1 | onze fois trois trente-trois | vos textes

écriture à suivre en temps réel : les contributions à première proposition du cycle été 2017 !


ce lundi 26 juin, on en est à 606 personnages en 3 phrases
on passera les 1000 vous croyez ?

-  présentation et sommaire du cycle été 2017

- la proposition 1, avec vidéo et textes supports

- recherche par auteur

- rappel : les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour échanges, discussions, interactions entre contributeurs ;

- envoi des textes au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf) – toujours rappeler en fin du doc la signature souhaitée, ainsi que l’url du site ou blog s’il y a !

- aucun problème pour se joindre à nous en cours de route : voir le pass Tiers Livre pour contribuer (et nota habituel : accès ouvert à étudiants écriture EnsaPC ou UCP, pas besoin du pass...).

.... et super merci à tous ! FB.

 

de 1 à 11 [1]

1. Le policier porte son gilet pare-balles puisque ce sont eux les cibles uniformisées. Il me sourit, son fusil automatique l’encombre quand il me fouille. Le soir, chez lui, il rejoint la liberté en pyjama bordeaux et le whisky écossais.

2. Un jour, le conducteur de bus a renversé un cycliste (« angle mort »). Il ne s’en est jamais remis et a démissionné, sa femme l’a quitté. Il a pu heureusement se trouver un job dans un cimetière, il arrose les plantes avec délicatesse.

3. Elle avait conduit une moto dans le plaisir qui lui brouillait parfois la vue. Elle voletait par-dessus la circulation. Elle venait de lire un livre d’Albert Soboul sur la Révolution française – la guillotine sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute lui fut fatale.

4. Dans le lit, c’est la furie. Au ciel de lit, les anges sourient. Les amants se succèdent chez elle mais elle n’est jamais rassasiée. Fumer après l’amour n’est pas prudent : les pompiers ont retrouvé son corps carbonisé après l’incendie de son appartement, rue des Saints-Pères.

5. Il a lu tous les livres, forcément, il est libraire. Un spécimen existant contre vents et marées. Mais voilà qu’il a reçu une lettre du Brésil, le 10 juin 2017 (enveloppe au timbre magnifique), dans laquelle Jorge Luis Borges lui propose la responsabilité de la bibliothèque de Babel.

6. Ils avaient bien préparé leur coup avec repérages des lieux et plans informatiques de cette agence de HSBC. Soudain la porte a été enfoncée et le feu sans sommations des forces anti-terroristes en noir a abattu les six complices. On n’était toujours pas sortis de l’état d’urgence.

7. Ses cheveux sont du lin, sa peau est du lait, ses yeux sont des petits lacs transparents, ses seins rivalisent en miniature avec deux Fuji-Yama. Ses mains sont des pinces délicates, ses cuisses sont en soie et son sexe est un volcan. La nouvelle poupée Barbie a tout pour plaire.

8. Ce type joue de la guitare à un carrefour du métro. Tout ça sonne bien et il possède uniquement des blues et des chansons de Bob Dylan à son répertoire. Quand il a fini de stationner pendant une heure, il rejoint alors incognito son bureau de « trader » à la Société générale.

9. L’ascenseur s’élève entre les piliers métalliques. Avant, groom au Hilton, le jeune homme conduit les touristes de la tour Eiffel, haut et bas. Parfois une Japonaise lui glisse un petit mot et il va alors, le soir, parfaire sa langue dans l’hôtel d’une rue où habita Marcel Proust.

10. En concert, il se concentre. Il n’a plus qu’un bras, comme Blaise Cendrars, il est condamné à jouer le « Concerto pour la main gauche » de Maurice Ravel. Durant le week-end, il se défoule au stand de tir : son film préféré demeure « The Left Handed Gun » d’Arthur Penn.

11. Son roman est resté inachevé, les phrases s’enchaînaient dans n’importe quel ordre. Il avait pensé l’éditer lui-même mais la technique le rebutait. Chaque jour il imprimait dans sa tête mais n’avait pas trouvé la manip pour le publier ; il en avait pris finalement son parti.

de 12 à 22  [2]

12. La femme ramenait ses jambes sous elle, en lissant sa jupe avec sa main. Son père était mort la veille. Un pli ne partait pas.

13. La mère vient lire devant l’école le petit panneau informatif. Sa gamine est en voyage scolaire. Elle pourrait, alors, faire les choses qu’elle ne fait pas, d’habitude. Elle pourrait.

14. La jeune fille fumait en bas de l’immeuble. Son père est malade, un cancer. De plus en plus de mal, à rentrer chez elle.

15. Le garçon pleurait. Les résultats d’APB étaient tombés. Il n’avait pas eu son premier vœu, à quoi alors pourrait bien lui servir d’avoir son bac ?

16. L’ado est le premier à sortir du brevet, allez tous au diable. Dehors, zéro copain, ils sont tous encore à composer. Il tape dans le portail du lycée, il les hait, il hait sa vie et l’an prochain.

17. Le fils danse dans un musée. Tous les jours, pendant un mois, une performance où on peut s’asseoir ou bien ne faire que passer. Sa mère, un peu à l’écart, est très fière.

18. La femme dans le tramway a au poignet un tatouage d’Auschwitz. Elle descend à l’arrêt Libération. Impudente, je pleure.

19. La jeune fille squelettique retourne en douce les boites dans le supermarché, pour voir les calories et compter. Son portable vibre, une notification sur la famine. Elle sait bien que ça n’a rien à voir, mais quand même.

20. La jeune fille en ERASMUS vient dans des espaces de co-working, sa tablette sous le bras. En essayant de pas trop penser à sa mère, la table minuscule dans la cuisine, en Ukraine, où elles doivent se serrer. (Hier, elle a déchiré son billet retour.)

21. Aujourd’hui c’est trop dur, l’homme décide et refuse : il n’ira pas travailler. Il a toute une journée. Il redoute la nuit et demain.

22. L’homme tenait le petit garçon par la main. Ils s’amusaient à marcher en arrière. Il en avait assez, qu’on lui demande s’il était le grand-père.

de 23 à 33  [3]

23. Arno aime les hommes mais vit depuis dix ans avec une femme. Depuis quelques années il se permet quelques aventures masculines très chaudes pendant qu’elle attend qu’ils décident de faire des enfants. Il se demande parfois comment tout cela finira mais la plupart du temps il n’y pense pas.

24. Luna, la fille-garçon n’a que six ans mais c’est déjà une forte personnalité de sa classe de CP. Quatre ans plus tard elle annonce qu’elle déménage à la fin de l’année. Maman a trouvé un nouvel ami qui habite ailleurs. La fille-garçon a disparu, dominée, domptée.

25. Margaux est créative, la trentaine auto-entrepreneuse déjà bien avancée, un mari et trois filles, une maison dont ils sont propriétaires. Mange bio, communique sans violence, lutte contre le travail des enfants et vend très cher ses lingettes démaquillantes réutilisables et ses trousses simplissimes, regarde avec arrogance la génération de ses parents qui n’a rien compris.

26. Florence a peur de rater sa vie, trop de dons, pas assez de temps pour les exploiter tous et l’incapacité totale de prendre la vie comme une surprise de chaque jour. Avide de reconnaissance, pauvre en estime de soi, elle court à la catastrophe.

27. Martha veut faire l’expérience de la solitude, du retrait, de l’enfermement. Elle organise son isolement, entre peur et espoir, dans un hameau isolé d’une campagne française en perte de vitesse. Elle fait des rencontres étonnantes qui lui redonne curiosité et joie de vivre. La maladie d’Alzheimer la kidnappe.

28. Paul écrit ses mémoires à l’approche de ses soixante dix ans. Il recherche l’amante italienne d’un court séjour éruptif sur l’île de Stromboli. Elle est devenue enseignante dans une université italienne, poursuivie au terme de sa carrière par le sentiment d’imposture qui la mine. Ils entreprennent une correspondance.

29. Sébastien vit du RSA dans l’ancienne ferme de son grand-oncle. Après une vie de salarié, un divorce, des enfants, des histoires de famille, il découvre avec bonheur une vie sobre au milieu de la nature et s’y sent parfaitement heureux. Il chasse, fait son jardin, élève des poules et parle avec son chien et ses chats.

30. Jacques vient d’enterrer son père plus que centenaire. La famille règle la succession : frères et sœurs de quatre-vingt ans ne font aucun cadeau aux enfants sexagénaires de leur frère aîné mort le premier. Ils n’ont jamais fait la paix avec ce frère aîné à la vie compliquée et aux multiples maîtresses, le seul qui s’était opposé au père. Jacques n’oublie pas la concurrence qui l’a toujours opposé à son frère aîné désormais mort et enterré. Il peint et il écrit, en retire un succès modeste auprès de ses amis mais s’attire plutôt les moqueries amusées de sa famille qui n’est pas tendre.

31. Germaine, l’épouse trahie du frère aîné ; elle lui est toujours restée fidèle, lui survit après cinquante ans de solitude, est toujours admise dans la famille mais doit laisser la place sur le faire-part de décès du grand-père à la dernière épouse du frère aîné avec qui elle partage la pension de reversion.

32. François, le frère aîné, qui avait fait sa révolution en 68 contre le père, contre l’institution. Révolution des mœurs surtout quittant femme et enfants, multipliant les maîtresses de plus en plus jeunes, jusqu’à épouser la dernière plus jeune que le plus jeune de ses enfants. Toujours insatisfait malgré une brillante carrière qui faisait des envieux. Mort le premier.

33. Cornélius veut changer le monde, sauver la planète, avoir beaucoup d’enfants. Il s’installe à la campagne dans un projet d’habitat collectif (maison en paille) visant l’autosuffisance en permaculture. Il s’aperçoit très vite que les contraintes du collectif et la somme de travail à fournir rentrent en contradiction avec son idéal de vie lente et rêveuse.

de 34 à 44  [4]

34. Son allure et son parfum hypnotisent ceux qui un jour ont la chance de pouvoir l’approcher. Enceinte pour la 2ème fois, elle profite de son court congé maternité pour flâner et pousse la porte d’une librairie. Du rayon psychologie de l’enfant elle déborde involontairement sur le rayon sociologie et tire un ouvrage dont le titre lui parle, la distinction.

35. Visage enchanté de ce garçon de CM1 qui vit l’école comme une promesse d’avenir. Il a entendu les paroles de son père qu’il n’attend plus à la sortie, il lève souvent la main et ne craint le regard des autres qui le craignent. Les chiffres qu’il ne connaît pas le classe déjà dans un profil à risque élevé d’échec scolaire.

36. A 5 ans elle joue en bas des immeubles avec des filles et garçons de tous âges. Rapidement elle acquiert tous les codes et apprend à reconnaître chez l’autre le danger. A 7 ans elle a fait l’expérience du sexisme, du racisme, de l’exclusion, de la solitude, de la violence physique bien qu’elle n’y mette pas encore les mots.

37. Les yeux conquérants, la démarche assurée, il va de l’amphi à la chambre. Là, assis à la seule table qui voisine avec le lit, qui voisine avec le lavabo, qui voisine avec le placard, il prend la mesure de ce que lui coûte son désir profond d’échapper à toute nécessité. Il ferme le rideau et allume sa lampe.

38. Une adolescente née dans un bidonville. Jusque là l’espace réduit, le bruit, les descentes de flics, les changements d’école ne l’affectaient pas profondément. Mais elle découvre au collège l’amitié, l’amour, en dehors de la famille et du camp.

39. Il porte un costume cravate été comme hiver, une grosse paire de lunette sur une face ronde. Il est menotté à 6h00 du matin à son domicile devant femme et enfants. Il est incarcéré à la maison d’arrêt qui fait face au collège où vont ses enfants.

40. Elle est assise à côté de lui en classe de terminale L. Lui est fou amoureux d’elle. Il pourrait dessiner son visage au crayon fin, front légèrement bombé avec un nez saillant, bouche et lèvres humides avec un menton élégant, il pourrait y mettre la couleur, la lumière, vivante qu’elle est d’être aimée.

41. Jardinier multiservices, Il intervient chez les gens ou pour les communes. Il ne peut plus travailler à l’intérieur, souvenir douloureux d’un passé de chimiste au service de l’industrie pharmaceutique. Sa fille est décédée suite à un traitement produit par la firme qui avait biaisée les résultats de plusieurs études.

42. Déterminée à en finir avec les inégalités, elle met toute son énergie dans les luttes qui s’offrent à elle et la subliment. Devenue leader d’un mouvement elle cède à tous les compromis, autoritarisme compris. Puis une lecture la ramène à sa propre histoire, elle fond en larmes.

43. Cheveux blancs, confiné au lit, il répète que l’Algérie, on l’y a envoyé pour maintien de l’ordre. Il le répète aux aides soignantes au moment où le gant de toilette passe sur son pénis. Il se le répète, revoit l’horreur, puis il pleure.

44. Les cheveux ébouriffés en chemise de nuit un peu ratatinée elle se lève pour un café, pour une clope, pour une envie de pisser. Elle a 65 ans et depuis 2 ans qu’elle s’est rapprochée de ses parents, sa vie a basculé. Eloignée des mers, elle a calé.

de 45 à 55 [5]

45. Un postier subit les réactions agressives ou déprimées des particuliers à qui il amène le courrier. Bientôt, il ne supporte plus de ne distribuer que factures, lettres d’huissier et publicités. Il se met à écrire des lettres d’amour, des cartes postales ensoleillées, des poèmes, et échange les courriers administratifs par ses créations.

46. Une femme, célibataire et grande amoureuse, prend chez elle sa vieille mère qui ne peut plus vivre toute seule mais qui a toute sa vivacité d’esprit. Sa vie affective et sexuelle se retrouve bien compliquée par cette nouvelle présence.

47. Une aide-ménagère s’implique dans son travail au point de passer de plus en plus de temps chez les personnes âgées qui font appel à elle. Elle adopte progressivement un style de vie bohème, vivant là une matinée, là une journée, ailleurs le lendemain. Et les gens chez qui elle travaille ne sont plus chez eux : elle s’installe.

48. Un adolescent un peu déprimé cherche à attirer l’attention de la plus jolie fille du lycée. Il découvre de quoi il est capable, se surprend lui-même. La jeune fille se révèle finalement trop ordinaire au regard de ce qu’il a fait pour la séduire.

49. Un enseignant désabusé et éteint est comme réveillé par la lecture de poèmes projetés sur les murs de la ville. Il initie la lecture et l’écriture de poésie en classe. La créativité des élèves le transcende et lui redonne le goût au métier, et à la vie.

50. Une jeune femme a ouvert sa boutique : elle vend des robes. Rapidement, elle se lasse des jérémiades des clientes qu’elle juge « normales ». Elle se donne comme objectif d’enfoncer le moral des femmes qu’elle juge physiquement sans problème, et de permettre aux femmes vraiment corpulentes de se trouver belles.

51. Deux copines se préparent à sortir en boîte. Elles savent qu’elles vont y retrouver Max, dont elles sont toutes deux amoureuses. Les conseils de l’une visent à rendre l’autre la moins attirante possible.

52. Un homme mène une vie familiale sereine. Lors d’un déplacement au long court en Chine, il rencontre des Chinoises qui l’aguichent. Il affronte ces tentations charnelles, qui lui font relire des moments passés entre amis avec un autre regard : sa femme ne le tromperait-elle pas ?

53. Une vieille femme atteinte d’Alzheimer s’éteint doucement en maison de retraite. Une semaine d’animation autour des arts est organisée pour les pensionnaires. Elle rencontre un chorégraphe qui réveille en elle les sensations et émotions effacées.

54. Une femme a deux mois pour refaire faire la carte d’identité de son fils aîné, avant qu’il ne passe le bac. Elle ne rencontre que méandres administratif. Elle perd son contrôle.

55. Un journaliste couvre un conflit en Moyen-Orient. Il parvient à s’infiltrer dans un groupuscule de Daesh et partage l’intimité de chacun. Il commet des actes violents dont il ne se serait pas cru capable et qui sont à l’encontre de ses principes.

de 56 à 66  [6]

56. Dans le métro Maxime lit un livre sur la douleur. Les lépreux ne la sentent plus, les mains estropiées par négligence, les pieds grignotés par les rats. Hurlement du silence au milieu du brouhaha, tandis que les pages brûlent ses paumes à la peau en lambeaux, rongée par l’eczéma.

57. Dans son cabinet, Solange écoute les patients, allongés, dire la peine qui dure. Parfois si dure qu’elle se loge dans le corps – cal, caillot, cancer. Très maigre, elle se nourrit d’algues, d’épinards et de mots.

58. Henri est tombé de l’échelle de corde et s’est relevé d’un bond, faisant semblant de rien. Il sifflerait mais ça serait limite suspect. Le ridicule tue, il le sait, et se rêve adoubé chevalier pour compenser.

59. Le cœur de Sergueï déborde au moindre déplacement, dans tous les transports, même les ascenseurs. La nostalgie ne le quitte pas de ses bouleaux au vent, monotones et argent. Malade d’être un jour parti et depuis de ne cesser de partir.

60. Des milliers d’abeilles butinent dans sa gorge d’André(e). Aucun miel ne les apaise. Excuse pour se taire et extraire de soi un silence d’or. Sa pensée se cisèle XVIIe.

61. Une épine de la couronne du Christ a été plantée dans le dos d’Emmanuel(le) – entre ses omoplates. Culpabilité de ne pas aimer aimer, de vouloir se faire flamme parmi le banal, d’être le mal. La seule manière de s’en débarrasser, ça a été de s’enfoncer une épine réelle, mais maintenant il y a plein de sang.

62. Les reins brisés par les soucis d’argent, Pierre se plaint du temps. Son impuissance se peint dans la grisaille de ses chaussettes. Il prend une passante de vingt ans pour sa sœur enterrée à deux dans un cimetière de montagne.

63. Édouard n’a aucune douleur et un cancer qu’il ignore. Décidément, sa mère parle beaucoup trop et même dans sa tête. Il est chauve depuis longtemps.

64. Myrte gravit, grisée, la beauté escarpée, âpre, déchiquetée. La douleur qu’elle maîtrise lentement la métamorphose, la métaphysique, comme si peu à peu elle éprouvait et se prouvait sa limite avec le monde, ce qui tour à tour la réalise et la déréalise. Son cœur a du maquis l’odeur et les aguilles.

65. Examinant le ventre de Felice gonflé par le rancœur, les docteurs diagnostiquent : c’est psychosomatique ; elle comprend : c’est faux. C’est faux ? elle en mourra s’il le faut. Férocité des faibles.

66. Quand Irène se souvient de l’enfance, elle se dévaste. Surenchère de la souffrance – arriver au trop – disjoncter le cerveau. Son menton ressemble à un bouton d’or.

de 67 à 77 [7]

67. Sous la tête du train arrêté gare de P., un homme gisait. Des sauveteurs accouraient, pris par la nappe du silence de l’urgence, et sous le soleil brûlant, on n’entendait que la voix de l’annonce demandant continuellement aux voyageurs de demeurer confinés dans le hall. Peut-être qu’il n’y avait que son pantalon qui était coincé par la roue, et la peur de voir la mort d’un homme déchiqueté s’avérerait outrancière.

68. Elle faisait sa pause de midi lorsque la femme arriva dans le salon. Elle avait la bouche pleine, s’interrompit pour l’accueillir, ce qui donna des scrupules à sa cliente, mais elle l’arrêta d’un geste simple et naturel qui ne souffrait aucun scrupule, l’embrassa, la rassura avec un grand sourire en lui disant qu’elle continuerait son repas plus tard. Et pour cette fois, elle voulait faire quoi, pensa-t-elle à haute voix.

69. Il était souple comme un félin lorsqu’il se déplaçait. Il avait un regard et une pensée d’une grande pénétration. Ses mots étaient concis, parfois professoraux, sa voix se liait à la sienne de plus en plus comme une caresse, ou un murmure ; un éclat pouvait surgir, mais cela, de moins en moins, ou alors, différemment.

70. Dans sa petite robe qu’elle avait mise si souvent, un peu passée, ses jambes s’avéraient massives, mais son visage d’enfant toujours était présent. Dans ce hall de gare indistinct, elle souriait, mais comme une jeune femme, avec du questionnement dans les yeux. Elle allait avoir vingt ans, elle revenait d’un long voyage, son anxiété latente rayonnait dans un halo tout autour d’elle.

71. Un homme a agressé un autre en lui jetant de l’acide chloridrique sur le visage. Il est écrit sur Facebook de prendre garde à lui, il est connu, schizophrène, stabilisé, mais méfiance, dit le message qui parle de l’incident. Est-ce que cet homme, devenu ennemi public en un clic et quelques commentaires, dont même la photographie est publiée sur le site, sait ce qui s’est passé ?

72. Quand elle le vit, passant devant elle qui était assise à la terrasse d’un café, elle resta stupéfaite devant tant de beauté. Il faisait très beau, et c’était le printemps. Elle le revit quelques mois plus tard, à la fin de l’été, mais cette fois, ils avaient pris rendez-vous l’un avec l’autre.

73. Au début de son séjour, il marchait en chaussons et se recouvrait d’un peignoir pour venir dans la salle à manger. Il ne semblait penser qu’à la difficulté de devoir sortir de sa chambre pour se nourrir. Voir son anxiété, voir l’effet des médicaments sur lui, voir sa solitude, sa perdition, voir son effroi.

74. Elle cherchait partout, le bus ne partait pas, le chauffeur attendait. Elle fouillait ses gros cabas pleins d’autres sacs, quête sans fin. L’affaire semblait désespérée.

75. Elle se retourna et fut surprise de voir une jeune femme qui avait posé ses affaires sur la plate-forme pendant qu’elle rangeait les siennes et vérifiait si elle n’oubliait rien. Cette femme l’avait surprise, son comportement, sans un mot, de ne pas attendre qu’elle finisse son opération d’achat et récupère les tickets de cette fichue borne automatique qui permet de licencier les caissières et annule toute parole. Elle ne pouvait pas attendre, elle « embauchait », ce qui justifiait son empressement, son silence, son impolitesse, son urgence robotique.

76. La femme sans âge monta dans le bus. lle n’arrêtait pas de dire à un animal qu’elle contenait dans un sac comme dans un porte-bébé ventral, « je ne lui fais rien, arrête, je ne te fais rien, mais arrête, je ne lui fais rien, je vous assure », durant tout le trajet jusqu’à sa descente. Une angoisse qui prend en étau.

77. Elle devait avoir autour de soixante ans, s’était installée dans le train, côté couloir, avait sorti une revue, son téléphone, et un paquet de gâteaux.
C’était des Prince, dont le paquet s’ouvre par le milieu. Toutes les trois minutes, elle tirait la languette méthodiquement, cela faisait scritch, elle prenait un gâteau, fermait la languette, cela refaisait scritch, puis le mangeait dans une suite de scrtitch, scritch, scritch, scritch.

de 78 à 88  [8]

78. Un ancien voyou écoute Chet Baker dans sa Mercédes. Il roule vers sa maitresse si jeune. Il ignore que c’est la dernière fois et ne regarde même pas le paysage.

79. Deux hommes sont accoudés au comptoir du camion pizza et bavardent comme tous les dimanche soir. Ils repartent chacun chez soi sans rien savoir l’un de l’autre, même pas quelle est leur pizza préférée. Et se disent à la semaine prochaine.

80. Une femme vient de perdre son travail. Elle va se noyer dans cette mer qu’elle ne pourra plus jamais traverser. Il ne lui reste qu’à se perdre dans les rues de cette ville qui redevient étrangère.

81. Un gosse de vingt ans rêve qu’il est en Californie. Quelques palmiers égarés et son skate feraient l’affaire sur cette corniche qu’on a même baptisée Kennedy s’il n’y avait pas son père devant lui. Il ne supporte plus le vieux depuis qu’il se prend pour le Duce.

82. Un homme sort du bar pour vomir sur le trottoir. Il croise le regard d’un rat dodu en train de se gratter tranquillement l’oreille. Quand il se redresse, le bar a disparu et il ne reconnait plus la rue mais le rat lui sourit de toutes ses dents.

83. Une jeune femme sort boire un verre d’eau sur le balcon. A l’horizon les collines et en bas devant le feu clignotant le rougeoiement d’une cigarette. Un homme l’observe comme tous les soirs.

84. Un gamin de quinze ans dessine en cachette au dos des pubs en papier glacé. Il cache ses pastels dans une boite à lettre vide et travers le hall qui sent la pisse. C’est son tour de faire le guet.

85. Un homme se rapproche de la sortie du bus mais quelqu’un a déjà demandé l’arrêt. En contrebas on aperçoit le port de commerce avec un cargo qui appareille. L’homme ne descend pas et fait plusieurs fois le tour complet de la ligne.

86. Un homme croise par hasard le défilé du 14 juillet dans sa ville. Il est ramené vers son passé et prend le train pour revoir son père. Il trouve de nouveaux occupants dans sa maison natale car il a oublié que son père est décédé plusieurs années auparavant.

87. Une vieille femme se lève tôt comme tous les jours. Elle attend que le soleil frappe la façade d’en face et que son voisin tire les rideaux et retape son lit. Il va très lentement, elle ne le connait pas mais tant qu’il se lèvera elle sait qu’elle verra le coucher du soleil.

88. Un gamin attend à l’avant du bateau. Sa mère ne lui envoie plus d’argent. Il sait qu’elle est quelque part dans cette ville immense à moins qu’ils ne se soient croisés.

de 89 à 99  [9]

89. Gérard, cuisinier grisâtre longiligne à la retraite. Soigne sa dépression et son alcoolisme en faisant le tour des bonnes tables du bourg de bord de mer où il a choisi de se retirer. (C’est également un ancien marin). Il dira : ça m’a guéri de l’anorexie où je poussiérais mes os, oui ça m’a sauvé la vie.

90. Une femme la cinquantaine, adossée contre le mur froid - assise sur le trottoir. Enveloppée d’un châle et de laines épaisses, entourée de 8 livres de poche avec un bout de carton étiquette : 0,50 euro. On pense qu’elle est roumaine à ses chaussettes sales dans les sandales et à son bronzage d’hiver. Et en même temps, vite : « bel effort ! ».

91. Un gamin joue avec un ballon qu’il fait rebondir contre le mur puis renvoie d’un coup de pied sec et précis. Le volet au-dessus s’ouvre, la moustache en maillot de corps ventru crie : « fais chier à la fin, on peut dormir oui ? »

92. « Ferrailleur – ferrailleur ». Depuis combien de temps ne s’entend plus ?

93. Rémouleur, rémouleur… couteaux, ciseaux… Pareil.

94. Sur la photo noir et blanc une moue courroucée fronce son visage jusqu’aux enfants – un au bout de chaque main. Elle n’aime pas les photos, ni le bruit ni la ville ni les enfants agités ni le tailleur noir qui tend son guêpier.

95. Il pue il pue il pue. Il avance en titubant incrusté d’urine sèche, de merde en caillots, et parle à ses poux qu’il fait danser sur le dos de sa main. Autour en plissant le nez et son dégoût on se bricole une solide indifférence de toute urgence et à toute épreuve.

96. Habillée de noir et de tongs rouges : je gare toujours ma voiture en marche arrière, prête à partir. Quand ton peuple a connu le génocide, tu prends des habitudes qui peuvent servir, elle dit Véro.

97. Sur le pont d’un bateau un homme est accoudé au bastingage mais le quai s’éloigne lentement dans l’ennui. Il ne saisit pas sa chance ni sa part de rêve. Il pourrait tout aussi bien être jeté à l’eau. On s’en occupera.

98. Un type qui passe en vélo suant et soufflant par 35 °. Tu dis il va se choper une crise cardiaque ce con pour éviter de penser nom de dieu j’ai vieilli.

99. Le grand marin passe torse nu balluchon sur l’épaule les pieds dans la poussière et ressemble à être de nulle part sans effort. Fait envie de tout ce rien facile. Autour les toits de tôle astiquent le soleil.

de 100 à 110  [10]

100. Un homme d’une trentaine d’années passe ses journées dans le tram n°28. Il se colle aux femmes et les photographie à la dérobée sur son téléphone portable. Quand la mémoire de l’appareil est pleine, il descend et rentre chez lui.

101. Une jeune fille blonde vient de fumer trop rapidement une cigarette au wagon fumeur, et sue en se rasseyant dans une jupe trop ajustée. Elle a un carnet à la main et elle prend des notes pour rassembler ses pensées. Elle va vers la ville pour les perdre de nouveau.

102. Une vieille jeune fille de plus de quatre-vingt dix ans. Entourée de fous mais encore toute sa tête. A préféré épouser sa terre plutôt qu’un garçon.

103. Un jeune homme grand et timide est amoureux de son professeur. Plus tard, devenu un célèbre arachnologue (célébrité relative à la confidentialité de la discipline), il baptisera une espèce nouvelle d’araignée du prénom de ce professeur, morte depuis longtemps. Celle-ci, des années avant (l’année de sa retraite) avait fait un voyage dans la région où l’araignée allait être découverte, et s’était fait mordre par l’une d’entre elles, provoquant un coma de plusieurs mois pendant lequel elle avait fait un rêve très riche où elle avait vécu – apparemment au XIXe siècle - avec un homme plus jeune, un grand savant, l’accompagnant dans ses expéditions scientifiques à travers la jungle.

104. Une femme à la beauté passée dans une fête populaire, la nuit, sous les tilleuls. Elle cherche quelqu’un dans la foule amassée. Elle a reconnu son amour de jeunesse et qui n’a pas changé.

105. Une salle de musée. Une femme entre subrepticement dans un tableau. Le seul témoin est un petit garçon qui se précipite pour faire pareil et déchire la toile, sans l’effet escompté mais déclenchant les sirènes et l’ire de ses parents.

106. Lucky tue, viole et lit beaucoup aussi. Il n’a pas toujours été comme ça. Il a une rose tatouée sur le bras droit.

107. Il est inspecteur de police, chargé d’une enquête pour meurtres en série, en Espagne, puis en France. Il se retrouve dans une ville paumée de la région grenobloise. Il est descendu à l’hôtel Napoléon avec vue sur le lac.

108. Un petit garçon n’arrête pas de dessiner des machines, de toutes formes et pour tous usages. Il décide d’arrêter d’aller à l’école pour se consacrer exclusivement à dessiner ses inventions. Une réflexion de sa mère à propos d’une machine à “repasser le temps” le jette dans un profond découragement mais il s’obstine tout de même, comptant sur une reconnaissance future.

109. Il a dépassé les soixante ans. Quand il pense à elle, il a l’impression d’être dans un film des années 60, peut-être à cause de ses seins. Il a un peu mal au cœur aussi, comme sur la mer.

110. Elle attend son bus. Le soleil va se lever. Elle a travaillé toute la nuit et n’a pas envie de vivre un jour de plus.

de 111 à 121  [11]

111. Contre la vitre d’un autobus arrêté au feu rouge, un visage de femme, jeune mais déjà loin de l’adolescence, sans velours frais, bouche serrée, yeux fixés sur l’indifférence de la rue. Un bras d’homme sur son épaule exige son attention. Sa bouche se crispe, les yeux crient, un sourire se plaque.

112. Un homme squelettique, flottant dans un costume bien coupé, s’engage sur le passage piéton. Il marche comme un automate bien remonté, une serviette dansant au bout de son bras. Sur ses lèvres, dans ses yeux, un sourire extatique, hors réel.

113. Un groupe de jeunes gens en costume/uniforme de jeunes commerciaux, visages poupins et graves, cravates sages, quelques échanges préoccupés, qui se veulent sérieux et qui sont aussi peu assurés qu’ils voudraient le paraître. Un grand brun se laisse distancer. Il regarde un pigeon s’envoler lourdement, l’accompagne de son désir douloureux.

114. Ali sort de son échoppe vide, fait trois pas pour allumer une cigarette. Yeux froncés il retourne et retourne dans sa tête le problème insoluble de ses comptes, la défaite qui se confirme, s’accentue, un nouvel avatar. Il se redresse, entre dans la boutique à la suite d’un client, en se fabriquant un sourire accueillant et détendu.

115. Une femme laisse se refermer derrière elle une haute porte cochère, regarde le soleil dur, se met à marcher avec un sourire qui s’évapore. Elle fouille dans son sac, en tire son téléphone, appelle sa soeur, prend des nouvelles, s’apitoie et un petit sourire triste revient. Dans un silence elle dit « j’ai un cancer » et raccroche.

116. Un petit garçon devant les pots débordants d’un fleuriste. Il sort un billet, fouille dans sa poche, en tire quelques pièces, compte, regarde, avec un sourire d’espoir, de désir tendu. Il entre dans la boutique timidement.

117. Une table de café entourée de trois femmes, âge blet, formes abondantes, confortables, un peu de coquetterie raisonnable. Deux bavardes et la troisième, qui a écarté un peu sa chaise, qui écoute ou n’écoute pas. Elle attend la fin de cette rencontre rituelle, s’en veut d’y céder, pense à son fils qui ne donne pas de nouvelles.

118. Une adolescente, sac-cartable à l’épaule et jambes dansantes, du moins elle veut en faire un message pour le groupe de camarades dont elle s’échappe, pour un surtout. Quelques pas, elle tourne dans une rue, hors de leur vue, et un sourire attentif lui vient, avec le souvenir de ce qu’elle a découvert ce matin en cours. Elle s’en étonne et a envie de rire de plaisir et d’attente.

119. Le vieux Julien est assis sur un banc au bord de la place brûlée de soleil et s’amuse des passants qui se traînent où se précipitent vers l’ombre. Un visage qu’il ne distingue pas sous un chapeau, l’homme approche, parle, raconte, jase. Trop tard pour partir c’est ce salaud, ce fou de Passet et Julien, mains sur sa canne, ne l’écoute ni ne le regarde, remâche des années et des années de ressentiments.

120. Minah et son fils, le trésor, sortent de chez le médecin. Il a fini de pleurer, rituellement, il rit, il court. Elle le suit, grondeuse et hilare, laissant ce qui lui a été dit creuser en elle, en silence, une plaie.

121. Un garçon, vêtements fripés, usés d’innombrables lavages sommaires, d’une beauté lasse, peau un peu grise, assis sur un muret, regarde comme dans le vide, attendant l’heure d’un repas offert. Mais ses yeux s’éveillent au passage vif d’une jeune fille ensoleillée. Il remâche en silence ce cadeau inaccessible, ce rendez-vous silencieux qu’il a avec elle.

de 122 à 132  [12]

122. Mathilde attendait son amant à l’angle de la rue du faubourg Saint-Antoine et de la rue Faidherbe. Ils s’étaient rencontrés sur internet deux semaines auparavant et ne se quittaient plus. Il n’avait fait aucun commentaire sur son bras se terminant par un moignon.

123. Rodolphe maugrée au volant de son camion repeint en vert pomme, lissant de sa main sa barbe de Hipster. Son banquier refuse de lui faire un prêt pour lancer son entreprise d’agriculture urbaine. Son kiff à lui, c’est la permaculture avec ses potes de guérilla verte.

124. La vieille pose une écuelle au pied de la table pour Titine, son Yorkshire affublée d’un nœud rose. Comme chaque année son fils unique a oublié de l’appeler pour lui souhaiter un bon anniversaire. Attablée devant un pouilly fumé elle allume une Dunhil international rouge avec son briquet Dupont en or massif, et inspire.

125. Des collègues passent devant Alain et s’étonne de sa présence. Un sourire ironique plaqué au visage, il passe sans rien dire les yeux rivés de son Smartphone en répondant aux septième texto de sa femme qui a demandé le divorce. Six mois qu’il est placardisé sans travail ni relations sociales.

126. De longs cheveux roux coiffent le long corps androgyne d’Ilena qui va vers ses quatorze ans. L’adolescence est une saison cruelle qui dure bien plus longtemps qu’un été. Elle traverse l’avenue sans crier gare plongée dans la lecture d’un roman de Nabokov.

127. Il venait de la demander en mariage le matin même en lui offrant une bague sertie d’un rubis. Depuis, elle accumulait commentaires et clics affectueux sur son profil Facebook annonçant la nouvelle. Elle admirait la pierre quand l’accident se produisit.

128. Il raffole de la cuisine épicée du Sichuan, sa région de naissance. Pour le moment, il astique sa berline au pied de la tour, vérifie le stock de bonbons et les bouteilles d’eau. Son prénom veut dire « attend la fortune » et ça fait longtemps que Chaoxiang attend.

129. « J’suis un Melanchonniste repenti, cette fois-ci j’ai voté PS. Pas facile, je parle pas de la droite, dans mon bureau, il y avait douze listes, gauche ou verte, de la quantité mais pas obligatoirement de la qualité. Ce qui manque au fond c’est un front radical avec un vrai leader pour réformer ce pays. »

130. Les anabolisants et l’entrainement quotidien à soulever de la fonte ont fait d’Andréï une montagne de muscles. Il aime sa femme d’une tendresse infinie. Quand il les a découvert dans le lit conjugal, il a étranglé méthodiquement et sans réfléchir l’amant de sa femme.

131. Elle me caresse les fesses et me dit : « on dirait des petites dunes ». Nous nous sommes rencontrés dans une cabane à huitres du bassin d’Arcachon. Elle joue avec les vertèbres de ma colonne vertébrale comme autant de marche à gravir pour atteindre le haut de la dune du Pilat. 

132. « Je m’appelle Didier Ménard. » Le commissaire saisissait machinalement la déposition en frappant le clavier de ses deux doigts. « Je paye mes impôts et les traites de la maison ; j’aime ma femme et mes enfants ; mais ce soir, j’ai peur. »

de 133 à 143  [13]

133. Une femme âgée et maigre marche sur le trottoir, les vêtements douteux qui la couvrent semblent flotter autour d’elle. Elle avance le dos vouté, et ses cheveux longs et gris sont mal coiffés. A son épaule pend un sac de toile sur lequel on peut lire en gros caractères rouges : DANGER MEN COOKING

134. La jeune fille a les yeux dans le vague, elle est assise près de son copain qui s’est endormi, sa casquette rouge rabattue sur son visage. Elle oscille d’avant en arrière imitant les danses d’animaux captifs qu’on voit se balancer sans arrêt d’une patte sur l’autre. Mais elle, c’est au rythme de sa musique qu’elle bouge, qu’elle se berce mécaniquement, ses écouteurs aux oreilles.

135. G raconte qu’enfant, lorsqu’il était malade, on lui offrait des bandes dessinées retraçant la vie édifiante des Saints. Il lisait avidement les aventures de ces personnages. Mais il se demandait vaguement s’il lui faudrait partir à son tour se faire décapiter au Tonkin, une fois sa guérison obtenue.

136. Cette femme vient de mourir après une vie consacrée à la dépression et à l’alcool dans lesquels elle sombre assez jeune, le vague-à-l’âme lui fermant ainsi – déjà - les yeux sur les infidélités de son mari. Sur sa tombe il n’a fait inscrire que son nom de jeune fille, comme s’il souhaitait prononcer un divorce posthume que, de son vivant, elle lui a toujours refusé, et deux dates, plutôt deux millésimes : ses années de naissance et de mort. A ses filles, un peu choquées et qui s’en sont étonnées il répond : « Au prix que ça coute ! »

137. La jeune serveuse promène un regard circulaire à travers la salle et, voyant que personne ne la remarque, elle s’offre la dernière cuillerée du pot de Nutella. Quelques jours plus tard, un client a déposé un pot de chocolat à tartiner tout neuf, rien que pour elle, avec son nom et son numéro de téléphone inscrits sur le couvercle blanc. C’était l’année dernière et, dans une semaine ou deux, ils se marient.

138. Ce chercheur en mathématique fait un séjour d’études au Canada. Il s’aperçoit au bout d’une semaine qu’il a commis une grossière erreur. En effet, les boites étiquetées bear safe box dans lesquelles il croyait poster son courrier depuis son arrivée n’étaient rien d’autre que des réceptacles à ordures munis d’un couvercle spécial à l’épreuve de la curiosité des ours.

139. Il traverse la salle du restaurant en trainant les pieds. Il froisse en les frôlant les nappes damassées des tables rondes, heurte les chaises de cuir caramel qu’il dérange. Avant de s’installer à la table qui lui a été réservée, il jette, d’un geste imprécis, sa casquette Pernod-Ricard sur la petite console de bois clair.

140. Lorsqu’on la rencontre pour la première fois, on pense immédiatement à Botticelli. La masse de ses cheveux blonds et vaporeux ondule à chaque mouvement de son cou gracieux, ses yeux pétillent et toutes ses phrases sont ponctuées d’un rire charmant. Sa bouche grande ouverte laisse alors voir des dents manquantes.

141. C’était son premier poste et elle allait travailler douze heures par jour - deux mois de jour alternant à deux mois de travail de nuit, quatre jours d’activité succédant à quatre jours de repos - dans une grande pièce peinte en vert et sans fenêtre, qu’entre eux ils appelaient « l’aquarium ». On l’avait prévenue qu’elle ferait équipe avec les meilleurs éléments et qu’elle devrait s’intégrer à celle déjà constituée de trois hommes. Le premier jour elle suivit indéfiniment son co-équipier et l’observa dans chacun de ses gestes experts, essayant de suivre le fonctionnement de toutes les machines dont elle ne percevait pour l’instant que les ronronnements différents. Au bout de deux longues heures passées ainsi, il se retourna et prononça les seuls mots de la journée qu’il lui adresserait : Bonjour, je m’appelle Bernard.

142. Depuis ton enfance, tu n’as connu que le travail, on t’a vaguement inculqué que ne rien faire était coupable, sauf le 15 Août où le pain était coupé la veille. Tu t’es mariée, vite, il le fallait mais personne n’a fait attention et tu as élevé tes enfants qui sont partis, et revenus afin de te confier leurs enfants, puis les enfants de leurs enfants car, c’était plus facile pour toi, et, surtout, ça te faisait plaisir, rien ne pesait sur toi, tu étais toujours patiente et si solide et dans ta maison toujours ouverte il y avait toujours du pain et du feu, et tu as continué à travailler, chez les autres, pour les autres sans jamais être fatiguée, ni malade. Un jour, tu t’es endormie, et on t’a mis ta robe du Dimanche et on a fait une quête, pour les autres, les malades, mais pour toi, rien car tu l’avais bien précisé : sans fleurs, ni couronnes.

143. Tu quittais ton travail et tu venais directement à la fac, ça se voyait à tes cheveux mouillés, coiffés en arrière, à tes mains fortes un peu rougies, toujours très propres mais avec encore un reste de plâtre sous les ongles. Tu n’engageais jamais la conversation, mais si on te questionnait, tu répondais toujours avec gentillesse ; ainsi nous avions appris que tu avais également une formation en cuisine et que ton projet était d’ouvrir une pâtisserie française à T. Sans jamais t’attarder tu repartais dès la fin du cours et au bout des trois années d’études, comme la plupart d’entre nous, tu as obtenu le diplôme dont nous étions si fiers, et nous t’avons perdu de vue.

de 144 à 154  [14]

144. Elle ne fréquentera plus les salles de danse contemporaine. Elle abandonne sa vie pour épouser un maçon aveugle rencontré dans un asile psychiatrique. La dernière fois qu’on a entendu parler d’elle, ils jetaient des appareils électriques par la fenêtre.

145. A son arrivée dans le village, plus grand monde pour le reconnaître. Le vieil épicier pourtant, oui. « Vingt ans que tu as disparu ! Et de ta vie, plus rien que sept tombes et la maison… » Tous, morts de mort violente. Et lui qui revient de l’enfer.

146. Elle marche le long des petites routes de la vallée, fuyant les regards. Un jour elle portait un pansement sur son œil gauche. Elle n’a pas trente ans. On dit qu’elle erre à la recherche de celui qu’elle a aimé. Elle s’introduit dans les maisons en l’absence de leurs occupants.

147. Personne ne le croira : douze femmes pour un seul homme, douze ! L’espérance chevillée au cœur. Il n’ira pas jusqu’à treize. Toutes épousées ou c’est tout comme. Il aimerait que celle-ci partage sa passion pour les astres. Mais comment s’assurer de sa fidélité ?

148. Elle se souvient de la nouvelle apprise à la radio. Comment l’oublier ? L’accident d’avion, leur anniversaire de mariage fêté en Egypte, leurs mains qu’elle imagine l’une dans l’autre avant le crash. Il y a la maison, cet arrêt sur image, leur intimité. Deux personnes inconnues.

149. Il se remémore l’entretien avec la psycho-généalogiste. Il déjouera la malédiction qui veut que tous les aînés de la famille meurent à trente-sept ans. Il contemple les pièces de son nouvel appartement. Il écrira. Un an à passer là, reclus, dans cette capitale européenne.

150. Il arpente les berges du lac, scrute l’eau verte, tente d’imaginer le village qui se dressait là avant le barrage. Sa retraite, il la passera à enquêter sur la série de « suicides » inexpliqués au cours de ces dix années. Noyades. Un jour on retrouve ses chaussures sur la berge.

151. Sur son lit de mort, Eve avoue à son mari l’existence d’un amant de trente ans. Organisatrice d’événements. Toujours aux quatre coins du monde. Elle tient maintenant des propos incohérents. Son regard est vitreux. Qu’a-t-elle inventé pour le torturer encore ?

152. Période caniculaire. Les trois policiers le maintiennent contre la voiture. Ils essuient la sueur sur leur front presque en même temps. L’homme s’échappe dans l’embouteillage monstre. De quoi l’accuse-t-on ? Un migrant de plus. Un tueur en puissance. Un étudiant en histoire.

153. Emeline, quatre-vingt-dix ans, n’en croit pas ses yeux. L’histoire de sa vie racontée là, par une jeune écrivaine dont elle ignore tout. C’est dans le journal, rubrique Culture. Elle note son nom. Elle l’invitera chez elle pour en savoir davantage sur sa propre vie.

154. Un ancien chef d’entreprise à la retraite rêve de fabriquer le meilleur pain du monde. Il sillonne la terre en quête de recettes, se fait construire un four professionnel à faire pâlir les boulangers de sa région. Il finit par s’enfermer dans son laboratoire blanc, carrelé, lumineux.

de 155 à 165  [15]

155. Une femme aux cheveux blancs marche dans le hall de l’aéroport à pas menus, un peu perdue. Elle s’apprête à se rendre au bout du monde pour voir sa fille unique. Elle vient d’avoir 88 ans.

156. Il ne dit rien quand elle revient de l’hôpital. Pourtant il est mort de peur, peur qu’elle ait encore une faiblesse et qu’elle y passe. Le souvenir de leur première rencontre lui revient, pareil à une obsession.

157. L’homme au visage d’enfant conduit une jeep suffisamment étroite pour emprunter le chemin qui conduit à son champ d’oignons. Un jour elle passe juste à côté et il lui parle. Il lui dit que les pommiers ont besoin d’eau en été.

158. Le père est mort récemment dans cette maison. Les enfants parlent de lui, surtout le fils qui n’a pas réussi à se défaire du joug que son géniteur exerçait sur lui. Le fils fait beaucoup de sport pour oublier, il court il court jusqu’au bout de ses forces.

159. Un jour il lui dit qu’elle ne peut pas savoir combien il l’aime — quelque chose d’impossible à mesurer. Alors se dessinent en arrière-plan les visages de celles qu’il a connues avant, juste pour le plaisir, et il voit combien sa vie a basculé.

160. Née dans un pays du nord, elle décide à 60 ans d’aller vivre dans le sud. À cause du soleil, enfin c’est ce que les gens pensent. En vérité elle s’est enfuie — elle a toujours voulu tuer son père qui maltraitait sa mère.

161. L’homme noir a vieilli mais la nature de sa musique n’a pas changé ni le son de son saxophone. Il traverse l’atlantique pour la revoir. Quand elle lui serre les mains, il la regarde dans les yeux et voit ce qu’elle est devenue.

162. Cary a toujours été bel homme et il a multiplié les aventures amoureuses. Sur le divan du psychanalyste il parle de sa mère qui lui a toujours écrit de belles lettres mais était incapable de l’aimer. Il commence à comprendre pourquoi il a gâché une bonne moitié de sa vie.

163. Ses enfants ont quitté la maison pour conduire leur vie ailleurs, une chose qu’elle ne peut pas supporter. Un matin, devant ses élèves, elle perd subitement le contrôle de sa voix et elle s’effondre. Comme un crash d’avion.

164. Refusant de se conformer aux offres de la société, une jeune fille cherche sa voie. Son amour pour le théâtre prend toute la place. Elle vient d’être choisie pour tenir le rôle d’Antigone avec une troupe d’amateurs.

165. Déjà douze ans qu’il souffre d’un cancer. Il est assis au bord de la mer et il raconte à son amie écrivain comment, à travers cette épreuve, son esprit s’est ouvert. Ou plutôt son cœur.

de 166 à 176  [16]

166. Lèvres pincées, regard noir, tout le corps arc-bouté de la petite fille exprimait son désaccord farouche, un seul mot au fond de la gorge, NON ! Les parents, arrêtés dans le rythme d’obligations mondaines, impuissants, silencieux. Pas de demi-mesure quand on a 5 ans.

167. Ravalement des façades, échafaudages, bâches, ouvriers, machines, toute une agitation intrusive. Une drôle de machine jaune, nacelle, au niveau des différents étages porte l’ouvrier-peintre. Une simple bourrasque de vent ce jour–là, oscillations périlleuses, incontrôlables, une vie au bord d’un basculement irréversible.

168. Femme peu souriante, tyrannie de l’ordinaire, lundi, un seul commerce de proximité ouvert, longue file d’attente. Rien ne lui convient, mépris devant l’abondance charcutière où les légumes trônent en salades diverses. Régler les achats, chercher des enveloppes dans son sac, en sortir les centimes exacts, longuement, très longuement.

169. Autobus 27, pluie, une adolescente me propose un abri sous son parapluie. Elle souhaite intégrer l’école des Gobelins et faire des films d’animation. Je lui souhaite chaleureusement cet avenir rêvé et m’interroge sur cette génération, fan des studios GHIBLI.

170. Autobus 89, pas de temps d’attente indiqué, une jeune fille asiatique me questionne, j’explique autant que je peux. Inscrite à l’Inalco, vit en France depuis quelques mois, français limpide, sourire plein de vie et de curiosité. J’étais tellement plus empotée à son âge, je la félicite.

171. Longtemps je me suis couchée tardivement puisque le sommeil était absent de mes nuits. Basculement, le sommeil est revenu, voluptueusement. Quelques rêves aussi, étranges, puis juste des images, les ombres portées d’une vie qui retrouve un alignement.

172. Amandine est une excentrique, elle use son entourage, se compose un personnage de diva, amoureuse excessive, mère possessive, employée modèle, et surtout invente une vie qui n’existe pas, en décalages permanents et itératifs.

173. Un grand regard bleu clair, qui ne distingue plus que les ombres et un peu de lumière. C’est la voix qui fait reconnaissance, nos mains s’étreignent, toutes les années sans se voir, ni se parler sont abolies. Et nous savons qu’il n’y aura pas d’après.

174. Chez le psychanalyste, raconter un rêve alors que le sommeil semble un immense lac sans fond dont il faudra émerger aux heures sociables. Une formulation « j’étais dans un no man’s land » provoque sa colère. « Ici c’est un territoire d’homme ».

175. « Je suis, j’ai fait, je … bla bla bla … ». La tête me tourne, me souvient de Jane Austen et de ses dialogues délicats, des réparties sournoises et savantes de Goldoni, des descriptions du genre humain de Balzac et tant d’autres. Mais voilà, en 2017, prendre la parole est une arme de destruction intensive.

176. New York, 20 ans, myope et distraite, les chemins empruntés défient le sens commun. Des hommes enveloppés dans du plastique sur des bouches d’aération, incompréhensions, doutes. Sur la 5ème avenue, le portier vous accompagne jusqu’au seuil de la porte de votre hôte, mondes imperméables.

de 177 à 187  [17]

177. Il a toujours voulu avoir une bibliothèque où les livres seraient rangés par taille et par couleurs, mais n’en n’a jamais eu les moyens, alors il ramasse tous ceux qu’il trouve dans les poubelles de la ville pour les installer dans son coin de paradis sous le pont des Arts. Le soir, quand les bobos ont regagné leurs pénates, les copains se réunissent dans son loft-sur-Seine à ciel ouvert et l’écoutent leur lire les romans qu’il a déniché dans la journée. Il a tant d’imagination que personne n’a jamais su qu’il n’avait jamais appris à lire.

178. Elle a déjà trois garçons qu’elle aime plus que sa vie mais cette petite fille arrivée par miracle sera le soleil de ses jours. Dehors la neige tombe en cette nuit de décembre, les bruits de la ville disparaissent dans la brume ouatée. Lorsque on la conduit dans sa chambre, elle insiste auprès de la sage-femme pour qu’on lui laisse son bébé. Dans la pénombre de ce petit matin de décembre, elle installe sa petite fille contre son sein, et regarde les flocons danser dans la lumière des réverbères. Elle sait que cet instant restera à jamais gravé dans sa mémoire.

179. Il serre entre ses doigts le billet de cinq euros qu’il a gagné en tondant la pelouse, émerveillé devant les centaines d’exemplaires du dernier jeu à la mode, brillant sous les spots du supermarché. Une fillette d’une maigreur extrême remplit son panier selon la liste de sa mère : pain, œufs, pâtes. Elle range la liste, ajoute une tablette de chocolat aux noisettes, compte ses pièces et repose la tablette avant de se diriger vers la caisse. Il croise son regard frustré, la regarde s’éloigner, prend la tablette, règle son achat et sort du magasin. Lorsqu’elle sort à son tour ployant sous la charge de son panier, il lui sourit, glisse la tablette de chocolat aux noisettes dans son cabas et part en courant.

180. Elle sera fleuriste plus tard pour inventer des plantes capables de répandre de l’amour autour d’elles. Chaque nuit, elle rêve que la ville est apaisée par le parfum des fleurs disséminées dans chaque appartement, aucun cri ne résonne dans les étages, aucun crime dans les rues. Au réveil, elle s’inscrit au cours de botanique de la faculté des sciences. 

181. Il marche le long de la voie ferrée, la clôture est trop haute pour lui mais il sait qu’il pourra la franchir près du pont. La vie devient trop lourde, plus rien ne le retient ici, personne ne s’est aperçu de son départ. Il a toujours été seul mais depuis quelques temps plus personne ne le voit, même sa boulangère ne le regarde plus quand elle lui tend sa baguette quotidienne. Un long sifflement le fait se retourner, l’express de 22 heures entame la dernière courbe, le conducteur ne le verra qu’en s’engageant sur le pont. Il s’assied entre les rails, dos au train. Ne pas regarder la mort en face, il n’a jamais été très courageux. Soudain il se ravise, dans un sursaut il se lève et se précipite vers la rambarde. L’express passe dans un bruit d’enfer, si près de son visage qu’il se recule pour l’éviter, et bascule par-dessus le parapet. 

182. Elle vit au bord de la falaise dans une petite longère de pierre, berceau de sa famille depuis dix générations, dernière de la lignée. Elle ne s’est jamais mariée, l’ouvrier italien réfugié dans le village fuyant Mussolini, dont elle était follement amoureuse à vingt ans, n’ayant pas plu à son père. Depuis quelques années l’océan ronge la craie de la falaise de plus en plus profondément, menaçant sa maison et le hameau voisin. Le maire a signé un arrêté d’expulsion, mais elle a refusé d’obtempérer lorsque le garde municipal est venu lui présenter. Ce soir, la radio parle de la tempête du siècle qui coïncide avec les grandes marées d’équinoxe. Elle sort sur la terrasse face à l’océan, les vagues et le vent font un bruit d’enfer. Elle s’installe avec une couverture pour admirer le coucher du soleil, il serait dommage de rater un tel spectacle.

183. Il travaille dans une banque spécialisée en affaires internationales, les chiffres ont occupé toutes ses journées depuis l’école élémentaire, il était déjà le premier de la classe en mathématiques. Chaque soir il va s’asseoir au bord de l’eau dans le parc, observe les oiseaux, noircit les pages d’un petit carnet noir puis rentre chez lui où il passera la nuit à retranscrire son nouvel ouvrage sur un site d’impression à la demande. Il a décidé de ne pas se rendre à l’invitation reçue de Stockholm, la banque n’admettrait jamais qu’un de ses obscurs employés reçoive un Prix Nobel de littérature.

184. Elle se regarde et ne se reconnaît pas sur cette photo sépia, ce visage encadré de deux bandeaux de cheveux bruns et ce regard de braise passionnée appartiennent à une jeune fille disparue depuis si longtemps. Demain, le soleil se lèvera sur sa quatre-vingt-dix-huitième année. Elle se lève, derrière la porte-fenêtre la lune dessine des ombres fantastiques à la cime des grands pins. Elle sort à petits pas sur la terrasse, pas la peine d’enfiler ses chaussons, elle a toujours aimé sentir la fraîcheur de la neige entre ses orteils. C’est une belle nuit pour rejoindre les étoiles.

185. Il ne sait plus pourquoi il est assis là à côté de cette femme qui le regarde fixement. Puis il se souvient qu’on l’a enfermé ici le jour où il a enterré au fond de son jardin son ordinateur, sa télévision, sa radio et son smartphone. Il a eu beau leur expliquer qu’il ne voulait plus recevoir de nouvelles du monde de dingues dans lequel il vivait, ils n’ont pas voulu l’entendre. Il ne sait plus depuis combien de temps il est assis à côté de cette femme, mais restera encore un peu puisqu’ils apportent le repas. Il partira quand ils auront éteint toutes les lumières. Il ne sait pas encore où il ira, mais sait qu’il y trouvera enfin le silence.

186. Elle a toujours eu beaucoup d’imagination mais elle garde pour elle les histoires qu’elle invente. Pour les partager avec d’autres, il faudrait qu’elle ait appris la langue de ce pays où la guerre l’a menée. Elle sait qu’elle ne restera pas ici assez longtemps pour cela. Plus personne ne parle le dialecte de ses ancêtres. Elle aimerait pouvoir trouver un endroit accueillant où poser enfin ses valises. Elle se construirait un endroit chaleureux, trouverait un gentil compagnon qui lui donnerait une petite fille et lui raconterait les histoires que sa mère inventait pour elle, le soir dans son pays.

187. Il a ouvert une librairie spécialisée dans les ouvrages célestes. Plus jeune il était mécanicien-avion, dans un aéroclub où il y avait une bibliothèque remplie d’ouvrages d’aviateurs célèbres. A ces heures perdues il a lu tant de fois Saint-Exupéry qu’il connaissait tous ses livres par cœur. Chez lui, on trouve les publications du monde entier traitant du ciel, de l’aviation, de l’astronomie et l’espace. Il a poussé le vice jusqu’à en décorer le plafond de maquettes d’avion et de fusées qu’il a construites lui-même. Lorsque les enfants de l’école lui ont offert la reproduction de la fusée de Tintin pour son anniversaire, il en a pleuré.

de 188 à 198  [18]

188. Des années d’insomnie distillées dans la bouteille – Jerry finit par se demander si l’adolescent dont il voit tous les mardis trembler la silhouette dans la résille ombreuse de l’aube s’est échappé d’un rêve récurrent, ou si, si le temps a le hoquet (par solidarité). La curiosité le tance, il brûle de le suivre, si seulement son corps, si, enfin. Le gamin fait quelques pas, lance son bras comme pour déployer un filet de pêche, sauf qu’il n’y a pas de filet, se déplace, recommence, et ne revient jamais lever ses filets.

189. Chaque samedi de mai, Luce s’en va au champ mesurer la croissance des asphodèles. Elle a lu quelque part que la hauteur des hampes florales à leur apogée permet de calculer à quelle profondeur s’ouvrent les Enfers. Elle ne sait plus ni la formule de l’équation, ni le titre du grimoire, mais demeure fidèle aux pulsations de la curiosité.

190. Vigile pascale : ouverture des portes du temps. Tahar se tient très droit entre les flammes des cierges, les yeux grands ouverts sur la nuit des origines, et regarde sous la voûte les fils des voix s’entrecroiser pour retisser l’Histoire. Tout à l’heure il lui faudra plonger dans l’eau de la mort pour y pêcher un nouveau nom. Il n’est pas sûr d’y survivre.

191. De la mauvaise graine, voilà ce que tu es : mauvaise tête, mauvaise graine. L’entendre répéter des milliers de fois n’a pas entamé la foi de Gillian en sa propre puissance. Depuis, elle cultive les mauvaises herbes avec le soin que d’autres apportent aux fleurs des horticulteurs : courroie-de-Saint-Jean, herbe-à-Robert, ruine-de-Rome – il n’y a pas de mauvaises herbes, seulement de mauvais jardiniers.

192. Le facteur entre dans le jardin où, contrairement à l’ordinaire, personne ne lui répond. Claire est allongée face contre terre. Quand il la soulève pour la ramener dans la maison, elle s’imprègne de son odeur de térébenthine.

193. Voilà bien longtemps qu’Irène ne peut plus quitter son appartement du trente-septième étage. Le verre de sa montre est brisé et elle lit l’heure dans les variations de réflexion sur les eaux de la baie : opaque opalescence, transactions de transparence, mille quatre-cent quarante nuances de fascination. Elle soigne une hirondelle qui, venue se fracasser contre l’écran de son mur, faiblit dans un panier d’osier.

194. Jour favorable : la conjoncture des mondes est telle qu’en levant les yeux vers le sommet des tours qui fendent les nuages, il voit se refléter des formes et des figures appartenant à une autre vie. Un rayon filtrant, perceptible sur presque toute sa longueur, vient jouer à l’ophtalmologiste et lui vérifier le fond de la mémoire. Pourtant, son nom reste introuvable.

195. Ayant tout fait dépendre d’un homme qui a eu le culot de mourir, Violette a tout perdu. Enragée contre la vie, elle ne peut se défaire de l’obligation de faire son temps. Pour qui, pourquoi ?

196. C’est vendredi, Ezéchiel balaie l’église en fredonnant. Il se signe quand il passe devant les statues des saints, mais ne touche que celle d’Antoine de Padoue, pour l’épousseter avec soin. Comme il quitte le parvis, une voix le hèle : « Tahar ! Où donc es-tu passé, on te croyait perdu ! »

197. Elle parcourt les hauteurs de Nice, inlassablement, à la recherche de Mondo dont elle a entendu l’appel dans un livre. Son sac à dos est plein de galets qu’elle entend offrir à Lullaby. Personnages, lui a-t-on dit. Tout comme elle.

198. Hana gravit l’échelle du soleil. Osmose : la matière de ses cheveux et sa peau se fond dans celle, plus dense, de la lumière. On ne voit plus que le logogriphe des écorchures sur ses jambes nues.

de 199 à 209  [19]

199. Années 30, Berck-Plage. Un photographe anarchiste dont la boutique a été saccagée a disparu. Un correspondant local de l’Humanité enquête sur sa disparition.

200. Années 70. La propriétaire d’un magasin de réparation de poupées prend sa retraite. Que faire des dizaines de jouets réparés, accumulés pendant 40 ans, qui n’ont jamais été récupérés ?

201. De nos jours. Un célibataire met en ligne des histoires de rupture racontées par chacun des protagonistes, cherchant à en dégager le mécanisme universel au travers du moment où les chemins se séparent. Il tombe amoureux d’une des femmes filmées.

202. Un agent de la Poste est chargé de retrouver les expéditeurs de lettres revenues avec la mention « inconnu.e à cette adresse ». Dans cette correspondance à sens unique, il découvre un pan de son histoire familiale.

203. Chaque année, le 7 juillet, une femme dont la vie s’est arrêtée un 6 juillet prend le train Lille-Marseille et collecte les souvenirs de la veille des gens qu’elle rencontre. Un jour, un inconnu lui raconte sa propre histoire, à elle.

204. 2040. La retraite par points n’existe plus. Les entreprises bénéficient d’aides de l’Etat pour employer les vieux sans ressource. Une femme de 82 ans arrive sur une plateforme multimédia de compagnie virtuelle pour personnes âgées isolées et fout la pagaille.

205. Un beau matin, sur les photographies de famille qui trônent au salon ou dorment dans les albums, toutes les personnes représentées apparaissent sous leur apparence du moment. Les enfants sont devenus adultes, les disparus ont disparu. Une femme cherche à retrouver l’image perdue de ses proches.

2056. Un homme d’une cinquantaine d’années croit reconnaître en un SDF le frère d’une camarade d’école. L’homme à la rue n’a plus toute sa tête. Le premier tente de remonter le fil de son histoire pour retrouver l’enfant devenue femme.

207. Un homme est ouvrier dans une usine qui produit des soupes. Lorsqu’il est en congés, la qualité des productions chute, les réclamations des clients augmentent. Le service qualité enquête, les syndicats s’en mêlent.

208. Un jeune homme passe son temps dans la rue à demander une cigarette aux passants. Il ne fume pas. Que cherche-t-il ?

209. Une bénévole est chargée de trier les papiers et photos récupérés dans un logement que l’association caritative à laquelle elle appartient vient de débarrasser, suite au décès de son propriétaire, et à la demande de sa famille. Elle tente de reconstituer l’histoire du vieil homme au travers des documents réunis dans un carton.

de 210 à 220  [20]

210. Un chorégraphe projette de mettre un terme à sa carrière de directeur de grande compagnie. Il veut partir faire un tour du monde en voilier. Il repère à une audition la future soliste de son ultime pièce de création.

211. Un photographe tire de singuliers portraits donnant à ses modèles l’impression déconcertante quand ils regardent ses tirages que quelque chose dans l’expression de leur visage a été supprimé.

212. Un homme devenu hémiplégique rejoint l’association pour l’enseignement de la paix par l’intermédiaire de laquelle il rencontre des détenus de prison, contribuant par son implication empathique auprès d’eux, à faire baisser le taux de récidive dans les établissements où il intervient.

213. Une apprentie coiffeuse renvoyée du salon pour avoir teint ses cheveux en rose sans le consentement de son patron, débute un stage de vente dans un magasin de sport où l’apprenti précédent venant de passer son CAP et en voie de quitter l’entreprise est chargé de la former.

214. Un ancien étudiant en philosophie ayant trois fois échoué au concours de l’agrégation, ouvre une boucherie itinérante dans les Hautes-Alpes tout en devenant progressivement végétarien, sous l’influence des militants de la cause animale, venus l’interpeler.

215. Une Malgache émigrée en France depuis plusieurs années se trouve prise à parti de retour dans son quartier d’origine à Antanarivo et kidnappée contre demande de rançon. Ses enfants étudiants en France lancent une souscription sur les réseaux sociaux pour payer la rançon.

216. Des enfants veulent monter leur propre atelier de pâtisserie qu’ils intitulent « des gâteaux à gogo ». Ils en font la présentation dans un lieu culturel en formulant la demande d’un adulte à leur côté pour tenir la caisse de vente de leurs gâteaux qui sera reversée à l’association gérante du lieu.

217. Les urgences vétérinaires sont en émoi : vient de débarquer dans leur service un spécimen inconnu, mi-canin- mi-félin, mais n’aboyant ni ne miaulant. Il est fait appel à une armée de spécialistes pour tenter d’identifier les curieuses caractéristiques de l’animal. Parmi eux, seul un éthologue guinéen étudiant depuis 35 ans les chimpanzés est en mesure d’émettre une hypothèse sur sa mystérieuse origine.

218. Une ex-championne de nage synchronisée devenue diététicienne rencontre une vieille dame tombée dans la rue. Elle raccompagne celle-ci chez elle, se lie d’amitié avec elle et découvre qu’elle a été dans sa jeunesse la maîtresse de son propre arrière-grand-père, correspondant du Frankfurter Allgemeine Zeitung à Paris dans l’entre-deux guerres.

219. Un agent immobilier, après l’ouverture de sa 7ème agence, se lance dans le mécénat culturel et sportif, mobilisant tout son réseau professionnel pour contribuer à financer de façon concomitante la création d’un musée international d’art contemporain et l’entraînement de l’équipe locale de football en vue de mener celle-ci en première division.

220. Un paysagiste revient transformé d’une résidence de 6 mois au Japon : il envisage de créer une école européenne d’art du jardin zen en Corrèze et constitue des dossiers de demande de subventions tous azimuts en un parcours sinueux le conduisant jusqu’à la rencontre en personne du Président de la République.

de 221 à 231  [21]

221. Le jeune homme agenouillé avait des pantoufles au pied. Il lança un regard assassin vers les parents. L’idée lui caressa l’esprit qu’il allait fondre comme neige au soleil.

222. L’homme en question est un paysan à la voix forte. L’homme n’est pas seul au monde, il tisse des liens inextricables avec la nature. Ce soir, il descend dans la vallée aussi facilement qu’il a descendu le mythique loup des sommets.

223. La gouvernante surnommée « Pètesec » par les enfants a habité longtemps dans le sous-sol aménagé. Personne ne l’aimait, elle n’aimait que son chat. A son enterrement il n’y avait que la famille, par obligation de bienséance, un grand type maigre à l’élégance sinistre et le commissaire chargé de l’enquête.

224. L’ange de la mort examina les marques d’encre laissées au bout des doigts de l’écrivain. Il n’était pas insensible à la fin tragique que le poète proposait. Il emporta dans ses bras la dépouille d’une femme vêtue de sa robe de mariée.

225. Le médecin pénètre dans la pièce secrète. Il entend l’enfant monter l’escalier. C’est la fin du printemps

226. Le coupable se leva, les mâchoires serrées autour des mots qu’il ne pouvait prononcer. Il était mime de profession depuis si longtemps qu’il ne savait plus exprimer ses émotions autrement que par les gestes. Et parfois les gestes sont trop violents.

227. Le jeune matelot descend à terre où il ralentit, légèrement atteint par le mal de terre. Il tient à la main une feuille de papier bleu couverte d’une écriture haute et régulière. Il est revenu immédiatement parce que pour lui, la fin ne justifie pas les moyens

228. Recroquevillée au fond d’un fauteuil à moitié défoncé, ses longues jambes repliées sous les fesses, elle assiste à la sortie en salle de son premier long métrage. Elle trouve la salle agitée, peu attentive, presque bruyante, comme quand elle allait au cinéma avec sa classe. Pour elle c’est un fiasco, ils n’ont rien senti et il est certain qu’elle ne supportera pas le rire vulgaire du couple qui s’embrasse dans la rangée juste devant elle

229. Mademoiselle a vingt ans. Mademoiselle est la bienvenue dans l’errance du ridicule. Mademoiselle ne sera pas une victime, mais une acrobate de la dérision

230. Il est noir, pas tout à fait mais presque, parce qu’il a les yeux bleus. Il porte des lunettes de soleil, parce qu’il a les yeux fragiles. Il profite encore un peu de ses yeux, parce qu’il les a vendus.

231. L’enfant replie ses doigts sur le petit caillou anthracite et ferme les paupières. Il se blottit contre la mère. Il n’a plus vingt ans depuis longtemps…

de 232 à 243  [22]

232. Son mari, elle l’a enfermé dans la chambre froide du château alors qu’elle était encore une enfant. Son bestiaire de gardes suisses s’est construit au cours des années qui ont suivi. Jean-Sébastien Bach fréquente les lieux et ne cache pas l’amour socratique qu’il partage avec l’intendante, Marie Shelley.

233. Sarah Bernhardt, ventriloque et confidente universelle, rampe du matin jusqu’au soir sur son vieux fauteuil à roues. Le bourbon qu’elle ingurgite à longueur de journées lui sert à digérer la honte d’avoir laissé sa propre mère s’immortaliser dans les eaux gelées du port. Mais c’était il y a longtemps, bien avant « les événements ».

234. On jubile avec Sigmund Freud dont la mécanique verbale ressemble à une fugue de Bach : à la fois rigoureuse et déroutante. Il y a dans ses délires paranoïaques des voix qui s’entassent, des sujets doubles qui ne parviennent jamais à se contredire vraiment. Il vendrait son âme pour un peu de pain blanc.

235. Longtemps dans le désert, Marguerite Duras. Puis Earl Warren est sorti de son silence vitreux, mais pas opaque, gris comme les blocs de béton où ont été scellées les jambes de Karl Marx et que l’on a jeté, probablement par accident, au fond des océans. Karl et Marguerite, amants tragiques.

236. On sait très bien que Karl Marx ne supporte pas les poignées de porte en forme de noyau d’olive. Selon la police criminelle, ce pourrait être la cause de la disparition de son amante. Quoi qu’on en dise, il partage avec Sigmund Freud la profondeur des relations paranoïaques et son amour pour la correspondance intime du pape Grégoire Ier.

237. On raconte que lorsqu’ils étaient encore écoliers, exilés dans le petit village cévenol de Clerguemort, Jean-Sébastien Bach composa pour Karl Marx une fugue avec un contre-sujet, mais sans sujet. Aujourd’hui, ce n’est plus un secret, le sujet fantôme trône dans son cadre en bois, au-dessus de la cheminée : le portrait de Marguerite Duras peint par son amant.

238. Socrate enseigne aux gardes suisses les rudiments des arts du combat. Sa maison est bâtie sur les contreforts du volcan qui surplombe le port infini d’où Humphrey et moi sommes partis, un jour. En guerre contre Marie Shelley, il est reclus depuis que celle-ci a capturé puis enfermé ceux qu’elle croit être les derniers élèves du philosophe.

239. Marlene Dietrich vend des tubes de peintures à la sauvette. Chaque matin au volant de son cyclomoteur, elle parcourt les chemins creux à la recherche de traces funèbres : les tâches de couleur que les morts laissent sur la route lorsque leur tête se vide de leurs rêves. Elle compose ainsi les échantillons qu’elle revend.

240. Earl Warren a bien failli se noyer dans les marais qu’entretient Jean-Sébastien Bach, à l’est du volcan. C’est pourquoi il s’en méfie aujourd’hui. Les deux hommes sont incapables de vivre l’un sans l’autre, le premier ayant juré l’humiliation du second, et le second, l’extinction de la descendance du premier.

241. Ses boutons de manchette sont l’héritage d’une famille haineuse et servile. Lui, ne rampe pas. Robert Schumann, maître des gardes Suisses, prend sa revanche sur les horlogers en scrutant les moindres faits et gestes de Karl et Marguerite.

242. Un triste inconnu s’est un jour jeté dans la rivière, entraînant avec lui tous les autres passagers du convoi. Toujours est-il que John Fitzgerald Kennedy a survécu à l’accident. Son usine de production de béton jouxte l’atelier de Marlene Dietrich. Lorsqu’ils sont à court de preuves, il n’est pas rare d’y croiser l’un des enquêteurs chargés de l’affaire « Marxguerite ».

de 254 à 264  [23]

254. Epicier azeri cherche explication. Cause d’un trop grand nombre de boites de sel invendues au dernier moment. Aimerait par ailleurs échapper aux rançons des mafias d’importation.

255. Porteur peul de parapluies dans l’Empire du soleil levant cherche sa fille. Cause d’un possible enlèvement assorti de demande de rançon. Aimerait très fort qu’elle soit aussi fière de l’Afrique de son père et des Toroobe que du Japon de sa mère et des yakuza.

256. Carreleur kurde cherche employeur compréhensif. Cause de mode de vie parfois décalé. Aimerait enfin ne plus avoir à faire aux grosses moustaches.

257. Ile bretonne cherche enfant perdu. Cause d’attraction continentale. Aimerait pour lui que son émerveillement demeure à chaque passage de pont.

258. Collectionneuse de pièces détachées de gondole cherche forcola en bon état. Cause de mari trop vif au saisissement des télécommandes et qui a endommagé la sienne. Aimerait, par la même occasion, retrouver les paroles des chants de gondolier qui vont avec.

259. Ancien scout cherche réparateur de bâtons de marche. Cause de grand attachement à celui qui l’a aidé à s’adapter au nord de la Méditerranée. Aimera toujours les souvenirs du Maroc quitté.

260. Serveuse à Stare Miasto cherche lexique euranglais-polonais. Cause de fréquentation périodique de son bar par des bordées internationales en fin de séjour Erasmus. Aimerait quand même qu’on sache faire la fête sans excès.

261. Arrière-petite-fille de jardinier de faubourg cherche manuel de jardinage des années soixante. Cause d’une mystérieuse pratique de marteau sur haricots vue sur image. Aimerait tant goûter aux fraises perpétuelles !

262. Accompagnatrice d’installation contemporaine à base de tessons cherche route non cahoteuse pour aller de Berlin jusqu’en Corrèze. Cause de sensibilité auditive. Aimerait bien en savoir plus sur les imprimeries clandestines de certaines époques.

263. Travailleur saisonnier passé du Sénégal en Espagne cherche endroit à l’ombre pour pause méridienne. Cause de difficulté à supporter le soleil au presque zénith même après naissance entre les tropiques. Aimerait surtout plan migratoire pour gagner plus.

264. Animatrice de site polyglotte cherche boulot d’appoint. Cause de lassitude à rédiger les petites annonces des autres. Aimerait, par exemple, vivre au pays des dernières cabines téléphoniques.

de 265 à 275  [24]

265. — Ça ? mais c’est toi ! — Moi ? ben ça alors ! ça ne me ressemble pas ! j’ai l’air aussi rond que les coussins, regarde. (Temps) Et pourquoi tout nu ? c’est le photographe ou maman qui voulait ça ? cette couverture rouge et ce ballon bleu ?

266. Le père Fissou. Été comme hiver on ne lui aura connu que la même tenue. Et ce mouchoir vichy, brodé rouge à son nom, les jours de grand soleil, glissé sous sa casquette, pour se couvrir la nuque. Les coins entortillés, humidifiés, sucés avec la langue, il se les fiche sur les oreilles.

267. Garance. 7 h 25 ; un arrêt de bus en rase campagne ; l’angle de la route de chez Chauvreau. Elle relève la tête au moment où ils tournent, main gauche tendue et ouverte, paume face au ciel et elle retombe, la tête. Même quand il fait mauvais, elle est plantée là, la petite, devant le local à poubelles, le nez sur l’écran de son téléphone.

268. Joset l’ébervigé. Il trouve cet enfant oublié dans Les Maîtres sonneurs de Georges Sand. « Quand on s’arrêtait pour quelque amusette, il s’en allait seoir ou coucher à trois ou quatre pas des autres, et ne disant mot, répondant hors de propos, il avait l’air d’écouter ou de regarder quelque chose que les autres ne saisissaient point : c’est pourquoi il passait pour être de ceux qui voient le vent ». Et dans Le Crépuscule des idoles de Nietzsche, il retrouve Georges Sand en « vache laitière "au style élégant" ».

269. Moi (?) Cinq jours quatre nuits à trois dans ce cabanon de chantier étriqué étouffant. Boire manger dormir (sans lire – revue Magic !). Mais ce soir quand on jettera ces nippes crades ces godasses trempées et ces deux grosses chaussettes noires décomposées par on ne sait quel jus petit à petit précipité, à travers le studio.

270. JC. Quand il marche, il ne boîte plus, il se déhanche et « à chaque pas un pas de lamb’da ! » Preuve à l’appui ses radios, son bassin ivre, ici le sacré sacrum, là l’os iliaque foutraque, et l’articulation coxo-fémorale en l’air, les vieilles branches idio- et ischiasse-poubelles, les traits du chien chirurgien et tiens, de la rate qui se dilate ! « Un coup de crayon un coup de scalpel ! »

271. — Au fait, j’ai reçu les photos de la Sharingbox. — La quoi ? — Mais si, tu sais, au mariage ? l’espèce de télé où t’as fait plein de photos ? je te portais dans mes bras et t’avais une grosse moustache noire sur le front et des lunettes roses de travers en forme de Bride to be ?

272. Hurbinek. Sylvie Germain pensait-elle à des personnages en particulier pour dire qu’ « ils naissent d’un rapt commis là-bas, aux confins de notre imaginaire où, furtivement, dérivent des rêves en archipel, des éclats de souvenirs et des bribes de pensée. Et ils savent des choses dont nous ne savons rien » ? Mais pour moi, le petit Hurbinek de Primo Levi (La Trêve), dont les « yeux, perdus dans un visage triangulaire et émacié, étincelaient, terriblement vifs, suppliants, affirmatifs, pleins de la volonté de briser ses chaînes, de rompre les barrières mortelles de son mutisme » – et Joset ? et combien d’autres ? – figure ce rapt.

273. Mamie Lulu. Il est retombé sur la photo qu’un jour, avant d’enfiler sa chemise de nuit, elle lui donna. La photo est si ancienne qu’il peine à reconnaître, assis par terre devant la porte du chai, tout jeunes encore, ses oncles et sa mère, les deux frères et leur sœur dont les visages, dans ce noir et blanc sans nuance, sont granuleux et les pieds, les pieds, fondus dans un magma de pigments qui donnerait à voir, à la loupe, peut-être au microscope, une de ces choses inaccessibles, infinies et vides, l’espace d’un instant extraite par, et comme pour lui rappeler, et pour nous crier, oui, extraite du gel et de la nuit par Hubble : « Loin, loin de toi, se déroule l’histoire mondiale, l’histoire mondiale de ton âme ! »

274. KG. Même sans inspiration, il parvient toujours à taper quelques lignes. Parfois il demande conseil au formateur, se roule une cigarette, boit un coup de jus de pomme (bio), jette un œil sur ce que fait l’autre, pioche dans sa barquette de fraises, consulte son portable, sort fumer, croque sa tablette de chocolat (noir), et lance l’application vocale de sa machine. « Pendant une dizaine d’années/d’un technival à l’autre/mes potes ont fini par m’appeler/Herr Kimist/parce que je connaissais tout/sur tous les différents types de drogues/à l’époque », entend-on sur un mode nasillard, et saccadé.

275. La directrice. « Vous avez un peu d’temps pour l’précode ? » Et elle me dit que… sur le seuil de la porte elle m’explique que… et j’écoute et j’opine et j’obéis à… une rose trémière pourpre, un pneu sale de la Fiesta, un reflet du soleil sur une vitre, ses petits yeux noirs, une boîte de conserve rouillée en guise de cendrier cabossé (au pied d’une porte), plus loin un coquelicot, son décolleté et elle me raconte que… un éclat de soleil par une fenêtre et ça cogne vite, deux fleurs de coquelicot bourgeonnantes (au pied du mur), son teint halé qui nous chante là sur ce deuil de la morte… le feuillage du tilleul, le cri d’une hirondelle, l’ombre portée, décolleté, peau grillée, photocopieur (Momo), véhicules là-bas et alors des voix, et alors le soleil luit sur elle (l’épaule), le chat sort du massif, Naïs clavarde (dans notre dos)… « Ok alors, j’vous laisse vous dépatouiller ?

de 276 à 286  [25]

276. En demi-silhouette à la fenêtre, elle semble plongée dans un épisode de silence s’évaporant sur les eaux colorées du canal. Ce sont ses longs cheveux d’argent qui captent le regard ainsi que sa main posée sous son menton la faisant passer pour une statue . Lorsqu’elle se redresse, ses yeux ont la froideur fière d’une vénitienne qui ne se laisse pas impressionner.

277. Son large front dégarni ne reflète guère les ciels de Tiepolo qu’il ne songe pas à regarder. Les yeux incrustés sur l’écran de son téléphone mobile, il ne saura rien de ces salles magnifiques du musée où erre sa compagne en maugréant. Il circule malgré tout de pièce en pièce, sans lâcher son précieux viatique, et seules les banquettes de bois se souviendront de son passage.

278. Quelque chose en lui rappelle, sans qu’on l’ait connu à cette époque là, l’enfant qu’il a dû être. Un sourire est suspendu à la rondeur de son visage, délivrant une sorte de joie continue qui se reflète dans ses yeux : face à lui, on se sent respirer large et beau. Il prépare son centième espresso du jour, le pose devant le client debout près du comptoir sans oublier une pâte de fruit ronde, le tout avec un regard pétillant.

279. Elle est assise dans le vaporetto, près de la vitre, mais elle ne regarde pas la féérie de palais qui étreignent le grand canal. Penchée sur sa liseuse, elle est immergée dans une histoire de W. Goldman où se lisent ces mots « This is my favorite book in all the world ». Ses longs cheveux dissimulent le profil de son visage qui ne se découvre que lorsque, éteignant sa liseuse, elle réalise avec surprise qu’elle est arrivée à destination.

280. Il n’a pas trois ans et est installé sur une chaise réhaussée à la table de la terrasse d’un restaurant avec ses parents et sa soeur. Il semble avoir très faim et se précipite sur un plat de pâtes sans oublier de souffler dessus pour ne pas se brûler, et sans lâcher la petite voiture verte qu’il continue de faire rouler sur la table. Dès que sa mère ôte la main qu’elle tient posée en permanence sur lui, son regard s’affole et il murmure mamma.

281. Tournant le dos à la maison de retraite, il se tient debout avec son déambulateur, qui ne semble pas réellement lui être utile. Très rapidement il engage la conversation et informe qu’il a parcouru le monde et qu’il parle sept à huit langues, et que désormais il vit ici “ jusqu’à la mort”. A la question posée sur son métier, il répond avec un grand sourire que ce sont les femmes qui le faisaient vivre et il s’éloigne en chantonnant I’am just a gigolo.

282. Elle surgit d’un coin sombre, et sombre elle l’est aussi dans sa tenue de vieille vénitienne. Parvenue au pied du ponte Cappello, elle se fige dans l’attente du premier passant se présentant derrière elle, glisse son bras sous le sien en tâtonnant un peu, puis, sans qu’il soit possible à l’homme de refuser, elle lui murmure qu’à 86 ans elle ne voit plus grand chose. Toujours sans le regarder, la vieille femme le remercie avec volubilité, lui baise la main et susurre « è un angelo, un angelo ».

283. Il jette un regard rapide à la statue équestre, se dirige vers le bord du canal, contemple le reflet de l’arc concave du pont, descend une des marches qui s’enfoncent dans l’eau et s’assoit. Il reste un long moment immobile le regard plongé sur les ondulations colorées de l’eau, puis se met à lire le livre qu’il vient d’acheter. Lorsque la cavalcade de cloches de l’église San Zanipolo derrière lui prend son envol, il referme le livre, scrute à nouveau le canal où le ciel n’en finit pas de se noyer, se lève et franchit le ponte Cavallo.

284. Ayant une façon bien à elle de regarder, de ressentir et d’écouter jusqu’aux nuances de silences les plus infimes, elle marche, arpente les calli cherchant à rompre l’indifférence qui ronge secrètement la plus belle ville du monde. Une fois la porte de la maison refermée derrière elle, elle se laisse happer par une veine qu’elle creuse, chaque jour différente, où elle scrute les visages avec un impétueux désir de voir plutôt que de connaître. Vénitienne de souche, elle n’est plus qu’une silhouette oubliée écrivant les arabesques de ses errances .

285. Dans l’ancienne chapelle servant de lieu d’exposition, il est assis face à l’écran où est projetée une vidéo de deux hommes nus tentant de se dégager de chaînes qui les asservissent . L’homme semble avoir dépassé la soixantaine et le profil qu’il laisse percevoir ressemble de façon certaine à l’un des personnages de la vidéo qui apparaît dévêtu sur l’écran. Sur le banc, vêtu d’un costume presque blanc, il ne bouge pas et laisse une espèce de flou bâiller à son entour.

286. Son dos est calé contre un des piliers ronds qui soutiennent les arches du cloître, le visage tourné vers la statue qui se dresse au centre. Entre les mains elle tient un petit carnet bordeaux où elle note quelques bribes de mots lorsqu’un visiteur ose quelques pas sur les dalles puis repart effrayé de tant de silence. Elle se tient à l’écoute de tous les petits bruits ou mouvements d’air qui dessinent l’espace.

de 287 à 297  [26]

287. Une jeune « insoumise » adepte de la décroissance accepte sur un coup de tête un travail de femme de chambre dans une pension de luxe en Suisse allemande. Elle arrive en stop avec son sac hétéroclite. La fille aux pieds nus dans l’aquarium aseptisé d’un grand hôtel.

288. Une femme vient reprendre ses affaires dans l’appartement de l’homme avec qui elle est vivait. Elle sait qu’il est parti en formation. Elle retrouve tout dans le couloir.

289. Dans une petite ville du Finistère, un médecin retraité vient apporter en dépôt-vente chez le brocanteur le vieux tableau de saint Jérôme qu’ il l’a toujours vu au dessus de la cheminée de chez ses parents. Le brocanteur frémit. Il reconnaît le pinceau de Valentin de Montreuil.

290. Une professeur de théâtre se rend après le déjeuner à son cours. Dans la rame de métro, elle se trouve face à face avec un élève. Le trajet à parcourir ensemble avant la classe est encore long.

291. La nouvelle inscrite, à l’atelier, est débordante. Elle arrive en retard avec des sacs, un chapeau une moustiquaire. Il est difficile d’oublier sa présence très sonore.

292. Une jeune fille éprise des pays du Soleil Levant est logée chez une vieille dame. Elle étudie, aime, et mange coréen. Elle se transforme progressivement.

293. 20 février 2017, qualification de Descente eaux vives. Le favori a une longueur d’avance sur son record personnel. Dans le rapide de l’usine, il aperçoit l’image fugitive d’un noyé.

294. Eric étend toujours plus son commerce. Il s’installe sur le trottoir , récupère les caves en déshérence. Il est également juge aux prud’hommes.

295. A la mort de son épouse, un vieil algérien vend sa maison pour retourner au bled. Ses fils enlèvent les derniers meubles. Un voisin rentre pour le saluer.

296. Un jeune homme épileptique qui a passé son enfance dans des foyers, se rend chaque soir au club Fighting full contact kick boxing. Il suit aussi avec assiduité les cours de théâtre proposés par la mission locale. Il veut être acteur professionnel.

297. Une octogénaire japonaise est venue en France voir sa fille et ses petits enfants. Elle passe son dernier week-end, la pentecôte, chez leurs amis à une fête à la campagne. Les enfants préfèrent rester jouer à la piscine plutôt qu’accompagner leur grand mère.

de 298 à 308  [27]

298. C’est étrange comme on le connaît mal, mais voilà, fumant des Gitanes, il aime rire mais se trouve toujours assez malade. Il commence comme gratte papier et finit comme chef des achats de la filiale France d’un trust automobile. Il roule dans une R16 bleu ciel, a le goût des livres, celui des œufs frits et des plats cuisinés qui lui sont formellement interdits.
Il repose près de sa mère – sa femme est à deux pas - et de ses frères, du côté de Montmartre.

299. Ses airs préférés, ceux que chantent le Buena Vista Social Club (prononcer cloub, à la cubaine, svp), lui rappellent sa jeunesse lorsqu’elle dansait et chantait, juste après guerre sans souci du lendemain, avec l’amour du présent, des cigarettes américaines et des gin fizz. Le temps s’en est allé, ses enfants ont grandi, elle joue toujours au poker, boit un verre de whisky avec son frère au bar de l’Intercontinental, sur la terrasse intérieur, ou à l’annexe de l’Harry’s bar (malgré les maux de tête du lendemain).
Elle repose près de sa mère, vers Berlioz.

300. C’est lorsqu’il croise le médecin-anesthésiste qui vient de participer à l’opération qui a sauvé la vie de son frère à l’hôpital américain, et qu’il lâche un « négro ! » méprisant qu’il a pris un gros pain dans la tronche, et ce n’est que justice. Depuis, il continue à haïr les quatre vingt dix neuf pour cent de l’humanité qui ne pensent pas comme lui. Il est enterré au cimetière de Meudon qui domine la vallée de la Seine. Bien installé.

301. Elle a vécu toute sa vie, de quarante six à deux mille dix dans un hôtel, draps propres et ménage accompli vers onze heures. D’abord au Port Royal, ensuite au Montalembert, puis ailleurs encore et encore, mais jamais rive droite (quelle horreur). Elle finit ses jours plutôt heureuse, à ce qu’il me semble, rue de Rivoli, la pauvre.

302. C’est en vendant des morceaux de ferrailles qu’il a fait fortune, un peu comme certains Tziganes. Mais lui, gadjo de la plus pure espèce (si on peut dire), s’acoquinait avec des chefs d’Etat, avait un carnet d’adresses envié et épais comme une bible, et disposait d’un appartement de deux cent cinquante mètres carrés sur le quai d’Orsay, près de l’église américaine (c’était une location). Deux faillites plus tard, puis deux fortunes refaites à nouveau un peu comme un bousier remonte toujours et encore sa boule vers le haut du terril, il s’est endormi tranquillement dans une chambre d’hôpital, une nuit, à Neuilly.

303. Je ne l’ai connue qu’en Suisse, je ne sais pas exactement dans quelle circonstance, mais elle l’a épousé (deuxième noce) je n’ai pas assisté au mariage, et deux enfants leur sont nés, L. le garçon, et D. la petite fille. Si je les ai vus trois fois, c’est le bout du monde. Un soir d’août soixante-dix-sept, un énorme camion les a tous fauchés, dans la Jaguar je crois, du côté de Deauville et depuis, cette partie de la côte m’est un peu insupportable. Ils sont avec lui, sous le pont bleu ces temps-ci, à Montmartre, comme tous ceux-là.

304. Sait-on jamais ce que les gens sont, même ceux qui nous sont proches (elle m’appelait monsieur riche va comprendre ou alors non, pierre le grand comme le tsar, tu vois le topo), aurais-je jamais imaginé qu’elle mourrait d’un cancer, comme sa sœur, un peu avant la fin du siècle dernier, riche à millions, mangeant des pâtes à l’eau, elle n’aimait pas le beurre, elle n’aimait pas tant que ça l’huile d’olive (il n’y en a pas d’autre), et lorsqu’on a ouvert le petit coffre-fort qu’il y avait dans la chambre à coucher de son appartement (deux cent cinquante mètres carrés, via del Corso, au premier étage presqu’en face de l’hôtel Mozart), qui se trouvait derrière une lithogravure originale de Miro, il y avait un petit carton où elle avait écrit « de moi, vous n’aurez rien » de son écriture tremblante.

305. Quand il allait à Venise, il ne descendait jamais qu’au Gritti, c’était ainsi. A New-York, à l’Algonquin, de la même manière que sa femme lorsqu’il sera mort et sous la terre italienne, du coté de Latina je crois, ne descendra jamais à Paris qu’au Plaza. La lutte sourde qui l’opposait à son beau-frère, il n’en fera jamais état, que dans ses mauvaises manières lorsque celui-ci viendra visiter sa propriété, un jour de juin soixante quatre : il faut sans doute dire que l’autre était ruiné et était venu lui taper quelques millions (et il les lui prêta).

306. C’est l’autre partie,c’est une autre manière, une autre forme, quelque chose de la légitimité du monde, comme de la défense du droit – son père avait été bâtonnier, avant de disparaître dans les années quarante, en cette Pologne maudite - mais lui vendait des pantalons (le père des autres vendait bien du fil de fer) dans le Sentier, habitait le seizième, avait une maison de campagne dans l’Yonne ou quelque chose, roulait dans le dernier modèle Volvo. Blond, yeux bleus, drôle, le plus jeune et sans doute le plus aimé, peut-être, il jouait au gin rami avec son frère cadet, des parties intéressées sur un guéridon couvert de feutre vert. Il est avec sa mère et ses deux frères, vers Berlioz.

307. Il en est qu’on connaît mieux que d’autres : lui, non, je ne sais pas bien, courtier sans doute, quelque chose avec la Chine dans les années soixante, fortune sans doute, chance peut-être, divorcé fin cinquante et très mal vu de ce fait (l’époque, la famille, le qu’en dira-t-on, le rang et la société), on m’a appelé lorsqu’il est décédé, je ne sais plus, c’est trop loin, ne m’en demande pas trop non plus, je ne sais plus, et je vois juste ses lunettes, ses complets Prince de Galles croisés et ses chaussures à boucles. Lui aussi, là-bas.

308. C’est sa première femme, la voilà ici cousine de l’une, et belle-soeur dans le même temps (elles ont épousé les deux frères, le troisième a épousé une L. que j’aimais bien), c’est avec elle qu’on s’est embarqué en juillet, le Mac Donnell Douglas, je crois ou quelque chose, le Super Constellation, oui, l’aéroport de Nice, l’arrivée à Orly, la nuit, un nouveau monde, nouvelle ville, nouvelle vie. Elle aussi jouait au poker, buvait assez sec, il me semble, riait aux éclats, et tu vois, je l’ai perdue de vue. Si elle est encore là, je ne sais.

de 309 à 319  [28]

309. Un homme seul et mélancolique retourne en Normandie où il doit vider la maison familiale après le décès de son dernier parent. Il se voit contraint de garder la fille de son ex-compagne le temps d’un week-end. Peu à peu, cet homme au cœur gelé se laisse atteindre par des élans de tendresse envers cet enfant qui aurait pu être le sien.

310. Après avoir été quittée par son mari et avoir perdu son luxueux train de vie, une femme d’une quarantaine d’années part vivre chez sa sœur. Celle-ci et son mari sont d’une classe sociale très inférieure à la sienne. Elle découvre avec répugnance les rudesses d’une existence laborieuse et désargentée.

311. Un homme proche de la cinquantaine prend tous les jours le même RER pour aller à son travail. Un matin de printemps, alors qu’il est sur le quai, il décide de ne pas prendre le RER, de ne plus jamais le reprendre, ni d’aller à son travail. Il rompt ses attaches et se met à errer librement dans Paris.

312. Alors qu’elle a vécu la majeure partie de sa vie dans son appartement auquel elle est très attachée, une femme seule, petite soixantaine, se voit obligée de déménager. Son immeuble avec vue sur la mer est convoité par des promoteurs immobiliers. Parce qu’elle n’a rien de plus précieux à perdre, cette femme digne et déterminée va user de tous les moyens pour résister.

313. Une femme d’une trentaine d’années, mariée et mère de deux jeunes enfants, se retrouve à devoir passer son permis de conduire. Stressée et sous pression, elle subit sans broncher les remarques misogynes et humiliantes de son moniteur d’auto-école. Pendant qu’elle conduit, des souvenirs d’enfance remontent à la surface.

314. Pour payer l’opération de son fils victime d’un grave accident de la route, une femme vivant à Kinshasa doit rassembler dans un bref délais une somme importante d’argent. Elle frappe au maximum de portes le jour et elle chante dans les bars la nuit. Elle ravale sa fierté et consume toute son énergie au risque de sa propre vie.

315. Une femme vivant dans le Nord de la France est menacée de licenciement. Elle se rend au domicile de ses collègues afin d’obtenir des signatures contre son renvoi de l’entreprise. Elle ne dispose que d’un week-end pour les persuader de voter pour elle au lieu du maintien de leur prime annuelle de mille euros.

316. Un homme atteint d’une maladie incurable apprend qu’il ne lui reste plus que trois mois à vivre. Jusqu’alors fonctionnaire passif que ses collègues surnommaient « La Momie », l’homme se rend compte qu’il n’a pas vécu. Un sursaut de vitalité va lui donner vraiment le sentiment d’exister.

317. Une immigrée clandestine mariée avec un junkie totalement camé est dans les mains d’un mafieux qui veut qu’elle divorce pour un autre mariage lucratif. Pour que cela soit crédible, il faut qu’elle fasse mourir son actuel mari. La jeune femme se retrouve malgré elle engagée dans cette sinistre entreprise.

318. Un réfugié syrien arrive par hasard en Finlande. Alors qu’il a tout perdu et tente de retrouver sa sœur dont il a été séparé lors d’un contrôle de frontière, un ex-représentant de commerce reconverti dans la restauration l’engage comme serveur. Grâce à la solidarité de quelques personnes, il va chercher à s’offrir une nouvelle condition.

319. Une étudiante travaille comme femme de chambre dans un hôtel à proximité de Roissy. Soumise à de fortes pressions, avec plus de dix heures de transport par semaine et des remplacements de collègues au pied levé, elle arrive à saturation. Un soir, la jeune fille prend son envol et se transforme en oiseau.

de 320 à 330  [29]

320. La femme fume devant l’entrée de la tour vitrée. Ses escarpins et son tailleur sont d’une marque distinctive. Quand elle l’a finie, elle projette sa cigarette au loin d’une pichenette.

321. Le SDF dessine à la craie sur le trottoir. Pieds nus, torse nu, crâne et visage tatoués, il porte une mohawk. Les enfants le regardent avec admiration.

322. Il a un porte-téléphone en cuir à la ceinture et le cheveu aussi gras que ce qui remplit son assiette. Il la tient devant lui, comme une canne d’aveugle, pressé de gagner sa table après son quatrième passage au buffet à volonté pour 19,90€.

323. Dans le métro, elle se tient à la poignée bras levé. Sur son bras, tatouée, une pin-up est assise sur un crâne. Dans la vitre du métro, elle regarde sa pin-up en souriant.

324. D’une voix aussi écorchée que Janis Joplin elle-même, elle chante Try, la tête en arrière, une main repliée entre l’épaule et le menton. Sur le trottoir, elle fend la foule sur son fauteuil électrique.

325. Le défenseur ne sait pas comment l’arrêter. Il prend appui sur lui en contrôlant le ballon, puis pivote du côté de son bras manquant et part au but. Après l’action, il lui sourit en bougeant son moignon.

326. Quand on le voit, on se dit quelle carcasse. Quant à son regard, on préfère ne pas le croiser, tellement on se demande ce qu’il peut y avoir dans sa tronche. Et puis, avec son nez cabossé…

327. Lorsqu’il boit son verre de blanc, il fait une drôle de grimace. La cicatrice sur sa joue produit un imperceptible pincement à la commissure. Parfois, les autres buveurs s’en moquent affectueusement.

328. Il passe chaque soir devant le collège, regard aiguisé visage fermé. Il passe plusieurs fois même, en roue arrière sur un scooter. Il est toujours bien coiffé, cheveux lissés au gel.

329. Quand elle sourit, elle semble s’excuser. Son sourire se montre et s’efface immédiatement, comme elle. L’incisive qui lui manque y est peut-être pour quelque chose.

330. Sa manière de lire ses notes est d’une autre époque. Elle lit une phrase puis la commente, le regard par-dessus les lunettes. Son commentaire est suspendu à son index dressé.

de 331 à 341  [30]

331. A sa vue, sur le trottoir d’en face, elle s’est évanouie et la chute soudaine de son corps a fait un bruit sourd. Il a vu la scène, a marqué un bref temps d’arrêt avant de continuer sa route, le sourcil froncé, à la recherche d’un café. En buvant sa bière, il se dit « après tout, on se connait à peine ».

332. Un coureur érythréen s’est perdu sur le tracé d’une couse cycliste dans les Flandres. Il a été recueilli par un fermier qui lui a permis de prendre une douche et lui a donné des vêtements secs. On l’a récupéré, hagard, vêtu d’un t-shirt Lion des Flandres et d’un pantalon de travail vert multipoches.

333. Dans le F4, le chauffeur se retourne et demande d’une voix forte qui a oublié les rouleaux de papier toilette à l’arrêt de bus. Un homme debout, maillot bleu , France en grosses lettres capitales sur son torse , finit par sursauter et ordonne à sa femme assise plus loin, entourée de sacs Leclerc, de se grouiller d’aller récupérer le pack de papier toilette sur le trottoir. Il s’adresse à la vitre et dit "mais j’entends pas, moi" en grimaçant, les yeux inquiets, puis, à plusieurs reprises « non », « non », « non », « non ».

334. « Si Fillon passe, ça va » répète-t-elle. Elle est assise à une petite table du bar Le Georges, du Centre Pompidou. 75 ans, élégante, parfumée, ses lèvres trop maquillées comme une vilaine cicatrice sous le nez, elle ne redoute pas de croiser le regard de ceux qui ont repéré qu’elle parle toute seule.

335. A la réunion syndicale, il arrive fatigué, un coupe-coupe à la main et s’assied. On ne lui connait pas de caractère violent mais on se méfie de son air exténué, de la sueur qui coule sur son front et de la machette qui lui sort de la manche. Plus tard, il expliquera au tribunal correctionnel qu’il avait taillé les haies et bu un peu de rhum-coca avant d’aller à la réunion et dira qu’il ne comprend pas pourquoi ils ont eu peur.

336. Ses yeux, comme ceux d’autres vieillards comme lui, ont l’air de deux billes qui roulent dans un liquide un peu jaune. On ne sait pas si ce regard mouillé est celui de quelqu’un de profondément ému, heureux ou triste. Il ne parle plus depuis longtemps.

337. Détenu à Rennes, il avait eu la permission d’assister aux obsèques de sa mère, à Lannion. Il n’a pas de voiture et part à pied assister à la crémation qui a lieu à Bégard à 18 kilomètres. Il fait aussi le chemin du retour à pied, rate le train pour Rennes, essaie sans succès de prévenir le centre de détention par téléphone. Pourtant considéré comme un détenu exemplaire, il écope de six mois de prison supplémentaires et perd ses réductions de peine.

338. « Vous m’avez créé pour faire de moi votre esclave » dit-il fort, avec emphase, d’une belle voix grave, le yeux droits devant qui scrutent la route. Il descend à l’arrêt « ateliers du Cailly ». Il travaille à la blanchisserie de l’ESAT.

339. Elle escalade les petits monticules et divers obstacles du jardin avec son déambulateur comme on gravirait une montagne au piolet. Elle occupe le lieu à défaut d’y vivre vraiment. Sa famille, à table, sous le parasol rouge délavé, la regarde avec tendresse ; on se suffit de ce corps survivant qui lutte encore.

340. Ses yeux exorbités communiquent une tension à ceux qui l’observent. Cela lui donne un air fou et imprévisible, ce qu’il n’est pas du tout. Il voudrait se faire opérer pour arrêter de faire peur à ses semblables.

342. Dans la plaine au milieu des lapins, l’effaroucheur marche et observe scrupuleusement, arbore autour de la ceinture son talkie walkie, ses explosifs, sa télécommande à bruits d’oiseaux. Il parcourt tous les jours les 4000 mètres d’herbages, de routes et de pistes, à bord de son 4X4 surmonté de gyrophares. Quand il rentre chez lui, il se rachète en prenant soin de son élevage de colombes diamants.

de 343 à 353  [31]

343. Uriner à deux heures du matin précisément et son sommeil sera parfait. Mais avant, qu’est-ce qu’il fabrique à déplacer les armoires, fourrager dans les tiroirs, secouer les tapis, trier les clous, étiqueter les bocaux dès la tombée du jour ? Comme si la sœur n’avait que ça à faire de lui cuisiner avant le coucher deux tranches de lard et des haricots sauce tomate alors que ses doigts sont rongés par l’arthrose, même acheter de nouvelles lunettes il lui refuse.

344. J’ai pas nettoyé depuis deux jours tu te rends compte tu vois les traces sur les carreaux encore un pigeon qui a pas vu la vitre. Son fils n’est plus là pour entendre ses lamentations hygiéniques et elle finit par parler seule assise sur la lunette des toilettes attendant des sms qui n’arrivent plus. Elle déchante depuis treize ans que son compagnon s’est écroulé pour de bon sur le carrelage propre de la cuisine américaine tout juste installée.

345. La vitre toujours ouverte et la musique généreusement offerte – Johnny toujours Johnny - il expose sa longue chevelure blanche et ses colliers bagues bracelets en abondance à qui veut bien encore le supporter dans le camping municipal dont il a la responsabilité. Le van noir comme son t-shirt comme son pantalon comme ses santiags avance au rythme des 20 km/h autorisés ce qui lui permet de profiter des shorts en jeans élimés de quelque campeuse allemande. Le jour où il mourra, le camping fermera, ce sont ses seules volontés.

34§. Elle, c’est l’utérus. A chaque personne qu’elle croise, elle déblatère son parcours de combattante après la séparation. Et bien heureuse de n’avoir pas eu d’enfant quand on voit ce que ça devient. Ce que passer des après-midis entiers à la plaine de jeu à scruter enfants ensablés et parents connectés confirme à sa clairvoyance obligée.

347. Il sait qu’elle ne lui cédera jamais, qu’elle a un homme dans sa vie, que cet homme le déteste et le méprise, ils se sont croisés, chacun sait ce que l’autre pense. Qu’importe, ça ne l’empêche pas de promener son bide de porcelet rosé dans les couloirs de l’hôpital, la main pleine d’un bouquet de fleur acheté sur l’autoroute, avec l’espoir qu’il lui arrachera un sourire et qu’elle prononcera un merci quand il entrera dans la chambre, même si ce n’est que pour rester cinq minutes creuses, même s’il sera obligé de raconter à sa femme officielle qu’il y avait des embouteillages monstres à la sortie du boulot. Dix ans qu’il s’illusionne et qu’elle joue le jeu.

348. Se faire prendre en photo, ne pas oublier. Les jeunes aiment les selfies, elle aime les selfies avec les jeunes - pourvu qu’ils y en aient des noirs, des basanés - elle aime qu’on lui fasse remarquer combien son investissement auprès des jeunes des quartiers est exemplaire, elle aime afficher cette exemplarité sur les réseaux sociaux. Et pourvu que l’homme à la Porsche soit à l’heure ce soir pour l’emmener dans un restaurant à la mode où d’autres photos seront prises pour d’autres pages dans d’autres magazines.

349. Juste son chien, ses clopes et son vin en cubis, le reste peut aller en enfer et surtout ses deux AVC. La maison est bien trop grande, sept chambres, trois salles de bain, longtemps qu’il ne fait plus rien entretenir, on imagine même pas la quantité d’algues dans la piscine. Et s’il y foutait le feu ce soir à cet héritage familial ?

350. De son haleine inadaptée à sa taille de souris végane, les collègues font leurs choux gras durant la pause de midi. Elle, comme ivre de culpabilité à l’idée qu’on la surprenne inactive, enchaîne les photocopies. Les remarques fuseront vendredi soir dans le bistrot où elle s’oublie hebdomadairement jusqu’à l’impudeur.

351. A chacun, il a souhaité de crever là dans son ambulance durant le transport. C’est qu’il n’a jamais trouvé le courage de la planter dans un arbre son ambulance. Seule la mort des autres le consolerait d’un mariage peu glorieux et d’une fille unique qui le fuit depuis quelques dérapages manuels qui ont gâché son adolescence.

352. Tout passe par la conscience de soi et la maîtrise de son mental, combien de fois elle répète la même litanie dans ce joli cabinet aux odeurs d’encens entre 10h et 18h ? Elle ne sait plus dit-elle dans un grand rire qui élude la question du journaliste local. Pas plus qu’elle ne sait – mais de cela elle ne dit mot - si son hollandais d’amant continuera à financer sa petite boutique de développement personnel.

353. Contrairement à ce qu’il aurait cru, l’enseigne « La bonne fourchette » n’a pas trouvé repreneur dans les temps. Depuis ce matin, il reste debout derrière son comptoir à se remémorer les belles années avec Agnès aux fourneaux et lui en salle à mener dix conversations en même temps. Quand les curateurs entreront (et cela ne saurait tarder) il ne sait pas comment il va les accueillir, avec un petit canon de blanc frais ou celui du fusil paternel dans la bouche.

de 354 à 364  [32]

354. Le garçon longe un ruisseau. Il se faufile dans la roselière où il observe un ragondin et des libellules. Il imagine construire avec des branchages un dispositif pour écarteler le crapaud qu’il vient de capturer.

355. Sur le pas de la porte, l’aïeule fait un signe d’adieu à ses petits-enfants qui traversent la cour. Eux lui envoient des baisers de la main avant de refermer le haut portail. Elle pense que c’est peut-être la dernière fois qu’ils se sont vus.

356. Devant un miroir, un homme répète un discours de victoire puis un discours de défaite. Son regard est droit, sa voix assurée. Quoiqu’il arrive, il sera convaincant.

357. Une adolescente parfait son maquillage en maniant un recourbe-cils. Elle sourit au miroir qui réfléchit son visage. Avec son téléphone elle photographie son reflet se photographiant dans le miroir et le poste sur Facebook.

358. L’homme pose sa mallette et ouvre grand ses bras. Il entonne un air d’opéra d’une voix majestueuse. Sur le quai du métro les gens sourient devant ce grand ténor en costume cravate.

359. Un vieil homme se réveille exténué. Chaque nuit, sur un cheval efflanqué, il fuit la steppe eurasienne craquelée par le gel. Chaque nuit, les compagnons d’infortune, la neige et l’écho persistant de l’armée ennemie.

360. Une femme est allongée sur son lit. Elle ne veut plus aller à son travail, elle ne veut plus jouer le personnage qu’on attend d’elle. Allongée sur son lit, elle flotte entre les mots et les images qui parcourent son esprit.

361. Il entre dans le métro son clavier dans les bras. Il joue une musique envoutante, des onomatopées s’échappent de sa gorge. Tout son corps est un chant hypnotique.

323. Une femme s’endort en chantant une berceuse à sa fille. Elle se réveille et observe dans l’obscurité les phosphènes sur le beau profil de sa fille endormie. Doucement elle quitte la chambre avec une certaine mélancolie.

363. Un sac sur l’épaule, il quitte le port après avoir reçu sa paie. Des kilomètres de liberté devant les yeux. Suivre la route au milieu des plaines avant de rejoindre une autre ville portuaire.

364. Elle pose son pinceau et se recule. Sur la toile, l’ombre des peupliers frémit. Elle pense aux feuillages qui bruissent dans le vent et regarde ses mains tachées.

de 354 à 364  [33]

354. Dans le bus, il réalisa, surpris, que ça faisait plusieurs jours qu’il ne s’était pas masturbé. Il pouvait se targuer d’avoir arrêté de fumer du premier coup, de faire du sport tous les jours, et même d’avoir changé son alimentation. Malgré cela, sa dernière mauvaise habitude avait demeuré tapie dans l’angle mort de sa volonté.

355. À la cafète, la serveuse avait toujours un mot gentil pour les clients. Ses dents éclatantes étaient entourées par ses belles lèvres épaisses. Et ensemble, elles exécutaient une danse exotique en délivrant ses remarques attentionnées.

356. Dans la salle A XXX, la prof était assise sur le bord du bureau. D’un doigt, qu’elle tendait avec autorité, elle donnait la parole ici ou là et commentait avec finesse les interventions. Son expertise dans l’animation du débat remuait les étudiants qui levaient la main encore et encore.

357. La cantinière du Resto U discutait avec son équipier. Elle lui donnait les détails d’une recette à elle tout en servant la cohue du midi. Les mots qu’elle prononçait avaient plus de saveurs que la nourriture qu’elle versait à la chaîne.

358. Aux toilettes la femme de ménage était à genoux. Quand la porte s’ouvrit elle se releva, surprise. Elle souffla et dégagea du poignet une mèche collée à son front.

359. Devant la salle D XXX, Justine faisait la moue demandant qui pouvait lui prêter les notes de la séance qu’elle avait ratée. Elle ferait n’importe quoi. Si seulement on voulait bien être gentil avec elle.

360. Dans la salle D XXX, l’assistante de langue a demandé à tout le monde de mettre les bureaux en U. Elle-même se retroussa les manches. Elle se mit à pousser et tirer, tables et chaises jusqu’à ce que ses joues rosissent.

361. À la cafète, le sourire de la serveuse était parti. Elle était seule à encaisser les derniers clients. La journée de travail bientôt finie il faudrait encore allait à banque, faire les courses, une lessive, récupérer les enfants, faire à manger, etc.

362. Dans la chaleur lourde de la BU, la bibliothécaire scannait les cartes étudiantes et démagnétisait les antivols. Le chignon impeccable, les lunettes bien droites sur le nez, les lèvres serrées. Quand elle jugeait que le niveau sonore devenait inacceptable, ses yeux quittaient brièvement l’écran de l’ordinateur et ses lèvres fines s’approchaient du micro, puis claquant sèchement la langue elle faisait taire d’une parole le bâtiment.

363. Dans les bureaux du département d’anglais, la secrétaire passait sa langue sur des enveloppes et des timbres. Ses gestes étaient lents et maitrisés. C’était une experte.

364. Dans le bus du soir, il réalisa qu’il avait oublié qu’il avait réalisé qu’il ne s’était pas masturbé depuis plusieurs jours, et qu’en fait sans s’en rendre compte, il avait certainement établi un record. Le soleil s’étendait impérieusement à travers le ciel : c’était un nouvel homme. Désormais tout semblait possible.

de 365 à 375  [34]

365. Dans ses bras, un chien blanc, inerte (mort ?) ; en laisse, un roquet noir qui aboie sans cesse. Avec de l’agressivité dans la voix, elle parle de la maltraitance des animaux aux passagers du tram. Elle descend à la station Saint Bruno.

366. La peau de son ventre tombe sur le haut de ses cuisses. Ses joues, ses mâchoires, son menton, son cou forme un seul bloc. Il est toujours directeur de quelque chose, porte du Oxbow, conduit des voitures coûteuses. Il aime observer les oiseaux à la jumelle, il les connaît quasiment tous, les merles, les loriots, les bergeronnettes, les pinsons, les mésanges, les chardonnerets, les rossignols….

367. Il habite une grande maison carrée entourée d’un parc, avec un hall d’entrée à colonnes dallé de marbres. Une liasse de billets gonfle son portefeuille, côté cœur. Lorsqu’il est allé faire les soldes avec sa femme, un voleur a senti l’odeur de l’argent et le lui a dérobé dans la poche intérieure de son pardessus de marque.

368. Ce fichu commissariat aux peintures défraîchies, avec son dédale de bureaux et de couloirs. Taper des procès-verbaux avec deux doigts sur l’ordi première génération… porter des chemises bleu ciel, j’en ai marre mais marre ! Et celle-là, avec sa plainte, elle croit quoi ? y’a marqué Zorro, là ?

369. Longues jambes, silhouette filiforme, elle sort du magasin avec deux chapeaux empilés sur la tête. L’étiquette se balance dans son dos. Dans les bras, elle porte quelque chose de trop lourd pour elle. Elle se dépêche de retrouver sa voiture sur le parking du supermarché, avec ses deux chapeaux sur la tête.

370. Chevelure brune, larges lunettes de soleil, en robe verte, épaules découvertes, boucles d’oreille dorées effleurant son cou, elle répond au téléphone : « je descends là ? tu es sûr(e)) ? … parce que c’est là tout de suite… tu es sûr(e) ? ». Elle ramasse son sac, sort du tram, sur le quai regarde autour d’elle.

371. On ne peut pas être si maigre. La peau plaquée sur les fémurs, elle marche d’un pas décidé, en short jaune, les cheveux au vent. Si jeune… une anorexique brillante, une fashion victime ?

372. On peut dire d’elle qu’elle est extravagante, hystérique aussi. Elle porte d’énormes bijoux, des sacs faits maison et des couleurs criardes. Elle parle fort. Elle dit qu’elle ne supportera pas de revenir, de s’asseoir à la même place maintenant que Juliette n’est plus là.

373. Godiche, Le T-shirt trop large, les épaules tombantes. En plus il s’appelle Couillard, ça ne s’invente pas. Voilà combien d’années maintenant qu’il ne fait rien, depuis qu’il a passé son bac, deux ans, trois ans ?

374. Elle porte la frange et une blouse de coton imprimé. Accoudée à la table de bois, dans la cour intérieure, elle discute, attentive. Elle vit à la campagne, elle a vécu de son troupeau de chèvres pourtant en elle il y a quelque chose de la ville, peut- même de la bourgeoisie.

375. Rougeaud du visage, un peu bouffi, rasé du matin mais là c’est le soir. Il a gardé son veston, il a chaud, ça se voit à son front luisant, ses lunettes lui glissent sur le nez. Debout, le verre à la main, il parle, il parle, il parle…

de 376 à 386  [35]

376. On finirait par l’appeler « la disparisseuse ». Ce serait le narrateur qui inventerait ce mot. Elle serait japonaise, installée en France depuis 30 ans, penserait-on.

377. Il voulait se suicider pour ennuyer sa famille. Il n’y parvenait pas, par manque de courage sans doute. Il finit juste par disparaître.

378. Pendant toutes ces années, elle avait tenté de redresser le cours distordu de sa vie. En vain. Elle choisit enfin cette solution.

379. Arrivé du Japon pour la retrouver, aucune piste ne se proposa à lui. Il resta pourtant, dans l’espoir qu’un chemin se dessinerait. Tout seul.

380. Le grand type au physique un peu veule ne faisait rien. Il passait des heures assis dans sa Nissan couleur brique, au bord de la rivière. Maintenait son mystère.

381. C’est lui qui la trouva, étonné que la lumière de la terrasse soit restée allumée toute la nuit. Elle était simplement assise à son bureau. Discrètement morte, avait-il envie d’ajouter.

382. L’enquête lui fut confiée, parce que sa grand-mère était japonaise. Elle trouva cela débile. C’était sa première enquête.

383. Nuitamment, elle brisa les scellés sur la porte d’entrée. Puis, un passage secret qu’elle connaissait depuis l’enfance. Tout était là, bien rangé.

384. C’est lui qu’on retrouva en premier, dans cet hôtel au bord de l’eau. Il vinrent à trois pour lui poser quelques questions. Il n’aima pas leurs façons.

385. Il voulait à tout prix la rencontrer, lui demander pourquoi. Elle refusait de répondre, s’entêtait. Elle jeta son téléphone portable du haut de la falaise.

386. Il finirait bien par la retrouver, lui demander, ne la lâcherait plus. Se l’était promis. Et d’écrire ce livre.

de 387 à 397  [36]

387. Une ferme écologique modèle, rêve tolstoïen entretenu par une artiste européenne et son mari, natif devenu « patron ». Leur fils adoptif se rebelle. Fasciné par les œuvres de sa mère, jaloux de son frère qui étudie en Allemagne, il attise l’émeute contre le « maître », durant laquelle son père d’adoption est tué.

388. Ce n’est pas la fin. Elle a vécu trois ans recluse dans la maison, avec la peur d’intrusion à tout heure du jour et de la nuit. Maintenant, elle espère pouvoir travailler comme son frère qui, lui, a pu partir avant la prise de la ville. Elle sera architecte. C’est bon de pouvoir travailler dur pour améliorer la situation.

389. Elle a réuni tous ses amis pour une fête incroyable. Eveils de tous les sens : décorum, buffet, alcools et drogues à volonté, musique ; mais personne n’a vu l’hôte. Excès, surchauffe. Elle apparaît enfin. Ovationnée, elle porte un toast, invitant chacun à ne pas se priver, à continuer, « en souvenir d’ d’elle ».

390. Trimer, pour le seul profit de la société d’huile de palme. La seule à embaucher. Sous son toit de taule, il calcule qu’à ce rythme, il lui faudra des années pour rembourser sa dette. Il fait un sale boulot, conscient des ravages causés sur la forêt primaire. Mais si ce n’est pas lui, quelqu’un d’autre le fera.

391. « En saison sèche, la piste est praticable », leur a-t-on dit. D’ordinaire, il faut passer par la mer pour se rendre au lodge. Leur 4x4 Toyota a parcouru des kilomètres de piste défoncée à travers la forêt primaire. Au franchissement d’une rivière, panne. La nuit tombe, les cris montent. Il la laisse pour tenter de trouver une connexion.

392. Issus du même village marocain, quatre hommes partagent un taudis à Paris. Pour être passé à des trafics plus lourds l’un deux est viré par les autres. La nuit, il a mis le feu après les avoir aspergés d’alcool. L’incendiaire est arrêté. Le fait est relayé par le net, jusqu’au village où les trois familles s’en prennent à la quatrième.

393. Elle sait qu’il va sortir ce jour. Elle avait tenté d’oublier. Il y a dix ans, il l’avait traitée de balance, ajoutant qu’il la retrouverait… Elle sait qu’il ne lâche jamais prise, et l’idée seule l’aura fait tenir. Alors, cette fois, c’est elle qui prendra les devants, en inversant les rôles : elle se fera chasseresse.

394. Il a travaillé dur à l’hôtel, mais sa connaissance des langues, son ingéniosité à tout arranger lui ont valu sa promotion. Lors du colloque international qui se tient dans les salons : « nouvelles technologies, énergies renouvelables », il reconnaît le comportement, le timbre de voix de l’ancien tortionnaire qu’il sert à présent.

395. Ce n’est pas parce qu’ils vivent dans la misère qu’il boit. Il est malade. Elle est enceinte de lui. Ils ont brûlé la vie par les deux bouts, usés. Personne, pas même l’entourage ne pourra comprendre : leur fin ne sera que le contre-point de l’intensité brûlante de ce qu’ils ont vécu.

396. Elle a laissé l’appartement propre, impeccable, vide. Plus rien. Il n’a pas compris, au retour de ses trois jours de mission. Avant de se quitter, ils avaient fait l’amour comme jamais. Au commissariat, on lui a répondu que disparaître n’est pas un délit. Consultant leur compte bancaire, il a découvert qu’il était vide.

397. Elle a remonté sa trace. Elle se fait passer pour une journaliste, une adepte, issue de la même université (il y avait brillamment soutenu sa thèse). Seule, dans ce lieu où il s’est retranché avec sa garde rapprochée, elle a joué avec lui au chat et à la souris. Pour qu’il se révèle, il lui faudra se démasquer et jouer cartes sur table.

de 398 à 408  [37]

398. Il était bossu, avec la lèvre inférieure un peu épaisse et tombante. Les tâches les plus ingrates et salissantes lui étaient dévolues. Il faisait un peu peur, mais il était gentil.

399. Il habitait à Courbevoie et pour venir chaque jour à Sannois, il changeait à Argenteuil. Son vieux costume noir était lisse d’usure et plein de l’odeur des Gauloises qu’il fumait en crachant des morceaux de tabac et en soufflant la fumée entre ses dents manquantes, tout en secouant la tête.Il préparait ses CM2 à un avenir radieux.

400. Il portait beau, son alcoolisme ne pouvait pourtant s’ignorer à la vue son visage. Son grand bureau était l’antre redoutée d’où les décisions se prenaient, pour les élèves, le personnel, les parents, tous au même rang pour lui. Il me corrigea une fois en me frottant les oreilles, sans doute pour une broutille.

401. Elle était ronde et pimpante, toujours bien mise, souriante et commerçante. La cuisine et la buanderie étaient ses domaines. Elle donnait des cours de piano sur celui qui était au centre de la verrière dans le réfectoire.

402. Elle devait venir d’une province lointaine et rustique. Petite comme une souris, un peu trop noire, elle restait silencieuse en exécutant épluchages et lavages. J’avais dans la tête la bande-son des films du dimanche soir qu’elle regardait sur sa télé crachoteuse, mon lit jouxtant le mur de sa chambre.

403. Il avait un bouc bien taillé autour de sa grande bouche avec ses grandes dents. Aux commissures des lèvres une sorte de petit dépôt blanc. Il avait créé une chorale pour la fête de l’école, et sa fiancée s’appelait Anne.

404. Son neveu était dans sa classe, et c’était pas bien pour lui ; tête de Turc. Elle avait les cheveux longs et il fallait lui donner du Mademoiselle. Quand on avait mal à la tête, elle apposait ses mains sur notre front et prenait le mal.

405. Il habitait un petit appartement donnant sur un bout de cour, à l’écart. Il devait être assez jeune. Il faisait la confession de temps en temps... rien de plus.

406. Sa chambre communiquait avec le grand dortoir. Elle était jolie, en fait elle était très belle et j’étais un enfant. Elle m’a donné une statuette en bois, un Lapon sur des skis se poussant d’un bâton, je l’ai encore.

407. Par dessus le grand mur je lui lançais des petites mots doux mis dans une boite de cachous. Je me souviens du nom que je lui donnais. Mais les boites ne tombaient pas toujours entre de bonnes mains.

408. En allant chercher le pain, je passais devant la boutique de ses parents . C’était la fille du pharmacien. Nous nous prenions la main, une seule fois, lors d’une sortie au cinéma où l’on projetait « Violettes impériales ».

de 409 à 419  [38]

409. Les mots glanés au fil des ruelles forment ce que je suis que penser où aller ; j’erre cousu de cicatrices sonores ; les paroles assemblent bribes et lambeaux ; puis les visages des passants s’éloignent sitôt croisés. Me voilà dispersé en fines écharpes telle la brume effilochée aux yeux aveugles des étangs mornes ; les conversations s’amenuisent – mes débris courbent la tête en silence comme une fleur endormie.

410. Toi incrustée ici derrière la couronne vive la pluie humecte doucement ton fin visage doux et aimant, les yeux perdus dans ton rêve de pierre ; droit devant ton retrait absolu se décaler du temps inaperçu à égrener son chapelet de routine - lus sous le fin voile d’eau et en lettres dorées, les regrets éternels s’échappent du tréfonds de ton absence comme un lointain envol d’oiseaux noirs.

411. Le grand moustachu toujours un peu pathlétique - bronzé grisonnant aux fines lunettes rondes et cerclées de métal – yeux bleus et moqueurs – a l’habitude de clamer – sûr de son persiflage et de son pouvoir. Il assène en préemptant ceux qui l’écoutent. L’air de rien. Jette un coup d’œil circulaire – jouit finement de l’auditoire comme un jongleur lance et rattrape ses massues colorées. Se félicite de son adresse.

412. La jeune infirmière psychiatrique épuisée et inquiète a écrit : « Je suis une équilibriste, je monte sur une corde, je prends une grande respiration, et j’avance pas à pas, regard droit devant, posture assurée. Chaque mot est un pas, et il nécessite un équilibre, lentement j’avance. » Elle est toute là.

413. Au voleur ! Au voleur ! Tout tournoie dans sa tête il hoquète son vin. Des fulgurances des flammes des brûlures dans la poitrine mais d’autres douleurs s’atténuent : il se raconte des histoires de héros magnanime et follement aimé. Penché sur la gerbe de vomi qui lui lacère la gorge et explose en big-bang rougeâtre sur le trottoir - une larme suintant au coin des yeux - il voit avec soulagement sa vie amère gicler en galaxies spéciales et acides. Au voleur ! Au voleur !

414. Le vieux nègre assis au bord de la route regarde cahoter la charrette précédée d’une unique mule placide et lente – s’étonne de cette femme blanche enceinte et absolument déterminée - grimpée plus avant à côté du cocher voûté sous le soleil d’Août. C’est un black chenu du temps de Faulkner et des arbres aux fruits étranges pendus côte à côte.

415. C’est un type exténué transi de nuit de froid de vague sur un vieux canot bondé en Méditerranée, des cris des larmes des appels inconnus traînent au ras des flots. Le ressac jettera bientôt des chiffons gorgés d’eau et remplis d’humains sur la plage. C’est un visage sans reproche en pointe et en noir et blanc - les yeux en bouffent la moitié derrière les barbelés. C’est le photographe à l’enfant nu décharné et au vautour patient, le preneur d’images bientôt suicidé. C’est elle qui dit : « je sens que je laisse aller des choses » et puis ferme les yeux. C’est le lecteur du journal et des histoires du monde – assis ici à la terrasse du café et derrière la page de l’horoscope - sait bien qu’il n’y croit pas mais quand même. Ce sont des foules impuissantes et désemparées qui le traversent mais toujours en passant.

416. A pris le métro, a entendu le signal sonore - le claquement des portes - le grondement de la rame en accélération et resté debout en a ressenti les secousses entrechoquées de wagon en wagon – a regardé les mains cramponnées aux poignées, crispées autour des barres, a vu les visages absents pétris d’ailleurs éteints ; s’est interrogé : qui d’autre a pris le métro, a entendu le signal sonore, le claquement des portes, a vu mon visage absent perché sur des épaules qui ne m’appartiennent pas – s’est alors demandé…

417. La belle marchande de fleurs sourit toujours en se déhanchant, sent le frais et distille des couleurs qu’elle colle dans de grands bouquets entourés de rubans. Aujourd’hui elle a apposé une affichette à sa devanture nouvellement bardée de bois. « Merci de ne pas voler les pots que j’expose devant le magasin. »

418. Dans le village grouillant de ragots un découpeur de lettres à l’ancienne - un artiste ! chauve et amoureux éconduit prépare sa première missive de dénonciation calomnieuse et anonyme : « Tu paieras pour tes mensonges, catin. » Il relit et apprécie la farandole absurde et décalée des lettres collées sur le papier, telles les dents difformes et tordues d’une vieille gâteuse abasourdie et baveuse.

419. Le photographe ce matin a saisi cet homme petit en marche et en costume – un attaché-case à la main - seul au carrefour entre les gratte-ciel noyés de pollution brumeuse. Autour des autos le poussent du museau, écrit en gros TAXI dans cette bande triple sur la portière. Les enseignes des magasins s’affichent en japonais. Le jeune homme – seul - traverse le passage piéton – il avance raide et les bras tendus comme ces petites silhouettes vertes et lumineuses qui invitent au passage quand le feu vient de changer.

de 420 à 430  [39]

420. Il est encore à la barre, il a le visage exténué de l’homme qui achève sa quatrième nuit de mer, les yeux brûlés de sel et d’hallucinations. Égaré dans une molle du golfe, il a tiré trois jours, trois nuits, de longs bords, serrant le vent au plus près. Ce n’est qu’à la pointe de Trévignon qu’il a identifié, à la côte, loin dans le nordet, les feux des autres voiliers. Il serait donc vainqueur.

421. Elle remonte le cours de l’oued, jusqu’à l’entrée des gorges. Elle déroule son foulard de tête, la chevelure noire s’écroule en vagues des épaules à ses reins. Plus tard, quand elle a quitté l’ombre de la palmeraie et le parfum des orangers, elle laisse glisser jusqu’à ses chevilles que cercle le tatouage des Aït Melkem la tunique d’indigo, elle descend, intense et nue, dans le chaos des galets blancs que charrie l’eau du dernier orage. La toison de son sexe est de la plus belle noirceur.

422. Il est assis parmi les enfants, ensemble ils jouent aux osselets, il est souriant — qui donc écrira plus tard qu’il était le visage de la tristesse. L’œil est vif, il hume l’air marin avec appétit ; certes l’âge le courbe et le pas est hésitant quand il prend le chemin de la mer. Atteindra-t-il ou pas l’inespéré ?

423. Elle descendait à la Vilaine par la Corne-de-Cerf, chaque matin, été comme hiver, qu’il pleuve ou vente, avec sa longue charrette, sa lessiveuse, son rangeot, son bat-drap et son trépied ; elle lavait le linge des gens des châteaux, celui des gens de Beaulieu et celui des gens de Trenon ; la remontée au bourg par la côte de la Corne-de-Cerf était pentue et longue. Elle est morte épuisée à cinquante six-ans. Elle était ma grand-mère.

424. Il était charpentier ; le dimanche matin, il devenait barbier, il rasait les paysans qui venaient à la messe ; il était toujours vêtu d’un lourd et large pantalon de velours, les reins ceints d’une large flanelle ; il était chantre à l’église. Charpentier, il faisait les cercueils et rasait donc les morts.

425. Si Salah était un modeste comptable chez un des plus riches commerçants Mozabites de la place Béchu. Il prit le maquis dès la Toussaint Rouge. Quand nous le rencontrâmes peu de mois avant le cessez-le-feu, il commandait la "mintaka" du sud des Aurès ; son visage émacié dégageait la sérénité. Il était, bien qu’ayant tué, d’une remarquable douceur. À Branis, il nous reçut sous un olivier.

426. Elles habitent un gourbi, tout proche de la casemate ; il les voit souvent à la fontaine ; sur le plan du village, la punaise de leur gourbi est rouge, : l’homme est au maquis, il a peut-être été tué. La femme, trente, trente-cinq ans dans ses haillons noircis de la fumée du bois d’olivier et de genévrier, est grande et sèche ; les traits du beau visage se rehaussent de rides accentuées par la vie rude du djebel ; dans le corps de la fille, quatorze, quinze ans, s’annonce déjà le port altier de la mère, elle a la rondeur nubile de l’adolescence.

Et peut-être le jour ne s’écoule-t-il point qu’un même homme n’ait brûlé pour une femme et pour sa fille.
St-John Perse, Anabase

En deçà du sentiment de beauté, remue l’indéfini désir que, seule, contient l’attitude des deux femmes. Elles n’ont ni hauteur, ni mépris. Elles ignorent.

427. Le comte de Saint-Germain habite le château de Trenon, ses fermiers résident dans les villages alentour du château ; chaque dimanche, il assiste à la grand’messe entouré de sa famille, il occupe le banc clos qui leur est réservé. Il porte beau.

428. C’est un petit homme propret, très soigné, il chemine à petits pas comptés dans les rues de la ville, il s’incline quand il salue les dames. Philologue, il est un remarquable hellénisant et a publié quelques pages sur la Lettre X, conte un peu leste attribué au Pseudo-Eschine. Désormais, il enseigne le Grec ancien à l’Université du Troisième âge.

429. C’est sans doute un portrait de femme sur une fresque en relief. La taille est svelte, prise en une longue coule, elle porte en main droite une cithare, un livre en main gauche. Le visage a été raboté par les conventionnels français qui ont occupé l’Électorat de Mayence.

430. Il doit, toutefois, écrire un onzième portrait. La chaleur est lourde, les doigts enfourmillés se dyslexisent sur le clavier, les pies jacassent dans le jardin. L’écran ne renvoie que le visage d’un vieil endormi.

de 431 à 441  [40]

431. Charlotte n’aime pas les fraises. Elle est d’une sincérité désarmante. Ce midi, elle a rendez-vous dans une agence matrimoniale au nom surprenant : Les trois coups !

432. Samantha Wilford est née avec le pied gauche bien plus grand que le droit. Elle en rit, ce midi. Elle dit que cela lui a toujours donné une longueur d’avance sur les autres.

433. Voici Babeth. C’est une jeune fille bavarde et pleine de vie. Babeth a une lubie : elle ne porte jamais de culotte du soir au midi…

434. John Moranvie est un personnage de roman. On imagine toujours qu’il est difficile d’en inventer. Il suffit simplement de ne pas chercher midi à quatorze heures.

435. Alexandre Monvoisin est le corbeau du village. Un animal vorace et intelligent. Ce midi, il s’est épris d’une petite ménagère dont il suit le maigre caddie depuis les allées du marché dominical.

436. Antonin Midi est au plaisir ce que le chocolat fondu est à la poire. Inavouable. Antonin Midi a les lèvres les plus douces, les plus gourmandes de Paris.

437. Ce midi, Patrick Dupont a décidé du meurtre de sa voisine de palier. Ce cadre commercial entré sans histoire dans la cinquantaine va en étonner plus d’un. C’est toujours comme ça avec les vieux célibataires : un jour ou l’autre il faut qu’ils passent à l’acte !

438. Marie-France raffole des gâteaux à la crème pâtissière. C’est toujours un plaisir de la voir, le midi, se préparer à déguster un millefeuille ou une tartelette aux framboises. Attention Marie-France : vous êtes filmée !

439. Eléonore sort de la gare de Versailles-Chantiers à midi, précisément. Elle tient au bout de sa main droite un joli paquet blanc en forme de pyramide. Au creux de son bras gauche, un sac Louis Vuitton couleur grenat dans lequel se cache un Smith & Wesson 22 long rifle.

440. Sœur Clothilde n’aurait pas dû voir ce qu’elle a vu, ce midi là. Elle n’aurait pas dû écouter la voix blanche et balbutiante, surprise, confuse et douloureuse qui se tenait, à genoux, devant le lit de l’infirmerie. Sœur Clothilde avait simplement refermé la porte.

441. Paul a décidé de ne pas repasser par le bureau. Vers midi, il est allé se coucher, souffrant d’un puissant mal de tête. Il ne devait se réveiller que vingt et un jours plus tard : mort et enterré.

de 442 à 452  [41]

442. Enfant, il répondait invariablement « écrivain », lorsqu’on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard.
Plus tard, comme on s’étonnait qu’il vive seul et sans enfant, il disait qu’il consacrait sa vie à l’écriture d’un livre, toujours le même, un livre-monde : l’oeuvre d’une vie.
À sa mort, on trouva chez lui une bibliothèque bien remplie, un lit, une table de nuit et une malle contenant des dizaines de carnets remplis d’une écriture serrée assez peu lisible ; les meubles furent vendus et les carnets brûlés.

443. C’était un soir d’hiver, peut-être un soir d’automne, la nuit tombait, il faisait froid, Félicien s’enfonça dans la forêt.
Son amie Blanche venait de rompre leurs fiançailles.
Seul, dans le froid et le noir, a-t-il eu peur des ombres mouvantes, des bruissements furtifs des bêtes tapies, du hululement des chouettes ; a-t-il eu peur de la mort au moment où il se passa la corde au cou ?

444. R. était assis au soleil avec deux autres soldats, le dos appuyé contre le mur du cimetière en ruine.
À un moment, il jeta ses cartes devant lui, abandonnant la partie, et se leva pour se dégourdir les jambes.
À peine le temps de faire cinq ou six mètres, un obus tomba là où il se tenait précédemment, tuant sur le coup ses deux camarades.

445. Ici repose le corps de Valentine R., décédée le 27 mai 1881, dans sa 18e année.
Dieu trancha son existence au moment où elle entrevoyait de beaux jours.
Adieu notre enfant, nous nous reverrons, les chrétiens se retrouvent au ciel.

446. Dans la pénombre, une ombre se glisse jusqu’au lit de la femme endormie.
Sa fille, qui a 12 ans, allongée dans le lit à côté et qui ne dort pas, croit que c’est sa petite sœur, aussi elle l’appelle doucement : l’ombre s’arrête, mais garde le silence ; la jeune fille appelle encore, l’ombre s’en retourne vers la porte, la jeune fille allume aussitôt, et il n’y a personne, pas même une ombre.
Elle sut ainsi que sa mère ne lui mentait pas lorsqu’elle lui disait que certains soirs son père lui rendait visite, ce père dont elle ne se souvenait déjà plus très bien, qui avait été emporté par une leucémie quelque cinq ans plus tôt.

447. Lydia L.
18/6/1940, 6 mois.
Demain, un jour nouveau.

448. Il avait flirté gentiment avec la fille à la machine à café.
Comme elle montait dans sa voiture, il s’était dépêché de rejoindre son véhicule pour la suivre.
C’est seulement après avoir roulé une vingtaine de kilomètres qu’il se rendit compte qu’il avait oublié sa femme sur l’aire d’autoroute de Brocuéjouls.

449. Il l’avait observée toute la soirée, et finalement non, elle ne lui plaisait plus tant que ça, il décida de ne pas faire le premier pas.
Il s’éloigna vers la cuisine pour être seul un moment ; elle le rejoignit bientôt, et sans prévenir, elle l’embrassa.
Cinq ans plus tard, ils se marièrent.

450. Il colla ses lèvres à son oreille et lui murmura : « je t’aime »

— tst, tst, elle fit. Jamais pendant l’amour, c’est trop facile.
Plus tard, il réalisa qu’elle avait raison : il ne l’aimait pas.

451. À 47 ans, il vivait toujours chez sa mère.
Comme il était ivre, elle l’enferma à clé dans le salon pour qu’il arrête de boire : il ouvrit la fenêtre, et entrepris de descendre en rappel les neuf étages à l’aide d’un câble Ethernet.
Rappelons qu’il était saoul.

452. Il les accueillait chez lui, et tous étaient intimidés par ce grand type si sûr de lui, à l’écharpe et au regard bleu acier.
Une fois qu’ils furent assis, il eut un sourire pour chacun, quelque chose qui évoquait le prédateur devant sa proie.
Après quelques minutes pourtant, un voile passa devant ses yeux, et il crut bon de préciser qu’il lisait beaucoup ; de la poésie, insista-t-il.

de 453 à 463  [42]

453. Elle les note dans son carnet de poche, sous trois critères : numéro, prénom, signe distinctif. Elle ne couche jamais deux fois avec le même homme, elle couche pour compter. Faire du chiffre, battre le record des conquêtes masculines, sans idée sur le nombre à atteindre.

454. Depuis que Gérard est à la retraite, il est prêt pour la journée avant les salariés en activité. Il patiente, habillé en costume sans cravate pour ne pas en faire trop, la raie bien dessinée au peigne, les cheveux encore humides. Un jour sur trois, il attend à l’entrée que sa voisine fasse claquer la porte de chez elle, pour sortir, comme par hasard, en même temps qu’elle.

455. Elle parle aux objets, alternant le ton selon leur résistance à ses volontés, selon son humeur du moment. Depuis petite, elle parle aux objets, personne ne s’en est jamais rendu compte, ça ne s’entend pas. Elle se demande seulement maintenant si c’est normal, si ce serait risqué de vérifier auprès des autres.

456. André soigne les échanges pendant des mois, au moins deux, avant d’accepter de rencontrer ses correspondantes. Il mène plusieurs histoires en parallèle en veillant à ne pas confondre les femmes grâce à des fiches personnalisées. Le jour du rendez-vous, André s’installe à l’opposé du lieu fixé, pour observer l’évolution de leur déconvenue, longue vengeance sur les femmes de son passé.

457. Aline ne peut pas s’en empêcher. Quand elle réussit à se contrôler dans les magasins, elle craque au guichet, à la toute dernière minute. Il suffit parfois d’un objet symbolique, briquet ou chewing-gum glissé dans sa poche, pour éprouver excitation et jubilation à l’idée de ne pas se faire attraper, une nouvelle fois.

458. Au bureau, les collègues le pensent en couple, avec deux enfants, un garçon et une fille. Il a construit une histoire banale, avec des noms, des détails intimes consignés dans Evernote, sous le titre Sagrada Familia pour ne pas éveiller de soupçon. Le soir, il rentre chez lui en composant la suite de sa vie, les épisodes à venir.

459. Adla a abandonné son travail, toute idée de mariage, son cercle d’amis… pour se consacrer à sa mère malade. Elle se sait par tous plainte, glorifiée en exemple de sacrifice filial. Seule sa cousine ne semble pas dupe de son empressement à renoncer à sa vie, elle la regarde avec un sourire étrange surtout quand la famille fait son éloge.

460. Au bout de trois jours, il la supplie sur Skype d’écourter son séjour, prêt à payer le nouveau billet d’avion malgré ses faibles moyens. Il a peur qu’elle le quitte si elle retrouve longtemps son pays d’origine. Qu’elle décide de rester auprès de sa famille : elle n’a plus besoin de lui depuis qu’elle a régularisé sa situation en l’épousant.

461. Quand elle se voit en photo ou dans les devantures des magasins, elle cherche les traits communs avec cette femme laide qui s’y reflète. Chez elle, les miroirs lui semblent plus fidèles à son image. Elle se retient de demander confirmation aux autres passants : selon vous, s’agit-il de moi ? Sommes-nous la même ?

462. Il n’avait pas prémédité son départ. Il menait une vie normale avec une femme normale, un travail, des enfants normaux, des amis. Disparaître, ça s’est imposé à lui un matin ; disparaître simplement sans mourir, quitter.

463. Elle vérifie la date sur leur fil de discussion whatsApp : le dernier message amical date de plus d’an. Depuis, Amélie a reçu deux réponses froides et laconiques à ses tentatives de retrouvailles. Elle en souffre et cherche en vain à comprendre pourquoi son amie d’enfance a cessé de lui parler, sans explication, sans raison, depuis plus d’un an.

hors-série : les 464 à 474 lus par leur auteur !

de 464 à 474  [43]

464. Un bunker. A l’intérieur, une femme en robe courte et moulante de velours vert sombre. Elle danse, danse, danse.

465. Dans la galerie d’un musée de peintures anciennes, une gardienne est assise sur une chaise. Son visage, aux os saillants et à la peau parcheminée, ressemble à celui du modèle de la toile renaissance face à elle. Elle la regarde avec intensité.

466. L’adjointe au maire en charge de la culture fait l’inventaire d’une petite maison où sont hébergés gracieusement des artistes en résidence – ils doivent quand même s’acquitter des charges -. Elle trouve un carnet de notes. La veille, c’est le peintre invité qu’on a retrouvé pendu.

467. Novembre. Une jeune femme en survêtement donne la main à un enfant emmitouflé. Ils se tiennent tous les deux en bordure d’un étang de brume.

468. Un dimanche matin, aux puces de Clignancourt. Sur un bout de trottoir, un clochard étale sa récolte de la semaine. Une ribambelle de peluches sales et difformes.

469. Au gibet, un pendu ballotté par la bise. Un corbeau lui picore le visage. A ses pieds, un enfant regarde.

470. Au bord d’une route forestière du Montana, au fond d’un parking gravillonné, une baraque en bois : le « Two Bears Bar ». Sous une tête de grizzly empaillée, le barman, patibulaire, est assoupi derrière son comptoir. On dit de lui qu’il est un vrai nounours.

471. Déambulant par les rues, l’écrivain fait le point sur sa carrière. Il écrirait bien un roman poétique. Mais qu’on ne compte pas sur lui pour écrire un roman romanesque !

472. Un plénipotentiaire et son équipe sont envoyés dans les confins du nord pour une mission d’inspection. Ils découvrent que la zone est non seulement peuplée mais en plus que les habitants ont été réduits en esclavage par la Compagnie. Elle va tout tenter pour faire échouer leur enquête.

473. Dans une clairière, devant une maisonnette en ruine, une babouchka toute rabougrie tambouille. Un gosse en guenilles sort d’entre les sapins et s’avance. La vieille se baisse, ramasse une pierre et la jette dans sa direction, en même temps qu’une bordée hurlante : « Fous le camp, tu n’as plus rien ici ! »

474. Au cœur d’une technopole, dans le ronronnement de la fin de semaine, un jeune étudiant stagiaire est en charge de l’entretien dans un laboratoire de recherche en biologie. Alors qu’il nettoie une cage, un gros rat d’expérience s’enfuit. Il ne le retrouvera pas mais tombera sur le corps du vigile : sa cervelle et son cœur ont été dévorés.

de 475 à 485  [44]

475. Une enfant, la main dans la poche où elle tient six précieuses billes. Elle en a perdu quatre à l’école le matin et compte en regagner cinq pendant la prochaine récréation. Ce sera pour elle signe que son père, à l’hôpital, ne mourra pas.

476. Anéanti, Jean est planté devant son champ où il ne reste plus rien, les sauterelles ayant tout dévasté. Germe en lui l’idée de voler les économies de sa femme pour les jouer au casino récemment implanté dans la ville voisine. Il se pense différent de son père qui s’était suicidé après avoir tout perdu aux jeux.

477. Un avocat de renom ayant, par générosité ou culpabilité, prêté une maison secondaire à un homme qui se disait rescapé de Buchenwald, apprend que cet homme n’y a jamais été interné. Il le somme de quitter la maison où il est confortablement installé depuis des années mais l’homme refuse. L’avocat lui fait un procès, le perd, se lance dans une entreprise tout aussi folle que perverse pour récupérer son bien.

478. On dit dans le village qu’il est sorcier. Depuis la mort de sa mère, il la sent plus présente que jamais et écrit dans un carnet sous sa dictée. Il fomente avec elle un plan pour déshériter son frère.

479. Dans une réserve de l’Arizona, un jeune indien succède à son père pour subvenir à la famille et tient le seul poste d’essence dans un rayon de 300 km alors qu’il étouffe sur cette terre rouge. Il passe ses journées à scruter l’horizon en feu. Il est paralysé à l’idée de quitter sa vieille mère.

480. Rêvassant dans sa voiture sur la longue route qui la ramène chez elle, Annie trouve soudain une réplique charnière pour faire avancer la pièce qu’elle est en train d’écrire. Installée devant son bureau le stylo en main, elle ne parvient plus à retrouver la réplique et remonte dans sa voiture pour refaire le chemin parcouru. Des répliques lui viennent mais jamais la bonne.

481. Un paysan géorgien, ancien repris de justice, se voit élu chaman lors d’un rêve. Il s’installe avec sa famille dans un village en ruine souhaitant y refaire vivre les rites. Au plus profond de sa chair, il se sent investi pour redonner vie à ces pierres.

482. Lorsqu’Etienne trouve une correspondance amoureuse entre son fils et un certain Hugo, il le chasse de la maison. Il continue cependant à lui mettre tous les soirs une assiette en face de la sienne et la replace le matin dans le placard, le visage fermé. Agonisant sur son lit de mort, son dernier vœux sera que l’assiette d’Antoine soit mise et d’y servir de la soupe chaude.

483. Depuis son tout jeune âge, elle vit dans un quartier urbain avec ses parents immigrés d’Inde. Elle lave à présent la vaisselle dans un restaurant qu’elle quitterait si ce n’est que les bulles de détergeant dans les verres sont pour elle source de rêves dansants. Un jour, sur la scène de l’évier, entre ses mains, la vaisselle ouvre toute une chorégraphie.

484. Un pêcheur trouve dans ses filets une bouteille jetée à la mer. A l’intérieur, un mot : « Que celui ou celle qui trouve ce message se rende à Buenos Aires où une carrière d’acteur l’attend ». Le pêcheur se saisit de ce qu’il prend pour une main tendue.

485. Elle était tombée amoureuse de cet homme pressé et distingué qui se présentait deux fois par semaine à son guichet pour déposer de l’argent. Voilà qu’un jour, il ne vient plus venu. Fidèle à elle-même ou à l’amour, toujours est-il qu’elle ne lâche pas ce travail qu’elle déteste, habitée par la certitude que leurs chemins se recroiseront en ce lieu.

de 486 à 496  [45]

486. Une femme vit dans un hôtel du 18e arrondissement de Paris, elle a cinquante ans, elle est Algérienne. Un jour, elle reçoit une lettre de la DASS : un homme âgé de trente deux ans, abandonné à la naissance, veut la rencontrer - il dit être son fils. De cette lettre surgit tout le passé de cette femme.

487. « Écris-moi dessus » un jeu auquel ils jouaient enfants et qu’ils vont, adultes, poursuivre et pousser à l’extrême.

488. Une femme danse sous la pluie. Sa robe rouge colle sa peau rousse et souligne son torse très mince et ses hanches très larges. Elle danse sous le tilleul, comme chaque soir.

489. Un fils en quête de l’histoire de son père mort en Algérie avant l’indépendance. Il est prêt à tout pour savoir, sa mère fera tout pour laisser cette histoire enfouie dans le passé.

490. Un gardien de cimetière de quarante ans vit avec sa femme et ses quatre enfants dans le cimetière français de Constantine. Le soir, il visite toujours la même tombe, celle d’une femme née au siècle dernier. Il est certain qu’il s’agit d’une de ses ancêtres, elle s’appelle Tamizh et lui Tamizhi. C’est sûr c’est sa famille, son sang, il doit retrouver cette partie de sa famille repartie en France.

491. Un homme de 80 ans, ancien tapissier, décide de quitter sa femme pour rejoindre sa maîtresse avec laquelle il mène une double vie depuis trente ans.

492. Depuis dix mois qu’elle est au chômage, tous les jours, de sa fenêtre, elle observe le même homme, il s’agit du concierge de l’immeuble d’en face. Elle tient un journal dans lequel elle note tout de lui, ses gestes, ses paroles, le ton sur lequel il les prononce, les personnes avec qui il parle, les heures, les dates et la vie qu’elle lui imagine en dehors du travail. Un jour, elle décide d’aller lui parler.

493. Elle a seize ans, ça va être sa première fois. Elle l’a décidé depuis six mois : le 15 août, elle couche avec son cousin qu’elle aime depuis toujours. Ça se passera sûrement après le bal, dans sa voiture à lui, parce que chez elle ou chez lui c’est impossible.

494. Un garçon de dix ans est amoureux de sa voisine de quinze ans qui l’ignore. Un soir, il lui vole son chien.

495. Elle l’admire depuis toujours, elle pensait être amoureuse de lui, mais pourquoi s’être racontée cette histoire ? Ce soir, ils ont couché ensemble après qu’il l’a invitée au restaurant où il avait le soucis qu’elle mange bien, un peu vexé, vu le prix des plats, qu’elle ne termine pas ses assiettes. À l’hôtel, il avait un regard d’affamé ; au début, il n’osait pas, puis il s’est jeté sur son corps - maintenant, elle sait.

496. Elle a perdu ses cheveux à cause d’une anémie sévère, depuis, elle porte un foulard. À l’école, on lui autorise, à cause de l’anémie, sinon c’est interdit, à cause de la religion. L’école ça marche pas trop mal, sauf en français ; leur nouvelle prof, elle leur a montré des tableaux de Vénus nues ; mais elle, elle a pas pu regarder parce qu’elle était gênée contrairement à la prof qui connaît pas la honte et qui a même parlé de masturbation, comme quoi à l’époque on disait aux femmes de se masturber avant l’acte pour stimuler le mec, c’était trop bizarre.

de 497 à 507  [46]

497. — Attends, coupe-t-elle, je te rappelle, j’ai une course à faire rapidement. — Elle sort et achète deux grandes bières et des cigarettes en prévision de cette discussion difficile. Elle retombe dans l’alcool.

498. Le bruit violent d’une moto le fait bondir au milieu de la rue. Le conducteur le projette à côté d’une poubelle pleine de perches pourries, des poissons qu’il adore. Il est récupéré par une dame qui a du mal à marcher.

499. Vouant un culte à sa grand-mère, collectionnant ces petits objets dont je ne sais plus le nom, voulant changer de sexe,

500. Il ne supporte pas les bonnets. Cette fois-ci il ne veut pas monter dans la voiture et se met à hurler. Il n’a plus jamais faim.

501. Au-delà de sa main, le parc derrière ses grilles. L’immensité de la mer qui s’étalait ici voici trois cents millions d’années. L’entrée dans l’Europe.

502. Il lui a manqué. Il se sera perdu. On l’a alors oublié.

503. Amoureux de l’amour, amoureux de la politique, amoureux de la raison.

504. Elle promène son caddie plein de sacs vides dans la chaleur des trottoirs de l’été. Elle porte un imperméable et un bonnet de bain à grosses fleurs bleues. Elle parle à qui veut l’entendre :

505. Elle a été vidée de ses habitants dans les années 1930 du fait de la Grande Dépression. Quand les affaires ont repris c’était au seuil des années 40 grâce à la Guerre. Les habitants l’ont repeuplée d’enfants, tout prêts à aller au Vietnâm dans les années 60.

506. — Tu peux sortir tout seul tu sais, dit-elle, épuisée. — Aussitôt qu’il est sorti elle se masturbe et jouit très vite, intensément, puis se remet à travailler. Quand il revient il sent immédiatement qu’elle est différente.

507. Aujourd’hui, un copain de mon fils est mort. Il était sur son balcon, il a glissé, est tombé, mauvaise chute.

de 508 à 518  [47]

508. Même si, avant de donner libre cours à sa pingrerie dévorante, Baba avait eu le temps de se livrer à une série d’opérations de chirurgie esthétiques ( pattes d’oies, cellulite, seins, bouche...), la nature avait mis sa marque sur son visage de cire. Son accoutrement, poussé pour l’occasion à une outrance sans précédent, mettait une touche terminale à cet assemblage. Quelque chose de neuf, quelque chose de vieux, quelque chose de bleu, quelque chose d’emprunté…

509. Iolanta était tombé de haut, car son savoir était grand et ses talents nombreux. Elle avait entendu le bruit du couperet sous la forme d’un compliment qu’un haut responsable lui fit un jour en public. Un compliment hyperbolique, une sacralisation en règle. Dès qu’elle avait senti la couronne ceindre son front, elle avait su qu’elle roulerait bientôt avec sa tête dans un panier.

510. Il se signa à l’orthodoxe, trois fois de suite et très vite. Puis, après avoir le tour du corps en psalmodiant ôbogémoïôbogémoïôbogémoï, il le saisit sous les aisselles et le tira dans la fossé. Il remonta dans sa BMW aux vitres fumées et fila sans demander son reste.

511. Adil ne parlait pas bien la langue, mais il comprenait les visages. Sa soeur s’inquiétait : dans le métro les visages ne disent pas le nom de la station. Mais lui voyait aux visages quand il était temps de sortir de la rame.

512. Avec un bruit de clé, la petite cuiller tombe sur le plancher. Depuis quelque temps, ses dix doigts sont gauches. Elle s’en fait la remarque chaque fois qu’une clé cogne le sol.

513. Pour son septième anniversaire, son père lui fit parvenir sa propre montre. Distingué par ce couteux présent dans la bondissante fratrie, rien ne l’avait préparé aux lapins successifs des années suivantes. Le père n’avait jamais reparu, ni pour les anniversaires, ni pour les fêtes, ni pour les dimanches ordinaires, et, l’œil rivé au cadran, il était depuis lors irrémédiablement en retard.

514. on, et les bons jours, son chapeau de haute forme. Mais jamais il ne parle de sa casquette.

515. Il était parti en vacances après avoir embrassé tout le monde. À son retour, il avait changé de sexe et ses collègues saluait la métamorphose du papillon. Elle souriait, mais dans son coeur, elle sentait qu’elle était coincée au stade de la chenille.

516. Jumeaux et inséparables, restés vieux garçons, tout le monde au village les appelait “ Moi et mon frère ”, moquant gentiment leur tic de langage. L’un est mort, difficile de dire lequel. L’autre, tout le monde au village continu de l’appeler gentiment “ Moi et mon frère ”.

517. Sa panoplie de princesse était moche et son sceptre n’avait aucun pouvoir. À la fête, les autres gosses s’étaient bien foutu d’elle, mais elle avait pris l’air majestueux de celle qui flotte au-dessus des kermesses. En rentrant à la maison, elle avait étêté toute sa cour de Barbies.

518. Il avait cultivé le genre énigmatique depuis l’adolescence, convaincu qu’il était de ressembler à tout le monde. À présent, il ne ressemble plus à quiconque. Certaines nuit, il ne saurait dire avec certitude à qui appartient le sourire que lui renvoie le miroir.

de 519 à 529  [48]

519. Comme les autres années pour le festival musical d’été, il porte toujours son pantalon blanc, sa chemisette noire. Il tient un micro. Il explique à tous ceux qui sont assis sur les bancs de l’église que bientôt, grâce aux concerts payants qu’ils viennent écouter, la restauration des peintures de la nef va pouvoir commencer.

520. Il est dans la cabine de son tracteur. Il s’est levé tôt. Il doit finir les foins avant l’orage.

521. Il est 6 h du matin. Elle enfile ses chaussures de marche, prend ses bâtons, son téléphone portable, ses lunettes de soleil et sa casquette. Elle espère à chaque pas sur les chemins de sa campagne que la journée sera belle.

522. Il a une passion pour les dolmens. Il a toujours dans sa poche un ange. Il dit que si sur les photos de lui on distingue une ombre sur ses vêtements, cela veut dire qu’il est protégé par son ange gardien.

523. Ils ont agrandi le jardin. L’été elle se plaint de tout ce qu’il faut faire, ramasser les fruits, les légumes et arroser sans se reposer. Elle voudrait habiter un appartement avec un tout petit balcon et des pots de basilic juste pour l’odeur.

524. Il lui parle de thé littéraire. Il oublie les jeux vidéos et lui rappelle les numéros de mangas à acheter. Il lui faut 15 minutes à pied pour revenir du collège.

525. Elle achète de la peinture bleue pour repeindre les murs de sa pièce à vivre. Elle trouve que le vendeur n’est pas sympathique mais tant pis. Elle revient dans ce magasin parce-qu’elle est toujours venue dans ce magasin.

526. Ses cheveux bruns sont devenus blancs. Il a changé de pays. Dans son nouveau pays le coiffeur n’a pas compris ce qu’il voulait comme coloration.

527. Les jours fériés son épicerie est ouverte toute la journée. Dans sa cuisine juste à côté de l’épicerie, il y a une pendule avec des oiseaux qui chantent toutes les heures. Il laisse la porte ouverte.

528. Il a l’allure d’un aventurier, dit qu’il revient de Madagascar. Il ouvre un petit pot, prend une petite cuillère puis vante à tous les passagers du wagon les bienfaits de la spiruline. Bientôt il part au Brésil.

529. Sur le marché les lundis matin, il vend des lapins. Il laisse les enfants les caresser. Parfois les parents achètent un lapin.

de 530 à 540  [49]

530. On a placé une balle de tennis éventrée à l’un des pieds. Les yeux rieurs, il continue à faire grincer son déambulateur. Juste pour nous embêter qu’elles disent.

531. Les copines s’impatientent. Le deuxième coup de klaxon fait redoubler ses hurlements dans la station-service. Aveugle de larmes elle ne voit déjà plus son visage alors elle s’agrippe à lui, distend ses vêtements tout en rejoignant le sol moiré de pétrole. Elle ne peut pas le lâcher, elle essaie et hurle de plus belle en sentant s’ouvrir ce nouvel espace vacant.

532. Et mes amis, ma famille, ma maison, mon boulot ? Ils regardent en silence la pleine lune soudainement boucher l’horizon. Elle a dit non, rentrons.

533. C’est pour ma femme il grommelle et fouille frénétiquement dans les bacs, fait clinquer les cintres du portant. Elle ramasse quelques vêtements. Il attrappe une jupe noire, la mesure sur lui-même. Elle est longue, il lui tend une pièce. Elle le regarde s’éloigner le cœur serré de son stand, avec sa jupe flottant sous le bras, un souvenir sans jambes qui déguerpissait de sa vue pour vingts centimes d’euros.

534. Derrière la vitrine l’essoreuse à salades coûte quarante euros. Le nez collé à la vitre, elle se demande de quel côté elle est. Elle commence à se placer à ses côtés en tournant autour de son axe.

535. L’horloge s’était arrêtée. Deux heures de retard pile. Elle rechercha en ligne ce fuseau horaire et accrocha méticuleusement un petit carton au dessus du cadran. Praia – Les Açores. De quoi changer d’habits.

536. Elle ne savait pas comment s’habiller alors elle demanda à son appli. Elle sortit en short et santigas. Rassurée.

537. Elle remplit un formulaire en ligne pour devenir citoyenne de la première nation spatiale. La première étape, c’est le stockage éternel de données personnelles. Pour le moment, elle n’a le droit qu’ à 200 kiloctets. Elle envoie une photo de son chat.

538. Elle n’était pas à sa place et s’y plaisait. Elle dépose ses mains sur ses hanches pour passer complètement inaperçue. Entre parenthèses elle n’avait qu’à tendre le doigt à l’horizon pour se reconstituer.

539. Devant le rayon comble elle restait honteuse et interdite. C’était la première fois qu’elle achetait un pot de confiture. À l’égard de sa grand-mère, elle se sentait coupable de haute trahison.

540. En y allant en marchant côte à côte, il lui annonça qu’il partait.
Elle regarda droit devant le paysage qui continuait de fonctionner.
Le reste de son corps ne se souvint pas du trajet retour.

de 541 à 551  [50]

541. Il aimait promener son chien. Chaque jour. Même les jours où il pleuvait.

542. « Elle sentait la rosée ». Toujours, après l’avoir embrassée, malgré lui, Stéphane se faisait cette réflexion. La rosée du matin, douce, fraîche et tendre.

543. Martine n’aimait pas quand elle sentait ses bras raides et prenait conscience de certains blancs dans son esprit. Elle se demandait alors si c’était la maladie qui grignotait consciencieusement ses neurones et/ou le stress engendré par cela. Elle hésitait encore à se resservir un deuxième café.

544. C’est le jeudi qu’il décida d’enfin la tuer. Froidement, méthodiquement, il récapitula la méthode, l’emploi du temps, le lieu et tous ces détails et puis aussi l’imprévu qu’il lui fallait contrôler. Il était conscient du risque qu’il encourrait, mais tellement soulagé d’avoir pris sa décision.

545. Allongé, Ferdinand regarde les arbres. Détaille les feuilles, l’écorce, les branches, admiratif de leur construction, de leur constitution. Il respire les arbres, il devient un arbre à force de les regarder.

546. Sa petite voiture d’enfant. En ouvrant le coffre, elle est apparu, comme surgie du présent, si soudainement. Il ne sait quoi en faire, adulte, n’étant pas de ceux qui peuvent redevenir proche de l’enfant qu’ils ont été en quelques secondes.

547. Trop chaud pour faire quoi que ce soit à part dormir, mal, d’un sommeil haché, tordu, qui ne repose pas. Les doigts collent et Gérald soupire en tournant la cuillère dans son café du matin, mal réveillé, sachant déjà que la journée sera trop longue et étouffante. Au fond de sa cuillère, il attrape malgré lui son image et s’étonne de voir un visage qui ne lui apparaît pas porteur de la fatigue qu’il ressent.

548. Stéphanie a toujours aimé le théâtre. Elle avait eu un ami qui comparait le théâtre à un bateau ; elle, elle n’aime pas comparer. Un théâtre est un théâtre ; pour elle : rouge, bois, une légère poussière de scène et cette odeur si particulière de chaud et d’étoffe.

549. Elle se demandait pourquoi elle n’avait pas tourné de l’oeil quand son doigt de pied s’était coincé dans la portière de sa voiture. Une mauvaise coordination de gestes, une minute d’inattention et ce fut l’accident. « Décidément, en ce moment, j’accumule les problèmes… » se dit-elle, en regardant son orteil saigner.

550. Elle aime quand sa main rencontre la sienne, verticalement. Il a deux belles mains, grandes et chaleureuses, mais lui aussi est ému et sa main tremble légèrement. Elle se demandait quand cela arriverait mais le fait que la rencontre de leurs mains soit verticale lui semble être le signe d’un nouveau départ, et elle aime cela.

551. Georgio découpe le légume avec méthode, tranquillement. Ce soir, il est seul et a le temps. Quand la chair de la courgette est mise à nue, il y a un petit son et un peu de liquide suinte.

de 552 à 562  [51]

552. Six heures passées ce jour-là, la chaleur de la canicule tombe à peine, il lit avec concentration une revue de sciences humaines posée sur ses genoux, assis sur l’un des bancs publics de la petite forêt, non loin des toboggans du square où quelques enfants jouent encore. Depuis l’école de commerce, où pour l’accueil des admissibles, la fête des associations étudiantes bat son plein, le tam-tam d’une musique de YMCA résonne à plein volume. Les guêpes bourdonnent, les ramiers somnolent, derrière lui, dans le sous-bois, la toile multicolore des tentes de camping des autres réfugiés miroite sous le soleil qui filtre entre les branches, autour d’une chaise plantée, telle un juge de paix, au centre de la clairière.

553. Dans la cour sous les deux marronniers de la cour de récréation de l’école de la rue Sarrette, un jeune père barbu tient la main d’une petite fille en sarrau bleu brodé et en chapeau de paille, on dirait qu’il craint qu’à tout instant elle tombe. Elle, la tête jetée en arrière, se balance de toutes ses forces en babillant sur un cheval à ressort. Elle appelle à grands cris sa mère en tailleur quand elle la voit sortir du bureau de vote sa carte d’identité à la main, il se croit obligé de commenter la scène : « Voilà maman ! », et ils repartent tous les trois en disant au revoir à l’assesseur, dans un bel unisson.

554. « Vous prenez des notes ? » la dame brune penche un peu la tête de guingois, vive comme un pinson, et la regarde avec attention, elle prononce ces paroles avec un très léger accent, qui chante ; pour l’occasion, elle s’est pomponnée, maquillée avec du rouge à lèvres rouges, coiffée et une robe d’été noire et blanche à grandes fleurs. En sortant du bureau de vote, comme elle rejoint son mari qui lui parle portugais, elle prend le temps de s’arrêter pour s’excuser d’avoir posé cette question, elle sourit gentiment de la réponse, rassurée. Midi sonne, ils repartent, elle la baguette dans la main, lui le filet de commissions qu’il balance un peu à bout de bras.

555. L’assesseur blond en chemisette sue à grosses gouttes, trépigne et baille, il prononce, d’un ton mécanique, la phrase : « Je vais vous inviter à prendre deux bulletins différents », il la répète depuis des heures, cela s’entend, surtout maintenant, alors qu’il s’apprête à sortir pour manger son sandwich à la rosette dans la cour mais que les votants qui arrivent au compte-goutte l’arrêtent à chaque fois dans son élan, comme par malice. A défaut, il vérifie avec soin les papiers d’identité et les numéros des cartes du bureau 42, soupirant : « il n’y a pas foule aujourd’hui » et parfois « il n’y a per-sonne, pas-un-chat. » en manière de variante. Il serre toujours son sandwich sur son cœur, d’un air d’espoir.

556. Des voisins se saluent, l’une des femmes, blonde, en talons hauts et chapeau chic s’empresse embrasse tout le monde avant tout le monde et déclare, d’un ton primesautier : « Nous nous sommes pressés comme pas possible pour venir voter, nous avons une crémaillère juste après » ce qui clôt la conversion, l’autre couple a à peine pu répondre « Bon dimanche… », que déjà, elle a tourné les talons et mène tambour battant sa petite troupe vers la porte de la cour de l’école et qu’à sa suite la petite fille en robe blanche à gros pois bleus balance sa queue de cheval en sautant à pieds joints sur la marelle au passage, son père sur ses talons ; elle lui demande, à la cantonade, comme fait sa mère : « Papa, c’est qui qui va gagner les élections ? » tandis qu’ils s’éloignent.

557. Arrive d’un pas martial un homme très blond en costume clair, cravaté, il salue les assesseurs en serrant les mains d’un air d’importance, sans toutefois faire la bise aux femmes. Il porte une petite étiquette de la Croix Rouge à son revers, comme d’autres une rosette à la boutonnière. Il sort sa carte de vote de la poche de poitrine de son veston et la brandit telle un sauf-conduit ; ses chaussures anglaises couinent quand il marche.

558. Le couple est toujours là, à l’aube, assis sur le même banc qu’hier soir. Ils fument et ils discutent, blottis l’un contre l’autre, s’étant isolé à l’orée du bois, pour ne pas réveiller les autres réfugiés, encore sous les tentes, et ne pas être sous le vent du tas d’engrais voisin. Ils répondent au bonjour, se sentant reconnus, avec une sorte de surpris, comme un élan de gratitude, suivant du regard les passants comme font les gens dans la salle des pas perdus.

559. Une vieille femme et sa fille viennent voter, toutes deux vêtues de noir. La fille dit à l’assesseur : « Oui, oui, on commence à avoir l’habitude. » et aussitôt sa mère sourit. Elles s’éloignent d’un même pas, alenti, tandis que les ramiers roucoulent et que les feuilles mortes que le vent tourne sur le sol de la cour, bruissent à leur passage.

560. Il élève du porc depuis 40 ans. Il a commencé avec trois porcs et maintenant voilà qu’il est, comme dit le président du marché au cadran « un acteur poids lourd en France » : un « self-made man ». Il fixe la courbe du cours du marché sur l’écran de l’ordinateur du « patron » (le président du marché) comme fait le parieur du PMU au café. Quand le cours atteint un pic, il lève le poing et il chante, la victoire finale.

562. Il y a deux mois seulement qu’elle a déménagé à Lille, et explique, lors de la réunion de copropriété, qu’elle aurait dû prendre bien plus tôt cette décision : « la qualité de vie n’a rien à voir ». N’empêche, elle a maigri, elle a l’air fatigué, elle s’énerve un peu vivement sur la voisine de palier qui a laissé, trop longtemps à son goût, un vieux fauteuil qu’elle n’aime pas à côté de la fenêtre, ce qui anime un peu les débats sur l’espace collectif. Comme pour se rattraper, à la fin, elle demande si ses locataires se tiennent bien, s’ils ne dérangent pas ses voisins, puis elle file gare du Nord prendre le dernier train.

563. Tous les midis, il prend sa pause déjeuner seul, il s’isole des autres du chantier et presse le pas, il achète une demi-baguette, une boîte de sardines à la tomate et une bouteille de limonade à l’épicerie du coin. Il ne prend même pas le temps de secouer la poussière de plâtre de son bonnet de laine et de son bleu de travail, pour profiter un peu plus longtemps de l’allée ombrée et majestueuse du parc de Sceaux et du chant des merles. Assis sur un banc, son banc, toujours le même, il rêve là vingt minutes durant, les yeux perdus à l’horizon bleuté des marronniers de l’allée royale.

de 563 à 573  [52]

563. Une femme musulmane, deux enfants en bas âge, un mari très absent, veut se glisser dans la peau d’une autre. Le samedi au supermarché, elle « vole » avant le passage en caisse, le caddie d’une belge. Cela la conduit vers des territoires inconnus.

564. Un enfant de 10 ans déclare qu’il est devenu Fannie, sa voisine de classe. A la fin des cours, il ne prend pas le bus scolaire qui le ramène chez lui mais celui de Fannie. S’assoit à la place qu’elle occupe d’habitude, se présente chez elle.

565. Un adolescent de couleur, adopté par une famille d’un milieu privilégié, frappe sa petite amie dans la Cour de l’école.

566. Un homme et son compagnon se disputent. Le premier a « forcé » son conjoint à devenir végétarien. « Pourtant, dit son ami, tu es homosexuel, végétarien, et tu votes pour un parti d’extrême droite, c’est inconciliable. » La dispute se transforme en dialogue de sourds.

567. Une femme qui vient de divorcer essaie de deviner ce que fait sa voisine du pallier d’en dessous, parfaitement silencieuse, au bruit qu’elle ne fait pas. Un jour elle décide de vivre bruyamment pour espérer la voir monter se plaindre. La voisine ne monte pas.

568. Dans un pays à la démocratie fragile, un député, homme à priori intègre, d’une cinquantaine d’années, célibataire endurci, par ailleurs chef du parti de l’opposition et opposant farouche du gouvernement en place, se met tout à coup à publier des tweet louant la politique du premier ministre... Que s’est-il passé ?

569. Dans une dictature au président mégalomane, le chef du gouvernement se met tout à coup à publier des tweet incendiaires contre le régime en place. Le danger guette... pour qui ?

570. Une femme voilée et mariée décide d’enlever son voile. Son mari la soutient. Son entourage s’interroge. Jusqu’où ira-t-elle ?

571. Dans un pays musulman, une militante féministe divorcée et au bout du rouleau, se voit confier le rôle de conseillère du Président. Un homme connu pour son profond machisme. Que faire ?

572. Les membres d’une famille découvrent la présence de souris dans l’appartement où ils habitent depuis un an seulement. Cette présence les divise en camps irréconciliables : ceux qui veulent les tuer, ceux qui ne veulent pas les tuer, et ceux que cela rend fous.

573. Cinq sœurs d’origine marocaine vivant en France, toutes mères de famille ou presque, se lamentent du célibat de leur plus jeune frère, qui vient d’atteindre la quarantaine. Elles lui présentent des candidates au mariage. Cela le rend fou.

de 574 à 584  [53]

584. La parole, elle en est folle-dingue, tyrannique de la parole. Tirer les vers du nez, elle adore. A 50 ans, elle s’étonne ne pas garder d’amis.

585. Le jour de ses dix ans elle débarque dans une cousinade dans le Berry. Même pas perdue au milieu de cette foule de 160 personnes inconnues. Elle est de la sixième génération - les sacrés ancêtres sont là présents sur de grands tableaux restaurés.

586. Il dort sur la dernière marche de l’entrée de la banque. Son visage est caché sous un chapeau de paille troué. La main droite ecchymosée tient une petite boite en fer - quelques centimes s’y battent en duel.

587. Il a accès aux archives de l’armée, cet ancien général. Homme svelte, souriant, il ne fait pas son âge. Prêt à rendre service, il dit toujours oui aux demandes ; mais celle de sa cousine sort de l’ordinaire.

588. Dans la famille Folavoine, les hommes étaient meuniers de génération en génération. Paul, le dernier s’est battu pour faire vivre le moulin. Traumatisé crânien, suite à un accident du travail, il en fait voir de toutes les couleurs à sa femme.

589. Elle s’apprête à dire adieu aux siens – son chignon bien tiré et tenu par 2 épingles – un corsage fleuri et une jupe noire. Elle est contente d’avoir ses 10 enfants tous réunis autour du fauteuil. Elle leur lit la lettre du testament.

590. Juliette Sauvage a mis sa tenue du dimanche, petit tailleur bordeaux, chemisier blanc en organdi et son foulard bleu, blanc, rouge. Elle s’agenouille sur le prie-Dieu à son nom. Elle dévisage les personnes qui vont communier.

591. Le voilà pour la première fois de sa vie, président d’une association et élu à l’unanimité. Amoureux des vitraux sacrés, il bassine et avec succès les élus politiques et religieux pour la rénovation de l’église de son village. Il retrouve son âme de soixante-huitard.

592. Il ne peut pas s’empêcher, à la terrasse des cafés, il harangue les vieilles femmes. Et cigarette sur cigarette, il jure que c’est bon. La casquette sur les yeux, le col du pardessus relevé, il voudrait se cacher, passer inaperçu.

593. La cuisine, c’est son affaire à Joseph. Les tomates cerises coupées en 2 avec une demi-feuille d’estragon ; le calibrage une passion. Joseph n’aime pas être contrarié.

594. Elle en a assez de toujours dire AMEN et cela depuis 30 ans de mariage. Elle a pris l’initiative d’une thérapie de, couple, a fait ses recherches seule et a choisi un thérapeute homme, d’un certain âge. Elle est pressée à l’approche de cette première consultation.

de 585 à 595  [54]

585. L’homme en costume froissé vert bouteille s’installe lourdement au bar et se commande une bière. A l’heure où les bureaux se vident, où les gens hâtent le pas vers chez eux, le petit café se remplit peu à peu. L’homme, boc en main, jette un œil circulaire, puis se dirige lentement vers une table occupée par une femme plongée dans sa lecture sirotant un café, qu’il harangue soudain violemment, attirant l’attention des consommateurs, du barman, du serveur.

586. Une jeune femme blonde cheveux longs sac en bandoulière tirant une lourde valise à roulettes, se jette sur la porte encore ouverte du RER station La défense. Entassée au milieu des autres elle souffle, puis s’empare de son téléphone et compose un SMS avec un sourire pour elle-même. S’adossant à la vitre du train, elle sort un livre épais dont on n’arrive pas à lire le titre.

587. Le train entre doucement en gare, s’arrête et les voyageurs agglutinés près des portières en sortent par groupes indistincts, freinés par le poids des bagages qu’ils soulèvent pour passer la marche. Paul remet sa casquette malgré la chaleur après avoir essuyé son front, s’empare de sa serviette et sort de la cabine. Il zigzague à travers la foule en baissant la tête, salue rapidement une contrôleuse au passage sur le quai et rejoint le bureau où il a rendez-vous avec son chef pour en finir avec cette histoire qui lui pourrit la vie.

588. Pas question d’y retourner une seconde, j’en ai trop marre à la fin, ils peuvent bien tous crever, ça m’intéresse pas leur salade et j’ai passé l’âge de me laisser embobiner. J’vais juste envoyer un sms à ma mère dès que je pourrais et je me barre en stop. J’aurais qu’à me positionner au carrefour de La belle étoile, là où ils ont mis une sculpture en métal noir d’une fille nue, même qu’elle me fait grave penser à Estelle.

589. Allo ? Oui c’est moi, bonjour Monsieur le directeur, j’attendais votre appel. Oui, je sais ils ont fait un chahut terrible et je ne savais pas comment les arrêter, je suis désolée ça c’est vraiment mal passé…oui, entendu à 7h30 demain à votre bureau. J’ai raccroché et je suis retournée dans ma chambre, défaite, histoire de relire pour la vingtième fois sa lettre à laquelle je ne comprenais rien du tout.

590. P. s’était endormi et ronflait. Elle se dégagea doucement de ses bras, poussa l’ordinateur, le livre, et se leva pour aller se laver ; un coup d’œil dans la glace et les traits tirés et durcis lui firent presque peur. Assise sur les toilettes, lourde, mettant un doigt dans sa bouche pour toucher la dent qui lui faisait mal et repoussant la mèche de cheveux henné qui lui retombait sans cesse devant la figure.

591. Au milieu de tous ces gens, classieux, hommes et femmes à l’aise et parlant fort pour couvrir le son de la musique, un tube insipide qu’on entendait partout en ce moment, qui parlait de vacances et d’accident de voiture, il se sentait perdu. Zéro puissance de feu et évidente incapacité à se mêler aux autres. En plus, il n’arrivait pas à retrouver son téléphone depuis tout à l’heure, ce qui voulait dire qu’il ne pourrait prévenir Zoé de son arrivée.

592. Aucun bruit de nulle part, toujours la même odeur pestilentielle, insupportable et pourtant avec laquelle il lui fallait vivre. Il essayait de régler son horloge interne sur le moindre signe extérieur et ça avait été un faible rayon de lumière qui s’était introduit par deux fois à un intervalle encore indéterminé, par ricochet sur le sixième barreau de sa cellule et de l’ongle, il avait gratté un repère sur un des murs, attrapé à toute volée dans les plis obscurcis de sa mémoire défaillante. C’est alors qu’il entendit les trois coups frappés le premier suivi des deux autres après un silence et puis plus rien.

593. K se retourne et s’arrête pour la laisser la rattraper puis elle prend sa main. K est certainement très jolie sous un manteau trop grand et une capuche pour la protéger de la pluie et du froid qui sévit depuis plusieurs jours sur la ville mais qu’est-ce que ça change. Elle marche plus lentement maintenant, jusqu’au passage piéton où la petite refuse obstinément d’avancer, obligeant K. à se pencher et dans un rire, la hisser jusque dans ses bras.

594. Pourquoi ne me donne-t-elle pas signe de vie tant pis je m’installe à l’arrière de la salle j’ai pas le droit de manquer le début. Pourtant je lui ai dit et redit à quel point ce film était important pour moi mais elle et son débordement chronique il va falloir que j’en reparle un peu sérieusement ça ne peut plus durer. Avec tout ça, j’allais oublier d’éteindre mon portable et allons bon un appel de mon employeur qu’est-ce que je fais ?

595. Marcher, zigzaguer, tanguer, persévérer, fortement secoué par les rafales qui l’emporte, petit point obscur en lutte vers la ligne d’horizon, alors qu’on le voit agiter les bras comme en proie à une aspiration subite, faible silhouette densifiée de poussière, martelée par l’épaisse volute de fumée, en proie aux éléments déchaînés s’effondrant de tout son long sur l’écran que je suis machinalement du regard, appuyant d’un geste sur le bouton d’alarme, alors que son corps est rapidement recouvert par les particules toxiques et que je me sens infiniment las. Dégoûté. Vidé.

de 596 à 606  [55]

596. Le vieil homme regarde par sa fenêtre le jardin jaune écrasé par la chaleur. Lui revient à l’oreille la rumeur de la mer, là où il a grandi.

597. La jeune policière a repéré avec ses jumelles le suspect qu’elle doit surveiller. Elle s’aperçoit que c’est son ami d’enfance. Elle ne dit rien à son coéquipier et l’observe, muette.

598. Le petit garçon a écrasé méticuleusement tous ses playmobils avec un marteau qu’il a trouvé dans le garage. Il contemple, satisfait et un peu anxieux, les petites mains, les petits pieds, les visages en plastiques brisés en mille morceaux.

599. La petite religieuse traverse lentement une dernière fois toutes les pièces du couvent désert qui ont vu sa jeunesse, son âge adulte, sa vieillesse. Elle observe un instant les rideaux de lin blanc agités par la brise dans la cour intérieure. Puis elle retourne faire ses valises avant de rejoindre pour toujours l’agitation du monde.

600. L’homme d’affaires regarde sa montre pour la deuxième fois, au volant de sa voiture, coincé au feu rouge éternel qui passera cependant au vert qui lui donnera accès au périphérique, aux bouchons, à d’autres feux rouges, puis à son rendez-vous de l’autre côté de la ville. Il vit dans ce feu qui ne passe pas.

601. Elle a 14 ans et c’est la première fois de sa vie qu’elle se retrouve seule en forêt. Elle voit le vent agiter les cimes des arbres, elle entend son sifflement. Mais il ne traverse pas les bosquets sombres et épais jusqu’à elle.

602. L’homme se sert un verre de thé glacé, puis rejoint la grange rouge derrière la maison où se trouve son atelier. Si concentré sur le travail qu’il lui reste à faire, ce n’est qu’une fois installé qu’il remarque ébahi, dans le rectangle de la fenêtre sans vitre, la lumière orange et rose sur le paysage silencieux.

603. Les yeux fermés, elle voit les couleurs du ciel, elle voit l’herbe, elle la sent sous ses pieds. Elle s’imagine qu’elle court entre le bleu et le vert. Mais quand elle ouvre les yeux, le mur gris, la fenêtre grillagée lui donnent envie de pleurer.

604. La femme suit du regard la touffe de cheveux soulevée du matelas par le vent qui passe par la fenêtre. Elle se redresse un peu pour la voir s’accrocher à une branche. Elle est faible à présent, et se demande ce qu’elle dira à sa fille quand elle appellera.

605. Avoir un appartement pile au milieu du village pierreux, qui donne sur la rue principale et sur un coin de la place de la mairie est un vrai plaisir pour la vieille dame. Elle s’installe sur son fauteuil favori et contemple avec satisfaction les allers et venues de ses voisins.

606. Passer son temps sous l’eau, loin des hommes, dans le silence, avec les poissons argentés qui disent bonjour, avec les algues qui ondulent, avec cette belle image un peu floue, un peu brouillée du monde, voilà la vraie vie se dit-il avant de remonter la tête et de cracher l’eau du bain.

 

[1Dominique Hasselmann*

[2Milène T.

[3Danièle Godard-Livet*

[4Jérémie Ejyerm

[5NatLab

[6Joséphine Lanesem*

[7Anne K

[8Jean-Marie Fleurot

[9Jacques de Turenne

[10Marie Michel

[11Brigitte Célérier*

[12François Duport

[13Françoise Durif

[14Marlen Sauvage*

[15Françoise Renaud*

[16Annick Nay

[17Marie-Christine Grimard*

[18Quyên Lavan*

[19Brigitte Adgnot

[20Manon Lafage

[21Claudine Dozoul*

[22Stewen Corvez*

[23Philippe Sahuc Saüc*

[24Will

[25Solange Vissac*

[26Hélène Boivin

[27Pierre de Belleville

[28Stella Dubois

[29Philippe Liotard*

[30Émilie B.

[31Claude Enuset*

[32M. G.]

[33Benjamin Revol*

[34Béatrice D.

[35Brigitte Ourlin

[36Jin Dus

[37Philippe Girault-Daussan*

[38Jacques de Turenne (2)

[39Grapheus Tis*

[40Nicolas Bleusher*

[41Philippe Castelneau*

[42Gracia Bejjani*

[43Jérôme*

[44Anouk Sullivan

[45Abiba Guerziz

[46Valérie M

[47Emmanuelle Cordoliani*

[48Marie Moscardini*

[49Chloé d’Aniello

[50Cécile Camatte

[51Elen Riot

[52Julidé

[53Odile Cambronne

[54Catherine Lesaffre

[55Louise Muller

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 juin 2017
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