#nouvelles-2 boucle 1, #05 | quatre stations d’un livre, en suivant Nerval et Cortázar

un cycle sur la construction de récit


 

#05 | quatre stations d’un livre, Nerval et Cortázar


Commençons par le texte de Julio Cortázar, il est bref, même pas besoin de fiche d’appui, il s’intitule El diario a diario, traduit ainsi par Laure Bataillon : Le quotidien quotidien, moi j’aurais carrément tenté Le journal d’un journal... Et c’est en quatre paragraphes chacun autonome et bien distincts, ce sur quoi nous aussi on va s’appuyer :

paragraphe 1
Un monsieur prend l’autobus après avoir acheté le journal et l’avoir mis sous son bras. Une demi-heure plus tard, il descend avec le même journal sous le même bras.

paragraphe 2
Mais ce n’est plus le même journal, c’est maintenant un tas de feuilles imprimées que ce monsieur abandonne sur un banc de la place.

paragraphe 3
À peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées redevient un journal jusqu’à ce qu’un jeune homme le vole, le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées.

paragraphe 4
À peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées redevient un journal, jusqu’à ce qu’une vieille femme le trouve, le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées. Elle se ravise et l’emporte et, chemin faisant, elle s’en sert pour envelopper un demi kilo de blettes, ce à quoi servent tous les journaux après avoir subi ces excitantes métamorphoses.

Et il ne s’agirait même pas d’un texte d’exemple pour d’appui, mais pourquoi pas de la consigne elle-même. Il suffit de remplacer journal par livre.

Si bref ? Cela fait une nouvelle, un texte en 14 lignes dans l’édition Quarto (p 294/395, même, si vous en disposez) ?

Mais Julio Cortázar propose dans le continent de ses nouvelles des textes encore bien plus brefs (je cite Façon de détruire une ville, quand, au contraire, avec par exemple Lucas, ses chansons errantes, il inclut dans les « nouvelles » ce qui est quasiment un roman avançant par fragments, mais n’est-ce pas le cas aussi de son légendaire Marelle ?

En tout cas elles sont là, nos quatre stations de la vie d’un livre.

Nous avons consacré quatre propositions à des « marches d’approche » où chaque fois l’objet et la symbolique du livre étaient le socle. Ranger sa bibliothèque, histoire de ses librairies, inventaire de choses (et donc livres) perdues, qualification physique du livre et le contexte ouvert de sa lecture.

Eh bien maintenant — par contre sur cela j’insiste — il ne s’agit pas de procéder par je ne sais quel montage, cut-up ou mash-up de vos quatre tentatives, mais de s’installer au beau milieu du territoire qu’elles constituent. Je dirais même : on y est déjà, l’écriture a constitué son propre territoire, et vous ne pourriez même plus en franchir le cercle virtuel pour écrire ailleurs...

Il s’agit alors de quoi ? Bien sûr, fiction ou non-fiction, invention ou documentaire (et on pourrait trouver des exemples pour chaque vecteur d’approche), l’enjeu c’est de choisir un livre, un et un seul livre.

Vous ne trouvez pas ? Profitez que c’est dimanche pour marcher jusqu’à la boîte à livres la plus proche dans votre ville ou quartier, ou souvenez-vous de telle boîte à livres de hasard, soigneusement explorée et puis quittée (à moins que vous-même y ayez déposer quelques titres ou un seul). Ou de choisir, dans votre bibliothèque ou ce qui n’y est plus, un livre dont l’histoire a commencé avant vous ou qui déjà continue sa vie après vous.

Et de Julio Cortázar on reprend la construction en quatre (ou cinq, ou sept) paragraphes qui sont chacun un morceau indépendant de cette histoire, avec sa pleine autonomie mais, de façon bien moins brève que chez lui, on va développer le contexte spatial ou visuel, les circonstances (« sur un banc de la place » d’accord, mais quel banc, quelle place : par exemple le banc de la place Brugmann à Bruxelles, où on a placé son buste parce que c’est là qu’il est né (et qu’il y a aussi, d’ailleurs, une boîte à livres !) ? Il descend du bus, d’accord, mais venant d’où, de quelle couleur, et avec qui dedans ?

Et c’est là où je vous invite, le temps que ça mijote au-dedans, de vous en aller voir ce qui est un des plus curieux et plus incroyable texte de Gérard de Nerval. C’est l’ouverture de ses Faux Sauniers, et vous pouvez lire le texte en ligne ici (mais revenez !).

Son histoire de l’abbé de Buquoy, Nerval l’a effectivement écrite, et publiée d’abord à l’automne 1850 dans la Revue des Deux-Mondes puis reprise dans ce grand, immense livre que sont ses Illuminés. Mais il a dû se contenter de sources indirectes. Oui, il a été publié, en 1719, au début du XVIIIe siècle, une Vie de l’abbé Buquoy, célèbre par ses évasions, y compris de la Bastille. Ce livre, Nerval l’a brièvement tenu en mains à Francfort, dans un grand déballage de livres d’occasion, y compris — en raison de l’émigration huguenote qui a suivi la révocation de l’Édit de Nantes — en français. Ayant acheté quelques livres de littérature populaire allemande (dont un almanach), le libraire l’a laissé longuement feuilleter le livre. Nerval a peu d’argent, il se dit qu’il lui sera aisé de le retrouver à Paris.

Et voilà comment trois lettres au directeur du journal Le National racontent sa quête impossible d’un livre pourtant répertorié, y compris à la Bibliothèque nationale qu’on visite avec lui, dans les répertoires bibliographiques, se refuse à lui en permanence. Le récit de la quête du livre de l’histoire de l’abbé de Buquoy devient un récit indépendant et parallèle à la Vie de l’abbé Buquoy racontée des les Illuminés. Et, parallèlement (voir aussi ma vidéo Carnets avec extraits lus) une approche en urgence des nouvelles législations sur la censure : on est deux ans après la révolution de 1848, un an avant le coup d’état de « Napoléon le petit ».

Rien à voir avec le journal abandonné sur un banc de Julio Cortázar ? Oh que si : le livre existe, là-bas, à Francfort. On va le remplacer par ses sources indirectes. On va en constater l’absence et chez les libraires d’anciens chez qui Nerval nous invite aussi, et dans la bibliothèque nationale où il nous emmène. Oui, il y a une différence : on a tenu le livre dans les mains de façon éphémère, et maintenant on le cherche. Mais les quatre stations sont bien présentes, épisodes bien distincts de cette quête.

Et l’avantage pour moi, outre le plaisir de vous inviter dans ce versant moins connu de l’œuvre majeure de Nerval, de vous présenter une réalisation dont la longueur, sur ce même thème, est bien d’une trentaine ou d’une quarantaine de pages : alors promis, vous allez situer votre contribution bien au-delà des quatorze lignes de Cortázar ?

Donc première fois que je vous propose d’accomplir cette promesse : quatre marches d’approche avec livres, et maintenant on reconstruit la charpente, on l’élève en trois dimensions dans le vent et la lumière de la fiction. Et pas d’effort à faire, puisque toute cette matière vous l’avez déjà rassemblée, il n’y a plus qu’à l’oublier et fabriquer votre histoire.

Grande, décisive étape pour ce cycle. Je souhaite, dès la proposition #06, recommencer un parcours du même type, avec marches d’approche et élévation de récit.

Alors comment ne pas compter sur vous ?

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
diffusion sous licence Creative Commons CC-BY-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 avril 2024
merci aux 137 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page