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segments séparés d’une suite en construction


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Cette réflexion d’Antonin Artaud, dans ses Notes sur le cinéma des années 30 : le cinéma en couleur, il ne faut pas y rêver, mais le cinéma en relief, on en est vraiment tout près. Et nous aurions la prétention de penser Internet ? Chaque invention qui le réoriente surgit à côté de ce que nous avions prévu. L’Adsl via la bonne vieille prise de téléphone, et la Wifi quand tu t’assois en pleine rue sur le trottoir…

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Première machine : la solidité de mon Atari 1040, les bricoles de code qu’on paramétrait pour adapter le traitement de texte. Les disquettes qu’on s’envoyait par la poste. Comme une préhistoire, et pas de nostalgie. Mais un tel saut en avant par rapport à ces années de machine à écrire : pourtant, nous l’utilisions de même façon, tirages corrigés après l’imprimante à aiguilles.

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Etapes sur le chemin d’écriture : même le bloc-notes, maintenant c’est l’ordinateur. Après tout, je peux même noter une phrase ou me dicter quelque chose sur n’importe quel appareil, et l’envoyer à l’ordi. Ce dernier portable, depuis deux ans, je l’emporte partout. Les photos font partie de cette tâche qu’on a toujours eue, documenter le réel avant l’épiphanie qu’est le moment d’écriture, son intensité. La musique aussi, même juste celle du moment, tient plus de place sur le disque que vingt ans de travail numérisé. Et pour l’écriture : dans le train, au bistrot, ou planté sur un lit dans le demi-noir. C’est une page prête, rien d’autre. J’ai du mal à comprendre ceux qui ne s’offrent pas un ordinateur joli.

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La machine est un carnet : mais un carnet qui contient aussi tout Montaigne, Proust, Balzac, Baudelaire et Rimbaud, Apollinaire, Isidore, mon Littré, ma documentation, mes secrets, et la petite lucarne en haut qui peut ouvrir sur les webcams d’Oban ou de la station Esso de Finlande.

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Etre connecté. Parfois, se dire : je travaille trois heures, et je me connecte seulement après. En général, je ne tiens pas. Présence du monde vu loin : un port à l’aube quand ici c’est déjà le jour, la vue dépliée d’un personnage au moment qu’on en a besoin. Est-ce qu’on est moins solitaire ? Je n’ai jamais eu l’impression d’être solitaire au moment d’écrire. C’est de toujours dans la ville (Trébuchant sur les mots comme sur les pavés / Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés, dit Baudelaire). On est en prise avec un silence, un ciel : le bon usage d’Internet peut m’aider même à ce silence.

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Toute langue inclut de l’indéchiffrable. Les rages : j’ai une vieille adresse mail, fermée il y a deux ans : quelquefois je la remets en service, pour découvrir qu’en deux heures elle recevra comme si jamais interrompu le flux au moins deux cents spams. Moins la pollution (au point de mettre en cause le meilleur de ce qu’on doit à l’outil même) que le fait que ce soit langage contre langage, signes contre signes, les mêmes (avoir fait l’autre jour un fichier cut-up à partir de 50 spams arbitrairement successifs). Ici se tue la langue : la nôtre fait partie du cadavre. Haïr le véhiculaire dominant, simplifiant et contaminant autant que j’apprécie, le soir, mon heure de lecture en anglais (Ginsberg, en ce moment).

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Changements. Amélioration du travail d’écriture : on corrige plus facilement le texte, il apparaît sur l’écran plus près de ce qu’il sera dans le livre. Puis intégration de l’auteur même dans l’ensemble du processus du livre : on envoyait son manuscrit par la poste, on le transmet à l’éditeur par mail, les épreuves reviennent en fichier PDF, et partent tels quels à l’imprimerie. Ce n’est pas qu’une question technique : la vie écran devient l’apparition la plus permanente ou la plus stable (mais constamment évolutive) du texte.

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Les rêves de livres appartiennent encore aux livres, comme le livre de sable de Borges, où la page sans cesse se refait.

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Déception de l’hypertexte : il crée un trou dans la page, une brisure du continu. On rêve de fonctionnements polyphoniques, on ébauche d’y associer images et sons. Mais c’est encore si primaire : le traitement de texte est comme un grand-père avec arthrose au milieu des autres logiciels. On peut ébaucher d’autres modes de vie-écran sur un site : on avance dans la lecture, le contexte se modifie. A terme, par simples inflexions, comme sur un instrument de musique, grossir le texte ou le faire basculer, appeler liens ou images qui l’environnent, glisser du visuel au lu. Mais non, le traitement de texte n’est bâti que pour les bureaux. Parfois, je regarde fasciné les dessous de mon logiciel de peer-to-peer : quand est-ce qu’on aura cela pour le texte ?

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La question de la vitesse : le travail d’écriture est une intensité. Ecrire est dans l’attente, l’intuition, le travail préalable, la composition mentale, l’accueil qu’on fait des architectures, géométries, partitions. Le temps de la réalisation est bref de toujours. Je n’ai jamais pu me déprendre d’écrire vite, dit Saint-Simon au bout de dix-neuf ans d’écriture continue. Pour passer dix heures avec l’ordinateur près, écrit-on plus, ou peut-on passer moins de temps sur une page ?

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La question du geste : la poésie naît d’un geste du coude, nous a appris René Char. Qu’est-ce que je regarde, quand je travaille ? Ni l’écran, ni les doigts, mais dedans. Le stylo-plume avait un confort de pression et de variation dans les déplacements, ces sensations je les accrois : plus proche du violon, par le clavier. En parler à Emaz.

1045 bis
De l’expression écrire à la main : mais à l’ordinateur aussi j’écris à la main.

1045 ter
J’appelle mon serveur Bashô : peindre à la main, et selon l’économie et la précision du geste, directement sur les parois virtuelles.

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On rêvait un temps de livres multimédia. On se battait sur la question d’objets virtuels et d’objets réels. On craignait que le rapport à l’écran abêtisse la lecture et en éloigne. Nous apprenons très lentement à lire couramment sur écran (il a fallu longtemps, autrefois, pour apprendre à lire sans remuer les lèvres) : lire le journal sur l’écran, on s’y habitue. Le temps ordinateur n’est pas pris au temps social : simplement, il le déplace. Dans cette paroi de réalité neuve, qui appelle des mots, des images, intervenir par le texte. C’est une fonction après tout si ancestrale de la littérature. Je ne gagnerai pas ma vie par les textes diffusés sur Internet, et alors ? Il n’y a plus le mot multimedia, on construit écran.

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Désigner un monde loin, qui gronde. Qu’on l’approche, surgissent des images, des voix. Les syntaxes grandissent, appellent au récit. On vous conte une histoire. Qu’une histoire soit dite est encore la permanence, l’appel. On compose tout cela dans une rage, ou dans la longue sérénité d’une attente. Mais c’est ce geste qui compte : qu’on approche l’objet, et tout en sourd de façon plus organique. Ainsi, en nous, déjà, les grands livres, Quichotte ou Tolstoï et tant d’autres. Composer cela à distance sur le serveur, comme on l’organiserait déjà dans ce lointain grondant.

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L’assemblage est aussi lent. La syntaxe est aussi précise : apprendre à écrire brut. On chemine avec la voix. Une disposition se fait dans l’espace : on l’a apprise de la vieille typographie. On se salit les mains, on lève des poids, on laisse reposer l’encre qui sèche. Tout cela aussi, qui use la tête, et peut lentement prendre d’autres métaphores : on n’oublie pas notre histoire.

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Ne plus constituer qu’un seul livre, mais définitivement livre ouvert : jamais n’aurait pu accueillir, dans précédentes configurations techniques, une telle hétérogénéité, plus de lettres à envoyer, d’images à découper, et aussi les lectures, les projets, les abandons même. Laisser tomber le mot site, tenter l’idée d’un seul livre. Etre arrivé là en fait sans le savoir.

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Objet d’intervention monde.

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On lui a découpé dans le derrière de la tête un morceau de crâne affectant la forme d’un segment. Avec le soleil, le monde entier regarde à l’intérieur. Cela le rend nerveux, le distrait de son travail et il se fâche de devoir, lui précisément, être exclu du spectacle. Franz Kafka (hier soir, sur son blog).

 

[…]

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Impatience des possibilités d’indexation audio : lire un texte écran, bifurquer sur la voix, doubler ou alterner, revenir au silence, à mesure qu’on se déplace dans le texte. Ecrire directement à la voix sur le site en streaming (je n’en suis pas si loin déjà).

 

[…]

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Ecrire avec fenêtre ouverte. Ai souvent ressenti accompagnement du site comme travailler en atelier : la présence des autres ne change rien au rapport évidemment seul avec le texte, le projet. Fenêtre sur nuit.

1065
Textes souvent mis en ligne avant maturation : c’est l’objet en fabrique. J’ai un regard plus fort contre le texte si déjà il a cette part de lui qui échappe. Souvenirs dès l’enfance des chantiers navals : le bateau est encore à venir. On bouscule l’idée de publication, l’accrochage une fois que tout est définitif. La publication est elle-même procès en devenir, avec part visible.

1066
Corrections apportées au texte mis en ligne, versions de remplacement : souvent, je corrige ou réécris sur le serveur, et je rapatrie ensuite les corrections sur le fichier ordinateur. Souvent corrige ou complète ou révise de cette façon des textes mis en ligne, mais déjà publiés par revues ou autres : s’acheminer vers l’idée du livre-site, livre s’établissant progressivement vers sa version globale et arborifiée.

1067
Ce qui nous reste de Kafka, ou Balzac, ou Proust : des objets et des images, le chien sur la photographie de Kafka, les livres pivots, ou l’œuvre gravité (Le Château, la Recherche), mais le chemin des textes courts génériques (la Grande Gretèche, Journées de lecture), les scénarios, notes, plans et projets, l’atelier parallèle que sont les articles, interventions dans la presse (Traité des excitants modernes), textes de commande, traductions (Ruskin), les cahiers où on ne fait que recopier (le cahier pour l’hébreu de Kafka), et évidemment la correspondance, ce qu’on jette hors soi sans relire, et qui est comme l’après-coup du travail : les 15 000 lettres de Marcel Proust, les 8 000 lettres de Balzac, les 3000 lettres de Beckett, les 1200 lettres de Kafka : cela qu’intègre le site, et qu’il construit non pas d’abord chronogiquement, ou forcément chronologiquement (depuis combien de temps je n’ai plus écrit de lettre).

1068
A qui je m’adresse quand j’écris sur le site ? Est-ce qu’il y a une adresse préalable quand on écrit tout court, quand on était à la machine à écrire ou qu’on ouvre devant soi, de toujours, un cahier ?

1069
A qui je m’adresse quand j’écris sur le site ? Donner objectivité à cela de malléable et flou, dangereux, qui s’ébauche devant soi : une tenue à distance.

1070
A qui je m’adresse quand j’écris sur le site ? Fabrique du livre dont on n’a pas de modèle préexistant pour le définir. C’est à tâtons. Un agenda, un lien, un petit éclat du monde, on le met sans doute en partage. La masse du chantier, elle, obéit à ses propres lois : je m’arrête souvent regarder les chantiers de construction d’immeubles, d’usines, chaque corporation affairée, souvent simultanément, personne pour passer son temps à regarder ce que fait l’autre.

1071
Beauté de la langue : n’est pas moindre ainsi dessinée par l’électronique. Je repense à Flaubert parlant de Rabelais : « Dans cette phrase, je vois des hippopotames, des girafes. » La phrase : Comme assez sçavez que Africque aporte tousiours quelque chose de nouveau.

1072
Principe progressif d’inversion : écrire sur le serveur, avec les outils qui sont directement l’organicité mots voix image, et ne rapatrier le texte que pour les précautions de sauvegarde. Alors le livre virtuel n’est plus une vitrine, une démonstration, mais accueille les ébauches, les accompagne, organise ses référencements internes puisque, aussi bien, ils sont notre matériau même. Je dis ou pense Balzac, alors je l’appelle. Et notre migration même devient matière à fiction : une réflexion, toute optique.

1073
Qu’un texte devient spécifique à Internet, si l’imprimer lui fait perdre ses transgressions verticales, par les liens ou l’interactivité inclus : ainsi du précédent.

 

[…]

2180
[Séquence à ouvrir et développer indépendamment.]
En 1942, un ami de Daniil Harms, à son décès, emporte la valise avec les manuscrits. Il ne sera pas édité dans sa langue avant le début des années 70 : il y a plus de vingt alors qu’il est considéré dans toute la langue russe comme un de ses écrivains principaux. Les textes n’avaient jamais cessé d’être recopiés. Le modèle Internet n’invente rien : ce qui constitue le texte comme littérature est une énigme en amont.

2180 bis
Manuscrits dits de la mer Morte : on n’imagine pas trouver un vieil ordinateur dans une grotte et qu’il se révèle lisible. On a des modèles compensatoires : les sous-sols d’ancienne mine où Bill Gates stocke ses fonds photographiques, les tables binaires codées voulant donner représentation de l’humanité et incluant des poèmes (pas les nôtres). Nous oeuvrons à une mémoire périssable : en phase, en cela, avec l’étape précise de civilisation que nous sommes.

2181
La brièveté n’est pas une conséquence du Net. La page écran limite le texte plus que la page livre. Une édition numérique de la Recherche du Temps Perdu pourrait être une édition écran phrase après phrase, il suffirait de remplacer l’atroce clic discontinu par l’instruction « déplacement vers la droite » ou « déplacement vers la gauche » du pavé tactile : on ne se sert pas assez des ressources déjà disponibles. C’est l’architecture d’ensemble du site qui nie la brièveté de la page consultable.

2182
Difficulté à comprendre l’engouement pour les blogs : une maquette tellement sommaire, le même graphisme pour tout le monde, et la partie vivante, celle du texte personnel, coincée en colonne du milieu. Ce n’est pas plus difficile de construire un site à sa façon, que paramétrer un blog tout fait, où vous êtes engoncés avec mille autres de même façon, par définition. L’art de la typographie, depuis Gutenberg et l’imprimerie de Claude Nourry à Lyon pour laquelle Rabelais a composé le Pantagruel, c’est de construire une occupation de la page en rapport au texte proposé, pour qu’il circule et soit lu. Le paramétrage graphique d’une page-écran, les contraintes encore très restrictives de polices, d’écartement des lignes, d’intensité du noir texte ou du blanc page (jamais à 100% ni l’un ni l’autre), comment le confier à des centrales de blogs, avec navigation chronologique comme seul découpage ?

2183
Mon fichier « Saint-Simon global » est le plus gros fichier texte de mon disque dur (20 méga-octets). Je cherche les dix premières occurrences du mot froid : je ne saurais le faire dans l’édition Pléiade, dont j’ai toujours un des huit tomes sur le chevet pour la lecture du soir. A quoi sert une bibliothèque numérique ? à cela, justement. Il y a 90 occurrences du mot froid dans les 6031 pages du fichier texte global des Mémoires (17 520 170 signes exactement) : mais je ne saurais pas exploiter ces occurrences si je n’avais pas lu Saint-Simon en livre (et même deux fois).
 méchant et dangereux avec force souterrains, et un froid silencieux et indifférent
 avec un accueil aussi gracieux qu’un froid naturel, mais glacial
 qui les reçut avec un froid respectueux, des réponses courtes
 avec le froid et l’accablement d’un courage étouffé par la douleur de son échange dont il ne put jamais revenir
 aussi parut-il extrêmement froid dans toute cette affaire, très attentif à en faire peser toutes les difficultés, et si lent à la suivre, qu’on s’aperçut aisément de toute sa répugnance.
 Le président Talon alla aussi en l’autre monde voir s’il est permis de souffler le froid et le chaud comme M. de Luxembourg le lui avait fait faire.
 Il n’avait jamais été malade ; il mangea un soir du veau froid et force pêches ; il en eut une indigestion qui l’emporta en quatre jours.
 et si la vivacité et l’enfance excitaient quelquefois de petites riottes entre le premier et le troisième, c’était toujours le second, naturellement sage, froid et réservé, qui les raccommodait.
 Cet ouragan a été l’époque du dérangement des saisons et de la fréquence des grands vents en toutes ; le froid en tout temps, la pluie, etc., ont été bien plus ordinaires depuis, et ces mauvais temps n’ont fait qu’augmenter jusqu’à présent, en sorte qu’il y a longtemps qu’il n’y a plus du tout de printemps, peu d’automne, et, pour l’été quelques jours par-ci par là : c’est de quoi exercer les astronomes.

 

[…]
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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 décembre 2006
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