas certaine d’avoir bien compris pourquoi Beckett est important. Elle se demande si Emaz n’est pas à la poésie ce que Bergounioux est au roman. Elle est certaine d’avoir croisé son grand-père chez Faulkner. Elle aime lire dans la presse des nouvelles de Jacques Séréna. Elle ne se sent pas légitime à entrer dans une galerie d’art et dire : « je regarde juste ». Elle estime que dire c’est déjà faire. Elle est fatiguée de se sentir obligée de toujours devoir se justifier. Elle regrette de ne jamais se souvenir de la différence entre remords et regrets. Elle se demande si c’était à refaire. Elle a bien conscience qu’elle ne sera jamais ni artiste de l’art brut, ni pilote de rallye. Elle regrette de ne pas avoir eu le courage de devenir artiste contemporaine ou photographe de guerre. Elle n’est pas un écrivain en résidence, ni en résistance. Elle revendique le droit de ne pas avoir une opinion sur tout. Le contexte politique l’inquiète. Elle évite les conflits et n’a que des amis ou des collègues. Aux convictions, elle préfère les principes. Souvent elle pense à Anne Thébaud. Elle a parfois envie de se retrancher dans une yourte pour lire Emmanuelle Pagano, Édith Thomas, Valérie Rouzeau. Elle espère ne pas exaspérer. Elle craint de se prendre au « je ». Bricoler la fait suer. Depuis longtemps, elle désire écrire un roman. Elle préfère s’effacer.

JÉRÔME*


Chaque matin, je suis au désespoir. Mon premier geste est de toucher mon visage, comme s’il avait pu disparaître ou se métamorphoser. Seul le café brûlant me fait sortir de cet état d’angoisse plastique. C’est le prolongement logique de la nuit. J’oublie très vite heureusement. J’avais même oublié que j’avais une bouche. J’oublie tout mais je me souviens de faits sans importance, de circonstances banales. Cela m’encombre l’esprit et me brouille la perception. Je me souviens d’un verre de lait en 1999. Je ne sais plus si j’ai vécu ou rêvé. Je m’intéresse à trop de choses à la fois que j’abandonne par humeur. J’ai un tunnel dans ma tête qui va de présent à passé. Je pense souvent au sixième sens. Je n’aime pas avoir rendez-vous. Les gens s’imaginent qu’ils me sont indifférents. Je peux très facilement révéler à des étrangers des choses que mes proches ignorent totalement. Je regrette de ne pas avoir couché avec telle et telle. Vomir m’angoisse et l’angoisse me faire vomir. J’aime changer d’avis. J’ai un plaisir serein à décevoir. Je me méfie des animaux alors qu’enfant je les aimais. Je ne tire aucune conclusion. Quand je suis malade mon seul réconfort est de lire des albums de bande dessinée. Je suis prêt au pire mensonge pour une heure de tranquillité. L’après-midi il m’arrive de me laisser tomber brutalement sur le tapis, sans l’avoir anticipé. Je reste comme ça une heure, une heure et plus. Je jure que je ne pense à rien. Je regarde parfois la nuit et les gens à travers les fenêtres, avec des jumelles que j’ai reçues à l’adolescence. J’en éprouve une forte culpabilité sans remettre en question cette pratique. J’ai honte d’aimer, ou j’aime avoir honte. Je me connais assez mal, je me connais de dos. Si je dois donner mon nom, je donne le plus souvent possible un faux nom.

GABRIEL FRANCK*


Le matin je mange sept tartines craquantes, je lèche la confiture. J’écris une phrase bleue, je l’oublie. Je photographie le trouble, les nœuds. Au retour de mes voyages je répète le nom des pays, je vois les visages, je raconte l’eau. Je ne téléphone pas, j’y pense. Je déteste faire tomber du café moulu, m’habiller, me déshabiller, je préférerais avoir des poils. J’adore la couleur des grues, des containers, la vieille rouille des coques des bateaux. Je préfère aimer de loin, espérer être plus près, dormir à la belle étoile, me rouler dans la neige. Je découpe, je colle, je surligne, j’imprime, je ne sais pas, j’écris à l’envers. Je marche 1500 km, seule, je lui dis au retour qu’il est mon seul Amour. Je ne vois toujours qu’un seul arbre à l’horizon. J’ai le corps adolescent. J’implore mon ange gardien, je lui fais confiance. Je déteste le bruit que fait mon voisin en tournant les pages de son journal. J’aime le vivant de mes voyages, une musique posée sur un CD. J’adore les sandwichs au thon-mayonnaise. Je déteste trier la salade. Je prends en photo les beaux garçons qui me disent que la photo est pour leur maman. J’aime les bancs. J’aime les ombres balancées du blé dans la campagne. Je trouve qu’il y a trop de yaourts dans les grandes surfaces. Je trouve qu’il y a trop de trop. Le trop me tétanise. Je ne mange plus de yaourt. Il m’arrive d’avoir envie de me mettre une bassine sur la tête. Je mets des bonnets. Je sais que rien ne résiste à l’entraînement. Je pense qu’il faudrait remplacer les publicités dans les journaux par des poèmes. Je ne regarde jamais les informations, je déteste les marchands d’angoisse. J’’aime Puccini. Madame Butterfly me fait pleurer. Je regrette de n’avoir pas sauté en parachute. Je peux passer une journée complète à Beaubourg. Je n’aime pas le silence de certains souvenirs. Je pense que les objets ont une âme. Je n’aime pas parler de moi. Je peux lire trois livres à la fois. Je mange deux cônes de glace au café le soir avant de me coucher. Dans le métro, dans les rues, sur les places, je donne toujours une pièce aux joueurs de musique.

MARIE MOSCARDINI


J’ai 63 balais, un aspirateur et une brosse à chiotte. Ma femme dit que je n’ai pas d’humour. Ma femme ne m’aime pas. Je porte des lunettes épaisses, monture style rectangle en plastique. Je suis grand et maigre. Les gens disent que je fais sale. Je me douche comme tout le monde. J’ai une brosse à dents comme tout le monde. J’ai un fils de 20 ans. J’ai une arme à feu dans une boite à chaussures sous mon lit. Mon grand-père était Russe. Je bois comme un Polonais. Je dors mal. Je dors peu. Je vais au café tous les jours. Je joue au PMU presque tous les jours. Au café, je bois avec les habitués. Le patron me prend pour un habitué. Il me manque cinq dents. Je fais de la tachycardie. Je n’ai pas d’argent. Parfois je garde l’argent des autres. Je cache des liasses de billets dans la boite à chaussures sous le lit. Je n’ai pas d’amis. J’essaie de bien faire. Les gens ne m’aiment pas. J’habite au quatrième, un immeuble de six étages. J’aime le personnage de Lemmy Caution. Dans la boite à gants de ma voiture, il y a des cassettes de variétés italiennes. Je fume des Gauloises maïs sans filtre. J’ai une Renault 16 vert bouteille. Ma voiture est en panne depuis plus d’un an. La nuit, je parle fort au téléphone. Pas toutes les nuits. Les murs de mon appartement sont plus fins que le papier de mes cigarettes. Certaines nuits, je m’assois dans ma voiture pour fumer en écoutant Luigi Tenco. Mon fils m’aime bien, je crois. Ma femme ne sait pas qui j’appelle la nuit. J’ai des correspondants secrets. J’habite Nogent-sur-Marne depuis 40 ans. J’ai un cousin éloigné qui habite tout près. Je ne le vois jamais. J’ai grandi dans le huitième à Paris. J’ai habité rue de Londres, rue de Lisbonne et rue de Leningrad. Aujourd’hui, j’habite boulevard de Strasbourg. J’ai surtout voyagé en Europe. Je me souviens du métro aux banquettes en bois. Je me souviens de l’école buissonnière. J’ai un rasoir électrique. Je me rase la nuit. Je ne suis pas fou. J’ai des mystères. Je porte un tricot de corps, été comme hiver. Je porte une chemise blanche, tous les jours de l’année. J’ai trois chemises. J’ai un chapeau en tweed. J’ai un costume gris foncé élimé. Quand on me dit monsieur, c’est toujours avec condescendance. Les gens m’appellent par mon nom de famille. Ma femme aussi m’appelle par mon nom. Mon banquier m’appelle par mon nom. Mon fils m’appelle « papa ». Je n’ai jamais été amoureux. Je ne sais pas ce que ça veut dire. J’ai toujours bien aimé les gens. Je ne comprends pas le monde. Je n’aime pas lire. Je ne suis pas plus con qu’un autre. Je n’aime pas les politiques. Je suis transparent, dit ma femme. Ma femme n’aime pas Lemmy Caution. Ma femme n’aime pas Luigi Tenco. Ma femme ne sait pas tout ce qu’il y a dans ma tête. J’aimerais qu’un jour quelqu’un m’appelle par mon prénom. J’aimerais que quelqu’un m’appelle Roger. Je voudrais qu’on m’aime un tout petit peu. Je ne voudrais pas mourir seul.

PHILIPPE CASTELNEAU*


Il ne dit jamais fontaine, il boit de l’eau gazeuse, zeuse. Il oublie sa tête sous l’oreiller. il a des bulles sous le plafond, à moins que ce soit une araignée. Il se sent comme un ballon de foot après un match. Il semble marcher avec des bigoudis sous les orteils et parle en mâchouillant une brosse à cheveux. Il a un teint de poussière et des trous à la place des yeux. Il déteste le genre humain, même sa mère. Il tire le diable par la queue, mais brûle la chandelle par les deux bouts. Il a un oursin dans le porte-monnaie, à moins que ce soit un hérisson. Il a peur de son ombre ; il ne sort que la nuit. Il a empaillé son chat, son seul ami.

PASCALE SANDRÉ


Elle a Venise pour horizon. Le grincement de la girouette lui rappelle où elle est. Elle a envie de se sentir toute petite, alors elle regarde les étoiles. Le bruit d’un moteur lui dit qu’elle n’est pas seule au monde. Elle aimerait bien trouver un trèfle à quatre feuilles dans le jardin. Assise devant l’ordinateur, elle râle à cause de la connexion internet aléatoire. Elle n’aime pas entendre la sirène des pompiers, même si c’est pour un exercice. Elle voit les toiles d’araignées dans les recoins et elle les laisse encore un peu. Elle préfère lire dans le jardin , assise sur la première marche de l’escalier. Elle aime bien lever les yeux de son livre et voir le jardin immobile. Elle n’aime toujours pas le dimanche soir. Elle se demande comment va le monde avec elle. Elle s’enfonce dans le retrait toujours et encore plus. Elle s’écoute penser en fixant le mur de pierres puis regarde l’ombre l’éclairer. Elle aime regarder par les fenêtres. Elle aime s’asseoir sur le banc délabré du jardin, peut-être pour la dernière fois. Il lui a fallu du temps pour accorder un peu de tendresse à ses fantômes. Elle cherche loin en elle la musique du jour. Elle se perd parfois de vue dans la brume. Elle aime sentir l’odeur du serpolet écrasé entre ses doigts. Le glas qui sonne lui fait monter les larmes aux yeux. Elle aimerait bien trouver des histoires sous les mots, mais elle ne sait pas. Elle tourne les pages d’un livre sur le Titien et admire ses portraits . Elle veut reprendre des traductions pour le passage d’une peau à une autre et le croisement des mots. Par moments, il lui semble que quelque chose va lui arriver, quelque chose de beau. Elle reste souvent aux aguets du jour . Elle ne bouge pas pour ne pas interrompre le chant des oiseaux. Elle aime bien les récits de métamorphoses. Faire des photos lui donne l’air important. Souvent elle ne finit pas ses phrases, pour ... Elle aime bien la campagne mais pas trop longtemps. Il lui faut aussi errer dans les rues des villes et marcher sans savoir . Elle ne peut pas regarder un chat en face. Elle ne peut pas s’approcher d’un chat. Elle aime l’odeur du soleil sur sa peau. Elle dit souvent je me souviens avec des yeux qui brillent. Elle a horreur de jouer aux cartes et préfère le scrabble. Devant les feux de cheminée, elle enlève ses lunettes pour voir les facettes des flammes avec ses yeux de myope. Elle voit des visages dans le relief des écorces et des pierres. C’est réconfortant de savoir que cela s’appelle la paréidolie . Elle écoute la radio dans la voiture et aime bien tomber en plein milieu d’une émission où elle ne comprend rien. Elle n’aime pas déranger l’équilibre de sa mémoire. Elle ne dit pas quel est son lieu préféré mais elle y pense souvent. D’un doigt sur la carte routière elle suit le chemin qu’elle pourrait emprunter si....Elle se sent bien dans les petits musées où le plancher craque à son passage. A la lecture de phrases qui n’en finissent pas, elle sourit. Elle ne sait pas bien faire des ricochets mais elle essaie quand même, et puis ce mot lui plaît. Pousser les volets sur un beau paysage est un de ses gestes préférés. Elle trouve plein de fiction dans le réel et plein de réel dans la fiction. Elle a bien conscience que les autres est un monde à part. Les mouvements des pions au jeu d’échec lui laissent entrevoir d’autres vies possibles. Le vertige fait partie intégrante d’elle-même . Elle aime bien poser son regard au loin.

SOLANGE VISSAC


...Souvent tu te dis que tu n’aimes plus les autres. Tu es un fou de lumière. Tu sais que l’univers a 15 milliards d’années. Tu aimes cuisiner du magret de canard pour tes amis. Tu as appris à te protéger des prédatrices. Tu as une prédilection pour l’aube. Tu as été cassable. Au petit déjeuner, tu choisis du fromage blanc et un fruit frais coupé en morceaux. Quand tu ne travailles pas, la seule voix que tu entendes est celle de la musique ou celle du silence. Tu as de nombreux miroirs chez toi pour agrandir l’espace. Tu ne sais pas jeter. Tu aimes la couleur et plus particulièrement le bleu dont tu a appris dans un livre de poèmes qu’elle est la couleur du sud et de l’âge adulte chez les indiens, mais tu aimes aussi le rouge, le violet, le blanc et il faudra un jour que tu regardes le rose d’une manière différente. Tu t’en veux de dormir trop longtemps. Tu prends du Polysilane pour soigner tes reflux gastriques. Tu n’as pas de voiture, alors tu vas à pied, en tram, en bus, en métro mais jamais en vélo. Tu ne classes pas tes poèmes, tu n’archives que très peu, tu abandonnes, tu oublies, tu perds. Tu vis là où tu ne devrais pas. Un jour, alors que tu ne demandais rien, une de tes connaissances t’a averti qu’elle ne te voulait pas comme ami parce que tu ressemblais trop à quelqu’un qui lui avait volé ses copains. Tu détestes le repassage. Un 23 mai de ton adolescence ton père a ouvert la porte et t’a lancé : Ah, c’est toi ? Quand repars-tu ? Tu aimes faire rire parce que c’est toujours ça de gagné. Tu as adoré quand tu appris que K. Richards avait sniffé les cendres de son père mélangé à de la cocaïne et encore plus adoré que cela choque. Tu rencontres des phrases comme celles-ci : « il y a trop d’étrangers dans le monde », et tu te les approprient. Tu es un abandonné dans tous les sens du terme. Autrefois, tu perdais tout. Tu es un exilé dans une autre histoire. Parfois tu fais danser d’un doigt une orchidée que tu possèdes en te marrant de ce geste qui a l’air de lui plaire car elle donne jusqu’à trente fleurs en même temps. Tu voudrais ouvrir des ateliers de ratages. Tu prends du ginseng en gouttes avec pompe doseuse. Tu n’as aucune mémoire mais quelques photos en tête. Tu sais très bien que tout finit toujours mal, mais pas pour tout le monde en même temps. Tu veux que l’on attende quelque chose de toi mais tu n’oses pas le demander. Tu es insolent, ou plutôt, tu l’étais. Tu vapotes de l’anis depuis que tu ne fumes plus. Tu aimes le feu. Tu as entendu parler de quelqu’un à qui on a diagnostiqué un cancer incurable et qui a guéri en allant se mesurer à l’océan. Tu voudrais plonger dans un livre de poésie et ne jamais en revenir. Tu as quatre travails et il t’arrive de les tenir tous en même temps ce qui demande une certaine concentration pour ne pas se tromper de mots. Tu t’ennuies vite. Les nouvelles du monde te heurtent tous les jours, alors tu t’engages, mais si peu. Tu es un rêveur éveillé. Tu possèdes une armoire à l’intérieur de laquelle dorment des super 8 du pays de ton enfance et de toi en couche-culotte. Tu es un aventurier mais tu te montres aussi casanier. Tu as une nièce qui chausse du 39 mais qui s’achète des chaussures de plus en plus petites. Tu hais les vendeurs et les consultants. Tu as dressé une liste dans laquelle il est question d’oiseaux. Tu n’as jamais réfléchi à ce qui te paraît le comble de la bêtise. Tu as tes phares. Si tu avais beaucoup d’argent, tu sais bien ce que tu ferais. Pendant longtemps, tu es tombé amoureux trop vite, trop fort, trop facilement. Tu pratiques l’art d’admirer, mais quand tu admires, tu admires trop. Tu cherches le flux, l’énergie. Tu as un goût prononcé pour les passerelles de bateaux, les ponts et leurs chants. Tu voudrais jusqu’à plus soif rester l’éternel étudiant que tu es. Tu possèdes une correspondance amoureuse de plus de 3500 lettres avec une seule femme, qui est morte. Quand tu étais très jeune, tu as rencontré une jeune fille qui t’a comparé à Rimbaud mais que tu n’as pas su aimer et une étudiante en psychologie qui voulait t’étudier car ton cas lui paraissait intéressant, mais tu ne l’as pas laissé t’embrasser. Tu bois parfois de la vodka au poivre, dont tu apprécies autant le nom que le goût. Tu détestes les étriqués. La chose que tu préfères au monde est le balbutiement, oui, mais aussi la source. Tu as eu environ 80 amantes et une nuit éternelle au sommet d’une colline. La beauté réside dans un jardin japonais mais tu ne détestes pas non plus les jardins anglais. Tu as filmé un jour un hôpital pour hérissons. La moitié de ta vie s’est passée avec la peur aux trousses. Tu as connu un romancier qui provoquait des catastrophes pour pouvoir les écrire et tu as vécu avec lui l’un de ces désastres. Tu sais que le détail est un trésor, et l’un des plus grands plaisirs. Tu cherches souvent, tu es curieux de tout. Tu te berces encore parfois pour t’endormir. Tu as appris que les plantes étaient intelligentes et que leur cerveau se trouvait à l’extrémité de leurs racines. Tu n’as jamais voulu devenir une blatte. Tu as exercé 27 métiers pour vivre, dont certains restent incompris. Tu es parfois capable de lire trois livres en même temps. Tu n’es pas beau, tu es mieux que ça. Tu comprends très bien qu’on peut mourir d’amour, d’ailleurs tu as connu trois personnes qui ont fini leur vie ainsi. Tu tiens une boîte à rêves. Tu dis souvent : ni dieu, ni maître, rien que des déesses et des maîtresses. Tu n’as aucun goût pour les familles, la plupart du temps, sauf une ou deux. Tu connais l’étymologie du mot politique. En 1993 tu es parti au Nicaragua. Tu as rencontré ton sosie une seule fois, il a préféré ne pas réitérer l’expérience. Tu es un écrivain sans œuvre. Tu es fatigué de tout. Tu vénères l’ivresse. Tu demandes à être réinventé. Tu n’as jamais dit à personne des choses que tu n’imagines même pas. Tu possèdes un pantalon, parmi d’autres, et des feuilles de papier que tu ne ranges pas au même endroit. Ton oncle, qui vivait dans un château, réparait ses chaussures avec des agrafes. Tu demandes souvent aux gens quelle est leur qualité préférée chez quelqu’un, et parfois le défaut qui leur manque et qu’ils voudraient avoir. Tu aurais préféré naître vieux et mourir jeune. Tu aimes te rappeler que le soleil ne se lève pas, ne se couche pas, mais que c’est la terre qui tourne à près de 30 kilomètres-seconde autour du soleil (29,79 exactement) et tu ne veux jamais l’oublier, ça remet les pendules à l’heure. Tu fuis les choses tristes, en particulier celles qui te courent après. Tu es rageur et tu es contre parce que tu es rageur et que tu es contre. Tu as une carte postale sur laquelle on peut lire une phrase d’Oscar Wilde : « Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit toujours dans les étoiles » mais c’est une phrase d’écrivain. Tu cherches la justesse en visant le billot. Tu…

CLAIRE ERNZEN


Je m’ennuie dans les soirées. Le matin, mon sentiment de puissance est infaillible, il vacille dans la journée. J’aime les nuages, je les regarde tout le temps, je ne m’en lasse pas. Je bois et me concentre pour cerner le goût de l’eau. Je ne supporte pas les sensations de nez bouché. Chaque matin est bénédiction silencieuse, je suis à nouveau en vie. La gentillesse me désarme. Je ne peux pas respirer par la bouche, incompréhensible angoisse. Je me sens vite envahie par les autres, toute attente est intrusion. J’aime mâcher et broyer la nourriture, sentir céder sa matière sous mes dents. Les « après » transpirent la fadeur du ressassement. Une vie cousue d’éternels commencements, la notion de durée en serait abolie, tout serait neuf. Pour l’instant, dans l’instant, sans place pour la préméditation. Certains auteurs me sont essentiels, la splendeur de leurs textes me retire tout désir d’écriture. Je rêve de silence absolu. Je bouillonne de paroles. Il m’arrive d’approuver des arguments contraires, sans en être gênée. Liquide ou solide, je ne supporte pas les aliments qui trichent, les entre-deux. Libanaise et Française, Libanaise ou Française, ni Libanaise ni Française. Hantée par un sentiment de trahison envers mes origines. Peur de passer à côté de l’essentiel, toujours. J’accumule les livres, je vis dans leur étreinte. Je perds mon temps, je ne fais que perdre mon temps. Vouloir tout contrôler, souffrir de ne pas y arriver. La vie respire hors de ma portée. Vivre d’écriture et de pensées fraîches. Mon corps est fardeau, plaisir et fardeau. Je me sens mauvaise, souvent. Je n’ai pas d’imagination, je puise dans mes rêves. J’aime le regard des enfants avant l’âge des mots. La vérité seule m’importe, elle se passe d’expression, se passe de moi, se passe de vérité : mentir parfois en son nom. La justesse, baromètre instinctif. Je m’éparpille, avance dans toutes les directions, en reculant parfois, pour aller toujours plus loin sans la contrainte des lignes droites. La constance n’est pas mon fort, je ne sais pas entretenir les relations. Les quais de Seine me sont espaces de respiration, je m’évade dans leurs tranchées. J’aime la transparence du verre, la rigueur du métal. La nuit, je serre les mâchoires et grince des dents. Je sais ne pas écouter parler les autres. Je regarde se remplir les pages blanches mot après mot, les miens. Je sursaute au bruit des portes qui claquent comme au temps des bombes. Ma bouche, la despote, prend le contrôle anarchique absolu. Je me respire, m’enivre de l’odeur de ma peau. Je pardonne facilement, j’oublie. Je ne suis plus croyante, je crains le blasphème. Les jours où je n’écris pas résonnent creux, ce sont des jours perdus, damnés. J’aime les siestes et les aubes. Insécurisée à vie, sans rapport avec la peur. Accro au café. Je ne crois pas à mon âge. Je ne peux plus douter de l’importance de l’écriture. J’aime les sacs à main et les valises, je les accumule et les range dans des sacs de sacs. Passer ma vie à apprendre, reprendre des études mais sans examens. Je me réveille des siestes la bouche molle, l’esprit étourdi : rien à voir avec les matins. J’aime le son du mac et la pomme qui apparaît à l’écran me rassure. Je ne me souviens jamais des blagues, même quand elles sont courtes ou bonnes. Je dors mal dans des chambres aux placards ouverts, dans des chambres à la porte fermée. J’aime recevoir des cadeaux, mais je suis souvent déçue. Le son grave qui résonne quand de la paume je me tape le ventre me réjouit, ventre sonore sous sa peau tendue. L’odorat, mon sens capital. L’air frais du matin me décarcasse des scories de la nuit. J’aurais préféré naître garçon. J’ai connu le pouls de la guerre, ses fracas, ses silences, sa démence. J’oublie de respirer, ça s’arrête dans ma poitrine. « Mon petit ami », j’exècre cette appellation. Je n’ai pas quitté le Liban, je me suis juste déplacée. Plus jeune, j’ai fait le serment de ne pas me laisser arracher les dents de sagesse : me séparer de ma plus belle vertu ? Rouge, violet, jaune, bleu… les couleurs vives me ravissent ; je m’habille toujours en noir. Je préfère les gares aux aéroports : le mouvement y est plus perceptible, ancré dans le réel. Je sursaute quand je tombe nez à nez sur mon reflet dans les glaces inconnues. Le vent, majesté du mouvement, incoercible vitalité. Mon ombre, est-ce toujours moi ? Dans les chambres d’hôtel ou les locations, étrange besoin de déplacer les meubles, déposer le matelas au sol, m’approprier le lieu… pour habiter l’espace. Mourir sans connaître l’Inde ? Le Cambodge ? L’Australie ? Le Japon ? La Patagonie ? Le Vietnam ?… Longtemps le niveau de batterie s’obstine à afficher les 99 % de charge, je finis par capituler. J’aime les paradoxes, toutes formes de paradoxes. Je me lève souvent, je bouge ; les textes s’écrivent en mouvement. Ma place est en bout de table, qu’importe le côté, l’essentiel est de ne pas être coincée entre deux. Allongée sur le dos, j’ai le ventre plat, souffle coupé. J’ai l’esprit de contradiction, à l’extrême et contre moi. Je suis molle après une journée de plage. J’aime les amitiés virtuelles, elles sont très réelles. Je dis : « je suis Française » et m’entends toujours le dire, comme une supercherie malgré la vérité de cette assertion simple et pour toujours compliquée à formuler. Je ris très fort, on m’entend de loin. Je ne traverse pas au vert, mais au reflux des voitures. Les reniflements des autres m’agacent, je me retiens d’offrir des mouchoirs dans le métro. Je suis heureuse d’avoir connu la vie avant internet, je ne m’en passe pourtant pas. J’attends avec impatience la fin d’un concert ou d’une pièce quand le plaisir à y être est très fort. Je n’aime pas mettre mes lunettes de myope, le flou du monde me plaît. Je me frotte bien le crâne sous la douche pour faire circuler le sang partout dans le corps. J’ai regardé beaucoup de soleils se coucher, le temps nécessaire à leur extinction. Je découvre l’étrange bonheur à me laisser gommer par les anesthésies générales. J’ai appris à marcher avec la mort à mes côtés, sans l’apprivoiser ni la connaître ; à côté, le rappel.

GRACIA BEJJANI


Je déplace dix ou cent fois par jour les objets les plus familiers. Je gratte le givre sur le pare-brise en hiver avec un vieux CD. J’entasse les poubelles, de préférence dans le grenier. Je parle aux arbres. J’oublie mes clés. Je perds mes clés. J’oublie de payer. Je place des coupelles à chaque endroit stratégique dans la maison. Je déplace également les objets des autres, brosse à cheveux, clés de voiture, clé de la porte d’entrée, chargeur de téléphone... Je ne peux pas m’empêcher de dénombrer dans les cimetières les tombes d’enfants. Et sur chaque tombe, les anges de faïence et autres verreries. Sur la tombe de mes parents, je ne reconnais pas le visage de mon père. Autrefois, j’ai aimé faire payer les hommes. Je porte toujours dix fois trop de choses dans mes bras. En rêve, je me déplace dans une géographie de bout du monde, à la pointe des continents. J’ai compté 18 variétés de bananes sur les étals du Kérala en 1983. Ou 19. Je perds tout. Ou presque. Les failles géologiques visibles dans le paysage me fascinent durablement. Je voudrais descendre seule au fond d’un gouffre. Déplacer mon corps le long d’un axe vertical. Je collectionne les cartes de toutes les époques à toutes les échelles. Un jour, je tracerai une ligne droite sur le planisphère et je me mettrai en marche sans m’écarter du chemin tracé sur la carte, et j’avancerai, coûte que coûte, à pied. Ma voiture est un taudis. Et je ne peux pas me séparer de ma vieille caravane. J’ai déjà tenté de semer des graines tout autour, rien ne pousse. La terre a soif. J’essaie fébrilement d’en déchiffrer les ridules. Je n’aime pas tellement la terre au printemps, je lui préfère le vieux parchemin d’argile sèche, à la fin de l’été.

NICOLE BUSQUANT LE COUEDEC


Le matin, dans un genre de réflexe, j’allume la radio et je laisse les voix qui relaient la rumeur du monde me réveiller tout à fait. Je connais des gens, parmi lesquels de bons potes, qui mettent le paquet de café, de sucre, de farine dans des boîtes avec écrit dessus café sucre farine, moi non, je n’atteins pas un tel degré de distinction. Je vis à l’aise dans un studio tout équipé, je ne saurais pas comment occuper, n’ayant pas le don d’ubiquité, un appartement de plusieurs pièces. Je n’ai pas les moyens d’avoir des vices mais je ne m’adonne pas à la vertu pour autant. J’ai conscience de m’épargner bien des souffrances existentielles grâce à la concordance – plutôt due au hasard il est vrai – qui existe entre mon sexe ressenti, intériorisé et celui inscrit sur mon état civil. Quand j’ai besoin de fraîcheur, l’ombre du plus rabougri des arbres fait l’affaire là où l’ombre portée d’un arbre généalogique prestigieux fait chou blanc. Ne pas avoir réussi à apprivoiser une guitare est un de mes cent regrets. Je n’ai jamais vu de fumeurs de cigarettes électroniques élégants, ce machin a le don de ridiculiser ses utilisateurs. Je considère comme un prodige le nombre infini de nuances que peuvent avoir les cheveux blonds. Ma chère grand-mère avait un regard magnétique, j’ai de la peine et je culpabilise de ne plus parvenir à me souvenir du bleu singulier de ses beaux yeux. Tout ce qui est religieux glisse sur moi, la greffe dogmatique n’a pas pris. Dire non quand je pense non est la preuve que j’ai grandi et gagné en autonomie. Ma gratitude va à la vitesse pour la volupté brutale et brève qu’elle me procure et ma reconnaissance à la marche qui m’ouvre l’horizon et les portes d’un monde tout bruissant de nouvelles pensées et de sensations neuves. Quand je tombe sur un livre de bibliothèque annoté, ce n’est pas l’envie de gifler verbalement la personne qui a osé qui me manque, autant pour son invraisemblable sans-gêne et son égoïsme sans mesure que pour ma lecture bousillée. Je n’ai jamais tenu de journal intime plus d’une semaine d’affilée et je ne suis pas loin de penser que c’est par humilité. Je sais, par l’intermédiaire de mon cerveau, l’inéluctabilité de ma propre mort, seulement voilà mes tripes, elles, ne veulent pas le savoir, je fais comment pour les mettre d’accord ? La nudité ne me gêne pas, je n’en ai pas honte, je m’offre au vent, à la pluie, à la vague, au soleil, à des mains désirantes et j’accueille comme un cadeau chaque caresse sur mon corps nu. Si j’ai un croissant de lune au petit déjeuner, je le partage volontiers. La solitude ne m’effraie pas, le silence non plus, je les préfère à la compagnie des bruyemmerdeurs. La valeur travail n’est pour moi rien d’autre qu’une valeur bourgeoise aliénante. Je peux vivre sans portable des jours entiers sans souffrir du manque. La pensée de ce monde où faire et détourner de l’argent est l’occupation à plein temps de tellement de gens me déclenche irrésistiblement le besoin pressant de paresser. Je peux tendre la main, pas la joue, j’ai mes limites, je les connais et je fais avec. Je suis sans effort le rythme orchestré par des métronomes cosmiques, je veux dire que je kiffe l’alternance du jour et de la nuit et celle des quatre saisons. Qu’on puisse avoir pour héros un footballeur et pour ambition de devenir célèbre en participant à une émission de télé réalité me fait bien marrer. J’ai l’odorat très sensible, ça ne me facilite pas la vie dans les transports en commun. J’ai toujours peur pour les gens que j’aime, j’imagine le pire et quand la machine de l’irrationnel s’est mise en route je n’arrive plus à l’arrêter, je ne compte plus le nombre d’apocalypses que j’ai vécu par anticipation. La mer, ça va, la mère passe encore, mais l’amer non merci pas pour moi. Les boîtes de nuit m’ennuient depuis la nuit des temps. Je n’aime ni attendre ni me faire attendre, l’un m’entreprends l’aigreur, l’autre agite au tréfonds de moi quelque chose que je ne sais pas nommer. Ceux qui désirent, aiment le pouvoir et sont prêts à tout pour le garder doivent être faits d’une autre matière que la pâte humaine commune, je ne m’explique pas autrement cette incongruité. Un jour quelqu’un m’a dit Tu es mon grossier et j’en éprouve encore de la fierté. Les origines, la couleur de peau, le genre, l’âge ne sont pas une barrière à l’amitié ni à l’amour, avec une personne dépourvu du sens de l’humour par contre, je ne parie pas sur le devenir de la relation. Les liens qui unissent les êtres ne sont je le crains que liens du mirage. J’ai du mal en général (en adjudant aussi) avec la hiérarchie, si de surcroît, comme c’est souvent le cas, elle est incompétente, alors à coup sûr je vais tout droit à la rébellion. J’entends parfois crier les chairs de la nuit. Mon vrai lieu c’est l’orée, le bord, la lisière. Je suis capable d’admirer sans pour autant envier. J’oublie souvent de ramener un peu de la beauté de la traversée de chaque jour, mais ce n’est pas comme si elle n’avait pas existé, son empreinte éphémère c’est la branche sur laquelle je me repose et me balance. Me repose et m’en balance.

VÉRONIQUE SÉLÉNÉ


Tu as 68 paires de chaussures, tu es blonde. Tes pieds n’en n’apprécient que deux ou trois, toujours les mêmes. Parfois tu marches dans les parcs et les rues, jamais dans un centre commercial. Parfois, nus pieds, dans l’herbe, la terre humide. Dessiner des empreintes de pas dans le sable. Regarder l’ébauche d’un chemin. Imaginer la prochaine vague. Palimpseste. Tu n’aimes plus le fromage mais toujours le saucisson maigre de chez Gentil. Tu prends souvent l’autobus. Tu écoutes les conversations « Je suis dans le bus » « Je prends le pain ». Trivial. Intimités déployées. Tu préfères te taire. Tu te souviens : à l’école maternelle, trop bavarde. Tu as des trous de mémoires mais pas Google. L’intelligence du cœur est importante. Les shows des politiques te font bailler, puis te donnent mal au cœur. Tu as souvent l’impression de ne pas écouter assez. T’es qui toi ? Tu es myope. Tu changes souvent de lunettes par coquetterie. A ton âge, tu ne sais toujours pas distinguer ta gauche et ta droite. Tu ne conduis pas. Il arrive souvent qu’un passant te demande de lui indiquer une direction. Tu réponds par civilité. Tu te dis « il sera temps demain » Oui mais aujourd’hui ? Tu aimes les noirs de Soulages, les rouges, les jaunes, les bleus qui n’appartiennent à personne. Regarder le vivant, les nervures d’une feuille. Regarder la richesse des formes et des couleurs de Kandinsky. Tu aimes les silences dans la musique Reprendre ton souffle entre deux sons, parlés ou chantés .Il est important de savoir voir et ne pas réciter son histoire de l’art, s’engouffrer dans les propositions contemporaines. Que vaudrait un monde sans interpellation artistique ? Tu déteste les mangeurs de grenouilles. Ta grand-mère disait« C’est pas les jeunes qui payent ma retraite » Tu aurai aimé lui parler d’autres choses, plus graves, plus futiles, au fil de l’eau. Tu sais ne rien faire. Tu ne te sens pas prisonnière des impératifs du marketing. Tu connais la différence entre Etre et Avoir, un vrai désespoir pour les publicitaires. Tu déplores leur emprise. Tu ne veux pas être un humain non identifié dans le vaste marché interplanétaire. Tu n’as pas de carte Gold, ce n’est pas très utile pour écrire de la poésie. Tu n’aimes pas ranger mais encore moins le désordre. Tu as acheté une méthode japonaise très réputée pour traiter ce sujet. Mary Poppins n’est pas fournie avec le livre pour faire le rangement. On vend vraiment n’importe quoi sur Amazon. Souvent, tu lis plusieurs livres à la fois. A quoi bon ? Ecrire et rire, c’est bien aussi.

ANNICK NAY


Tu aimes la solitude. Tu vas chez le coiffeur tous les deux mois. Tu bois de l’eau minérale, du vin, du thé, de la chicorée. Tu aimes bien conduire. Tu t’habilles rarement en robe et uniquement l’été. Tu cultives des plantes sur ton balcon. Tu habites en centre ville. Tu as du mal à te séparer de tes vêtements même si tu ne les mets plus. Tu lis le soir au lit avant d’éteindre la lumière. Tu termines toujours ta douche par un jet d’eau froide, à la chinoise, pieds-main, mollets-avant-bras, cuisses-bras puis ventre, poitrine, visage, dos. Tu préfères les mac aux PC. Tu n’aimes pas marcher complètement à plat. Tu es assez ordonnée mais pas trop. Tu as souvent des crampes dans les mollets la nuit. Tu ne sais pas gagner beaucoup d’argent. Tu parles aux animaux. Tu détestes La Marseillaise, surtout « qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Maintenant, on t’appelle « Madame ». Tu vas souvent marcher dans le parc à côté de chez toi, tu observes le comportement des oies, des canards, des enfants. Te situer physiquement entre le magma terrestre et le cosmos te rassure. Tu dors nue. Tu voyages peu. Tu regrettes que l’on t’ait volé ton vélo, dans le local à vélos en plus ! Tu es parfois encombrée par ta famille. Tu espères visiter Florence un jour. Tu aimes te baigner dans l’océan, tu n’aimes pas la plage. Tu accueilles tes rêves avec curiosité. Tu ne touches pas le sol avec tes doigts jambes tendues. Tu es ponctuelle. L’idée d’avoir une seconde vie te plaît. Tu portes des lunettes pour lire, conduire, regarder la télévision, travailler à l’ordinateur, aller au cinéma ou au spectacle. Tu es prête pour mourir. Tu n’es pas sportive mais tu aimes bouger. Danser par exemple. Tu danses rarement. Ta mémoire est très lacunaire. Tu apprécies la bonne chère. Manger des fruits et des légumes insipides te dépriment. Tu souris trop, de façon un peu mièvre. Tu ne comprends rien à l’électricité ni à la plomberie. Tu ne sais pas carreler une salle de bains. Tu n’aimes pas attendre le départ des trains sur les quais de gare. Tu es rancunière. Il t’arrive d’être prise de panique en collectivité. Tu n’es pas végétarienne. La sonnerie du téléphone te dérange. Tu as une bonne constitution. Dans les bois, tu ne trouves pas de champignons. Tu aimes l’ivresse. Ecouter Gnosienne 1 d’Erik Satie fait fondre quelque chose à l’intérieur de toi. Strange fruit, chanté par Billie Holiday aussi. Tu oublies parfois les livres lus, les films vus. Tu n’as pas le sens de l’orientation. En ce moment, tu lis un épais roman américain.

BÉATRICE D


J’ai déjà les dents qui s’effritent, des craquements dans les os. Je vis dans un petit appartement. Je sais que m’attend quelque part, un jardin avec maison. Je classe tout en haut de mon palmarès gastronomique, la baguette fraiche et beurrée. Je ne fréquente jamais les bars d’ambiance, les discothèques, ni les salles de sport. Je réfléchis souvent à mon corps, mon sous-corps, à mon degré d’algébricité. Je pense qu’un calcul n’est jamais simple à cause des diviseurs et rassembleurs. Je capte les nuances dans les voix, et devine les architectures intérieures. Avoir un chat dans les pattes pendant que je prépare le diner, nettoie les poubelles, ou m’occupe des gosses, m’excède et me réjouis. Je préfère le vélo à la mobylette. J’attends avec impatience les journées caniculaires car elles m’obligent à ne rien faire. J’écoute et observe très volontiers les enfants et les personnes âgées. J’aime le goût des pêches et des tomates d’août, mais je regrette qu’il faille chercher un peu, pour en trouver des bien mûres et savoureuses. J’ai en moi l’image de gens qui sourient derrière les barbelés. Je fuis la compagnie des gens qui parlent trop. Dans les centres villes, je compte le nombre de gens assis ou couchés à même le sol. Je m’inquiète de la croissance de ce nombre. Je mange plutôt épicé, et grignote volontiers des « apetizers » salés. Je me sens bien dans les bibliothèques, les salles de bain et les lieux où je peux chanter et marcher pieds nus. Je rêve à fréquence normale la nuit, plus rarement le jour, mais peine à identifier mon rêve. J’ai souvent des gargouillis dans mon ventre et des textos sur mon portable. J’aime sentir les eaux de parfum et les parfums rares sur la peau d’un autre. J’anticipe de mieux en mieux, je transige de moins en moins. Je ne me déplace jamais sans une boite de boule Quiès. Je redoute le coup de téléphone qui m’apprendra la mort d’un proche. J’ai une fâcheuse tendance à collectionner toutes sortes de pâtes et de riz. Je m’interroge sur l’emploi fréquent du mot « paradoxe », je n’en aurais jamais fini avec le mot « croyance », je m’allège avec le mot « ribambelle ». Je ne consomme pratiquement plus que l’huile d’olive de Maria de Baeza. Je recherche le déséquilibre entre compagnie et solitude, autant que le point de retour à l’équilibre. L’été je garde les maisons d’amis partis en vacances ; souvent des maisons avec chats, tortues et mouches. Je fais le vœu qu’il me reste suffisamment de temps.

SMERALDINE


Pas de boîte aux lettres chez lui. Il se nettoie les ongles à l’aide d’un vieux clou, jamais d’une lime. Il porte exclusivement des chemises à carreaux. Il aime s’asseoir devant la photo de sa mère pour lui parler, elle lui répond bien entendu, parle d’ailleurs de très loin et il entend sa voix à tous bouts de champs. Il boite, peut-être pour se sentir marcher, il a horreur d’être pris par surprise. Il ressent des ondes néfastes près des ampoules électriques. Regarder les carcasses de voitures rouiller le rassure, elles composent aussi avec le temps. Il dort dans sa caravane installée en bordure d’une quatre voie, tout près de sa maison trop pleine pour même y mettre un lit. Tous les matins au lever du soleil, il s’empare de son pendule et l’interroge. Les morts sont vivants, il n’a pas peur de la mort. Il écrit dans un cahier à petits carreaux avec un stylo-plume et un compas. Il boit son café froid, la surface liquide est alors uniforme et sans fumée, il l’ingurgite d’un trait. Il utilise des bougies blanches pour écrire, des rouges pour le reste. Il a peur de se tromper en récitant les prières. Il ne peut pas dormir dans un lit si les draps ne sont pas bien tirés. Avant d’écrire, ou de psalmodier devant son cahier, il place une tourmaline noire à chaque coin de la table. Il vocifère contre ses voisins et pas contre son chien. Il prend du citron frais trois fois par jour, coupé en fines tranches pour récupérer les pépins, puis les mettre à sécher au soleil. Sainte Thérèse de Lisieux communique avec sa mère, il attend leur manifestation au coucher du soleil et plisse les yeux pour les entendre. Sa valise est remplie de pièces détachées et de chiffons. Il replace toujours sa boîte à tarot sur une étagère de livres, entre une fiole d’eau bénite et une bouteille d’encre noire. Ne pas trouver les allumettes le rend fou. Il se sert d’une cuiller pour manger, refuse l’usage de la fourchette. Dans l’Apprenti sorcier, le balai s’agite tout seul sous l’influence d’une force inconnue. Dans sa main, son stylo-plume est presque comme le balai, il crisse sur le cahier, lui échappe, il est sa mère.

ANOUK SULLIVAN


Ma bibliothèque en désordre souffre comme moi. Je bois trois tasses de café le matin, l’après-midi je passe au déca. Les prospectus des grandes surfaces m’agressent. La présence de buissons de romarins et/ou lavande m’apaise. Je ne vais jamais là où le monde va. Les gens qui boivent m’insupportent. La voiture est le seul endroit où la sieste me gagne. Je ne cherche aucune légitimité. Je dors mal par principe. Plus de six personnes à table et je n’entends plus rien, ne veux que fuir ou me consumer. Ecrire pendant que les enfants dorment est une évidente nécessité. L’air de la mer modifie mon humeur. J’échangerais volontiers mes vertèbres lombaires contre. Je dois marcher. Mes cheveux deviennent plus fins avec l’âge. Un chemin et j’y vois. Ne pas devoir attendre est mauvais signe. Je ne décide de rien par respect pour le hasard omnipotent. Un mobil home, un homme et une femme qui pique-niquent, je reste muet. Je pense souvent à la dernière fois où je ferai l’amour. Je fais la lessive mais ne repasse aucun vêtement. L’âge devient plus léger avec le temps. La panne de voiture supplante sur l’échelle des angoisses toutes les autres. Supprimez-moi toute la musique sauf l’album « Fantaisie militaire » de Bashung. Les fraises sans sucre alors qu’enfant non. Je n’ai rien à dire à ceux qui coupent systématiquement la parole. J’aime être devant un choix. Plus je vois arriver mes six pieds sous terre, plus je contemple le ciel comme à la recherche d’un abri pour une nuit plus longue. Je m’étonne toujours de l’addition. Si vivre sur une île, dix kilomètres sur quatre par exemple, s’avérait envisageable, j’irais. J’ai plus d’anneaux enchevêtrés à mon trousseau que de clés et suivant les lieux où je vais, je sélectionne ceux et celles qui me seront nécessaires, et souvent je me trompe. J’entends un tracteur et youpie. Recommencer une collection de coquillages comme. Ma colère se nourrit de ma culpabilité. J’attends le matin. Je m’use. J’aime ma voiture mais je n’aime pas conduire. Mes amis habitent loin, les salauds. Je cherche le désir où qu’il soit. Revenir de la déchetterie et réaliser que d’autres encombrants sont apparus. Aucun critère dans l’amour, sauf les livres. La pluie ne me dérange plus. J’ai peur d’avoir loupé l’essentiel avec mes enfants. Le tourisme m’est étranger. De mes deux oreilles, une seule est vraiment décollée. J’ai des habitudes et m’en désole quelque fois. Je ne pars pas à l’aventure en ce qui concerne le lieu où je dormirai le soir. Il me coûte d’avoir à acheter un vêtement quel qu’il soit. Mon taux de cholestérol réduit ma consommation d’œufs, mais je mets quand même un s à œuf. Je m’émerveille de chaque arbre. Je dois changer d’aspirateur, il s’interrompt de lui-même au bout de quelques secondes, est-ce un signe, je le crois. J’ai peur. L’actualité je l’évite mais elle ne m’évite pas. Je sèche mon linge au soleil sous la pollution des avions. Obligé d’entendre les musiques du voisinage, je me vois contraint de rester dans mon sombre salon. J’arrête de boire, comme tout le monde. Je cultive des patates.

CLAUDE ENUSET*


Depuis que je suis tout petit les pâtes sont toujours trop chaudes et gluantes. Lorsque je suis égaré je prends systématiquement une autre direction que la première choisie. Heureusement je connais la rue A. France et d’autres aussi. Je lis toujours trop vite puis je recommence lentement au bout d’une dizaine de pages comateuses. Alors je me réjouis de ce que la relecture glane. Une spécificité de mon cerveau : je thésaurise et remâche mais parfois je fais place nette par goût du neuf. Je me souviens qu’à cinq ans je ne sais pas boutonner mon manteau et je marche moins vite que mon frère. L’homme dans son jardin nous voyant passer pour aller à l’école le décrète pour mon éternité : « Il y a en a un qui a de grandes jambes et qui avance plus vite en faisant moins de pas que celui qui a des jambes plus courtes ». A presque soixante ans je me réveille souvent courbatu. Je reconnais aussi l’angoisse. Je regarde souvent comment font les autres pour comprendre la vie mais ça ne me renseigne pas toujours. Je crois que j’ai toujours peur sans savoir précisément de quoi . Je déteste avoir trop chaud. J’aime assez avoir froid. Je marche pour m’épuiser de fatigue et d’oubli. Je déteste me voir en photo et être pris en photo. J’aime conduire longtemps en écoutant de la musique. Je ne suis jamais certain d’avoir assez de place pour être seul. J’évite les magasins sauf les librairies. Je mange souvent debout. Je n’aime pas faire la conversation. Je ne sais pas être à l’aise et décontracté. J’attends la pluie mais fine. J’aime l’océan et sa fraîcheur piquante. Je longe ses rouleaux. Je vois les bécasseaux sanderling grégaires fébriles pousser le reflux. J’aime le silence et ne rien faire et les images viennent ou bien non. J’aime nager avec des palmes. J’aime le ciel bleu et les nuages aussi. L’herbe embrouillée fine dessous et ses minuscules insectes noirs et affairés. J’aime les détails mais je ne les vois pas (on me le dit) ou pas ceux que retiennent les autres. J’aime le pétillant du champagne frais. Dans le métro j’invente des vies avec ceux qui sont là. Je rêve des vies à ceux qui sont là. J’imagine ma vie aux yeux de ceux qui sont là. Je suis triste de terminer un livre que j’ai aimé lire. J’ai l’habitude de rester longtemps silencieux. Je ne suis pas très fort et je me sens vieillir. J’écris encore : « à presque soixante ans je me réveille souvent courbatu. » Je me sers de l’ongle du pouce droit pour me curer les dents après avoir mangé une pêche. Je reproduis des attitudes et des expressions de mon père. Quand je m’en aperçois je m’exclame en riant : « Tiens, c’est certain, papa aurait fait ça » et ma compagne rit également puis ajoute « il ne mourra pas tout à fait tant que tu seras vivant ». Je ne suis jamais convaincu de ce qui est attendu de moi et souvent je m’en fous. Je ne sais jamais ce que je vais dire avant de l’avoir énoncé. Je ne sais pas davantage ce que je vais écrire avant de l’avoir écrit, en plus ça change avec les relectures et les réécritures. L’augmentation de la pression d’air à la fermeture violente du haillon du coffre de la voiture me fait mal aux oreilles. Il est souvent rabaissé trop brusquement. Je m’y attends mais ça n’empêche pas d’avoir mal. Je peux pleurer en inventant et fredonnant des chansons stupides. Je bois le café tiède. Je prends des douches tièdes aussi. Je suis maladroit dans les fêtes : je ne sais jamais quoi dire ni où ni quoi me mettre. Je n’ai pas tous les codes sociaux. Je crois que je ne m’ennuie jamais. Je porte souvent les mêmes habits, je me sens bien dedans. Mais quand j’en change je suis bien dans les nouveaux aussi. J’aime les ports pour le cri des goélands l’odeur des criées et l’attente rouillée déglinguée des bateaux. C’est maintenant qu’il faut vivre et souvent je n’y parviens pas. J’apprends. Le chat sur mes genoux m’immobilise. Lorsque je suis allongé le chat marche sur ma tête, piétine mon cou et me pousse à me lever. Quand le chat vient se coucher contre moi il me réveille et précède le chat marcheur sur tête et piétineur de cou. J’ai arrêté de fumer il y a longtemps. Je pense souvent à cette phrase – je ne sais plus qui l’a prononcée : « on connaît les premières fois mais on ne peut jamais savoir quand ça sera la dernière. » Parfois les inconnus dans la ville sont beaux et écarquillent mes heures. Pourtant une nuit je me suis réveillé en sursaut en poussant fort un cri : une femme, imposante acéphale revêtue de rouge écarlate, revenait à l’école abandonnée et en ruines où elle avait tué ses enfants. Je sais que c’est bien ici qu’il faut vivre et aussi je ne le sais pas. Je regarde je sens j’écoute je lis j’oublie et parfois malgré tout j’apprends.

JACQUES DE TURENNE


Il s’est fait tout petit devant elle. Il repasse lui-même ses chemises. Il mâchonne avec rage son crayon noir. En trois mois il a perdu douze kilos. Il aime marcher dans les rues de Prague. Son visage est barré d’une cicatrice épaisse, rougeâtre, sinueuse. Il redresse les tableaux de guingois. Il a peur de la casser. Chaque soir il cire ses chaussures. Au cinéma il ne voit que des films de science-fiction. Son appareil photo est son prolongement, un second lui-même. Il veut s’approprier le monde. En avion il choisit la classe club. Il déteste les femmes enceintes. En moto, l’été, il se fait tous les grands cols des Alpes. Il est bloqué dans un lit, branché à un moniteur cardiaque. Il a décidé de reprendre la course à pied et de perdre du bide. Il se sent surveillé. Il trie les photos anciennes et les brûle. Avec son feutre borsalino, il ressemble à un mafieux. Certains soirs, il boit du whisky à en crever. Il décade. Pour lui toutes les femmes sont des salopes. Il n’est pas Charlie. Il n’a jamais mis de l’eau dans son vin. Il n’a pas connu son père. Il ne parle pas tchèque. Se faire déchiqueter par une ceinture d’explosifs, ce n’est pas pour lui. Il n’a de comptes à rendre à personne. Il n’attend rien de l’avenir. Il l’attend, elle. Il est lourd de lui-même. Il déteste la campagne et les vaches paisibles dans les prés. Il oublie ses rendez-vous avec toubibs, psy, maîtresses du moment. Le long du lac, il s’amuse à faire des ricochets. Il se tait. Il parle couramment l’anglais, l’espagnol, le russe, le wolof, le bambara. Il refuse d’être le parrain du gosse de sa sœur. Au resto, il s’intéresse uniquement à ce qu’il y a dans son assiette. Il dort n’importe où, au hasard de sa vie agitée. Il ne regarde jamais en arrière. Il crie : le monde est pourri, c’est le chaos, j’en participe. Il a gardé son surnom d’ado, Destroy. Il ne croit ni à Dieu, ni à diable. Il boit, il fume, il baise. Il lit des romans policiers. Il est fasciné par le va et vient de la marée, l’odeur du varech l’enivre. Il laisse traîner ses chaussettes sales dans le séjour telles des étendards. En lui, la haine de l’avoir aimée, d’avoir cru à l’amour. Il est temps pour lui de passer de l’autre côté.

CHRISTIANE DELIGNY


Leurs cheveux sont noirs. Du jais, ailes de corbeaux. Secs. Ils naissent en cinquante à une demi-heure d’intervalle, ou moins. On n’attend pas l’un d’eux. Mais il vient. Ca surprend. Mais il est là. Ils sont deux. Ils ne font qu’un. Ou qu’une seule âme ? L’un d’eux tombe malade. Gravement, quelque chose comme une maladie nerveuse, irrémédiable, incurable, toujours présente. On ne sait pas exactement. On les sépare et on l’isole. On ne sait pas exactement. Ils sont d’un seul tenant. On ne les reconnaît pas. Ils ne se distinguent pas. Semblables. L’un passe pour l’autre à l’école, au lycée il en sera de même. Ils en jouent même, identiques. On appelle ça des frères, des bessons. Leur premier prénom commence par une même lettre. Celle du titre du film de l’année dernière. Ils disposent de deux ou de trois prénoms. Non ceux des grands- pères mais d’autres. L’un est en français, l’autre en arabe. Et en hébreu, en levantin, yddish ou italien ou grec, libanais, cosmopolite ou métèque, ou allogène, ou étranger, ou différent, on ne sait pas. On n’attend rien. On ne sait pas. Ils sont là. Le temps passe. On ordonne quelque chose. Valise, cercueil, on choisit pour eux. Leurs vies, la vie. Ils attendent sans doute. Ca passe. Ils sont seuls. Ils le demeurent. Ils marchent dans les rues. Ils ne savent où mais ils vont. Sont-ce des rues d’Alger ? De Constantinople ? Naples, Budapest, Tunis ? On ne sait pas. On s’en fout ? Un peu, mais elles sont là. Puis c’est la France. L’un d’eux promène un chien. Il l’appelle Cola. Il répond. L’autre n’en a pas. Il ne l’appelle pas Coca. C’est une boisson gazeuse. Ils en boivent les jours de fête. Ou d’anniversaire. Ou d’enterrement. Commémorer quelque chose les fatigue. Mais ils y souscrivent. Ils y sacrifient. Ils s’y plient. Une autre s’appelle Fanta. A l’orange. On l’oublie. On les sépare ou ils s’en vont. L’un à Pékin, l’autre à Caracas. Ou Medellin (est-ce que je sais ?). Ils pensent aux autres. Ou les suivent. Des femmes, peut-être, ou autre chose, idée, image, quelque chose de flou, de changeant, d’innommé. Quelque chose comme le sexe, l’amour, le reste. Parfois. Ou jamais. Ils laissent le temps couler. Devant eux, sur la rue, sur les trottoirs, les colifichets d’un Paris de pacotille. Ils ne boitent pas encore. Ou alors seulement un peu. Ils ne portent pas de canne. Ca vient. L’un d’eux tombe, casse un coude. Une hanche. Ou un bras. Le chien s’est enfui. Ou il est mort. Ces choses-là arrivent. Parfois doucement, le ciel est davantage bleu sur la rue. Il pleut. Leurs yeux s’embuent quelquefois. Ils restent isolés. Entre eux deux. Deux êtres différents. Ils écoutent les autres mourir. Autres. Dissemblables et heureux d’être ensemble, autres, différents, dissemblables. Deux mais une seule âme ? Un regard leur suffit. Ils se comprennent. A demi-mot, un clin d’œil ou une parole, heureux ou malheureux. On ne sait pas. Habitude, confiance, foi mais pas magie. On sait bien, on ne les aime pas, pour ça. Ils sont trop ensemble. Ils se ressemblent. Perdus ? Ils peuvent d’une seule voix dire « je ». Une seule voix, un seul être, une seule et même personne. Trop ensemble, ou seul, ou différent, ou ailleurs. Sur le port, les choses changent parfois. Lui, non. Il regarde les bateaux. Ils passent mais lui, il reste. L’écume de ses jours, la foi dans sa vie, la leur comme la fumée des camions sur le port, ils attendent d’embarquer, le bac attend, les autos elles aussi attendent, et lui, il est là. Assis, à attendre. Un banc sur la jetée. Ca passe, ça va passer, ça passe. Il fait froid, l’hiver est là. Les cheveux sont gris, puis blancs. Car les années passent, plusieurs, des dizaines, et des lustres. Des années entières. Les arbres bordent l’avenue et les feuilles tombent. Il fait froid, il neige. Puis le bleu revient au ciel. Il n’aime pas ce monde. Il y vit, pourtant, et il attend. Il pense à autre chose. Il aime à prévoir l’avenir. Dans les cartes à jouer. Les lignes des mains et les positions des étoiles aux ciels. Quelqu’un, l’un d’eux, va mourir. En premier. Cette ligne, là, dans la paume, tout à coup, s’arrête. L’un d’eux. L’autre suivra. Une lame, spéciale, je ne sais pas laquelle. Main droite main gauche, les dents commencent à pourrir. Déchaussées. Les os à se déliter. La peau en lambeaux, à partir. Il ne fait pas beau, il ne fait jamais beau. Il est tard, la nuit tombe. Il est tard, il faut tenir. Assis, là, chien à ses pieds, la tête sur les pattes, les yeux pleurent. La langue pend. La poussière du jardin étouffe les pas. Les passants ne le voient plus. Il ne les écoute pas. Il marche, le chien est mort. Il marche encore, il ne porte pas de canne, il ne s’appuie pas. Puis, il lui prend le bras, ils se donnent le bras, l’un est plus âgé, l’autre domine, ils ne se connaissent pas, ils s’habituent. On les nomme monstres, c’est ainsi. Un portrait.

PIERO COHEN-HADRIA*


Elle lit le week-end. Elle cuisine aussi. Et congèle le tout pour la semaine. Elle habite la pointe de l’île. Observe les biches depuis la fenêtre. Les lapins sont plus fuyants. Ils la regardent, tête de côté, toujours de loin. Elle est inscrite à des cours par correspondance. C’est une formation pour quitter les lieux. Mais veut-elle vraiment partir ? Elle n’aime plus les draides depuis longtemps. Elle évite les regards dans les cafés. Le dimanche, elle ramasse des bois flottés. Elle les entasse derrière la maison. Au cas où. Elle n’aime pas les gens qui portent des chapeaux. Ils les oublient toujours quelque part. Ne les retrouvent pas. Et deviennent soupçonneux. Son compagnon a deux chapeaux. Un d’hiver et un d’été. L’ile a deux fermes, l’une au nord et l’autre au sud. Des choses inconnues du village s’y passent. Clandestines, dans les herbes folles quand le fleuve est à sec. Le smartphone ne capte pas. Son compagnon n’arrive pas à démarrer le canot à moteur. Le démarreur est à réviser. Il ne cesse de remettre à plus tard. Elle le lui dit. Le lui écrit même sur un post it sur le frigo. Pour qu’il puisse le lire. Tous les matins. Encore. L’hiver va venir. L’eau va monter. Plus possible de traverser à sec. Elle va à Paris, toutes les semaines. Elle n’aime pas le métro. Surtout la nuit. Elle aime les objets. Elle veut créer sa ligne avec ses prototypes. C’est un rêve caressé, le long du trottoir. Elle se cache et vit pauvrement. Elle lit parfois entre deux objets, des bribes de phrases. Cela lui reste dans la tête et mijote toute la journée. Elle a lu cette phrase, presque un slogan : l’amour est plus fort que la mort. Elle le dit à son compagnon tout en se demandant ce que peut être l’amour. Il n’écoute pas. Elle lui lit aussi la phrase suivante : et pourtant la mort est plus forte que tout. Il n’écoute toujours pas. Elle aime les paradoxes. La vérité sans mode d’emploi. Elle voudrait être rigoureusement approximative. Pour dire au mieux les choses de la vie. Attraper la carpe de la vérité avec l’appât du mensonge. Elle avait lu aussi cela quelque part. Elle aime à le lui dire. En faisant sonner les images, elle sent dans sa bouche l’amorce des mots. Elle estropie la phrase. Il n’écoute toujours pas. Il connaît par coeur ses habitudes, ses mots inintelligibles, bougonnés et mâchonnés. A quoi bon écouter ? Elle aime les bois flottés. C’est la seule chose sûre et certaine. Pourquoi ? lui demande-t-il. Elle ne sait pas. Ou elle ne sait pas répondre. Trop à dire, rien à dire ou impossible à dire. Son coeur balance. Les bois ne sont jamais tout à fait morts. Une matière sans âme n’est plus tout à fait matière. Elle le lui dit. Il n’écoute toujours pas. Elle pense à cette autre phrase : Un bon mariage serait celui d’une femme aveugle avec un homme sourd. Elle se dit qu’elle a peut-être sa chance. Le soir, elle n’aime pas les conversations à bâtons rompus. Elles sont funestes pour le quotidien. Elle aime causer aux choses. Mais celles-ci ne causent pas. Elle a monté une expo "Choses qui causent". Les affiches sont belles. Les couleurs éclatantes. Elles attirent le public. Et voilà que les choses se sont retournées. Tout contre les mots qui les exposent. Les choses ont produit des objets. Elles se sont faites pommes d’amour, boules de cristal, avenirs de lettres jaunies, vieilles dentelles et taxis anglais. Toutes échouées là, sur le sable du rivage. Sans mémoire. Le fleuve est à sec. C’est l’été. Elle habite l’île. Elle cultive des légumes. Elle cuisine longtemps, surtout le week-end. Elle congèle le tout pour la semaine. Elle observe les biches depuis les fenêtres. Les lapins sont plus lointains. Elle est inscrite à des cours par correspondance. C’est une formation pour partir des lieux. Mais veut-elle vraiment partir ? Elle n’aime plus les draides depuis longtemps. Elle évite les regards dans les cafés. Le dimanche, elle ramasse des bois flottés. Elle les entasse derrière la maison. Au cas où. Elle n’aime pas les gens qui portent des chapeaux. Ils les oublient toujours quelque part. Ne les retrouvent pas. Et deviennent soupçonneux. Son compagnon a deux chapeaux. Un d’hiver et un d’été. L’ile a deux fermes, l’une au nord et l’autre au sud. Des choses inconnues du village s’y passent. Clandestines, dans les herbes folles quand le fleuve est à sec. Le smartphone ne capte pas. Son compagnon n’arrive pas à démarrer le canot à moteur. Le démarreur est à réviser. Il ne cesse de remettre à plus tard. Elle le lui dit. Encore. L’hiver va venir. L’eau va monter. On ne pourra plus traverser à sec. Elle va à Paris, toutes les semaines. Elle n’aime pas le métro. Surtout la nuit. Elle aime les beaux objets. Elle veut créer une ligne nouvelle avec ses prototypes. C’est un rêve caressé, le long du trottoir. Elle se cache et vit pauvrement. Elle lit parfois entre deux objets. Elle a retenu un jour cette phrase anodine, presque un slogan : l’amour est plus fort que la mort. Elle le dit à son compagnon tout en se demandant ce que peut être l’amour. Il n’écoute même pas. Elle lit aussi la phrase suivante : et pourtant la mort est plus forte que tout. Elle le lui dit aussi. Il n’écoute toujours pas. Elle aime les paradoxes. Et la vérité sans mode d’emploi. Elle voudrait être rigoureusement approximative. Pour dire au mieux les choses de la vie. Elle aime à le lui dire. Il n’écoute toujours pas. Il connaît par coeur ses habitudes. Ses bouts de mots inintelligibles, bougonnés et mâchonnés. A quoi bon écouter ? Elle aime les bois flottés. C’est la seule chose sûre et certaine. Pourquoi ? lui demande-t-il. Elle ne sait pas. Ou elle ne sait pas répondre. Trop à dire, rien à dire ou impossible à dire. Son coeur balance. Les bois ne sont jamais tout à fait morts. Une matière sans âme n’est plus tout à fait matière. Elle le lui dit. Il n’écoute toujours pas. Elle pense à cette autre phrase : Un bon mariage serait celui d’une femme aveugle avec un homme sourd. Elle se dit qu’elle a peut-être sa chance. Le soir, elle n’aime pas les conversations à bâtons rompus. Elles sont funestes pour le quotidien. Elle aime causer aux choses. Mais celles-ci ne causent pas. Elle a monté une expo "Choses qui causent". Les affiches sont belles. Les couleurs éclatantes. Elles attirent le public. Et voilà que les choses se sont retournées. Tout contre les mots qui les exposent. Les choses ont produit des objets. Elles se sont faites pommes d’amour, boules de cristal, avenirs de lettres jaunies, vieilles dentelles et taxis anglais. Toutes échouées là, sur le sable du rivage. Sans mémoire. Le fleuve est à sec. C’est encore l’été.

LAN LAN HUÊ*

Il court comme un dératé. Il ne court que dans la nature. Il porte des habits seconde peau jusqu’à leur ultime disparition. Il ne trouve jamais chaussure à son pied au sens propre comme au figuré. Il marche dès que possible pieds-nus partout y compris au dessus du vide. Il nage silencieusement dans l’eau sans lutter contre les éléments. Il arbore un sourire confiant, il exerce son flair animal, il aborde n’importe qui. Il grave artistiquement la pierre tombale de ses chats. Il est un habitué des plus de deux cents kilomètres à vélo. Il cuisine italien et végétarien. Il parle des gens qu’il a rencontrés aux gens qu’il rencontre. Il ne supporte pas le piment. Il se nourrit parfois dans les poubelles des supermarchés. Il danse sur de la musique transe. Ses doigts agiles s’activent dans des domaines minuscules. Il transporte une aiguille à tout faire dans l’une de ses dread. Il est lent et soigné même pour les tâches les plus humbles. Il n’écoute aucune recommandation. Il marche jusqu’à l’épuisement. Il est incongru en société. Il parle aux enfants domestiqués. Il est méticuleux et jamais à découvert sur son compte bancaire. Il voudrait ne pas avoir de compte bancaire. Il perd contenance dans la queue d’un bureau de poste sous les regards goguenards. Il donne son argent aux sdf. Il a un côté réfugié. Il est extrêmement organisé. Il est maigre, musclé et bronzé. Il est irascible sans qu’on sache pourquoi. Il donne parfois dans l’occultisme. Il met ses yeux sombres dans les yeux des autres. Il sait arrêter la pluie. Il croit à la magie des pierres. Il travaille les pierres, le bois et la terre. Il est au bas de l’échelle sociale. Il ne lâche jamais rien sur ses convictions. Il joue aux cartes avec ses amis d’enfance. Ils ont tous un métier établi sauf lui. Il ne mange jamais de glace ni de chocolat. Il a une mémoire phénoménale des chiffres dont il ne fait rien. Son œil de visé est à gauche alors qu’il est droitier. Il trouve des explications singulières à tout. Il se compare à une tortue folâtrant dans un jardin aride. Il se tient très droit mais sans raideur apparente. Il monte à cheval mais ne conduit pas. Il n’a pas de trousseau de clé sauf une rouillée dont il a oublié l’utilité. Il est par période désemparé. Il écrit son histoire au fil de son déroulé.

Elle porte des semelles de crêpe. Elle écrit au bord de la rivière. Elle boit son café en lisant le journal. Elle ne se sert d’aucun téléphone portable. Elle ne parle jamais à personne. Souvent, elle regarde au loin dans le vague. Elle achète une tablette de chocolat par semaine. Elle porte un jean et des baskets. Elle rentre dans un musée et se plante devant les statues antiques. Elle repousse ses lunettes sur son nez. Elle porte une ficelle autour du cou pour les tenir attachées. Elle avance à pas lents et réguliers. Elle ne fait rien du regard des autres sur elle. Elle ne boit jamais ni ne fume. Elle ne déplace jamais rien chez elle. Elle ne regarde pas les photos jaunies. Une fois par mois, elle se rend en voiture à la ville voisine. Elle porte un paquet sous son bras. Elle a toutes ses clefs sur le même trousseau. Elle met sa ceinture par-dessus son épaule sur son avant-bras sans la cliquer. Elle est soigneusement peignée et habillée. Elle renifle un brin de lavande dépassant de sa boutonnière. Elle jette un regard furtif et allume le contact. Elle roule en plissant des yeux.
Tu te tritures le dessus du nez les yeux braqués sur le tapuscrit. Tu le lis d’un bout à l’autre sans t’arrêter. Tu te lèves brusquement pour aller marcher. Sous la pluie, tu n’utilises ni capuche ni parapluie.

CATHERINE LESAFFRE


J’enfile mes vêtements par leur envers. Je m’abstiens de compter les choses. J’offre des cailloux à mes proches. Me débarrasser des tickets que l’on me donne me maintient en forme. Je prends soin de poser mon pied sur la barre métallique fixée au sol à chaque fois que je passe un seuil. Conduire avec désinvolture est une question de principe. Je tiens la porte au suivant non par habitude. Les lignes de fuite et autres perspectives exercent sur moi un attrait particulier. Je sautille le plus souvent par conviction. L’obsession à meubler les murs m’étouffe. Je joue de ma gravité en public sans complexe. Les parfums m’insupportent. Je ne donne pas le sentiment d’être pressé. Je préfère toquer que frapper à une porte. Je baille bruyamment, presque aussi fort que j’éternue. Pleurer sans scrupule en pleine rue me prémunit de l’étanchéité du monde. Dans les couloirs, j’entretiens une proximité avec les murs. Garder la bouche fermée me demande un effet musculaire inhabituel et désagréable. Je marche tout du long, sur la tranche. Je ne sais jamais par quelle joue commencer une bise. Je continue de fréquenter les bords d’un peu trop près. Je laisse l’équivalent d’une gorgée au fond de ma tasse ou de mon verre, rarement plus ni moins. Je veille à descendre des trottoirs régulièrement. L’intangible verticalité me fait douter du bien-fondé des choses. Je m’assois par terre aussi souvent que possible quelque soit le lieu. Comprendre l’arithmétique des fenêtres ne me paraît pas être un enjeu mineur. Je ne raconte pas d’histoires.

NATACHA MARGOTTEAU*


Je ne suis pas un robot. Je suis une femme entre 35 et 45 ans. J’essaie d’être comme tout le monde. J’aime Harrison Ford dans Star Wars. J’ai toujours peur d’avoir oublié quelque chose. Il m’arrive de ne pas sortir de chez moi pendant plusieurs jours. Je m’entraîne à écrire des deux mains. J’adore en anglais le mot « orion ». Je me maquille même si je suis seule. Je suis séduite par les défauts plus que par les qualités. Les silhouettes dessinées par les vestes à épaulettes me fascinent. J’ai des impressions de déjà-vus. Je fuis. Je conduis. Je laisse sonner mon téléphone sans répondre. La peau de certains fruits me dégoute. Je ne fais pas de grands gestes, je ne parle pas avec les mains, mais ça ne me déplait pas chez les autres. Je préfère Los Angeles à San Francisco. L’anorexie me tente, je mange surtout du sucré. Je cède parfois aux tics langagiers du moment. Je suis urbaine. Je me sens bien dans les souterrains. Je ne peux pas me passer de chewing-gums. Je garde tout. Je peux aller boire seule dans un bar. Je lis des romans de gare. L’odeur de moisi ne me dérange pas, au contraire. J’observe mes voisins par la fenêtre. Je dis souvent « nobody’s perfect » en référence au film et parce j’en suis convaincue. La nuit je ne dors pas, je n’en ai pas besoin. Je cogite. Je rêve. Je crois aux extra-terrestres. Les photos de moi me troublent. Je fume pour faire joli. J’achète des œuvres d’art immatérielles. Je porte de la fourrure uniquement synthétique. Je parle plusieurs langues mais n’écris que dans une. Je suis impressionnée par l’infini. Au fond j’aime cette histoire selon laquelle le monde vient d’être créé, mes souvenirs avec.

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Je préfère découvrir les mondes habités par moi-même. Je ne voyage jamais loin de chez moi. Je garde les yeux ouverts durant les atterrissages. Les villes m’étouffent. L’absence de pesanteur m’amuse. Je choisis mes vols en fonction des espaces de jeux. Je refuse d’exercer durant les transports. Je n’ai pas de chez moi. Les paysages inconnus me fascinent. L’herbe ne grince pas sous les semelles de mes nouvelles chaussures. Je ne partage pas mes états d’âme avec les hôteliers. Je ne fréquente pas les bars. Je ne lis plus. Je ne rencontre jamais deux fois le même sujet. Je n’ai pas de charge empathique. Je rêve seulement de ceux qui restent. Un jour je passerai. Je manipule mes outils dans le froid. Mes outils sont mes mains. Ma coéquipière tient la flamme. La flamme apaise le froid. La mort est une régulation. Mon travail fait peur. Je joue avec la peur. Je m’incline devant la peur. Je ne ris pas. J’ai appris à sourire. Je prendrai des initiatives. J’aime voir blanchir les peaux. Je ne tremble pas de la main gauche. Je suis droitier. Ma pudeur m’interdit les urinoirs. Je négocie toujours le prix de la chambre. Mon employeur paye les extras. Je ne vis pas en dehors de mon travail. Je replie soigneusement les serviettes de toilette. Les feuilles ne bruissent pas sous mes pieds. On ne m’attends jamais. On attend ce que j’apporte. Je n’apporte rien. Je ne sais pas si on m’oublie. Je supporte les extrêmes différences de gravité. Je dois surveiller la pénétration atmosphérique de la lumière stellaire locale. La forme de mes doigts ne trahit pas mon âge. Je force mon corps à supporter les carences. Mon sac à dos contient le minimum. Je ne survivrai pas dans le ventre d’une baleine vivante. Les mondes ne se visitent pas. Un jour, j’ai découvert une stèle laissée par un lointain prédécesseur. Je n’ai pas eu d’enfance. Je ne suis pas affecté par l’âge des sujets. L’intensité de mes soupirs est une mesure de temps. Malgré ma fonction, je ne suis pas dans l’obligation de porter du noir. Je m’habille de noir. J’aime fourrer la main dans la poche gauche de ma veste pleine de petits bouts de papier déchirés. Mes mains sont plus belles quand je retire doucement mes gants noirs. La peur vire au soulagement. Je ne me protège de la pluie que lorsqu’elle est froide. La boue autour de mes genoux est comme une seconde peau. La couleur de la canopée me renseigne sur les difficultés du terrain. Souvent je me trompe ou mon vol passe trop loin. J’ignore qui sera mon passeur. Je n’aurais pu être la « parole », je n’ai pas suffisamment de patience. Je n’aime pas toucher le cœur, pourtant doux et chaud.

STEWEN CORVEZ*


je me donne six mois pour quitter Angers - je ne supporte plus la vie en province - d’ ailleurs je suis bien noté de mieux en mieux - l’ été prochain je prévois de partir au Danemark avec mon cousin - je peux faire une liste de tous les mots en danois que j’ ai appris - j’ aime les listes - sauf pour les courses du week-end - j’aime improviser un repas entre amis - je tolère un peu de retard pour les amies - l’une d’elle m’a dit aimer ma voix frêle - je n’ aime pas mon menton fuyant - ni mes yeux marron - je n’oublie aucune date sinon je suis perdu - un jour je claquerai la porte - au fond je n’aime pas les manches courtes - cette question de tout gérer – je veux tout à tout prix - je me vois bien vieux - je ressemble à mon grand - père mort à quarante ans - on ne peut pas mourir en rêve - j’oublie tous mes rêves - il faut reculer pour mieux voir - je peux rire de tout sauf du désordre - mon voisin a un chien qui aboie tous les dimanches soirs - avant je pensais qu’un animal n’ avait pas de sensibilité - à huit ans j’ ai jeté mon chat mort dans une poubelle - en été je porte mes lunettes noires jusqu’au soir - à mon âge je suis encore capable de trébucher - j’ adore la confiture d’ abricots avec une pointe de calvados - j’ai reçu une carte postale d’ Amsterdam - j’aime le service cordial et professionnel des amstellodamiens - je ne supporte pas de voir une femme manger un œuf dur - je ne mange plus de viande depuis deux ans - j’ai perdu peu de poids et plus de cheveux - qu’est - ce qui mène le monde l’ argent ou le fric - je n’aime pas les Variations Goldberg - je n’ aime pas le piano ni les pianistes encore moins les femmes pianistes - je vois le noir dans le jour - je vois la plus petite poussière sur la table de nuit - je passe l’ aspirateur trois à quatre fois par semaine - je n’aime pas marcher - j’aime l’hiver et les pommes

ANA NB*


Je sais que le temps m’est compté : j’aborde le dernier tiers de la grande horloge. Rythme bousculé, tendance à chavirer.

Il faut redresser la barre, reprendre le train de vie en marche, éviter l’ordinaire.

Juillet : retour d’Avignon en T G V : objet trouvé, un portefeuille bourré de billets ! Espoir de dollars, réalité en roupies...

J’aime les écrivains que le nomadisme enrichit d’humanité : incomparables Michel Butor, J M G Le Clézio.

Pour revenir de Paris ( trente kilomètres ), je dois traverser un bois de châtaigniers , chênes et bouleaux. On dit qu’il y a trop de sangliers. J’en ai vus, une fois, traversant le sentier à vive allure. On les abat et il reste dans les buissons des marcassins égarés, affamés.

J’aime les animaux, je vomis la corrida, je ne mange pas de viande : logique.

Ces derniers soirs, des vols d’oies sauvages ont pointé leur escadrille sonore et filé ainsi dans le ciel. Une merveille. Nous avons applaudi !

J’ai un problème relationnel avec les uniformes ; je n’aurais pas pu embrasser un flic... Les soldats qui parcourent la gare St Lazare ne me rassurent pas : les fusils, les treillis me dérangent.

Pareil pour le 14 juillet : le défilé, les forces armées, les drapeaux au vent et la Marseillaise sanglante. Les mots "Vive la France" ne m’appartiennent pas.

D’ailleurs mes enfants sont métis, magnifiquement. Quant à ma généalogie, elle est assez confuse, il doit y avoir une adoption quelque part...

J’aime le voyage, le ruban lumineux des autoroutes de nuit. Décoller du quotidien, changer de continent, voler à la rencontre d’autres cultures. S’imprégner de paysages rocheux contrariés, sentir le mouvement suspendu des roches, côtoyer une armée de fées en cheminées. S’emplir du rugissement écumant des océans.

J’absorbe, tout. Le mal qu’on me fait et qui s’enracine ; le beau, qui compense presque l’absence de Dieu. Les couleurs et les sons qui m’enchantent : du street art éphémère, au " grand Art" ; de Lou Reed, Patti Smith à Andréas Scholl.

Je suis une mosaïque vivante et écorchée, incomplète. Il faut ajouter, accorder les pièces manquantes et croire que certaines brilleront fort.

MARIE-C FRESNEL


Elle se promène toujours en vélo. Elle n’a pas un vélo lib’. Elle a son propre vélo noir avec, sur la roue avant, un panier à provisions en fil. Elle aime entendre le dring ! de la sonnette de son vélo. Elle adore filer sur son vélo quel que soit le temps. Elle est brune. Elle a une chevelure noir de jais. Elle aime brosser soigneusement matin et soir ses cheveux. Elle les coiffe en une unique queue-de-cheval, retenue par un élastique rouge. Elle a une frange qui cache ses yeux bleus. Elle a des jambes qui n’en finissent pas. Elle les chausse toujours de ballerines blanches en cuir. Elle les habille de bas Dim-up blanc depuis qu’elle est en âge de le faire. Elle aime la fine dentelle de la jarretière qui les retient. Elle se rêve en écuyère. Elle attache des ballons de baudruche à son porte-bagage. Elle les sent flotter dans son sillage. Elle aime les choisir des sept couleurs de l’arc-en-ciel. Elle file sur la route qui mène au moulin à l’immense voilure. Elle est libre.

© 8 août 2016 - 32 Octobre*


Il s’est inventé un animal totem. On l’a vu sur une mesa en Arizona. Il marche le dos droit, la tête haute. Il s’affale sur le divan. Il construit des piles de livres sur les tables, celle du salon, celle de chevet : ils diffèrent. Il déteste la foule mais se vexe quand on l’ignore. Il a une notion floue des sexes : il tombe amoureux pour un détail et il s’en mord les doigts. Il ne se ronge pas les ongles : ça le fait penser à sa mère et il trouve ça laid. Il a eu des chattes puis un chat puis un chien ; maintenant il vit seul entouré d’odeurs et de musique. Il regrette la forêt et l’odeur d’humus fait palpiter ses narines. Il part sans prévenir. Il égare ses clefs et oublie ses chapeaux dans différents pays. Il aime goûter les mélanges d’épices. Il n’a pas d’heure, pas de montre, pas de plan. C’est un migrateur, un papillon. L’ambition l’ennuie, il ignore les arrivistes et les m’as-tu-vu. Il se sent protégé par les morts ; les vivants sont plus violents et les blessures difficiles à panser. Il prend sa voiture et il roule dans la nuit, les nuits d’orage l’électrisent, le mistral l’épuise. Il visite les villes pour leurs strates temporelles, il visite les pays pour se débarrasser de ses vieilles peaux : les saisons l’inspirent et les mutations. Ne pas lui dire : « tu n’as pas changé », ne pas lui dire qu’il vieillit. Un jour un oiseau s’est posé sur lui, sans compter les coccinelles, les moustiques et les bêtes d’orage et les midges. Un cerf l’a regardé. Il peut boire un litre de café jusqu’à la nuit tombée et il se souvient de ses rêves. Il trouve que son père ressemblait à Beckett mais il a rêvé de lui sous le nom de Giacometti. L’Irlande l’a déçu et exalté tout en même temps. Il s’est fâché avec de nombreuses personnes. Il se sent étranger. Il est maladroit de ses mains qui sont chaudes et fines. Il fume trop. Personne ne l’a vu courir. Il aurait aimé faire du parachute ou de la montgolfière. La maison de Victor Hugo à Guernesey avec ses miroirs dans l’escalier pour espionner l’a épouvanté. Il oublie le nom des gens qu’on lui présente et ça le navre. Il s’habille de noir. Il n’a jamais été hospitalisé, ce qui est rare vu son âge. Il se souvient des cailloux qui blessaient son dos dans les vignes. Il était pour le Bruco et il a la liste de toutes les contrades gagnantes du Palio. Il peut virer des gens de chez lui d’une minute à l’autre. Les carillons le réveillent mais pas la sirène. La laideur lui donne la migraine. Il voit de la dignité dans les êtres brisés. Il se moque du temps perdu. C’est un errant déguisé.

LILIANE LAURENT*


Le tu cèle ; recèle ce que masquent les mots alignés en façade sur les berges du langage ; ce qu’ils taisent du grand fleuve ; le non-dit, le non perçu, le silence blanc des interlignes, le tu renvoyant tant à autrui qu’à soi-même ; le tu à l’intérieur d’inconnus en devenir.

De la cour de notre enfance ce réel fictionnel supposé être nous, nous regarde : cette copie de notre visage dans le regard de l’autre nous voit et s’en va.
La folle duplication des objets les lui rendait suspects. Un buveur de thé et le parfum de cet oranger fleuri au coin d’une ruelle d’Amalfi. Il avait oublié combien il kiffait les bateaux. Une contradiction sur pied. Flâner dans les chantiers ; explorer, ramasser des bouteilles pour la consigne ; démerde, enfant il était démerde du moins croyait l’être mais s’en foutait comme d’à peu près tout ; sauf de ses potes !

Ado il explora la lenteur : vers seize ans s’exerça à voir ; s’appliqua à l’écoute ; odeur, toucher, goût ; persuadé de ne rien connaître ni percevoir véritablement, il fit table rase, autant que possible du pauvre bardas hétéroclite, héritage d’une éducation sévère, maigres reliefs d’une scolarité tumultueuse, fatras de il faut, tu dois, fais pas ci, fais pas ça, c’est comme ça, autant d’obstacles barrant la route à sa quête.

Gamin, il n’aimait pas cette casquette de velours, ce bol aux oreilles rondes rongeant les siennes. Très exceptionnellement des couvre-chefs très vite perdus. A beaucoup ramé et découvert la voile sur le tard. Tant con qu’il est content. Dans son style, croyait peut-être avoir du style. Une vague qui se pensait unique touche au rivage. Un problème quand il est stone...

Rêveur rationnel ; à quinze ans il envisageait de mettre les bouts à bord de la serviette, des deux cents mille balles et du flingue mais portait le sac à la poste ; ramenait le calibre chargé, le cartable pourri à la banque..

Partir ! N’est pas Blaise Cendrars qui veut ; du Transsibérien il n’aura connu que le blase d’un train prenant la prose et le nom Sonia Delaunay pour un long ruban en accordéon visible à la fondation Bodmer – Coligny – Genève - Suisse .

Képi blanc, regard direct, droit, dromadaires, dunes, palmiers en arrière-plan ; le simoun en lourdes rafales sifflantes ensevelit l’affichette. Scotchée entre le guichet des affranchissements et celui des retraits, la légion étrangère racolait et décollaient les déserts aux citées digérées tandis que le préposé tamponnait le carnet de remises, que le pognon disparaissait derrière le comptoir.

Se casser ; aller voir ailleurs s’il y était.

Ce goût avéré pour l’eau ou celui de la transparence, il n’aurait su, avec le temps s’en est allé. Lui non !

Fossoyeur de ses ambitions, incinérateur des ses espérances, broyeur de toute beauté éteinte en lui, il fit carrière. Le temps se dévidait ; l’espace se gorgeait de futilités. La femme du caissier de la banque s’est suicidée. Dehors la vie continue dedans aussi. L’argent, la maison, le gazon, les traites, son épouse, ses enfants à la parade, son chien et de la baraque à la banque, de la banque à la baraque ; les vacances chez sa belle-mère.

Le casse sanglant à la une ! « Le directeur du Crédit Populaire entre la vie et la mort ! » Il s’en est tiré de justesse. Sa convalescence traîna plus d’une année ; il n’en est jamais revenu.

Six mois après avoir repris ses fonctions, touché le pactole des assurances, été promu au conseil régional du groupe, il a tout plaqué. Femme, enfants, pognon, situation pour disparaître sans laisser d’adresse et c’est à Katmandou, vingt ans après le carnage du Crédit Populaire - trois morts,deux blessés graves - que nos routes se sont croisées en 2015.

Quotidiennement, durant presque un mois, nous nous assîmes à la même table.

Il racontait, j’écoutais, nous débattions. Je m’efforçais à retenir certains mots ; noms des lieux, de protagonistes, les passages importants, des métaphores et quand le soleil, effleurant la corniche ouest du palais de Dumbar Square, signalait la fin de la cession nous nous séparions jusqu’au lendemain ; même troquet même heure.

Je filais alors fissa à Thamel, dans ma piaule, retranscrire au plus serré l’épisode ; noter des questions ; traquer au fil des rencarts les incohérences de ce parcourt hors normes ; chercher la faille qui ramènerait son récit à une affabulation, un délire schizophrénique maitrisé cependant, au fur et à mesure de nos entretiens, mes certitudes sur la nature profonde du monde se détachaient par plaques ; s’évaporaient, flaques après un orage d’été. Le reflet des évidences se volatilisait ; les apparences n’étaient plus qu’apparences.

Le vingt-huitième jour, un dimanche de septembre il a tourné les talons.

Il déjeunait souvent de flocons d’avoine, fumait, comme un trou, n’écoutait pas de classique sauf parfois Mozart en boucle ; détestait les pâtes au fromage, aimait les cueillettes, les travaux des champs à l’ancienne, le rock des sixties, seventies ; un vieux baba qui avait enseigné (des années) à Tokyo dans de prestigieux établissements universitaires sur la base d’un diplôme de la Sorbonne made in Thailand ; un routard propriétaire d’un hôtel à Thamel et son trafic de traveller’s chèques, par valises, avec les tibétains a finalement mal tourné ; les tibétains s’étant fait serrer et donc fauchés, lui réclamaient du pognon qu’il ne leur devait pas ; sa fuite par les toits avec Marie ; son abandon de tout et son plus grand regret dans l’affaire de n’avoir pu emporter Bestone (Best One ou Be Stone selon l’humeur) ; son chien récupéré dans la rue.
Enfant, les conneries foisonnent ; à trois ans pisser debout du rebord de la fenêtre du quatrième, à cinq le mur de la crèche, du désherbant dans le café du grand-père : plus tard le gaz ouvert en court de religion, le feu de cheminée, la bagnole du voisin cramée (trop forte charge de pétards dans le coffre), les signaux lumineux à l’hélicoptère et l’équipage de se poser à proximité croyant retrouver, en plein hiver, l’homme perdu en montagne ; son premier psy, une seule séance chez un nommé Christ ; impossible quand il s’agissait d’aller poireauter chez le coiffeur ; un retour de piscine sous la pluie lourde et chaude, pieds nus dans la ville avec son pote de la boulangerie et leur conversation, rincée à seaux sous « love me pluie love me » de Polnareff ; un artiste déclarait-il, un grand.

Les jobs de son enfance, ses planques en ville, dans l’appart. de ses vieux, ses combines de môme pour faire du fric (il en manquait toujours à la maison), son pote Jean-Claude, d’autres potes, plus que des potes, des gens en compagnie de qui il était, disait-il quoique, avant d’aborder ce sujet délicat, des nombreuses interrogations nées de cette rencontre d’avant l’heure, émerge en moi un archipel de questions ; pourquoi un tel honneur et pourquoi n’avoir perçu sur le champ l’importance de ces rendez-vous informels ? Pourquoi me suis-je pris au jeu et rapporté, du mieux possible, ce qu’au départ je prenais pour des bobards de mégalo.

J’entendais, tout en me concentrant sur le jeu, accumulant mat sur mat, le genre de biographie que vous connaissez déjà tous cependant quand il est passé à l’épisode de la frontière, mon oreille s’est dressée ; j’ai baissé ma garde, perdu plus rapidement ; refusé la revanche ; lui ai demandé de poursuivre or ce vendredi, chacun s’en retournant en ses pénates, sous quelle impulsion suis-je allé acheter un cahier, un stylo et moi qui n’écrivait que sous contrainte administrative, sous quelle obscure poussée me suis-je mis à consigner bleu sur blanc ce que j’avais écouté l’après-midi et puis, la nuit durant, pourquoi tenter de reconstituer la semaine ?

Samedi, pas d’échecs, pause ; qu’il cause, raconte la suite ; remplisse les blancs des six premiers jours.

Calment, il questionne ; demande en quoi, ça m’intéresse, si je me rends compte de ce qui se passe, si je le crois ou non et je réponds comme ça, je ne sais pas, que trouve ça curieux, étrange, bizarre, que j’aime les trucs de dingues quand le garçon se pointe ; nous commandons ; comme d’hab. pour lui dal bhat et chai tandis que j’hésite en parcourant la carte ; il est fauché, se fout de l’argent ; moi aussi la différence, j’en ai un peu plus, le danger n’est pas pareil.

Je ne lui ai pas touché mot du journal que je me suis surpris à tenir.

Un guerrier ; il m’aura fallu du temps pour le comprendre. Museler l’argent. Désarmement mondial. Le partage est la prochaine source de richesses. Des phrases inattendues, suspendues entrecoupaient, survolaient à tout propos son récit dérivant, se ramifiant sans cesse ; remontant brusquement quarante ans et reliant des incidents aléatoires en une action unique laquelle s’inscrivait, s’étalait sur des décennies, certaines des siècles ; il parlait du temps comme une illusion parlerait de la mort.

Des morceaux de cacahouètes ( Il en bouffait des tas) se logeaient entre ses chicots ; il préférait les coques aux salées ; trimballait en permanence une petit étui en cèdre d’où il tirait des cure-dents ; en cèdre aussi qu’il a précisé ; sur le coup, je n’ai pas pigé et stupide, pourquoi n’avoir pas songé à enregistrer, filmer en douce nos rencontres et pourquoi diable ces cahiers que j’ai failli virer plusieurs fois et pourquoi, si tard, livrer leur contenu ? En pleine folie, à l’apogée de sa célébrité j’aurais fait fortune ! Là encore, flou total.

Le Grand roi ne s’est pas noyé dans l’Euphrate ; son corps bien visible rendait sa mort palpable, présente, effective. Lui, on n’a jamais su. Enlèvement, noyade ? Vit-il ? A-t-il été supprimé suite à révélation par la presse à scandale de ce passé qu’il n’a ni nié, ni renié !? On ignore tout de son sort.

Chacun sait en revanche qu’à publication des témoignages de trois de ses ex-épouses, sa popularité si soudainement installée s’est effondrée ; ce qui émerveillait n’est plus devenu que coïncidences, truquages, manœuvres ; démence inspirée ; action subconsciente d’une créature double avançant sous un loup ; un démon sans visage et sans fond quand pour d’autres il ne dépassait pas le stade d’un charlatanisme éclairé servi par l’improbable hasard (parfois je me dis qu’il savait ; bien avant que les médias ne s’emparent de son image).

Ainsi cet essai tombe à plat et sans chercher à réhabiliter ce qui n’a pas à l’être, éclaire des aspects contradictoires, flottants ; dévoile des pans méconnus de son existence.

Le flacon avait certes une drôle de gueule ; ne s’embarrassait ni des formes ni du protocole mais par quel tour ? un tel message dans un individu tant grossier interné à plusieurs reprises, emprisonné pour trafic de stupéfiant, voleur à la tire, divorcé cinq fois et accroc au cul numérique.

Aucune réponse ; à peine quelques pistes courues et sans éluder la question, je me contenterai d’ hypothèses, (développées en annexe) bien qu’à mes yeux, ces faits ne le représentent que partiellement et diraient plutôt les difficultés de l’incarnation dans un univers cannibale.

Je voudrais d’autre part rappeler que les prévisions, les six énoncées lors de son dernier passage sur Globalsat, se sont effectivement toutes réalisées et ce dans l’ordre de leur énumération.

Je rappelle également qu’au nombre de dix, quatre seraient encore à venir dont nous ne connaissons rien sinon qu’elles existeraient. Si j’ai bien compris l’affaire, je serais, à mon corps défendant, le crieur public en charge de la lecture du dernier acte ; les scènes sept à dix de la divine dérive humaine ; les quatre dernières prédictions.

Naufrage ou rivage ; des six précédentes nous n’en évitâmes aucune ; pas même après la cinquième et ses conséquences nous ne nous déroutâmes ; le rideau se lève sur la septième.

Il ne buvait pas de café ; évitait le sucre.

LAURENT SCHAFFTER


 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 août 2016
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