unending stories | règle du jeu

de quelques enjeux sous-jacents à ces petites histoires, en contexte numérique


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Ça a été l’expérience, de mi février à mi juillet, des chroniques de Jean Barbin : quelque chose qui s’écrivait très vite, filmé et monté dans la foulée, temps global du processus en incluant l’écriture : 30’, en général vers 23h. Ces chroniques ont été importante pour moi : en partant souvent de déséquilibres induits par écoute d’une personne plus que chère, mais avalée par Alzheimer, pratiquer une incursion très rapide aux confins du mental, voler quelque chose, n’importe quoi qui soit à portée de main dans le noir, repartir.

Inconvénient : une écriture faite pour la diction, certes, mais qui formellement m’éloignait de ce que je vénère dans le récit bref en prose, de Walser et Harms à Michaux ou Bolaño, et quelques plus contemporains.

Donc revenir en amont. Ces vagues sensations flottantes, qu’on ne saurait pas fixer tout simplement parce qu’on est requis dans d’autres travaux (ateliers, traductions, et surtout le chantier Lovecraft film et livre, ils ne manquent pas, demandent une astreinte).

J’ai pratiqué différents gestes : par exemple dans les derniers jours de l’année Québec, alors que l’iPad venait d’apparaître, mais qu’il était difficile d’en obtenir (en plus, c’était cher), j’avais acheté 2 grands cahiers épais. Je les ai toujours, restés vierges, mais régulièrement je les ressors, comme un nuage d’écriture resté potentiellement ouvert, en attente. J’ai même ressorti de vieux stylo-plumes Schaeffer, les ai mis tremper 24h dans l’eau tiède (comme on faisait au pauvre Nerval à chacune de ses arrivées dans la maison du docteur Blanche), puis séchés et rééquipés. Mais non, la seule écriture à vif que je connaisse (contrairement au Barbin qui s’est écrit d’abord sur Ulysses, ensuite sur Word, mais sans quitter mon ordi), c’est l’écriture directement sur serveur, sans trace matérielle hors des nuages du web.

Je tiens à maintenir la même loi de mise en page que pour le reste du site, donc accompagnement d’images. La vidéo prend tout ce que je suis capable de faire en ce domaine. Pour les ateliers en ligne j’ai choisi des détails de toiles d’Alfred Kubin (dont la pensée me hante autant que Walser, et autant pour son travail de peintre que pour son roman L’autre côté), alors je choisis, parce que je les ai collectées récemment, des Google Street View liées au trajet de train de Paysage Fer – pas plus que ça, pas moins non plus.

En relisant ce matin un vieux texte de Stiegler (2004), je retrouve ce passage où il revient à Husserl pour poser les oeuvres comme flux : on pouvait encore à l’époque, et c’était resté stable longtemps, différencier les oeuvres hors d’un déroulé de temps (regarder une peinture, une sculpture), des oeuvres qui « cessent d’exister après leur écoulement », et même, plus précisément, « oeuvres constituées par leur déroulement du temps », dit Stiegler – c’est le cas de la musique ou du film, de l’oeuvre radiophonique. C’est un concept évidemment central pour définir l’économie de l’attention, dans une industrie culturelle en permanence associée à la consommation de masse. Mais Vilèm Flusser nous a appris que ces concepts valaient déjà pour l’image fixe, la fabrique et la lecture de l’image photographique. Ces temps-ci, que j’y réponde ou pas (parce que ça devient un peu répétitif, et pas toujours appuyé sur un travail préalable conséquent), on nous demande souvent ce qui distingue la lecture numérique de la lecture sur support imprimé : pour moi, la seule différenciation, c’est que le livre – traditionnellement placé du côté de peinture et sculpture : est-ce qu’on ne peut pas rêver tout le temps qu’on veut sur une page de son Proust, sur une phrase de son Saint-Simon, et revenir en arrière à volonté, poser son livre et le rouvrir, ou s’endormir dessus (c’est souvent essentiel) ? – le livre même en tant qu’objet fixe n’échappe plus au flux, et tant pis pour toutes ces proses mortes d’avance qui n’ont pas pris le temps de s’en préoccuper.

La lecture tout entière a basculé dans le flux, parce que nos usages principaux de lecture (se documenter pour une heure ou un trajet, ouvrir un site, passer les robinets d’eau tiède de l’information générale, écrire un message bref ou une lettre) tout maintenant passe par nos supports numériques, et que la littérature a toujours vu naître ses formes de cette inter-relation entre l’usage privé et la propulsion à distance, ça valait déjà pour les tablette d’argile et il y a un super livre qui en parle. Les usages dominants (la lecture sur support numérique, bien au-delà de la transposition d’un livre traditionnel sur son Kindle) rejaillissent à rebours sur notre usage même du livre, y compris le livre savant – à preuve de voir comment l’édition imprimée reprend de plus en plus les codes visuels du graphisme et de la navigation web.

Question en permanence posée à la lecture flux : comment échapper à l’unité immédiate pour reprendre une vue synoptique, comment construire des sites à l’ergonomie aussi forte et d’appréhension intuitive que la vieille épaisseur du livre ? Ce site est remodelé en permanence, mais ce sont chacune des expériences narratives successives qui le modèlent. Alors retour à ce que j’entreprends ici d’une suite quotidienne de brèves narrations en prose.

L’idée, l’ambition pour moi-même, c’est ça : être attentif à mieux capter intuitions très fugaces qui passent, les développer en quelques lignes de prose serrée, sans retour.

Probablement il y aura aussi des vidéos d’accompagnement, mais pas tout de suite, et plutôt sur des ensembles – là aussi, faire que les textes vous poussent dans le dos, hors de ce qu’on a appris à faire (ou à peu près).

M’intéresse aussi comment les outils numériques réactivent en nous le vieil art mnémonique, convoquent et transforment les fonctions mémorielles (ne pas se souvenir des contenus, mais mémoriser le chemin qui y donnait accès) : comment se saisir d’une intuition même la plus fugace et la plus floue, et la macérer mentalement jusqu’au moment où il sera possible d’écrire en ligne, et que cette écriture seule en révélera la potentialité narrative.

On verra où ça m’emmène. Quelquefois elles seront rédigées d’avance, avec mise en ligne automatique le matin à 7h30. Je n’ai aucune idée de jusqu’à quand ni où ça va, donc merci à vous de présence et lecture.

FB

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juillet 2017
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