3 | tout Mauvignier en une seule phrase, les textes

les contributions au cycle été 2017, personnages, 3ème proposition d’atelier d’écriture en ligne


ce jeudi 27 juillet, on en est à   27   contributions en 1 seule phrase.

- présentation et sommaire du cycle été 2017

- la proposition 2, avec vidéo et textes supports

- recherche par auteur

- rappel : les contributions reçues sont mises en ligne par ordre chronologique de réception, et un groupe Facebook est disponible pour échanges, discussions, interactions entre contributeurs ;

- envoi des textes par réponse depuis la lettre d’info, fichiers joints au format .doc .docx .pages .odt (mais pas .pdf ni dans le corps de l’e-mail) – toujours rappeler en fin du doc la signature souhaitée, ainsi que l’url du site ou blog s’il y a !

- ne vous laissez pas avoir par la musique des autres, prenez du risque, faite que chaque contribution ait sa musique rien qu’à vous, rien qu’à elle !

- aucun problème pour se joindre à nous en cours de route : voir le pass Tiers Livre pour contribuer (et nota habituel : accès ouvert à étudiants écriture EnsaPC ou UCP, pas besoin du pass...).

.... et super merci à tous ! FB.

 [1] Milène T.

Ça s’était fait d’un coup, les oreilles s’étaient bouchées, d’une seconde à l’autre le monde ne lui avait plus renvoyé aucun écho, et peut-être sans le savoir avait-il déjà deviné, la seconde juste après la seconde d’avant, la première seconde de la surdité, peut-être oui avait-il deviné, que désormais le monde comme une seule nappe, puisque sans les bruits, c’est le temps qui ne passe pas, et le monde pourrait bien n’être plus qu’une seule phrase, celle qu’on n’entendra pas, et s’il avait eu peur ?bien sûr, et les doigts fourrés aux oreilles, dedans dehors, comme on pince la peau pour vérifier si c’est du rêve ou du réel, il avait bien entendu, bien entendu !, plié les oreilles en tous sens, et secoué la tête, si c’était de l’eau, qu’il y avait dans l’oreille ?, si c’était du coton ?, celui dans l’oreiller, qui serait venu se fourrer là ?, en deux petites boules égales et au plus intime du visage, dans les oreilles, et puisqu’il ne les enlève pas la nuit, ses oreilles, qu’il les porte toujours sur lui, elles qui traînent après sa tête, et peut-être alors oui, ce pouvait être seulement ça, du coton inoffensif, qu’il faudrait aller retirer au coton tige, en inclinant légèrement l’outil de façon à débloquer la touffe, et en trouvant bien l’axe qui permettrait de, sans blesser, dégager le trou, avoir une prise sur la boule d’ouate, et une fois décollée il aurait suffi de tirer, par le bout, et tout serait sorti d’un coup, et à nouveau le monde, sa femme, son fils, les voitures, la ville, la musique, les oiseaux, les camions, la télé, la radio, les mots des autres et les siens, mais les siens même n’avaient plus sonné ce matin, qu’il entendait comme du dedans, et l’entreprise au coton-tige avait échoué, il avait fallu secouer la tête, encore, et rendu fou, rendu furieux, impuissant comme jamais, ses oreilles bêtes au bout des doigts, bêtes sous ses cheveux, qui le gêneraient sans cesse désormais, dès lors qu’il voudrait accéder à cette partie de lui devenue infirme, devenue, et d’une seconde à l’autre, inopérante, inutile, d’une seconde à l’autre des excroissances vulgaires, la chose ne s’était pas faite à la longue, à laquelle il aurait pu s’habituer, pour doucement rejoindre cette partie du monde en muet, des choses qui toujours se taisent mais qu’on voit parler, et si la descente avait été douce peut-être aurait il finalement trouvé un confort, dans cette irresponsabilité où il se trouverait des bruits du monde, dans cette ignorance forcée, cette indifférence accordée, mais ses oreilles d’un seul coup, sans transition, sans même la transition d’une ponctuation, qui aurait pu l’aider, le conduire avec plus de tranquillité vers l’absence, la perte de contact, ses oreilles d’un coup, et les deux, pas l’une puis l’autre, moitié sourd la chose aurait été adoucie, mais ses oreilles d’un coup, d’une seconde à l’autre, en un matin, et cela qu’il avait dit au médecin, quand celui-ci lui avait demandé si un choc, monsieur un choc ? récemment, un choc ?, et il avait lu sur les lèvres, le mot très court, le mot dont, il s’en souvenait encore, la sonorité reproduisait le phénomène même, choc, choc, choc, et oui il avait dit, oui, avec un peu trop de hâte, ou peut-être l’avait-il doublé, peut-être était-ce un oui-oui, et même si on aurait sans doute pas pu reconnaître ce matin-là sa voix, tant il était apeuré, et devant négocier avec cette surdité nouvelle qui le déracinait de lui-même, et comment se raccrocher à l’homme qu’il était, qu’il avait coutume d’être, l’homme auquel il s’était fait à la voix, et c’est avec une voix étrange, une voix d’ailleurs, une voix comme venue de pas lui, qu’il avait répondu au médecin, pour assigner à cette surdité absurde, cette même pas maladie, cette juste nouvelle chose qui lui était arrivée, au matin, comme la dent de lait qu’on perd, cette chose bête de se réveiller et de ne plus rien entendre, comme on se lève parfois avec un bouton nouveau au nez, et la nuit pour seule coupable, puisque répétant rageusement qu’hier le bouton n’était pas là, hier encore il entendait, hier encore il avait écouté à la radio son morceau préféré, et la révolte naît moins du bouton que de son jaillissement arbitraire, et de ce qu’hier encore il n’y était pas, que le visage était tranquille, que les oreilles marchaient, qu’elles fonctionnaient, qu’on n’aurait même pu rien soupçonner, qu’on n’aurait même pas pensé à soupçonner, et pas pensé d’ailleurs aux oreilles du tout, qui étaient d’habitude, d’ordinaire, avant la seconde d’après la seconde de juste avant la surdité, qui étaient donc comme deux bijoux auxquels on ne pense pas, et qu’on ne pense même pas à aller voir, qu’on laisse sous cheveux, à peine si le matin dans le miroir, mais oui-oui, avait-il dit au médecin, oui-oui, et qu’il a pris sa retraite il y a une semaine, et pendant que le mot sortait de la bouche, qu’il avait vu sortir, qu’il avait vu prendre corps hors de ses propres lèvres, et sans l’entendre, mais dont les lettres, les lettres ou autre chose, la forme, l’odeur, quelque chose en tous cas de ce mot-là, retraite, s’était formé devant lui, dans l’espace entre son visage à lui et celui du médecin, et au-dessus du bureau, et puis c’étaient des larmes immenses qui avaient jailli, des sanglots à le secouer, et le visage de sa femme devant lui, lorsque, rentrant pour la dernière fois du travail, il l’avait vue, et comme il s’était senti, les yeux qu’elle avait eus pour lui, et sa voix, c’était la voix de sa femme qui était sortie pas pareille, la voix qu’il avait pas reconnue parce que la voix ne le reconnaissait pas, qui s’adressait à lui comme à quelqu’un qu’on connaît pas, et la retraite à porter comme un habit nouveau, et qui nous va pas, la voix de sa femme, qu’il avait plus voulu entendre alors, jamais, et par la solution peut-être la plus radicale, par ce retrait décisif, par cette défense imparable, d’être devenu, d’une seconde à l’autre, sourd, sourd comme un vieux, sourd comme un pot.

 [2] Marion Lafage

En entrant dans le studio, il sait l’atmosphère électrifiée par le trac qu’il va y trouver par le fait même d’entrer, d’y faire son entrée de son pas allègre et déterminé, lui, le chorégraphe-directeur du centre régional de la danse, tant attendu et redouté, qui cherche à travers l’audition du jour à recruter pour sa future création finale un et une soliste – avant de se retirer pour de bon et de partir pour un tour du monde en voilier ; les critères de sélection qui président à son choix sont toujours les mêmes – ils n’ont au cours de sa carrière jamais varié d’un iota – mais ils s’exacerbent ici et maintenant car c’est, oui, la dernière fois qu’il procèdera, peut-être un peu plus solennellement que d’habitude, à cette sélection draconienne –scène d’élimination successive par bien des aspects inhumaine - tous les danseurs présents le savent, le maximum qu’ils pourront présenter de leurs capacités exceptionnelles sera de toute façon insuffisant – tout ne dépend pas d’eux, en dernière instance le critère demeure essentiellement subjectif : le et la solistes devront correspondre non pas à une idée préétablie présente dans la tête du chorégraphe au moment où il les regardera pendant la barre puis au milieu, mais à ce qui va surgir précisément du regard initial, inaugural qu’il va poser sur eux dès les premières minutes et qui instaurera – ou pas – une relation instantanément privilégiée, tenant à une aura, un caractère – à la fois indomptable et susceptible d’accepter le pacte fondateur : l’interprétation inédite d’un corps-artiste, une interprétation dansée, l’incarnation d’une création au plus près de l’ineffable – la révélation de la graphie d’un corps : ce qui sera, dans le même temps, physiologiquement et musicalement donné à voir.

 [3] Gracia Bejjani

Fallait te taire ; le garder pour toi, ton secret mouillé et chaud ; le dissimuler entre tes jambes, serrer les cuisses ; le ravaler à l’intérieur, bien profond ; presser fort, ne pas relâcher ; poursuivre, chemin aligné aux pas de ta mère, comme si de rien n’était ; tu aurais dû ; apprendre à faire comme si ; « faire comme si », moins spontané que la parole, plus compliqué que la politesse ; comme si de rien n’était : savoir se soustraire ; escamoter le réel, celui-là même qui s’impose à ton corps ; tu aurais dû ; surprise par des sanglots qui te dénoncent, quand tu te voudrais absence ; tu ne sais pas te retenir ; ça hurle ta détresse ; ça fait ce que ça veut, parfois ; tu l’apprends aussi ; que ça, toi, ce n’est pas comme tu veux ; que ça se fait sans toi, sans ton accord ; ce toi qui pleure en toi, malgré toi ; et ça vous arrête sur le trottoir ; et ça vous arrête net et les passants aussi qui se retournent ; et toi qui te désignes ; toi qui parles peu ; ça te déverse, liquide, larmes sans ponctuation ; liquide aussi dans ta peau ; quoi encore, te demande ta mère ; elle se retourne en te secouant ; ses gestes rythment la question ; elle sait déjà ; elle le sait comme une chienne qui sent, sans besoin de renifler ; elle ne fait qu’inspecter en touchant de ses doigts brusques ton sexe ; passer sa main droite sur le pantalon mouillé entre tes cuisses qui tremblotent ; pantalon rouge, coton côtelé ; neuf et tu en étais fière ce matin ; toi à moitié rouge, visible de loin ; captive du soleil cru ; des odeurs fleuries de cette rue écœurante de douceur ; tu aurais dû te taire, te protéger comme un secret ; devenir ton secret, ne pas être sa honte ; il serait simple de faire, s’il n’y avait « le faire comme si », parfois ; s’il n’y avait « le faire sans toi », souvent ; la vie se complique ainsi, trop ou pas assez de toi ; des mains te soulèvent du sol, t’agitent sans égard ; ta maman est vigoureuse, elle est en colère ; elle t’ébroue, comme les coussins de leur poussière ; elle secoue ; tu entends sa voix dans le creux de tes oreilles ; qui murmure ; dureté qui t’accuse ; elle t’expose ; toi, spectacle de rue ; toute mouillée encore, elle dit ; jusqu’à quand dis, ta maman dit ; le ton est couteau, cisèle ta joue et tes paupières du souffle chaud de sa bouche contre ta peau ; tout contre ; ta maman ; tes yeux se referment pour échapper au goût métallique de sa voix ; ses mots ne s’adressent pas à toi quand ils te questionnent ; ils parlent de toi aux autres, ils parlent d’elle ; combien il est dur d’élever une fille qui pisse encore sur elle ; à 7 ans ; au lit et dans la journée ; tu ne sais pas te retenir ; ni les larmes ni le reste ; la rue transpire ; ta mère t’a reposée au sol ; baisse ton beau pantalon rouge ; couleur plus intense entre les jambes ; le vent, frais contre ta culotte mouillée ; peau hérissée, piquante comme le plaisir, acidulée comme la douleur ; et toi exposée ; peau rigidifiée sur les os ; derrière vous, des hommes ; des femmes ; tu es visible ; dans la rue, les inconnus ; ils regardent, tu ne vérifies pas ; certains, de biais ; au sol, les foulées soulèvent la poussière dans les sillons de leur passage ; tu te sens épiée ; vue ; ta culotte à fleurs, vue ; la raie de tes fesses creusée par le tissu mouillé ; vue ; la pudeur, maman ; la honte ; il ne faut pas, maman ; ça se voit, ce n’est pas bien, maman ; tu n’oses pas dire, tu es en faute ; ta bouche mâche ces mots, d’autres déboulent ; ni les cracher ni les avaler ; les conserver contre le gosier ; s’obstruer la gorge de langage inutile ; tu pleures pour respirer malgré tout ; c’est toujours pareil avec toi, ta maman dit ; eh ben tant pis pour cette fois-ci, elle lance ; et continue de secouer ; combien de temps faut-il être agité pour sécher ; docile, ta queue de cheval accompagne la cadence ; échapper à la honte dans les mouvements de ta chevelure ; t’y fondre ; devenir cheveux qui se rabattent sur les épaules ; à chaque décollement, amorces d’ailes au bas du cou ; sensation d’envol qui te console ; tu te laisserais happée par le ciel, à l’instar des morts qui s’y élèvent ; c’est tout ce que tu sais des morts, ça monte au ciel ; la voix de ta mère revient ; te replante dans la rue de la honte ; tant pis, ma fille, on ne va pas rentrer à la maison pour te changer, elle dit ; que ça te serve de leçon ; qui sait, tu cesseras peut-être, comme ça, elle poursuit ; le pantalon adhère à ta peau ; tu ne pleures plus ; regardes le bout de tes chaussures ; plus courageuses que toi, elles battent le sol de ta rage tue ; marcher, cuisses denses ; corps à cet endroit ramassé ; tu ne veux rien voir alentour ; ta main cherche celle de ta mère, celle-là même qui a fourragé ton dedans ; faire comme si de rien n’était ; tu le pourrais, si elle te donne ses doigts ; sa paume, de ton odeur empreinte ; puis laisser retomber ta main, ne pas tester son amour ; comme si tu n’avais besoin de rien ; faire serment de silence, sur une semaine au moins ; punir le monde en te taisant ; et la vie et toi ; ta mère regarde droit devant ; tu ne peux deviner ses pensées ; elle ne discerne pas les tiennes ; ni elle, ni personne ; tu rêves d’un sexe en forme de pensées ; bien enfoui, muet et de toi seule perçu.

 [4] NatLab

évidemment, elle aurait voulu rester seule un peu plus longtemps, assise à la terrasse du café pour se vider la tête sur le temps du midi : elle a besoin de ne plus voir ses collègues quelques quarts d’heure, c’est comme ça, elle les apprécie mais elle aime rester seule, ne pas se forcer à parler, à tenir une conversation, laisser ses pensées vagabonder, mais elle s’est assise à côté d’une table déjà occupée, cet homme la désire, alors qu’elle n’a rien fait pour le séduire, elle s’est juste assise et a posé son sac-à-main à sa droite, a vérifié qu’aucun message n’apparaissait sur son mobile, oui, s’est peut-être recoiffée distraitement en lissant ses cheveux blonds, et il est là, à côté, qui l’imagine déjà nue dans ses bras, qui se voit caresser le galbe du sein, lécher sa peau légèrement salée, lui effleurer la nuque, elle le voit dans son regard, ce qui le dévore, son envie d’être étendu à côté d’elle, c’est comme une flamme électrique au fond de ses yeux qui oscille tandis que sa bouche dit autre chose, dit les formules polies, les formules apprises, les formules civilisées, sa pupille d’un noir dilaté profond cherche, elle, à l’absorber toute entière, chaque battement de cil l’attire à lui, elle sent le fil tendu, elle est ferrée, elle se cabre, se débat, se tait, répond vaguement, fait mine de s’ennuyer alors qu’en réalité il lui plaît aussi, elle pose sa main sur la bordure métallique de la table, sent le métal chauffé par le soleil, le serveur qui arrive la sauve quelques secondes, un café s’il-vous-plaît, c’est sûr il voudra payer l’addition, la ville autour d’eux est écrasée de chaleur, elle cherche du regard quelqu’un qu’elle connaîtrait, pour pouvoir amener un tiers dans leur couple, histoire de temporiser un peu ce désir qu’elle sent monter en lui, mais en elle aussi, plus tard ils feront peut-être un bout de chemin ensemble, il se promèneront doucement sur le quai de la Maine, verront quelques films qui ne lui plairont pas, à elle, quelques pièces de théâtre qui lui déplairont, à lui, mais un moment ensemble au restaurant et tout redeviendra harmonieux, et puis il y aura un jour où il n’en pourra plus de l’emmener dans son appartement étroit, rempli de rayonnages poussiéreux, de meubles bon marchés et de poils de chat, en aura assez qu’elle retrouve dans les coins des chaussettes en boule oubliées, il aura une envie de changement, de neuf, de propre, alors qu’elle ça ne la dérangeait pas, au contraire, ce nouvel espace lui apportait un autre air dans sa vie, et il lui demandera inéluctablement d’aller chez elle, mais chez elle il y a sa mère, sa mère à qui elle a proposé de s’installer avec elle quand elle est tombée, se cassant le col du fémur, que faire d’autre ? leur vie de couple alors deviendra bigrement compliquée, il s’agira de faire l’amour sans faire de bruit, la cloison est si fine, et la mère qui l’appellera à tout moment de la nuit, alors elle suce le bout de son doigt avant de le coller sur les grains de sucre éparpillés sur la table, et hoche la tête, évidemment

 [5] Jérémie Elyerm

et ce gamin, ballon de foot dans les bras, dit à sa mère qu’il descend qu’il l’attend en bas, que sûr ils vont rater le bus, elle, le nez dans les placards sans poignées - toutes elles pètent les poignées des placards premiers prix, reste la pointe de vis qui te raye le front, la paume des mains, le bout des doigts et déchire tes sapes - à préparer le sac d’affaires avec les serviettes, la bouteille d’eau, les gâteaux, quelques jeux et la crème solaire lui crie fort qu’elle arrive, qu’il n’a qu’à descendre, n’ayant entendu qu’une bribe de ses mots saisis à l’arrache (lui sait qu’elle passera par les cases salle de bain, toilettes puis vérifiera dans le sac à main craquelé la présence des clefs, des cartes de transport et de la monnaie pour acheter le ticket spécial du bus plage, elle, gagnera du temps - avant il restait en haut avec elle, tout le temps de la préparation, reste pas dans mes pattes qu’elle lui disait, il s’accrochait à ses jambes, il la collait partout, dans sa chambre, dans la salle de bain, assis sur le rebord de la baignoire, tachetée de points de rouille gros comme des pièces de dix francs, je sais pas si tu les a connues, il la regardait avec délice et elle lui demandait si le maquillage ça allait, toujours elle lui demandait et lui, le cou et la tête tendus vers son visage offert il adorait ce moment et répondait toujours que ça allait, et même aux toilettes, elle laissait la porte ouverte quand elle pissait et lui, il passait devant, jouait devant, faisait le guignol pour l’amuser) et bam la porte qui claque dans un bruit sec, dopé à la cage d’escalier, il dévale les quatre étages en sautant, en frappant le ballon contre les marches, contre les murs et parfois contre une ou deux portes alvéolées, toujours les mêmes, celles des emmerdeurs qui lui disent d’aller jouer ailleurs quand il est en bas avec les autres, tiens, une s’ouvre, trop tard, le môme a déjà quitté le palier (un jour il va le choper, il va se le faire, rumine le connard du deuxième, répandant comme une ombre, dans le volume frais de l’intérieur de l’immeuble, l’odeur chaude et moite et crasse d’un mélange tabac froid, pisse de chat, volets fermés), le voilà en bas des lilas, inscrit en lettres mosaïques sur le fronton de son entrée, il voit les poubelles, le sapin aux racines nues, le banc aux lattes de bois, le bac à sable, la haie et à droite, en ligne de fuite, la barre d’immeuble bouquet de béton

 [6] Philippe Sahuc

Le carrelage, c’est dur et il ne peut même pas souhaiter « que Dieu le fasse mou », l’agenouillé, parce que du carrelage mou, les gens n’en voudraient pas, il perdrait son métier, il redeviendrait Jassime qui cherche, comme ils disent tous avec leur façon traînante qu’ils ont ici pour prononcer son nom et ça, revenir au point de départ où on cherche comment on va pouvoir se caser, c’est vraiment une horreur de penser à ça, d’ailleurs il suffit de se dandiner un peu d’un genou sur l’autre et c’est un peu moins dur, ça vient avec la pratique du métier de savoir faire ça, ce petit dandinement, minuscule au point qu’aucun outil de carreleur n’en perd l’équilibre, il s’est peut-être même entraîné longtemps avant de faire le métier, Jassime, du temps où il était Djassim pour tout le monde, où il a fait ses premières prières avec les hommes du village, le jour où ils rentraient du maquis où ils étaient peshmerge, ceux qui affrontent la mort, il était fier d’être avec eux mais ça coinçait un peu dans les genoux au bout d’un moment alors c’est comme ça qu’il a appris le dandinement et c’est comme ça aujourd’hui encore parce qu’il ne faut pas se relever tout de suite, il y a encore un bout de salle de bains à poser, Jean-Pierre le patron voudrait terminer vite pour passer à un autre chantier mais quand même, dès que la salle de bains est finie, il va pouvoir en finir pour aujourd’hui, Jassime, comme l’appelle le patron –d’ailleurs comme tous les autres- et partir à son propre chantier, celui de sa maison, celle qu’il construit à temps perdu, à genou consolé car là-bas, il faut se remettre à genoux et carreler encore mais là, c’est pour la bonne cause, Djassim, un jour il pourra accueillir là-bas ses parents et ce sera la grande revanche, la grande revanche du jour où il a fallu quitter précipitamment la grande maison de l’enfance, en laissant la plupart des vêtements, les bijoux des femmes, les outils et les armes des hommes qui étaient là parce qu’il fallait fuir le nuage, ça paraît doux un nuage mais parfois, quand tu te trouves dessous c’est très dur, tu tombes mort et ceux qui sont du bon côté du vent te voient tomber raide de nuage chimique et ils deviennent vite des réfugiés et tout ça à cause du dictateur à grosses moustaches alors celui-là, vraiment, que son âme soit maudite, que Dieu ne le pose jamais ailleurs que dans la case des trop grands méchants mais aussi que les gens d’ici arrêtent de dire que Jassime est arabe, le dictateur était un fieffé arabe, lui Djassim-Jassime, réfugié ou pas, il est kurde comme toute sa famille et ils sont tous prêts à ce qu’on transforme leurs noms si cela pouvait ne plus sonner autant arabe aux oreilles d’ici et cela n’empêchera pas de continuer à prier comme les musulmans, donc aussi les arabes, bien sûr, d’ailleurs ils ne sont peut-être pas tous mauvais, il en a rencontré sur les premiers chantiers, Jassime, qui étaient même carrément sympathiques mais maintenant il a son patron à ouvrier unique, il s’accroche, il n’est pas trop mal traité à condition de ne pas trop se plaindre de la dureté du carrelage, de travailler le temps qu’il faut et heureusement que le patron est vieux, c’est lui qui se fatigue le plus vite, et d’ailleurs c’est pas la mort qu’on affronte ici avant de courir à la vraie maison, celle bientôt des parents et des futurs enfants alors, oh, Dieu fasse qu’il courre vite !

 [7] François Duport

toi, quand tu la vois, tu ne sais pas quoi faire, juste lui prendre la main et attendre ; elle ? elle continue : suivre les chiffres, point à point, l’un après l’autre, tirer un trait avec son crayon de bois, hésiter, relier le chiffre suivant, enchainer les petits traits, se perdre sur le bord de la page, attendre que le temps passe, reprendre au dernier point et tirer un trait de plus, se ratatiner dans son coin à scruter le papier imprimé, ne pas savoir ce que c’est (chaque page du cahier est composé d’un nuage de points, jusqu’à 1828 vante la brochure dans un bref texte introductif), au début, elle suivait la consigne, n’en oublier aucun, maintenant le trait disparaît, la forme s’évapore, des nuages de chiffres restent orphelins, inachevées ; sa concentration est aléatoire, son corps fléchit, elle s’assoupit au-dessus du cahier ouvert, tête baissée, cheveux blancs défaits, bouche entr’ouverte, chassant une mouche de la main, comme un mauvais rêve : que reste-t-il de ses souvenirs ? des idées en vrac, la vieillesse, une pensée en miette, le patch posé le matin sur l’épaule dont elle a oublié l’existence, des médicaments par poignée, la maladie qui s’installe depuis des années, le mari qui voit sa femme partir à la dérive, le cerveau en apnée proche de l’asphyxie, le cortex qui se recroqueville, l’hippocampe, cheval fou, qui dégringole marche après marche, les mots qui s’effacent, la langue qui s’appauvrit, le silence qui s’impose face au vocabulaire restreint, la mort sociale comme pâle reflet du monde extérieur, bientôt la mort tout court ; et puis le bruit d’un gargouillis, le réveil, brutal, entre deux siestes, un sourire dans une bouche édentée surmontée d’une paire d’yeux bleus translucide dans un visage fait de ravines et de rides, elle reprend mollement le dessin sans un mot, avec un nouveau point, indépassable horizon entre le lit et la table ; tu le sais bien, toi : un geste désigne les choses, un doigt pointé indique un besoin immédiat, un raclement de fond de gorge est un rappel à l’ordre, insistant, avec de la dureté dans le regard, tout d’un bloc pour imposer sa mauvaise humeur, attendant d’être servi dans l’instant, alors tu lui dis : « oui, maman, j’ai compris, je t’amène un verre d’eau, il fait si chaud aujourd’hui », puis elle reviens dans le train-train quotidien qui insupporte son mari ; son mari ? il est sorti, comme souvent, pour ne plus subir le huis clos de la maladie dont il ne veut plus prononcer le nom, « cette saloperie » qu’il dit quand il se fâche contre les clés oubliées sous un coussin, les lunettes cachées de peur d’être volée, les épluchures de poire dissimulées dans un placard, la merde sur la lunette des toilettes, la culotte sale à changer, la déchéance du corps, la jalousie maladive, alors il n’en peut plus, sort dans le jardin, va faire des courses au supermarché, bricole dans le garage, reste actif, parle à son psychiatre, échange avec d’autres « aidants » comme ils se nomment, appelle ses enfants au secours, retarde le moment pour rentrer et ne pas être avec sa femme ; mais il revient toujours, toujours il revient, par devoir, par amour, pour leurs soixante ans de vie commune, intime, faite de haut et de bas, pour l’au-delà aussi, il lui propose de jouer aux cartes, à la crapette, pour lui faire plaisir, elle a toujours aimé ça, même si, lui, il n’a jamais aimé ça, même si elle ne connaît plus les règles, même si les règles sont devenues fantaisistes au fil des parties, même si la vie n’a plus de sens, même si le jeu n’en vaut plus la chandelle, il se désole de ne plus avoir de conversation avec elle, prend soin de son quotidien et la regarde sourire, parle à sa place dans un long monologue où il pose les questions tout en donnant les réponses, dans un va-et-vient monotone, « c’est dur, mais c’est ma femme » comme il dit dans un état de résignation grandissante ; depuis toujours elle se plaignait de perdre la mémoire, personne ne s’en inquiétait, c’était léger comme la vieillesse débutante dans la fleur de l’âge où chacun a le droit à ses faiblesses, cela ne durait jamais longtemps, elle s’occupait de ses petits enfants des vacances, faisait la cuisine à ses enfants du week-end, de son mari à chaque instant, tu te souviens des prémisses, elle accusait ton enfant de voler tout à un tas de choses : crayons, lego, cartes, tablettes, babioles… elle disait ça jusqu’à fouiller dans ta valise quand tu venais leur rendre visite pour vérifier que rien ne manquait, cela provoquait des tensions, tu la rejetais et puis tu revenais ; et puis il y a eu les premiers examens avec des résultats incertains, le temps faisait son œuvre, on se voilait la face, et puis d’autres encore, arrivèrent les premiers traitements et l’apprentissage de la maladie entre déni et réalité, des exercices pour entrainer son cerveau, des allers-retours à Lille dans un service spécialisé pour vérifier l’avancée de la maladie, les premiers après-midi à l’hôpital de jour, la longue glissade vers un nouveau quotidien, à cette époque-là, elle était consciente de la progression du mal, oui, tu t’en souviens, c’était il y a cinq ans à peine, peut-être un peu plus, elle savait qu’elle perdait la tête, tu voyais bien à son visage qu’elle en souffrait de ne pas savoir à quoi se raccrocher, de connaître la trajectoire finale, de comprendre la ligne de fuite, inéluctable, de passer de conscience à inconscience, elle ne pleurait pas, n’en parlait pas, souriait, embrasser comme elle le faisait avant, comme elle le fait encore aujourd’hui, chaque matin, même si elle a des doutes sur qui tu es, elle vient vers toi et pause un baiser sur le front, un signe de tendresse tout en riant comme une mauvaise blague, ou propose sa joue, ou caresse la tienne, dans un geste de tendresse infini ; à chaque fois tu es mal à l’aise comme si ce mouvement concentrait toute la violence animale de sa mémoire, comme si ce baiser était le dernier lambeau de sa conscience, comme si par ce geste elle gardait le lien avec le moment magique de l’enfance, de l’amour, de la conception et de la grossesse, comme si par ce geste, la mémoire restait définitivement intacte, le rituel dure toute la matinée, elle s’approche en souriant puis t’embrasse, elle oublie et recommence quelques heures plus tard, et te dis : « t’as bien dormi ? » avant de s’installer dans sa chaise, ou un fauteuil, et reprendre son cahier à dessins ; à table se joue une nouvelle comédie, tu te souviens, enfant, elle t’obligeait à manger une ratatouille de sa composition, acide, des endives au four sans saveur, de la laitue cuite accompagnée de lardons, des artichauts à la vapeur ou des pommes de terre en robe de chambre, désormais c’est elle qui fait l’enfant, repoussant sur le rebord de l’assiette les aliments de couleur verte, triant avec les doigts, trainant devant son assiette comme quand enfant tu refusais de manger, au final elle relègue au fond de sa poche dans un mouchoir en papier les aliments qu’elle refuse de manger laissant devant elle une assiette vide en fin de repas ; tu l’as quitté ce matin pour reprendre un train, retourner à ton quotidien, tu sais bien que la prochaine fois elle sera un peu absente, qu’elle ne te reconnaitra pas et dira à son mari : « c’est qui ce monsieur ? », à moins que l’histoire aille en s’accélérant et qu’elle ne reconnaisse plus non plus l’homme qui chaque soir se couche à ses côtés, qu’il soit obligé de la mettre dans une maison spécialisée et que tu sois obligé d’écourter la visite, refermant doucement la porte derrière toi, car elle sera trop fatiguée ;

 [8] B F

Il avait dit « y’aura des prunes, faudra aller les cueillir » et puis il était parti, comme ça, sans plus en dire, que les prunes et l’abandon, reviendrait-il ? ; elle ne savait pas, se doutait que non, mais les prunes murissaient et elle ne pouvait pas, non elle ne pouvait pas aller les cueillir, parce qu’il l’avait dit et que ce qu’il avait dit, c’était j’aimerais mieux ne pas dans sa tête, parce qu’il l’avait abandonnée là, avec les prunes et les autres trucs à arroser, un jardin il avait dit, je vais faire un jardin, tu verras, on fera comme nos grands parents, totale autonomie vivrière, elle savait pas ce que ça voulait dire, vivrière, elle avait regardé sur internet, vivrière c’était ’agriculture orientée vers une totale autonomie’, alors elle n’irait plus au marché, voir les copines qu’elle y retrouvait, piocher dans le stock des livres à l’entrée de la halle, là où il y avait une étagère spéciale où les gens déposaient et prenaient des bouquins voyageurs, on faisait son marché et on revenait avec le panier lourd de ce qu’on avait eu jadis envie de lire et puis pas le temps, on rapportait les livres et d’autres aussi qu’on avait lus un jour et plus envie de relire plus tard, plus le marché, c’était juste pas possible, parce qu’il y a des choses que non, des moments où non, des raisons que non, toutes les raisons que non, qu’il ne soit pas parti, qu’il n’y ait plus de prunes, ni de salades ni de haricots, ni d’autres plantes vivrières comme il disait, ni de musique dans la maison quand elle rentrait du marché, ni de bruits de tondeuses au moment où elle elle aurait préféré le calme, le calme elle l’avait, là où il était il ne pourrait pas savoir que les prunes, non, que les salades, non, et sans doute il s’en fichait, qu’elle ne sache pas, ne puisse pas, ne veuille pas, ne lui restait plus qu’à aller acheter quelques carottes au marché, pour elle seule.

 [9] Alex Fern

voilà c’qu’il lui dira, que ça plaise ou non, c’est comme ça, c’est comme ça, qu’il dit, peut pas toujours se faire avoir, peut pas toujours baisser la tête-courber l’échine comme ils disent, il marche, fait noir dans c’couloir, tiens j’fais des rimes qu’il dit, trop longtemps qu’ça dure, marre de c’train-train, hé toi-là bouscule pas, ça va ouais, qu’il dit, les gens sont dingues parfois j’te jure, rien qui va et celle-là, non mais quelle allure elle a allurella ella ella, ça y est il divague, me rendra fou ce type, un jour il lui dira, il lui dira c’qu’il pense, y’ verra bien qui j’suis, qu’il pense, fatigué, mal aux pieds, il a mal aux pieds à force de marcher, et c’couloir qui n’en finit pas, non mais r’gardez-les tous ces cons, font tous comme moi, faut pas croire, il murmure entre ses dents, pourquoi que j’cours comme ça, y’a pas l’feu, j’fais tout comme eux, qu’il dit dans sa tête, laisse-les courir, arrête un peu, pose-toi là, tiens r’garde là, peinard, il regarde là, il est peinard c’ui-là avec sa guitare, ’f’rait mieux d’se taire, il passe devant l’assis à la guitare, f’rait mieux d’te taire, qu’il lui dit, joue mal, peinard, ouais, qu’il dit, mais mal, il ronge sa colère tout près du gars à la guitare, faut pas que j’m’arrête, va me d’mander une pièce, j’l’ai pas, même pas une pièce, alors pour lui pas, même pas, il sirote son amertume, non mais j’peux pas, peux pas m’arrêter, peut-être aurait-il voulu se poser, s’asseoir à côté et puis parler peut-être, et puis non, personne, parler à personne, va d’ l’avant qu’y disent, pointe ton doigt droit devant, mais devant y’a quoi, y’a quoi, y’a c’con-là qui lui dit qu’ça va pas, qu’ça peut plus continuer comme ça, qu’y’en a marre, déficits, dividendes, productivité, charges, tout se mélange dans sa tête qui bouillonne de rage, y’en a marre, ouais, c’est moi qui en ai marre, mon pote, pas toi, et pis tiens, j’te la donne pas ma démission, j’te la jette à la gueule, pis j’me casse, tu m’verras plus, finit, plus jamais, qu’il lui dira, et bien fort encore, que tout le monde entende, d’puis quand qu’on m’cause comme ça d’abord, vingt ans de boîte et tu m’insultes, qu’il dira, il a envie de hurler, mais il marche, furieux, il a encore le lait d’sa mère au bout du pif et y m’crie d’ssus, y m’chie d’ssus, qu’il dira à tous ses collègues, et bien fort, que tout le monde en profite, tu sais pas qui j’suis, pardon madame, quoi, oui, j’parle tout seul, et alors, j’vais fermer ma gueule pis c’est tout, il se tait, il écume, il marche droit devant lui, pis tout ces gens qui puent, fait chaud dans l’métro, sont tous mouillés, tout qui pue, et celle-là, pas fière allure avec ses sacs, t’as fait tes commissions, mamie, qu’il pense mais ne dit pas, ne parle pas comme ça, pourrait être sa mère, il voit bien qu’elle est vieille, qu’elle a du mal à marcher avec cette superposition de chaussons chaussures rafistolés ficelés comme de grosses saucisses, il esquisse un sourire, tu vas où ’tit’ mère, hein, où tu vas pauv’ petit bout de femme avec tes gros bagages, il finirait bien comme elle, tiens, s’il se laissait aller, mais il va, droit devant, devant lui y’a rien, mais il marche, il faut marcher, et marcher droit, c’est c’qu’on lui a appris, depuis tout petit, du boulot j’en trouverai, il n’est pas manchot, il n’a pas le bac, mais l’expérience, ça compte l’expérience, la vrai, les responsabilités, l’atelier, enfin, bon, y’en n’a plus, tout rasé, vont tout fermer, qu’il dit, vont pas m’faire chialer quand-même, merde, v’là qu’ça coule tout seul, même pas d’mouchoir, fait chier, et tout ceux-là qui courent, on ne sait où, et qui le bousculent, pourquoi qu’y m’bousculent, hein, peut pas r’garder où y va c’ui-là, envie d’arrêter, il a envie d’arrêter là, pis qu’ils s’arrêtent tous, là, tout d’un coup, comme pour une photo, tout arrêter, les gens, le métro, la lumière, tout, et puis les regarder, les garder, pour lui, tout pour lui, un à un il les voit, les visages et les corps, les odeurs, les couleurs, pour la première fois, les yeux, leurs yeux, leurs regards, leur absence de regard, il n’y a que lui qui verrait leur regard, que j’plonge dedans, que j’m’y perde, savoir c’qu’il y a dedans, dans l’regard, dans l’absence de regard, dans leurs yeux, celui-là, tiens, il ne l’avait pas vu celui-là, qu’il est grand, grande tige, pas comme les autres, pas qu’il est grand, mais pas pareil, des grands, y’en a, y’en a tant, mais pas comme lui, qu’est pas plus grand, mais pas pareil, il semblait subjugué par ce personnage, comme devant une soudaine apparition, un artiste qu’on dirait, un du seizième sûrement, y’ porte bien, l’élégance qu’on dirait, mais pas pareil, qu’est-ce qu’il fout là, pas dans l’taxi, mais ici dans tout ce déballage de viandes emmaillotées qu’arrêtent pas d’s’agiter, il observe le visage tout lisse, les cheveux souples comme de la soie, la bouche dessinée comme celle d’une jeune femme et puis les yeux, le regard, son regard, si doux, si calme, on dirait qu’y’m’regarde, me r’garde pas, j’suis pas là, transparent que j’suis, il le fixe, j’veux pas qu’tu m’vois, il le regarde c’est sûr, j’vais lui claquer l’ beignet s’y continue, il voudrait s’approcher mais ne peut pas, pourquoi que j’reste là à l’mirer comme un con, faut que j’marche, il doit reprendre sa route dans ce couloir interminable, quitter cette image insolite, j’ai du l’rêver, il rêve en marchant, ça fait passer le temps, il se rassure, il marche, et ce couloir tout droit tout long qu’on n’en voit pas le bout, pas la fin, la faim, faut que j’mange, pas bouffé depuis hier soir, qu’il dit, à cause de ce type, il se remet à baragouiner, c’te saloperie qui s’prend pour dieu-l’père-le-fils-et-l’saint-esprit, d’l’esprit, il en n’a pas, y’a qu’les sous qui l’intéressent, la rentabilité comme y dit, pis tout l’monde qui l’dit maintenant, même au poste, il parle fort les gens se retournent sur lui timidement à son passage, fait chier c’te crapule, pas comme son père, lui c’était un monsieur, un vrai, savait c’que c’est que l’boulot, y v’nait pas avec la ferrari-décapot’-prend-les-clés-range-moi-ça, non, il n’en peut plus de marcher, le fils, lui, ce con, le mépris y’a qu’ce serpent-là dans sa bouche, passe la vieille femme aux cabas, qu’est-ce qu’il fait là, à l’arrêt, il l’avait pourtant dépassé tout à l’heure en marchant d’un pas plutôt alerte, et pis v’là que j’suis là, depuis quand, merde, j’m’en était même pas rendu compte, j’deviens dingue, il dit qu’il devient dingue, comme s’il sortait d’un comas, elle arrive la pauvre vieille, il l’aiderait bien, mais il ne la connaît pas, comment fait-elle avec tout ces vêtements superposés sur elle, c’est à peine si on distingue son visage encapuchonné de cache-nez de laine, qu’est-ce qu’elle fout avec tout ça su’l’dos, qu’il dit, p’t être qu’elle a été belle dans l’temps, y’a des restes qu’elle enfouit dans ses fringues, elle passe devant lui, il est plaqué au mur comme un cloporte, il la laisse passer, avec ses sacs on dirait une abeille aux pattes chargées de pollen, c’est qu’elle a du en butiner des souvenirs pour les charger là-dedans, elle pue, elle aussi, pis p’têt’ que moi aussi j’pue, peut-être que lui aussi il pue pour les autres pas pour lui, pas pour moi, j’le sens pas, peux pas savoir, faut que j’marche, il doit marcher, ne plus penser ne plus rêver, marcher, dans ce couloir sans fin, avancer vers un point, un point final, comme après une phrase, quand elles s’arrête, quand est-ce qu’elle s’arrête, demande l’enfant à la maîtresse, quand il y a un point, et pis c’est tout, mais ce n’est pas tout, et ça recommence, il rêve d’océan et de palmiers, comme sur cette affiche publicitaire, sur l’autre quai, j’veux entrer dans l’image et me fracasser la gueule contre le mur, la poupée j’peux pas la toucher, l’soleil peut pas m’chauffer, la mer elle peut pas m’noyer, se noyer, en voilà une idée, c’est dans ce couloir qu’il se noie, étouffé dans cette nasse d’humanoïdes, comme dans un océan de sargasses, mais sous les sargasses qu’est-ce qu’il y a, quoi en dessous, quoi dedans, dedans la mer, dedans la mort, l’amer, la mer,

 [10] Christiane Deligny

« Faire leur deuil (comme on dit) leur est bien difficile après cette épreuve », ça elle le répète, la pipelette, à qui veut bien l’écouter, et elle raconte, encore et encore, cet événement qui l’enchante : ce matin-là, de noir vêtus, les X (« vous me connaissez, discrète comme la tombe, je tairai leurs noms ») se sont rendus au funérarium - vous savez, celui situé à l’ouest de Toulouse... pas celui que longe le périphérique nord, ah, celui-là, c’est incroyable, ce même jour, il a été ravagé par un incendie, les employés ont pu évacuer in extremis trois défunts, in extremis, c’est dit ainsi dans l’article de La Dépêche, in extremis ils ont évités à ces malheureux de disparaître dans des flammes qui n’étaient pas encore celles de l’enfer -, bref les X sont entrés dans le hall d’accueil pour dire un dernier adieu à la défunte, la mère de Pierre, enfin de X - je dois faire attention, je tiens, comme toujours, à la plus grande réserve, c’est difficile pour moi, ce sont des amis de longue date - et là, la chaleur étant déjà lourde, ils se sont rafraîchis à la fontaine d’eau, profitant de la climatisation reposante, avant de demander à l’hôtesse d’accueil de les conduire vers la chambre mortuaire de Mme X ; la femme l’a suivie d’un pas décidé, son mari traînait derrière elle et elle le sermonnait : « c’est ta mère pourtant, un peu de courage » et lui, j’en suis certaine, en son for intérieur, ronchonnait : « ma mère, elle m’a enquiquinée toute sa vie, elle continue » et, mon dieu, il ne croyait pas si bien dire, ce n’était pas fini, les contrariétés à cause d’elle ! donc il renâclait – c’est un trait de son caractère, bougon, bien que brave homme - , il renâclait à entrer dans la chambre, pourtant faut dire qu’elle est agréable, la chambre (je le sais pour avoir longuement rendu hommage à ma vieille amie en ce lieu : quelle tristesse, maintenant on ne veille plus ses morts chez eux, finies les veillées funèbres où l’on égrainait les souvenirs), agréable, un vrai salon, éclairage modulable, ambiance musicale, des fleurs... y aurait pas le cercueil ce serait un lieu plaisant... et le couvercle qui n’attend plus qu’à être visé, ça fait froid dans le dos... alors – comme me l’a expliqué une voisine qui venait voir une de ses proches – alors, elle a demandé à ce que le couvercle soit soulevé, elle voulait jeter un dernier regard à sa belle-mère, elle ne l’aimait pas, cette femme acariâtre, grincheuse, elle voulait peut-être s’assurer qu’elle était bien morte – et elle tranquille enfin ? elle va enfin pouvoir respirer - et là elle retient son souffle, écoute le bruit léger du glissement du couvercle sur le cercueil, écoute l’hymne à la joie qui l’accompagne, et soudain pousse un cri strident ; c’est incroyable, m’a dit mon informatrice, qu’une si petite femme puisse hurler si fort, une folle ? elle ne supporte pas de voir pour la dernière fois le visage figé de la défunte ? trop de mauvais souvenirs surgissent ? la voilà qui s’agrippe au bras de son mari dont le regard s’est détourné, il ne veut pas voir sa mère, lui dire un dernier adieu, et surpris par le chagrin excessif de sa femme, il se tourne vers elle qui a retrouvé son souffle, elle répète inlassablement « ce n’est pas elle, ce n’est pas elle, c’est quoi ça ? une méchante blague ? » et lui veut comprendre, il regarde, se fige, hagard, il gémit : « ce n’est pas ma mère, ce n’est pas ma mère, ce n’est pas... » et elle se rue sur l’agent funéraire alerté par cette cacophonie « c’est quoi ça, c’est quoi ? » et lui : « votre défunt, madame » et elle : « mon défunt, comme vous dites, n’est pas un jeune homme, c’est une vieille dame, vous la voyez, vous, la vieille dame ? tu la vois, toi, ta mère ? » et l’autre : « vous êtes sûre ? » il bafouille, elle hurle, l’homme pleure, se lamente : « maman, maman » comme s’il la perdait à tout jamais, comme si elle n’avait jamais existé... l’athanée, ce matin-là, ne fut pas lieu de recueillement et de paix, la mise en bière, le départ vers le cimetière douloureux. Et certains ont avec soulagement éclusé une bière à la fin de la cérémonie... à la mémoire de la défunte.

 [11] Claudine Dozoul

Il quitte la rue à 38° et se rafraîchit dans le grand hall d’accueil de l’hôpital, là où tout le monde attend quelqu’un, où les regards ricochent sur les derniers arrivés, là où il décide qu’aujourd’hui est le jour J et où il prend l’escalier qui mène au cabinet du docteur F., long, l’escalier est long, 8, 9, 10, « aussi long que le chemin qu’emprunte la mémoire quand elle se perd dans la suite des nombres » se dit-il en assignant un nombre à chaque marche, ce qui le renvoie à l’écriture de la biographie qu’il espère pouvoir terminer avant les élections, et pourquoi les élections ?, juste parce que c’est une date qui n’a rien à voir avec la maladie et la maladie il en a marre, et aussi peut-être pour empêcher le docteur F de se présenter à ces élections, un peu de décence en ce bas monde !, 11, 12, 13, et là, en cet instant particulier de fin de journée quand la lumière du jour s’éteint et celle des lampadaires n’est pas encore opérationnelle, il écrase rageusement ses semelles sur la dernière marche du premier palier en priant presque silencieusement que le docteur soit seul, seul sans assistantes, seul sans patient, seul sans interlocuteur au bout du fil, seul comme on peut l’être devant un choix violent à mettre en œuvre, seul comme cette fenêtre au-dessus du pallier qui laisse couler un filet de lumière si timide qu’il en est pathétique, seul quoi ! 16, 17, il sent, avant de voir, parfum de fleurs qui enrobe celui du propre, il sent et lève les yeux, 18, 19, 20, une infirmière en blouse blanche, mais elle n’est pas belle, mais elle n’est pas souriante, mais elle n’est que l’objet lambda d’un protocole de soin, et il n’en peut plus, 21, 22, 23 ils se croisent, elle, descendant, légère et court vêtue, lui, montant, lourd de sa mission , il grogne un salut, la main crispée dans sa poche, c’est la dernière personne qui l’aura vu, il le sait et ça lui est égal, parce que de toute façon ce qu’il va faire ça ne peut pas apporter du pire, seulement du soulagement, il y a si longtemps qu’il attend, longtemps avant la maladie, et d’ailleurs cette maladie c’est ce qui lui a permis de retrouver le docteur F., 24, 25, 26, deuxième pallier, il s’arrête, ferme les yeux, inspire goulument une bouffée d’air climatisé et reprend son ascension comme on grimpe vers la félicité, le regard ailleurs, le sourire flottant sur des lèvres décolorées par la chimio thérapie, et c’est là, à la 30ème marche du long escalier aseptisé alors qu’il caresse l’arme dans sa poche, que lui vient l’idée du titre de la biographie du docteur F, soyons simple, se dit-il, simple et efficace : « le docteur qui aimait trop les enfants »

 [12] Anouk Sullivan

apprendre des choses sur ce lieu ? qu’en avait-il besoin ? il en savait assez, il était né tout près de la frontière, ses arrières grands-parents, de Mexico, avaient fait passer son grand-père encore tout petiot, il ne devait jamais l’oublier, alors ce n’était pas honorer sa descendance que de devenir garde-frontière après tant d’années d’études payées à la sueur du front de sa mère– mais lui voulait savoir ce qu’était une frontière et ça ne s’apprend pas dans les livres ni sur les bancs d’école - il voulait connaître le goût de cette terre sèche même si autour du mur, la vie sentait la caillasse de la mort, même s’il avait déjà compris que le mur- frontière, c’était parce qu’il y avait des hommes au fusil qui clamaient que « good fences make good neighbors » - les bons murs font de bons voisins- sans doute pour dire cela fallait-il oublier les cadavres au pied du mur ou les mains inertes agrippées à la barrière, mais lui, son fusil de garde-frontière, il ne le chargeait jamais -comment aurait-il pu ?- il avait le même sang dans les veines que ceux qui tentaient de traverser, et quand ils étaient arrêtés, il essayait de leur faire entendre, dans leur langue, qu’ils étaient mieux chez eux, que c’était bien pour ça qu’on les y ramenait et quand ça tournait mal, comme ce jour où devant ses yeux impuissants, son chef garde-frontière avait surpris un Salvadorien caché dans un champ de laitues, l’avait poursuivi , trainé près du canal et jeté par dessus bord –sachant pertinemment qu’aucun de ces gens-là ne savait nager– il avait des doutes sur le sens de ce vers récité à l’école : « good fences make good neighbors »- dans la nuit, il en avait rêvé de ce cadavre qui flottait (bien sûr, le cauchemar s’était répété) et pour l’oublier, chaque fois, il superposait sur ce corps celui d’un autre homme qui, pour fuir, avait sauté dans le canal du Colorado d’où il l’avait sauvé de ses propres mains -aucun de ces gens-là ne savait nager - ou encore il faisait surgir sur l’écran de ses paupières le visage de cet autre homme qu’il avait surpris dans un buisson, et qui hurlait Hay mucha desperación en suppliant de ne pas être reconduit chez lui parce qu’il voulait juste travailler, travailler du côté du mur où il y avait de l’herbe verte -ce sont les lapins qu’on a le droit de chasser mais les Hommes, ils veulent juste se nourrir - lui, en réponse, avait simplement trouvé à dire qu’il ne fallait pas traverser en cette saison, sous le soleil de plomb, qu’une autre fois peut–être, il aurait plus de chance, que dire d’autre ? que faire ? chaque matin quand il endossait son costume de garde-frontière, il le brossait pour épousseter la poussière de la nuit et se réconforter, comme l’aurait fait un ami en lui tapotant l’épaule afin de lui redonner courage et peut-être le féliciter d’avoir aidé un gros gamin -les pantalons en bas des fesses, la braguette ouverte (fermeture cassée), la chemise en lambeaux sur les épaules, trempé de sueur dans le feu du désert- de lui avoir donné de l’eau alors que le gamin hurlait qu’il allait mourir , no puedo, mais si tu peux, no puedes de verdad ? ay oficial – à 18 ans pour vendre de l’héroïne en Oregon- perdu son copain- mort, ce gros gosse venait du même endroit que là où avait vécu son grand-père, là où il pleuvait dans la jungle verdoyante, là où les gens n’imaginaient pas que la mort puisse roder le long d’un mur, sur cette terre bouillonnante de chaleur volcanique- et à chaque fois qu’il saisissait ce qu’on attendait d’un bon garde frontière, il faisait entendre sa voix pour qu’on ne piétine plus le contenu des sacs laissés derrière par les fuyards, qu’on n’y pisse plus dessus ou n’y mette plus le feu –et s’il lui arrivait de pisser sur les sacs, de les brûler, c’était pour ne plus en rêver, pour faire taire la voix de la femme hurlant que son fils avait été tué , pour rester… garde-frontière…juste le temps d’apprendre ce qu’on y garde… en ce lieu

 [13] Dominique Paillard

c’est vrai, il voulait juste s’occuper de son père ; c’est vrai, il n’est pas rentré au terme de sa permission de trois heures ; c’est vrai, il s’est évadé, s’est retrouvé en cavale pendant trois semaines pour combler ce désir-là d’accompagner son père jusqu’à la fin, c’est vrai ; et il y avait en plus cette peur au creux du ventre, bien présente, lancinante, cette peur de perdre un être cher et l’angoisse de ne pas être présent pour recueillir son dernier souffle, puis dans cette forme inconsciente qui caractérise ces moments d’égarements, oublier pourquoi la vie vous a privé de liberté et, juste après ce moment de folie, divulguer dans un réel qui resurgit pourquoi ce jour-là il peinait à tenir le volant de la voiture, pourquoi la police était présente à ce carrefour, pourquoi il a été interpelé et comment il a fait pour griller ce stop, comment il a embouti la voiture en se garant, comment il n’a pas su décliner son nom du premier coup, il a bafouillé, fait le choix de donner deux fausses identités parce qu’il ne savait plus, ou parce qu’il connaissait trop bien l’issue, mais surtout parce qu’il voulait s’occuper de son père malade – ça, il l’a déjà dit et il va le redire parce que dans cette petite pièce du poste de police, il n’a qu’une idée en tête et cette idée c’est son père – son père, cet homme qui ne sait pas, ne sait plus ou ne veut plus savoir que son fils est en cavale à cause de lui et qu’il n’est pas rentré à la maison d’arrêt parce que cette maladie va finir par l’emporter, mais à quel moment ? on ne sait pas, et tout en formulant cette question, le fils se renferme, se bloque dans l’idée qu’il est contraint à retourner sous les verrous, car son objectif est d’être présent auprès de son père souffrant, il tient à s’occuper de cet homme au devenir incertain – décidemment, tout revient en boucle ! –, il tient à chérir ses derniers moments même si le temps doit durer une éternité, même si il doit y consacrer toute sa vie ou presque ; il veut être présent et ce geste a un prix : conduire sans permis, griller un feu rouge et emboutir une voiture en se garant sur le bas côté de la route comme l’ont exigé les policiers qui n’étaient pas là pour lui au départ, mais qui finalement l’ont embarqué au poste de police, lui le fils fidèle, le fils rebelle, le fils qui voulait se rendre utile au moins une fois dans sa vie, assumer librement son choix qui était de rester auprès de son père mourant parce qu’il voulait être là tout simplement – et il le dit encore, le revendique énergiquement – et à cet instant où tout semble perdu, où tout semble joué, il demande poliment aux policiers un Doliprane, car à ce moment précis, il réalise qu’il a mal à la tête, que cette situation est insupportable, incontrôlable, il n’en peut plus, il ne veut pas retourner derrière les barreaux tant que son père est vivant, il demande à reporter sa peine, il rêve de redevenir le bon fils, celui qui prend en considération les ancêtres, qui soigne, chérit, protège et pourtant, le voilà pris au piège, il obéit finalement aux policiers, lui le fils qui a trahi, celui qui n’a pas su se tenir, celui qui a créé des tensions dans le clan familial, celui qui était absent, absent du quotidien, qui paye aujourd’hui pour les conséquences de ses actes, qui veut se racheter, tirer un trait sur le passé, oublier son ardoise au centre de détention, mais est-ce possible quand la police respecte les décisions de justice, quand elle rappelle qu’il est inconcevable de circuler librement hors des murs pénitentiaires, dans la ville paisible, dans l’appartement du futur défunt, dans la chambre de toutes les souffrances ? alors, à ce stade de la nuit, se demander pourquoi le fait de vouloir accompagner son père jusqu’à la fin mérite-t-il une sanction supplémentaire de deux mois ? et ça, c’est son avocat qui le dit… parce que au-delà de cette nuit profonde de juin

 [14] Françoise Durif

mais voilà, celui-là n’a jamais réussi à atteindre l’autre côté… l’autoroute est encombrée dans les deux sens et dans le flux des véhicules qui soulèvent des gerbes d’eau, un motocycliste vêtu de noir porte des chaussures jaunes, sur la gauche une forêt de pylônes avec des rosiers en fleurs qui débordent d’une palissade mais sur les façades des immeubles, rares sont les fenêtres ouvertes, par cette chaleur ! une femme dans une 308 a l’air de parler seule, un air de clarinette avec par-dessus, un ténor, craquements, aspérités du son, les radios se brouillent par intermittence, il semble toujours qu’il y ait moins de voitures de l’autre côté, comme si le flot coulait toujours dans le même sens vers le même endroit et en même temps, le même jour, mais plus loin , sur les voies de gauche, les voitures sont bloquées aussi, on imagine les enfants surexcités, les parents épuisés, et puis direction Orléans, voilà le soleil qui, brusquement, aveugle et à travers la vitre, la chaleur est immédiatement trop forte, mais une nouvelle zone de pluie arrive et ça a été juste avant que l’homme ne s’élance en courant, ça a duré un éclair, pour traverser les voies de l’autoroute, des bouquets de feux arrières rouges ont fleuris, warnings orange, des coups de frein partout, tout autour, les conducteurs donnaient des coups de volant tout en tentant d’esquiver les chocs qui pouvaient se produire à tous moments et en maintenant leurs trajectoires !… heureusement toutes les voitures ont pu l’éviter et s’éviter les unes les autres sans créer d’accident mais le pire, c’est que le type, un grand africain, avait le sourire ! comme l’air de jouer une bonne blague à tous ceux qui ouvraient des yeux terrifiés, les index tournant sur leurs tempes – mais, mais…ça va pas, non ?! - tandis que lui, avec ses bras, ses jambes immenses, les gestes qu’il faisait comme s’il avançait à travers une course d’obstacles en zigzaguant dans la marée mouvante des bolides, en gesticulant à travers le manège à l’odeur de gomme un peu chaude et de macadam tiède et surtout, sans jamais cessé de sourire… de toutes ses dents très blanches, avec toute cette joie ! fanfare sauvage qui jaillissait de sa bouche grande ouverte ! … quel fou… faut-être fou pour faire ça ! … qu’est-ce qui lui a pris à ce type ?... traverser comme ça l’autoroute en courant, et c’est écrit partout dans les journaux, on voit ça de temps en temps à la TV, avec même la dernière photo que l’un de ces types, à la chute de son appareil la prise de vue s’est déclenchée toute seule et on voit un morceau de chaussée avec un pointillé blanc sur le macadam, comme dans les films, les piétons meurent en traversant les autoroutes, l’accident s’est encore produit lundi vers cinq heures trente selon la police et les pompiers, ça a causé de fortes perturbations après que les trois véhicules soient entrés en collision et le Samu n’a pas réussi à ranimer le piéton, tandis que les deux passagers de l’une des voitures accidentées n’ont été que légèrement blessés et la circulation momentanément limitée à une voie sur le tronçon, il a perdu la vie après avoir été fauché par un fourgon et, selon les premières constatations, le jeune homme circulait à bord d’un utilitaire en direction de L, il se serait arrêté sur la bande d’arrêt d’urgence, on ignore pour quelle raison, ni pourquoi il a entrepris de traverser le terre-plein central et les deux fois deux voies en enjambant les barrières de sécurité, on sait que le choc a été violent, qu’il avait commencé à traverser quand il s’est fait heurter, car le conducteur du véhicule qui l’a percuté en pleine nuit n’a absolument pas eu le temps de freiner ni de l’éviter, l’identification de la victime s’annonce difficile car « l’homme à la peau foncée » n’avait aucun papier sur lui et les investigations se poursuivent encore à l’heure qu’il est afin de savoir pour quelles raisons on prend ce risque insensé, sans doute a-t-il voulu traverser à la manière de Frogger, célèbre personnage-grenouille des jeux vidéo des années quatre-vingt – on sait qu’il était fan de ces jeux - et c’est vrai que ça peut être grisant de se lancer comme ça, sans filet, et de nuit en plus, en courant dans l’espace laissé entre des voitures lancées à plus de cent km à l’heure, les véhicules emmêlés qui dansaient dans la circulation et pas un seul choc, seulement quelques coups d’avertisseurs mais, ensuite, il s’est remis à pleuvoir, de grosses gouttes bruyantes mélangées à de la grêle ont claqué, rien qu’un instant très bref, sur les carrosseries, et les feux des autres véhicules se sont brouillés dans les rétroviseurs, au travers des vitres, bien avant que les essuie-glaces balaient les pare-brises il avait disparu, emporté vers l’arrière d’où l’on ne distinguait plus rien à cause de la grêle et l’averse, et tout - la rencontre, le sourire, la pluie - s’était évanoui, comme en rêve, complètement absorbé par la circulation où les voitures continuaient de tanguer légèrement en se frôlant, freinant et s’évitant et la pluie qui avait tout brouillé, tout, même le souvenir, la fulgurance de ce qui venait d’arriver, sur le bord de la route maintenant il y avait des arbres alignés et certains avaient déjà des feuilles toutes jaunes, en plein été ! alors que l’eau n’avait pas manqué au printemps, des éoliennes tournaient lentement et c’était beau et, par les fenêtres ouvertes dans les autos toutes proches qui ré accéléraient, les autoradios diffusaient quelques notes d’un nocturne de Chopin au piano ou Sara perche ti amo ça dépendait des stations tandis que, sur le bas côté, une manche à air rouge et blanche s’était tendue en claquant comme du linge tout propre sous la fin de la pluie, giboulée brutale dont on distinguait encore la nuée sombre, inquiétante, dans les rétroviseurs juste un coup d’œil pendant que montait la vitesse, à l’arrière dans l’amas des véhicules.

 [15] Françoise Renaud

au téléphone on lui a dit qu’il fallait faire vite, qu’il y avait eu un accident — ah bon un accident ? — en fait elle n’a pas tout compris (on lui parlait en anglais et il y avait de la friture sur la ligne) sinon qu’il était question de lui, son fils, et qu’il ne fallait pas perdre de temps, sur le coup elle s’est sentie dépouillée et elle s’est mise à trembler, et depuis, ça ne la quitte pas ce tremblement de tout le corps et l’âme à l’envers, cette bousculade de questions coincées dans la gorge et ces mots, ces larmes au fond du ventre à propos du malheur qui se manifeste toujours au plus mauvais moment, qui de toute façon devait s’abattre un jour sur leurs têtes — elle l’avait toujours su — car rien n’avait marché comme il aurait fallu au sein de leur famille, rien, absolument rien, et ça ne datait pas d’hier, ça remontait même à loin, enfin voilà ce qui l’obsède quand elle traverse le hall de l’aéroport, s’efforçant de contrôler la cadence de ses pas, et lui en vérité — le fils — il n’a jamais supporté cet état des choses, à cause de ça qu’il est parti loin dès qu’il en a eu l’occasion, le plus loin possible d’eux, ses parents et son imbuvable tribu, avant que ça explose dans leurs têtes et dans leurs entrailles, et maintenant il est arrivé quelque chose de grave, peut-être même qu’il va y passer — ce qu’a sous-entendu le médecin au téléphone si on ne trouvait personne de compatible, enfin c’est ce qu’elle a cru comprendre, sur le moment elle était si bouleversée — et elle sait que ce n’est pas un hasard tout ça (malgré la climatisation son front est en sueur, et pas seulement le front, les aisselles aussi et le long du dos, elle sent que ça glisse entre ses omoplates, une sueur de fatigue et d’angoisse), et maintenant elle n’a pas le choix, tenir bon, trouver le courage de pousser sa valise, ici et maintenant elle doit se concentrer et se débrouiller au milieu des petits groupes de gens encombrés de bagages qui attendent devant le comptoir de la compagnie (ce qui est assez normal dans un aéroport au sol de couleur neutre tout comme le revêtement des parties murales), elle a refusé qu’on l’accompagne, l’événement ne concernait qu’elle, elle seule, parce qu’il s’agissait de son enfant n’est-ce pas ? et parce que le père avait renoncé à comprendre depuis longtemps, muré dans sa colère, toujours en guerre contre lui-même, c’était donc à elle de prendre les choses en main et de remonter à l’envers le chemin que le fils avait emprunté pour fuir tout ce qui s’était amassé de silence autour de leurs vies depuis le commencement — certains ont dit que c’était pas des façons de tout plaquer comme ça sur un coup de tête, d’abandonner père mère pays pour on ne sait quelles raisons, ou plutôt si, on savait mais on ne voulait pas le reconnaître —, bien sûr que c’était à elle d’entreprendre ce voyage jusqu’à rejoindre l’endroit où le pauvre corps est couché, corps qu’elle a porté nourri lavé, saisir sa main, la caresser — elle a tellement envie de croire que leurs chairs leurs sangs seront compatibles, comment envisager le contraire ? — alors qu’elle est au bord d’embarquer, assise sur une banquette en skaï, tentant de surmonter le chagrin qui l’envahit par vagues depuis qu’elle a appris la nouvelle… tellement envie de prononcer son nom… de serrer doucement ses doigts entre les siens pour lui dire « mon fils, mon amour, je suis là » et le sauver du pire… c’est fou comme elle a hâte, elle n’y tient plus, il faut qu’elle mesure de ses propres yeux comment tout s’est inscrit sur son visage vivant ou mort, mais pourquoi l’histoire des familles nous ruine-t-elle à ce point ? pourquoi faut-il qu’un truc horrible arrive — un drame —, pour trouver la force de défoncer les murs qui séparent et voir enfin la même face du monde ?

 [16] Philippe Castelneau

deux jeunes gens, un garçon, une fille, attraction réciproque, et puis quoi ? deux jeunes gens font l’amour et c’est sans conséquence, un jeu — elle dit que c’est un jeu —, seulement, lui, tout à coup dit qu’il l’aime, il dit « d’un amour fou », il dit : « l’amour est un jeu, peut-être, très bien ; parfois, c’est un jeu avec la mort » ; deux jeunes gens font l’amour et sont conduits dans un endroit admirable et bizarre que l’esprit n’arrive pas à appréhender, un lieu qui n’est pas ce qu’il prétend être, le lieu de l’étrange, le lieu de la révolution permanente, un lieu qu’ils ne connaissaient pas, un lieu qui les dépasse, où un damné surgit des ténèbres avant de retomber dans un fracas de mort dans le vide de la nuit ; ça n’est pas l’amour, c’est le sexe, l’afflux d’androgènes, l’augmentation du rythme cardiaque, ça cogne tellement là-dedans qu’on pourrait croire que ça va exploser et c’est le cerveau qui finalement explose — affolement des centres réflexes, récepteurs en feu, l’ouïe, la vue, la peau sont à vif, l’hypothalamus synthétise des neurohormones, lulibérine, corticolibérine ; les neurotransmetteurs — dopamine, endorphine, adrénaline — sont libérés dans l’espace synaptique au moment de l’arrivée du « potentiel action », l’influx nerveux, l’augmentation rapide et la chute tout aussi soudaine du potentiel électrique des cellules qui conduit à l’orgasme — plaisir et douleur intenses mêlés ; « viens, on sort », il dit et c’est sans discussion possible, ils sortent, ils marchent sans que jamais il ne lâche sa main ; il l’entraine jusqu’à sa voiture, elle se laisse faire, elle a peur, mais elle le suit quand même, ils s’assoient dans l’habitacle de la Ford beige, ils restent comme ça longtemps, assis sans rien faire, de longues minutes, des heures peut-être, le moteur éteint, la voiture garée dans la ruelle sous l’éclairage blafard du lampadaire, elle regarde son profil et c’est comme si elle le voyait pour la première fois, et il dit : « ça n’est pas moi que tu vois, c’est le réel ; tu n’as pas à avoir peur, c’est comme ça, c’est tout », et aussitôt il démarre, il roule doucement, la nuit leur appartient et demain le monde aura fini (ils savent tous les deux que ça finira mal), la voiture glisse le long des larges avenues jusqu’à quitter la ville et ils roulent encore, la ville derrière eux n’est déjà plus qu’une ondulation de lumières, comme un feu dans le lointain qui attire les marginaux, les désaxés, les plus pauvres des pauvres pour un sabbat où dansent des sorcières, un mirage : une ville imaginaire ; le monde, un monde imaginaire, et seul le mystère qui va leur être révélé peut les sortir de leur torpeur, les ramener à la vie, l’esprit libre enfin, enfin libéré de leurs corps, enveloppes froissées, déchirées, qu’on retrouvera plus tard échoués sur la berge des rêves

 [17] Marie-Noëlle Bertrand

Tours, Jardin Botanique, c’est le 14 juillet, il fait très chaud, de l’autre côté de la route, l’hôpital, le vieil homme est assis sur un banc, en blouse verte, à son poignet un bracelet avec son nom, dans le pli du coude un cathéter, ce matin l’infirmer lui a fait un prélèvement pour un bilan sanguin puis lui a mis des sangles pour la perfusion sinon il l’arrache, ça lui a redonné des forces ; quand ils ont eu le dos tourné, occupés qu’ils sont à courir dans tous les sens en ce jour férié où la pénurie de personnel se fait sentir plus encore qu’en temps dit normal, il pense qu’il fait trop chaud dans la chambre, qu’il est trop seul, qu’il va aller faire un tour pour s’aérer ; toujours des qui se croient utiles, un couple a appelé l’hôpital qui a prévenu la police -oui, il n’en est pas à son coup d’essai, et alors- et une femme, qui se promenait seule, à qui il a rappelé son père qui avait réussi à fuguer de l’EHPAD pour rejoindre la maison où il avait habité pendant plus de quarante ans, a alerté les pompiers ; maintenant, il est entouré de quatre pompiers et de quatre policiers, ils essaient de le persuader de retraverser la route en sens inverse, il ne dit rien mais résiste de tout son poids, il finit par se laisser convaincre, par céder, il se lève difficilement, son corps ne veut pas accomplir ce que son esprit n’a pas accepté, il se laisse pourtant conduire jusqu’à l’entrée où les pompiers l’allongent sur un brancard -tout ce cinéma pour traverser la route, pense-t-il- ni les pompiers ni la police n’ont le temps de le raccompagner à pied ; la prochaine fois qu’il voudra respirer l’air non empuanti des miasmes (in)hospitaliers, voir un morceau de ciel bleu autrement que dans le cadre d’une fenêtre et entendre chanter les oiseaux, il fera comme son vieil ami, il y a un an.

 [18] Cécile Camatte

Elle adore cuisiner pour ceux qui vont venir, pense à eux quand elle choisit les recettes, fait ensuite la liste de ce qu’il va falloir acquérir ; ses amis l’accompagnent en pensée quand elle fait les courses, elle entend quasiment leurs réflexions ; presque souffre-t-elle de quelques ralentissements ci et là dû à des échanges de paroles pendant qu’elle fréquente les temples des achats, qu’ils soient petits ou grands ; rentre ensuite chez elle et range, range, puis dérange, dérange et re-range ; s’organise pour le soir après s’être un peu posé et bu un quelque chose finalement ; a fait l’ordre dans lequel elle va préparer les choses pour pouvoir être à la fois aux petits soins de ses invités et également être le plus près possible auprès d’eux ; commence à découper les légumes, et ça résonne de minuscules petits bruits, tous différents, et ça sent bon de plus en plus quand tout commence à mijoter ou bien à cuire au four ; est dans son plaisir de l’accueil de plus en plus : la cuisine est le prétexte du moment, l’avant-moment, l’avant-partage, ou le premier partage d’abord avec elle-même : c’est finalement comme une lente et longue mise en beauté du moment à venir, et puis de la maison, de ce qu’elle va offrir ; et désormais d’ailleurs c’est le moment où la mise en beauté de la maison se fait nécessaire et le temps s’accélère peu à peu déjà cette heure-ci et mon dieu je ne me suis pas encore préparée vite vite que mettre faut-il se maquiller est ce que j’ai oublié quelque chose ça y est me voilà prête et ils sonnent à peine quelques minutes ensuite, timing parfait, la soirée peut commencer.

 [19] Béatrice D.

Elle était si mignonne enfant, avec sa petite bouche carmin, ses boucles brunes, ses yeux noisettes, mais un sale caractère déjà - sale caractère en fait, n’est pas le mot qui convient, elle était veule et fuyante, surtout fuyante, elle ne s’opposait jamais franchement à personne, ni grands ni petits, elle faisait les choses par en-dessous pour arriver à ses fins ; une drôle de gamine, pas bête, maligne, même très maligne, et manipulatrice - il faut être intelligent pour manipuler les autres - intelligente, elle l’est, aucun doute là-dessus ! pourquoi a t-elle tout lâché d’un seul coup ? pas sûr que quelqu’un l’ait vraiment compris, pas sûr qu’elle-même le sache… elle a disparu de la vie qu’on lui avait faite sans éclats : on ne l’a pas revue après ses trois semaines de vacances en Espagne… septembre… octobre… novembre… pas de nouvelles… elle était majeure, impossible de la faire rechercher par la police et ses parents n’avaient pas les moyens d’embaucher un détective privé… c’est un de ses anciens copains de lycée qui l’a reconnue de loin, assise sur un banc, entourée de plusieurs garçons et filles, comme elle, des zonards ; ils se promènent en bande avec leurs chiens, se déplacent de squat en squat ; dans la journée, ils ne font rien, être ensemble, ça suffit ; à quel moment y a t-il eu rupture ? qu’est-ce-qui l’a décidée à partir comme ça à la dérive, plus de maison, plus d’études, plus de travail, plus de comptes à rendre, plus de parents, plus d’amis, même son amoureux, elle l’a laissé derrière elle sans état d’âme préférant l’errance, la fraternité des gueux, la vie rude de ceux qui vivent dehors, le froid l’hiver, la consciencieuse compassion du samu social, les chapardages dans les magasins, la police, la mendicité – z’auriez pas une p’it’ pièce, M’dam’ ?, la phrase qu’elle répète en s’esclaffant, comme pour se moquer d’elle- même - et puis l’oisiveté, marcher toute la journée ou se caler avec les autres, autour d’un banc ombragé, au coin d’une rue commerçante ; aucune perspective devant soi, pas un regard en arrière ; ne pas se faire niquer, ils disent ; ce soir elle va dormir sous le porche du palais des sports, ça ne sera pas la première nuit, il a fallu s’imposer, les vieux poivrots du quartier s’étaient quasiment sédentarisés : les matelas toujours à la même place sous les arcades à l’abri de la pluie, enroulés la journée, les couvertures entassées dans le caddy de supermarché – non mais ! y croivent quoi… que leur place est réservée à vie… ? elle et sa bande ont réussi à virer les vieux matelas qui puaient l’urine et le mauvais vin pour installer leurs duvets à eux ; les vieux ont pas aimé, mais ils ne sont pas les plus forts, à leur âge ; elle rejette sa chevelure noire d’un mouvement de tête, c’est à ce geste que son copain de lycée l’a reconnue mais il n’est pas allé la saluer, il a eu peur, il a dit

 [20] Ista Pouss

Les travaux ont commencé dans la rue, celle où Jérôme s’est acheté un café de quartier, avec quelques économies, il y a quelques semaines à peine, rêvant créer un lieu animé, convivial, entre potes, fréquenté par des femmes avenantes mais pas vulgaires, enfin pas trop, quoi juste un sourire féminin le matin le reste on s’en fout un peu et puis c’est la vie de quartier un café quelques clients font tourner la boutique un petit coin de paradis dans la rue, dans la rue, dans la rue, maintenant complètement cassée si on veut enjamber le caniveau ? un pont de planches, si on veut longer le trottoir ? un chemin de terre que même un lapin ne voudrait pas, si on veut traverser la voie ? des flaques d’eau, pour se garer ? un trou, pour s’asseoir ? un tas de gravier, pour pisser des canalisations ! pour chier une bétonneuse !… la rage emplissait notre patron de café, café vide, quand, au bout de la dixième heure à patienter attendre le client, personne, personne ne s’était arrêté prendre une petite bière, un gentil sirop, seule, seule arrivait l’obscurité du soir de novembre qui emplissait graduellement le petit café invisible, Jérôme retardant le plus longtemps possible l’allumage de la salle car la ruine menaçait avec les factures difficiles à payer, et les tables et les chaises, immobiles, restaient silencieuses, gardant leurs secrets de statues d’ile de Pâques, dans la salle petit à petit emplie d’encre noire du soir sous les yeux du patron seul et heureux au moins qu’il puisse entendre sa musique tranquillement et pas noyée dans le bruit des camions, le choc des marteaux piqueurs qu’il y a dans la journée, toute la journée il reste sur son « pas de porte », sous sa « licence IV », son enseigne « Heineken » ridicule, à voir les passants patauger dans la caillasse et surtout qui évitent de passer dans la rue autant que possible, fuyant le chantier, disant ça ira mieux après, quand la rue sera neuve, toute brillante, toute propre, toute belle, qu’il fallait en passer par là mais que la mairie exagérait un peu, qu’elle pourrait aider un peu les commerçants, faciliter un peu le passage vers les boutiques, et la rage encore envahissait le patron Jérôme qui avait investi toutes ses économies sa trésorerie n’existait pas, il était aux abois, il était mort, il était tué, il n’avait pas eu le temps de se faire sa clientèle, chacun pouvait voir que son café était comme un petit bébé qui n’avait pas eu le temps de prendre son premier souffle ; l’encre noire du soir l’emplit encore, ce coup là Jérôme n’avait pas eu de chance.

 [21] Will

voilà ! qui aurait intéressé Alain Cavalier surtout s’il ne se souvenait pas du choc ! d’ailleurs est-ce qu’il y avait une scène de ce genre dans Lieux saints… ? non peut-être pas mais… peu importe lui il aurait été super dans ce petit film ! il connaissait pas ? faudrait qu’il vît ça parce que pendant… quoi ? une heure ? Cavalier lui parlait de sa fascination pour… le petit coin ! oui pendant une heure il passait en revue les scènes où sa caméra s’est posée sur le trône s’il voulait et toute sa filmographie y passait ! après Lire au cabinet d’Henry Miller leur Cavalier lui livrait une espèce de version ciné personnelle étonnante ! mais… pas de scène d’un type KO alors… imagine… OK ? allez on se la refaisait la scène en Cinémascope ! allez imaginons ! : un type — plongée à la verticale depuis le plafond —, on le voit en train de dormir, la tête sous l’oreiller, il se retourne, se retrouve de l’autre côté du lit, à la place de sa femme (qui n’est plus là), se remet l’oreiller sur la tête, se lève d’un bond et file, à la bourre ! quel con ! rien entendu ! quel con ! dans la cuisine — et, va savoir pourquoi, une fois la porte de la chambre passée, claquée, après le plafond (vue du détecteur d’incendie ?) je vois la caméra le suivre dans le dressing en sortant (façade à miroir coulissante, donnant sur un grand miroir, comme si le dressing, couloir plutôt long, était une étrange galerie de glaces, et de pénombre) de la penderie ! et le type, dans la cuisine — séquence 2 —, il ouvre une porte de placard ici, là un tiroir, sort un bol là, une cuiller là-bas, et la confiture, une tasse, le beurre, un autre bol et allume le grille-pain, un couteau, et le lait, et sort le pain de mie, et allume la cafetière, et puis et puis… ? tout irait un peu de travers… oui, ça pourrait virer comme dans Brazil quand le type se lève pour prendre son petit-déj’ mais… là ce ne serait pas la modernité bâtarde des machines et des machins qui partirait en vrille (et qui fait le drôle de la scène) mais… lui tout seul dans son affolement, ses gestes incohérents, à la manière peut-être d’un Jerry Lewis ou d’un Pierre Richard… ? — et on le suivrait caméra à l’épaule notre type qui cavale, et imagine alors la danse de saint gui du caméraman, dans le petit espace de ta cuisine, pour esquiver les mouvements du fou (parce qu’il est fou, c’est sûr, regarde comme le couteau manque de se traverser l’objectif), pour essayer de cadrer sur son visage mais… jamais, jamais on ne l’apercevrait distinctement, imagine ce combat, ce chaos exagéré qui s’installe dans la cuisine à mesure ou démesure que les objets volent sur la table, et ça donnerait un peu le tournis, comme pour préfigurer la suite parce que le type — séquence 3 — d’un coup on le voit se plier en deux, se tenir le ventre, en proie à une forte nausée il file aux toilettes, on le suit en bouffée de chaleur, vertige, jambes coupées, à genoux, mains agrippées à la cuvette, la tête sur le rebord — nouvelle plongée depuis le plafond, avec ce sifflement qui s’élance, s’étouffe, se relance sous les coups durs du cœur —, jeaaAnne ? — ououiiiI ? — ‘pêche-toi, faut s’hab’ller, ‘n est en r’tard, f’y aller… ‘ppel’ Loulou —, et zoom sur la cuvette, sur la tête, le crâne, pour une plongée dans la chevelure, le cuir même, au type, mais… cheveux noirs ou cheveux blancs, enchaînement avec fondu noir ou blanc… ? ou gris, tiens, vu ton poivre et sel… gris, pourquoi pas… ? et alors, en même temps, on entendrait le pas lourd de la petite dans l’escalier en bois, qui craque, se dérobe, on l’entendrait durant une minute… — séquence 4 — une minute oui, on le verrait aussi, le type — changement de plan, caméra fixe — depuis la table de la cuisine en désordre, dans le cadre de la porte à galandage grande ouverte, une minute, les pieds dépassant de la porte des toilettes, vers la gauche, et ceux, fugitifs, de la petite qui monte à droite (déchirant l’escalier) et puis — ellipses, fugitives, rendues visibles par un saut de luminosité — ceux du grand qui descend de l’escalier (il va dans la cuisine), ceux de la petite, et tout ça durant une minute — comme une minute de silence mais… on entendrait quand même les petits, qui commencent à jouer ou à se chamailler, leurs coups secs cette fois sur les marches en descendant — et pas de réelle synchronisation le son, les coups, les mots, on les entend en léger décalage avec l’image, ou dans une drôle de mêlée l’espace d’un instant —, et les enfants une fois dans la cuisine, derrière la caméra, on n’entend plus qu’eux, dans les rires et les cris avec les bruits du petit-déj, cliquetis de cuiller dans un bol, raclement de couteau sur la Cracotte… et… il est où papa ? et le type — séquence 5 — il se réveille… non il va se réveiller — dans un angle impossible on a d’abord un gros plan, et mise au point (saut d’image ou flou), dans la chevelure (avec un étrange lumière dessus, comme si elle provenait de la cuvette !), puis zoom arrière, recadrage au besoin, pour apercevoir aussi le front, le nez, l’arcade sourcilière ouverte, les premières gouttes de sang et… ce serait la même séquence, la même minute que précédemment ? en tout cas, le sang coule, et on voit la main du type surgir pour s’essuyer mais… évidemment, le sang s’étale sur tout le front et alors… la tête commence à bouger, à se redresser tant bien que mal — la caméra aussi, pour la suivre, par de brefs mouvements saccadés, ou petits recadrages successifs, automatiques et aléatoires, un peu comme l’a voulu Lars von Trier dans Le Direktor (quitte à manger la tête des acteurs !) —, et la main étale encore un peu plus de sang sur le visage d’un revers de main — on finirait par avoir le visage de profil mais… dans je ne sais quel contre-jour effaçant ses traits et accentuant les traces de sang et… disons rehaussant la nudité du visage, juste à ce moment-là où tu reprenais vainement tes esprits… avec peut-être ce quelque chose d’artificiel aussi, un côté… masque ? bref le type — séquence 6 — se redresse, assis et pas bouger sinon… il se traîne ensuite sur le derrière, Papa qu’est-ce t’as tu saignes !, il s’allonge sur le carrelage (et c’est frais), ‘ppelle mamie... — Mamie qui ? — Lulu… — et la scène se passe de son point de vue, au sol, en contre-plongée, avec le petit qui prend le téléphone, appelle, et la petite au second plan, attablée devant sa tasse de chocolat (avec une paille) qu’elle ne boira pas, immobile, et elle le fixe son papa au sol, Allô mam’… ? oui bonj… c’est pap’… — dis-lui qu’j’suis tombé… — Non il est tomb… — dis-lui qu’j’saigne… — Il saigne à l’… — qu’j’suis par terre… — Non il est pa… terre. — dis-lui d’venir…, et elle est là en une minute, et pendant cette minute qu’est-ce qu’on voit ? qu’est-ce qui peut se passer… ? le petit qui va s’attabler à côté de sa sœur et termine son bol de céréales croustillantes, et puis une Cracotte — et on entendrait bien ça, croquer, craquer et claquer dans la bouche, zoom sur le visage de la petite, impassible, fixant l’objectif, zoom avant lent embrassant la table en désordre, le paquet de céréales aux couleurs criardes d’on ne sait quel super héros en collants séparant le frère de la sœur, gros plan sur le visage de la petite jusqu’à ce que ses yeux se dérobent, sursautant quand la porte d’entrée claque… une fois et… — séquence 7 — deux fois, la porte elle claque deux fois mais… c’est le même claquement, et le second c’est du point de vue du type au sol — même si c’était aussi son point de vue le zoom sur le regard de la petite mais… comme détaché de soi ? —, avec la tête de mamie Lulu qui surgit du canapé (anthracite, rocailleux) à côté duquel il se trouve, une tête immobile l’espace d’un instant, et qui glisse sur la têtière, avance vite et se penche vers lui — on aurait à peine le temps de voir le corps (massif, ombreux) qui soutient la tête de mamie Lulu — séquence 8 —, ooOh ! oh la la ! et puis… elle l’enjambe, on entend son pas derrière sa tête à lui, elle ouvre un tiroir, le referme, et de l’eau coule, et puis… ses pas, et l’enjambement et puis… elle l’essuie avec un gant de toilette rouge (rouge bordeaux, et c’est frais, et humide), elle nettoie le sang sur le front, sur les joues — le gant presque à chaque coup mange largement le champ de vision —, et puis… elle repart dans la salle de bain essorer le gant, revient pour essuyer aussi le bras, et frotter la main, et la poitrine, et le ventre, et accroupie, et lui la regarde faire et puis… où va le gant, dans sa course, ou sa danse sur le poignet, la paume, le sternum, et le bas-ventre — parce qu’il est torse nu le type, au saut du lit —, et puis… en toile de fond qu’est-ce qu’on a ? à ton avis ? qu’est-ce qu’on voit, ostentatoire ? sa robe de chambre à grosses fleurs à mamie Lulu, et dessous évidemment, accroupie, mais… attention ! quitte à être un peu irréel ou expressionniste l’art du contre-jour, fait qu’on ne verrait rien, on devinerait si tu veux mais on ne verrait rien — j’avoue, ce type à terre, sonné, à moitié mort, qui en profite pour jeter sous les jupes de sa belle-mère, ça pourrait choquer mais… est-ce qu’il en a conscience ? oui, bien sûr, on va quand même pas le dédouaner si facilement de sa reprise de conscience pour cause de commotion mais… dans sa conscience en éveil ce qu’il voit, et le fascine même c’est… comme l’origine du monde parce que, oui, à ce moment-là il penserait à sa femme le type, qui n’est pas là, seulement ça, je suis d’accord avec toi, on ne peut pas le savoir, à moins d’une voix off on ne peut pas le filmer, tout ce qu’on peut voir c’est… ce sombre dessous — et le gant retiré du bas-ventre, l’objectif se fixerait là, sur les lignes charnues et ombreuses des cuisses sans horizon et puis… zoom plongeant dans ces profondeurs, comme David Lynch dans Mulholland Drive nous a plongés dans la boîte noire qu’on vient d’ouvrir… et le type, alors — nouvelle séquence, ellipse, dans un fondu enchainé du noir au blanc —, on le retrouve toujours allongé, la lumière d’une lampe d’examen en pleine figure (circulaire, l’aspect d’un œil) et presque aussitôt un voile bleu sur les yeux — et sur la caméra —, un voile d’une minute durant laquelle passent des ombres et des bruits, de frottement, de cliquetis, une respiration régulière, et le souffle continu d’un ordinateur, quelques bips, et puis… plus loin quelque chose qui roule, et des gens qui parlent, et ça s’en va déjà et… — nouvelle séquence, seconde ellipse, zoom arrière — et le type on voit sa peau, son dos, torse nu on aperçoit sa colonne, ses côtes, assis sur une table d’examen et puis… toute la chambre, tout le matériel et l’appareillage qui l’entoure, un étrange environnement de couleurs primaires et secondaires, en particulier l’écran du moniteur de surveillance multiparamétrique en face de lui, un peu à droite, avec sa déclinaison, sur fond noir, de chiffres et de lignes, de rouge, jaune, bleu, blanc, le cœur en vert, instables… ça va monsieur ? ça va ? et puis… dans un couloir, un long couloir jaune, sombre et vide, traversé d’autres couloirs dont on perçoit les lignes des murs d’autres couleurs (des pastels), et quelques personnes qui le coupent (du personnel, des visiteurs ?) — il est dans ce couloir, on le voit encore de dos, habillé maintenant (t-shirt noir, pantalon de jogging noir, tennis blanches à bandes fluo — une ombre en somme), devant le poste des infirmiers, c’est par là sur votre droite — la caméra le suit, glisse sur quelques pas, et s’arrête devant le poste illuminé qu’il traverse, disparaissant au coin du mur, et puis… on se retrouve dans les toilettes, l’objectif erre pour nous faire découvrir le lieu, la porte et les cloisons blanches, le plafond blanc, la cuvette blanche, et une porte claque, on sort, et on aperçoit cette ombre en train de se laver les mains, on est toujours dans son dos, on s’avance un peu, il relève la tête, on s’écarte un peu, son visage va nous apparaître dans le miroir, quand le plan se focalise subitement sur l’œil et le gros pansement blanc qui se soulève — réminiscence de la fameuse scène du Chien andalou ? —, sur les fils noirs des points de suture pris dans la chair sanglante de la plaie — léger effet spécial de morphose à l’appui qui ferait sentir qu’on est au sourire près

 [22] ana nb

Il dort, il dort profondément il dort, sa respiration s’ évanouit, il dort, les cris de la meute ne le réveillent pas, il dort sans souffle visible, sans lumière dans les yeux, le vent de juin soulève à peine ses cheveux, immobile des pieds à la tête, il dort ; il dort jeune ombre dans l’ heure de plomb - ne le regarde pas ne le regarde pas, fixe un point plus haut plus haut encore, ne regarde pas sa bouche immonde ne regarde pas ; ils crient maintenant , et les autres suspendus à son geste regardent dans la même direction, ils voient le front le sang couler sur le front le long du nez de la bouche toucher le sol se répandre sur le sol ; ils le voient chercher l’ air par à coups aspirer la poussière du sol garder les bras repliés sur sa tête protéger ses yeux - ne le regarde pas ne regarde pas ses yeux immondes, bouge bouge - toi relève - toi, nargue le domine le enrage le cogne le brise le ; respire respire respire ; ils crient que c’ est sa dernière chance, il se relève titube, et l’ autre mène, montre qu’il veut la peau de ce - putain de rat leucémique - one shot – il se retourne effleure son poing brandit son poing armé dans le vent de juin crie gueule hurle ; sa haine renforce sa force : face gauche du visage peinte en noir face droite du visage peinte en rouge et sur le haut du crane rasé une tête de mort un soleil à spirales ; il délimite la distance d’ attaque, les trois autres s’ écartent, il s’ élance soulève sa taille ses pieds du sol d’un coup, cogne d’un élan d’une contraction de tout le bras cogne d’un coup sec dur de sa main de son poing - one shot - il cogne encore - ce putain de rat leucémique - il tourne il vise il cogne il tourne il vise il cogne, il sautille maintenant, tourne ses poings regarde l’un après l’autre ses poings les embrasse, il hurle il vocifère - putain de rat leucémique - one shot - on entend plus rien, c’ est l’heure de plomb : le soleil vif brûle blanchit les façades, une fille cheveux rouge rasés et trois mecs traversent la place.

 [23] Nicole Busquant

7h10, tout va bien, il serre contre lui la serviette en cuir que lui a dénichée sa chère épouse au marché aux puces, il sourit en se souvenant des mots doux chuchotés sur le pas de la porte ça te fait une chic allure de geek mon chéri, il aime quand sa femme le taquine sur son look qu’elle juge toujours un peu décalé, tiens, justement cette cravate en soie bleu marine à petits pois blancs qu’il ajuste d’une main experte en vérifiant discrètement dans le reflet de la vitre les plis de son costume qu’il a drôlement bien fait de louer la veille, il jette un œil à la ronde, c’est drôle de voir tous ces gens à peine réveillés, encore trois arrêts, dans vingt-cinq minutes il sera dans le bureau du Proviseur, un remplacement en mathématiques de trois semaines, ça tombe à pic, il espère bien décrocher le job surtout pour calmer le propriétaire de son appartement, deux mois de retard, quelle honte, il a toujours payé scrupuleusement son loyer depuis qu’il est arrivé en France, bon ça devrait bien se passer, il a l’habitude de ce genre d’entretien, de la surprise palpable sur les traits de ses interlocuteurs quand ils saluent cet immense black en costard qui leur écrase la main en leur présentant un CV impeccable, il sait que son physique impressionne et qu’ un élève un peu cinéphile ne tardera pas à s’exclamer ouah M’sieur, Michael Duncan, c’est vot’ sozie ! Il essaie tout à coup de se souvenir du nom du proviseur, mon Dieu, l’ a-t-il écrit dans les notes qu’il a glissées dans son porte-feuille, voyons où est-il ce fichu porte-feuille, rien dans la poche intérieure de sa veste, à l’arrêt Voltaire, lorsqu’il voit monter dans le wagon deux contrôleurs, un homme d’une cinquante d’années et une femme beaucoup plus jeune, il réalise alors brutalement qu’il n’a pas composté de billet, se met à trembler, craint de ne pas supporter la honte d’être pris en faute, les deux agents s’approchent, il cherche encore, sûr d’avoir acheté un carnet de tickets la veille, au moins prouver qu’il n’est pas monté sans titre de transport, des gouttes de sueur perlent sur son front le regard froid de la femme monte vers lui Monsieur bonjour votre titre de transport s’il vous plaît il les salue bafouille s’excuse poliment se lance dans une explication la femme le coupe je vais devoir verbaliser vous descendrez avec nous à la prochaine station suivez-nous il se demande pourquoi l’autre contrôleur se tient comme ça en retrait silencieux la jeune femme est sous le regard évaluateur de cet homme elle appliquera le protocole à la lettre il tente à nouveau malgré tout de la convaincre non elle ne fera pas d’exception oui il va devoir descendre à la prochaine station de plus monsieur vous circulez sans pièce d’identité le temps passe il sait qu’un retard même de quelques minutes sera rédhibitoire il explique sa situation à la jeune femme le plus posément possible sans s’énerver en déployant toute la logique et toute la douceur dont il peut être capable pour la persuader de le verbaliser ici-même dans le wagon la femme monte le ton froidement répète que le traitement doit être le même pour tout le monde il devra descendre avec eux au prochain arrêt il n’y aura pas d’exception à la règle j’applique la même règle pour tous c’est l’éthique de mon métier oui Monsieur l’éthique tic tic tout à coup un éclair il croit entendre Bourvil en chair et en os lui gazouiller aux oreilles la ta ca ta ca tac tac tique du gendarme c’est de verbaliser avec autorité alors c’est plus fort que lui un éclat de rire immense et joyeux déferle en cascade d’abord de sa propre bouche puis de bouche en bouche dans toute la rame hilare du tramway !

 [24] Vanessa Morisset

une petite Quechua bleue, sa première tente dans le quartier, installée au pied de l’arbre, sur le trottoir au carrefour, ou plutôt une sorte de petite place au creux d’un immeuble en L, ce qui lui laisse la place de poser tout autour ce que ne rentre pas dedans, ou serait trop dangereux comme son réchaud à gaz, les aliments qu’il peut de toute façons laisser à l’air frais, ça les conserve, étant donné que, bien évidemment, il n’a pas de frigo ; il se débrouille comme ça Oleg ; parfois, à l’heure où les enfants vont à l’école, quand les rues se remplissent de parents hystériques courant dans tous les sens de peur d’arriver après la sonnerie, on le voit lui, qui ouvre sa tente, s’assoit sur le seuil pour boire son café dans une tasse en métal cabossée, mangeant ce qu’il a, ce qu’on lui a apporté, acheté pour lui à la superette du coin, laissé dans un petit sac devant sa « porte », il petit-déjeune tranquillement en saluant tout le monde qui passe devant lui, enfin toutes ces jambes de gens debout pendant qu’il est à terre, la différence aussi c’est qu’il a le temps, il n’a pas grand chose à faire, néanmoins certains disent qu’il travaille, qu’il a un petit boulot, et il est vrai qu’il est bien habillé, toujours impeccable pourrait-on dire si cela ne sonnait pas si bizarrement par rapport à sa condition de SDF, une dame lui prête régulièrement sa salle de bain, d’autres l’invitent à prendre un bon repas chaud, il semble si doux, ceux qui le rencontrent loin de sa tente ne peuvent pas se douter qu’il vit dans cette extrême précarité, arrivé ici si démuni et sans personne, sans famille, ce qu’il a vécu en ex-URSS il n’en parle pas, il le garde pour lui, et puis il est gêné par la langue, quand on parle en anglais, ça va, mais en français, tenir une longue conversation lui est difficile, il arrive quand même à survivre, comme ce jour de grand ménage où il installe sa nouvelle tente, toujours une Quechua, mais verte, plus grande, il tient entièrement couché dedans, les passants ont pu assister au transfert méthodique de ses quelques affaires — il faut assez faire attention lorsqu’on n’a moins de deux mètres carrés à soi, il faut être ordonné — essentiellement des couvertures, des ustensiles, quelques vêtements, et puis c’est à peu près tout, la vie dans la tente connait quelques interruptions, l’hiver il disparaît quelques semaines, quand il fait vraiment froid, il accepte de partir avec le SAMU social, mais seulement quand il fait vraiment froid, sinon la soupe qu’ils apportent le soir lui suffit, plus inquiétants sont ses séjours à l’hôpital, pour sa jambe, blessée, il marche avec une béquille, mais tellement droit, avec une telle élégance qu’au sortir de sa tente on le croirait surgi d’un château une canne à la main, mais il y a aussi autre chose, à la fin il était de plus en plus fréquemment absent, un mois, puis deux, en soin palliatif, sa tente a disparu un jour, que sont devenues ses affaires dont il prenait un tel soin, l’association qui le suivait a dû s’en occuper, c’est eux qui ont collé le petit mot sur l’arbre, pour lui rendre hommage, ils ont écrit qu’il s’était éteint dignement, comme il avait vécu, avec au-dessus une photo de lui

 [25] Quyên Lavan

Neuf jours, non dix, que ça souffle sans discontinuer, depuis l’avant-dernier village, avec une rage froide aiguisant la dent de l’humidité, et bien qu’avec ses frères il foule à présent un chemin sec, ayant arraché le spectre de ses semelles à l’avidité de la tourbe, il continue à chaque pas d’incliner la cheville comme pour s’en décoller, avec un rejet sec du talon suivi de l’explosion d’une bulle de silence, mémoire du claquement labial de la boue ; et s’il s’entête à faire lever le nez au talon, pour ainsi dire, c’est qu’il préfère garder en réserve l’énergie qu’exigerait le fait de modifier sa démarche, conscient de ce que tout changement coûte à un corps épuisé – à quoi bon d’ailleurs, on n’est jamais qu’à quelques centaines de mètres de se retrouver à patauger de nouveau –, et cependant, que survienne une pierre sèche, voire attiédie par un rayon échappé aux nuages, voilà que son pied s’étonne, oui s’étonne de ce faible et miraculeux rayonnement de chaleur, de ce signe d’un au-delà pareil à l’apparition tonitruante en sa modestie du premier perce-neige, fleur d’hiver saturée de renaissance plus qu’un plein champ de jonquilles, et il s’étonne alors de cet étonnement dans un corps qui ne tient plus que par la résignation, par l’inertie, mais aussi – ne soyons pas mauvais joueur – la constance de l’âme, nourrie par la voix et le pas accordé de ses frères, comme lui tout à la tâche de maintenir à l’horizontale le précieux fardeau, la châsse de chêne sculptée de runes et d’images où dort depuis près de deux siècles le bien-aimé père, le saint abbé, le grand évêque, pas n’importe lequel, le leur (à ses frères), et par conséquent le sien (à lui), Cuthbert de l’île sainte de Lindisfarne (mais ne devrait-on pas plutôt appeler Lindisfarne, île de saint Cuthbert) ; et tandis que le bord du cercueil mange un peu plus la chair amoindrie d’une épaule depuis longtemps devenue insensible à cette pression, paix d’outre-douleur, il se demande ce qu’il en sera désormais, si la sainteté du lieu se dispersera comme les pierres du monastère étouffées de suie et de sang, comme pour faire taire en elles la vibration des hymnes, jetées pêle-mêle au bas du promontoire par les hordes venues et revenues du Nord, faisant dévaler vers les vagues leur poids de prières et de cris auquel répondait l’appel tragique des oiseaux marins (à les voir obstruer le ciel d’un noir présage d’ailes, le père Abbé a dit en frappant ses mains l’une contre l’autre comme on secouerait la poussière de ses sandales, cette fois-ci c’en est assez, plions bagages mes enfants, notre temps de renards en tanière est fini, nous irons comme le Fils de l’Homme sans savoir où reposer notre tête – c’était il y a deux ans déjà), et il craint de craindre, la sainteté pourrait-elle se dissoudre dans l’itinérance, épuisée par l’exil comme ses frères et lui, poussés par le vent sur les landes noires, de village en ville, de ferveurs véritables en appétits grimés et grimaçants (les reliques en attisent plus d’un), vol migrateur sans destination ; mais si quelque chose en lui continue à murmurer, insistant, qu’il n’avait pas signé pour cela, pour cette errance dans le vent et la pluie (à quoi bon se faire cénobite si c’est pour vadrouiller loin du confort d’une cellule aux murs – et au toit ! – solides), c’est une voix qu’il écoute distraitement, plus amusé qu’agacé depuis que le père Abbé lui a recommandé de la désavouer sans colère, de la laisser causer, de se régler sur la persévérance de ses pieds et de ceux de ses frères, puisque tel est le monastère, non pas les pierres rendues aux oiseaux, mais cette fraternité des pieds, des bouches, des épaules sous le poids du chêne, et voilà qu’il sourit de l’épaule et du pied en songeant que ce bois équarri n’est pas plus mort que l’Autre, celui que sur les icônes on représente reverdissant, lançant des rameaux tout neufs, des pampres, des fleurs, des grappes, et soudain c’est le sud lointain, la chaleur rêvée, ces étés vermeils dont on lui a parlé, où loin des tourbières et des ciels de pluie, le pied sec des pèlerins lève dans une poudre de soleil des odeurs de paradis.

 [26] MagEsc

et encore ce visage de l’enfant mort, l’image qui percute toutes les images, elle s’est avancée lentement – petit espace mais déjà pas mal de monde dans la pièce – (elle est comme un hasard, cette fille est un hasard, on ne soupçonne rien), Edith dit-on – je n’ai qu’un projet : dire l’histoire – le regard affirmé dans un corps au bord du précipice -, on dit que son esprit s’est décousu un soir de séparation, elle vient de s’asseoir – une chaise de bois, ancienne, un peu bancale – tous les regards vers elle , un grand silence, et soudain sa voix, et son corps qui se balance, et ses mots des yeux à sa bouche, de sa bouche à sa tête, de sa tête à … ça tourne – où suis-je ? je m’appelle Alice, non, Edith, non, cet enfant dont l’image fixe rôde comme une ombre permanente – les yeux qui se posent sur la grande page blanche, écrite, tous l’écoutent avec attention, surpris, un jeune garçon assis à même le sol de béton blanc au fond de la pièce l’observe - ( il connaît son histoire), il la regarde et de nouveau le texte se déploie comme une chanson, scandé de tout son corps, le poids de son corps, le rythme de sa main régulier qui scande, les mots portés par sa main qui guide, pas de lumière dans ces yeux-là, une étoile fixe, il y a deux heures lorsqu’elle est arrivée à la gare personne ne l’attendait, son train avait du retard, elle ne connaît personne dans cette ville, elle a simplement une adresse, un rendez-vous pour une lecture publique, et voilà qu’elle a poussé la porte de la boutique d’écriture, il y avait des filles et des garçons dehors qui fumaient et buvaient de la bière, brouhaha de conversations, son hôte qui l’accueille enfin et lui offre un verre, et voilà qu’elle est assise, le dos un peu voûté, ses mots comme abrité dans la courbe de son long pull sombre – elle marque une pause, elle lève la tête, échos dans nos têtes, applaudissements –

 [27] Marlen Sauvage

il y a tout ce qu’on échafaude, et parmi ce qui se raconte, ce à quoi personne ne veut croire mais qui ne surprend personne une fois avéré ; cette fin-là comme une fausse surprise : l’arrivée du printemps au fond d’un vallon, une tache claire près du ruisseau quand l’hiver depuis plusieurs mois se terre dans ses teintes gris violet, dévoilant ses arêtes de roche brûlée sur les reliefs et dans les combes (et les traces dans l’humus du sous-bois comme un corps traîné, rien à voir avec le labour profond des sangliers), le blouson vert, puis le cadavre qui ne peut appartenir qu’à L., elle que plus personne n’aperçoit depuis des semaines longeant les routes et les chemins, les cheveux noirs embroussaillés, dans sa robe blanche devenue haillons gris, de vieilles tongs aux pieds, s’échappant dans les fourrés à l’approche d’une voiture, à l’approche de tout individu faisant mine de lui parler, de lui offrir à boire ou à manger, cette enfant du pays connue de tous (même des nouveaux arrivants, prévenus de sa possible intrusion un jour chez eux, au hasard de leur absence), qui connaît la montagne comme sa poche, qui tourne autour des maisons, repérant les voitures garées momentanément ou non, casse un carreau ici, pousse une porte là, escalade les murs, grimpe sur l’escabeau abandonné contre un cerisier jusqu’à la saison prochaine, le tire sur le sol à hauteur de la fenêtre ; agile comme un chat et mince comme une anguille, s’engouffre dans le secret de chaque bâtisse oubliée de ses habitants pour un temps qu’elle ignore, et de son pas dansant, visite chaque pièce, fouine dans les armoires, s’allonge sur les lits, caresse les fauteuils en chantonnant, ouvre les frigos, les congélateurs, en énumère le contenu, pensive ; revenue ce soir-là dans sa maison favorite (il y a longtemps qu’elle y a mis les pieds) où elle a, de l’extérieur, repéré l’ordinateur caché derrière le rideau, elle a envie d’un film, pianote en s’asseyant sur les coussins du canapé, reste sur le qui-vive toutefois, marmonne de temps en temps, son œil noir scrute vite la pénombre, elle se détend, rassemble ses pieds sous ses fesses, se réchauffe sous le plaid orangé où elle a vu si souvent la mère de Romain se recroqueviller, s’assoupit un moment, se redresse brutalement, secoue la tête, devine la présence d’un animal, un matou surgi de la chatière, tente de le faire fuir en soufflant vers lui mais il a ses habitudes et la dédaigne de toute son arrogance féline, trottinant d’un pas pressé ; à sa maigreur, elle devine la femelle allaitante partie retrouver dans la chambre voisine ses chatons laissés là le temps d’une chasse ; maintenant elle fouille dans les mails, et ce qu’elle lit ne lui plaît pas, à la moue renfrognée du désaccord succède la froideur de la colère, elle arrache d’un coup vif le pansement sali qui recouvre son œil gauche, laissant échapper un cri aigu comme celui d’une souris surprise par un piège ; l’horloge vintage en métal affiche cinq heures et l’hiver le jour tombe tôt de ce côté de la vallée, sa silhouette maigre se profile telle une ombre dans la maison depuis plus d’une heure, elle voudrait allumer dans la cuisine, mais craint d’être repérée bien que la maison soit en bout de hameau ; elle ouvre un tiroir, écarte deux serviettes de table dans leur rond de couleur (elle aurait aimé cela avoir son rond de serviette ici ou ailleurs, dans une maison, il y a longtemps), trouve des allumettes et quelques photophores qu’elle dispose en rond sur la table basse devant elle, soupire tandis qu’ils diffusent une lumière tremblotante ; elle a ouvert le gaz, fébrilement cherché une casserole (les yeux dans le vague elle voit défiler des images d’avant, quand ils jouaient à s’aimer comme des adultes), attrapé un paquet devant elle, (se souvient de leur angoisse de voir débarquer Paul ou Céline), déchire d’un coup de dents le sachet de spaghetti et le jette entier dans l’eau bouillante, sans apercevoir la paire d’yeux qui la suit dans le halo de lumière, derrière le fenestron au-dessus de l’évier, qui voit suinter son œil abîmé qu’elle essuie d’un revers de main tout en surveillant la cuisson des pâtes, la paire d’yeux qui la regarde se passer la langue sur les lèvres, danser d’un pied sur l’autre, se saisir d’un blouson vert chevauchant le dossier d’une chaise, dévorer en quelques minutes la plâtrée à même la casserole, lâcher celle-ci dans le bac en inox, ouvrir le robinet, boire au filet d’eau, retourner vers le coin de salon, pieds nus, ses tongs crasseuses traînant près du canapé sur lequel elle se vautre à plat ventre avant de s’étendre sur le dos, les bras sous la tête – tandis que du regard elle fait le tour des murs, s’arrête sur les photos de son amour d’enfance, placardées dans le désordre avec celles de sa sœur – Romain et sa compagne, Romain et ses amis, Romain et son enfant, (Romain adossé au buffet jaune décoré de frises fleuries, Romain attisant le feu dans la cheminée aux tuyaux argentés, Romain glissant un CD dans le lecteur, Romain aux lèvres sensuelles posées sur les siennes), et elle, tournant la tête vers le miroir pourrait y surprendre le regard posé sur elle, mais elle a les yeux perdus d’une somnambule, ébauche un rictus de tristesse ou de colère, se lève brusquement, crache sur les photos, referme l’ordinateur d’un geste violent avant de souffler toutes les bougies d’un seul coup en grommelant, et c’est un pas claquant sur le carrelage qui l’alerte, trop tard, que quelqu’un a fait irruption dans la salle, sans qu’elle ait entendu un bruit de clés, l’homme tient dans sa main gauche la porte d’entrée ; désarçonné, il la reconnaît, l’appelle, s’avance vers elle qui hurle, l’esquive, s’engouffre dans la nuit ; L., L., L., c’est moi, Paul, tu ne crains rien, reviens, mais ses appels se perdent dans le froid sans atteindre L. qui court en tous sens, se griffant aux branches, se tordant les pieds dans les accrocs du terrain, harcelée par les bogues de châtaignier ; haletant comme un animal, affolée par le souffle qui la poursuit, la frôle ; accrochant son blouson vert dans le sous-bois de cette nuit noire, furieuse après elle, et aucune lune pour éclairer sa fuite, son ascension vers le sommet de la montagne où une clède lui tient lieu de refuge ; quand elle entend le chant de la chouette hulotte à son passage, près du chêne rouvre qu’elle reconnaît, soulagée, d’un battement de cils, c’est peut-être là, à cet écart imprévu, parmi tout ce qui se raconte…

 

les auteurs

[1Milène T.

[2Marion Lafage

[3Gracia Bejjani*

[4NatLab

[5Jérémie Elyerm

[6Philippe Sahuc

[7François Duport

[8B F

[9Alex Fern

[10Christiane Deligny

[11Claudine Dozoul*

[12Anouk Sullivan

[13Dominique Paillard

[14Françoise Durif

[15Françoise Renaud*

[16Philippe Castelneau*

[17Marie-Noëlle Bertrand

[18Cécile Camatte*

[19Béatrice D.

[20Ista Pouss*

[21Will

[22ana nb*

[23Nicole Busquant

[24Vanessa Morisset*

[25Quyên Lavan*

[26MagEsc

[27Marlen Sauvage*


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 juillet 2017
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