IUFM Paris : fenêtres, pour commencer

cycle d’ateliers à l’IUFM Paris


Pour cette première séance de 6, je voulais prendre simplement appui sur la notion d’image mentale.

Mais la ramener au texte via cadrage, et en confiant au visuel la totalité de l’affect qui a produit la mémorisation.

En proposant aussi une suite de plusieurs de ces "fenêtres" plutôt qu’en développer une seule, l’idée est d’accompagner cinétiquement le surgissement de la mémoire, son travail de réorganisation du réel.

J’ai parlé brièvement du livre fondateur de Georges Perec sur ces questions, Espèces d’espaces, voir ici pour liens et dossiers concernant Perec, plus extraits d’Espèces d’espaces.

Et j’ai utilisé donc des extraits du livre récent de Raymond Bozier, Fenêtres, Fayard 2002, comme inducteur.

Du point de vue de l’atelier, qu’on parte de Perec ou d’une tentative récente comme celle de Bozier, c’est le cas typique d’une proposition dans laquelle on peut se glisser soi-même pour une vraie explication avec le monde, la mémoire, la forme aussi (d’où ma demande qu’un des textes au moins soit écrit avec des phrases nominales), et qui peuvent être immédiatement transposable à l’école.

Par exemple, cette même séance telle que je l’avais proposée l’an dernier au lycée professionnel d’Argenteuil, sans savoir que dans un autre lycée d’Argenteuil, Sylvie Gracia proposait en même temps un travail sur ... les portes.

Intéressant, parce que dans la proposition de Sylvie Gracia, le cadre devient franchissable, et on quitte l’image telle que définie par la vitre pour une expérience directe du monde. J’aime cet exercice "fenêtres" parce qu’il arrête le temps, même s’il y a mouvement, le mouvement s’instaure dans un cadre hors du temps, qui est aussi celui du sujet immobile. Alors effectivement on peut écrire sans "je", ou du moins, lorsqu’il y a inscription du "je", et vos textes en ont témoigné, c’est selon des stratégies qui en font un objet du texte, et non pas son seul statut d’énonciateur.

Liquidation aussi de toute problématique liée à "l’intime", puisque c’est hors de soi, de l’autre côté de la vitre, qu’on écrit. Et ce n’est pas une écriture techniquement facile, que la disposition des masses, des formes et géométries, des couleurs, des cinétiques qui s’y mêlent. Un poteau en ciment dans le champ restera un poteau en ciment dans le texte, et imposera que notre notion de poétique passe par l’énoncé "poteau en ciment".

Enfin, la table des matières des 37 fenêtres de Bozier est un incitateur aussi par cette seule magie du nombre. Pas de blocage de "page blanche" ou de la catégorie caduque d’ "inspiration", ces images on les contient préalablement en soi-même, on peut en faire l’inventaire dénombrable.

Selon les élèves (pourquoi pas même en primaire), on peut les guider par des contraintes formelles plus précises, une fenêtre prise à l’enfance, une fenêtre prise au quotidien, une fenêtre qui soit voiture ou train, et insister sur le travail sans verbe.

Cette possibilité d’établir le texte sur le souvenir affectif, puis de transposer le même effort dans le quotidien plus normé ou géométrique est d’une grande aide pour commencer avec eux de faire advenir l’univers contemporain dans l’écriture.

Pour celles et ceux qui voudraient trouver d’autres pistes, je recommande Poésie : de Jacques Roubaud (les deux points font partie du titre !), voir liens ici, où une réflexion théorique sur l’image mentale, fondée explicitement sur Perec, sert de base à l’écriture par contrainte de la ville. Roubaud a d’ailleurs été reçu à Molitor voici une semaine...

Ci-dessous les premiers textes reçus. Et photo là-haut : l’an dernier, on s’était retrouvés 5 jours durant à Clermont-Ferrand dans le théâtre du Crous. On n’avait pas fait cet exercice-là, mais c’est pour moi un chouette souvenir de stage. C’est les fenêtres que j’avais face à celle de ma chambre à l’hôtel Kyriad.


Fenêtre de bureau

Mur gris poussiéreux, toit en pente, chéneaux étouffés par les feuilles de l’automne, bac vert sur le rebord. Pensées frileuses éprouvées par le vent.

Tête digne qui passe. Pas de bonjour.

Salut de mains amicales, sourire du matin.

Tête blondes ou brunes qui courent, porte métallique qui accueille.

Mur gris, triste crépi, solitude.

Fenêtre de train

Visage fatigué contre le froid de la vitre, pluie glissante, bruit rassurant, lumières de la ville qui approche, silence du soir, endormissement du voyageur. Jambes qui s’allongent, corps replié dans la chaleur du wagon, livre ouvert sans repères, oublié sur les genoux. Pincement du retour.

Porte fenêtre

La neige a tout recouvert. Le sol de la terrasse n’est plus là.

Les merles ont abandonné l’abri.

L’érable dort noir couvert de blanc. Le blanc est là, silencieux, partout.

Au loin, plus loin que les cerisiers, plus loin que les premiers puys, le Puy de Dôme se réveille lisse et lumineux.

Plus de chemin. Front contre la vitre. Etonnement.

Fenêtre enfance

L’érable au printemps tout proche, accueillant, remercié par les habitants trop citadins. Un ciel bleu, calme. Murs étroits qui ont perdu leur humidité et se reposent d’un long hiver. Chants d’oiseaux cachés dans le feuillage qui s’approche. On se croirait si loin de la ville, et le rêve prend toute la place.

Escalier C, deuxième étage porte gauche.

S.V.


Carretera Carmona, Séville

Jardin avec gravier. Odeurs d’eau et de jasmin. Fleurs éclatantes blanches et mauves trop parfumées. Aucun son d’insecte ni d’oiseau. Trop de fleurs, trop d’odeurs. Jardin-prison enfermé entre quatre hauts murs d’un immeuble moderne. Pas de ciel, pas d’horizon, à peine de soleil. Jardin pourtant.

rue du Faubourg du temple Belleville

Long mur grisâtre percé de fenêtres blanches. Uniformité monotone. Grise. Rideaux fermés, clos. Chacun caché. Des ombres, pourtant, derrière la vitre. Le soir, noctambule qui laisse sa lampe au plafond. A travers les interstices du store, éclat douloureux dans l’œil endormi.

rue Labrouste

Espace vert fermement délimité. Trois arbres : un immense à feuilles rouges, un grand pin vigoureux et un arbuste chétif. Pelouse strictement interdite, sauf aux pigeons et aux chats. Trop de pigeons. Quelques moineaux parfois. Cabrioles de chats comme si la ville ne les enfermait pas. Eclosion des couleurs au printemps. Bouffée d’air visuelle.

Salle E240

Lettres gravées dans la pierre qui se distinguent nettement de l’autre côté de la rue. Nom d’un lycéen prestigieux. Vanité des mots. Vacarme incessant des voitures, klaxons intempestifs. Vite, vite, vite. Arriver, gagner du temps, économiser, organiser, trouver le meilleur moyen de, dépasser, gagner.
Soif d’immobilité impassible.

A.R.


Fenêtre du train

Arrivée un jour dans la matinée à Metz par le train Paris-Francfort. Au dehors, lumière blafarde, ciel gris mais soleil perçant. Attirée par l’expression des couleurs sur le quai : pilônes, poubelles, distributeurs boissons et friandises, lampadaires, vieux wagons sur le quai d’en face. Une seule silhouette toujours en face floutée, remettant son chapeau furtivement avant de monter dans un wagon. Et envie de cristalliser ce moment silencieux, lumineux et en même temps inscrit dans une impression de passé, celui des années 50. Epoque à laquelle il aurait été bon de vivre.

Un regard à nouveau vers ces couleurs bleues, rouges, jaunes, vertes ; couleurs passées, couleurs du passé qui laissent vagabonder l’esprit vers un monde intérieur mais bien réel à l’extérieur.

Coup de sifflet, départ du train après 15 minutes d’arrêt. L’impression ne disparaît pas. L’image extérieure s’est déplacée, quelque part... Et avec elle son instant de bohneuréprouvé. La fenêtre du train offre désormais aux voyageurs la campagne Lorraine qui n’a pas d’âge. Quel réconfort !

Fenêtre de la cuisine

En Lorraine, fenêtre de la cuisine, debout à la fenêtre, paysage de printemps, d’été frileux, d’automne roussi ou d’hiver à moitié blanc. Mais le soleil et le grand ciel d’un bout à l’autre de la campagne ; en levant les yeux au ciel et en décrivant un arc de cercle avec la tête à 180° ; sont les mêmes que dans ce grand pays : le CANADA. Apperçoit au fond du jardins un couple de jeunes daims venus se reposer et croquer des pommes. Vive ma cabane en LORRAINE !

La Fenêtre et le Printemps

Regarder par une fenêtre c’est s’offrir un tableau vivant. Selon l’humeur, le jour, la lumière ; ressenti d’impressions différentes. Aujourd’hui par exemple : assise en atelier d’écriture et regard jeté de temps en temps par la fenêtre pour rechercher l’inspiration, ça sert aussi à ça une fenêtre !

Dans les arbres gribouillés, encore noirs et maigres de l’hiver, aperçu de gros bourgeons jaunes aux branches, couleur en vogue en ce moment. Les oiseaux assis dans les arbres et gazouillant comme des fous s’enfichent bien de la couleur des bourgeons et de la mode : leur gazouillis est une réaction simple à un phénomène appelé Arrivée du printemps par l’homme. Ignorance totale du nom printemps par les gais volatiles mais certainement même agréable ressenti animal du renouveau de la nature chez ces emplumés d’oiseaux et poilus d’humains.

A.T.


Fenêtre à la mer

Soir bleu intense , silence inquiétant, branches noires des pins agitées par le vent. Mystère du silence augmenté de la présence de la mer. Absence de père et mère, conscience d’être au monde sans recours. Les bras des pins comme autant de protecteurs armés de simagrées.

Fenêtre au bureau

Au-delà du champ de l’écran de l’ordinateur, la fenêtre étroite du bureau laisse porter le regard sur un cinquième étage hausmannien, ensoleillé. Onze heures du matin, une femme se peigne machinalement à son balcon. Elle est vêtue d’un peignoir de qualité ,la porte-fenêtre de sa chambre dévoile un mobilier riche. Une mouette se perche sur la cheminée et d’un cri appelle ses compagnes. Paris Saint-germain des Près ou port de pêche ? L’oisiveté supposée ou le labeur ? Ce n’est pas ou, mais et, avec. Tant de mondes ensemble.

Fenêtre par temps de doute

Une fenêtre comme un appel à l’envol quand le je prisonnier se heurte à la vitre. La vitre au-delà de laquelle les autres se déplacent, mus par la nécessité, dans l’humanité de la rue quand le je désespère du sens. La rue a deux directions, l’une à droite, l’autre à gauche.. Heureux ceux qui savent où porter leurs pas.

F.C.


Fenêtre d’appartement côté rue

La porte-fenêtre ne donne pas sur un balcon, une rembarde empêche de tomber
dans le vide. Tous les piafs du quartier viennent se poser sur le rebord
pour donner la sérénade le matin et souvent un pigeon vient se poser sur la
barre de fer et cogne à la vitre avec ses ailes. En face il y a un petit
parking pour les riverains séparé de la rue principale par un petit immeuble
d’un étage qui disparaît derrière les arbres dès le printemps. On distingue
parfois le ronronnement du métro aérien quand les oiseaux font une pause et
que le traffic n’est pas trop dense. Et soudain le train surgit comme
expulsé par le feuillage qui s’est débarrassé de cet intrus mécanique.

Fenêtre d’une auberge de jeunesse

L’auberge de jeunesse donne sur une cour intérieure bétonnée. Comme la
fenêtre est en contre-bas, elle a des barreaux pour protéger les touristes
des cambrioleurs et autres importuns. Mais les habitants se sentent en
prison de voir le paysage strié de bandes horizontales noires. Quoique le
paysage n’en est pas vraiment un : un muret de béton jusqu’à mi-hauteur,
surmonté d’une rembarde en fer : encore des barreaux ! Parfois on voit des
pieds et des chevilles passer devant la fenêtre et souvent ces pieds sont en
grande conversation dans toutes sortes de langues. Le matin on ne voit rien
d’autre que le muret de béton car le brouillard londonien est un lève-tard.

Fenêtre à la campagne

Il a gelé la nuit dernière, suffisamment pour couvrir le champ et les arbres
d’un fin manteau blanc. Seule la nationale s’est dévêtue et exhibe son
habituel ruban grisâtre entre les deux rangées de platanes et de
marronniers. On distingue des visages derrière les vitres des voitures qui
défilent comme dans une lanterne magique sur le fond blanc du canal
recouvert de glace. Posé sur la cime d’un arbre, un corbeau semble transi de
froid. Là-bas au loin un chat noir est en maraude et regarde dans sa
direction. Se sont-ils vus ? Sont-ils conscients de leur noirceur dans ce
paysage immaculé ?

A.M.


Des rideaux jaunâtres qui ne peuvent retomber

Des piles de livres en empêchent l’accès

Cahiers, tableaux, étagères de bois blanc

Impossible à ouvrir

Trop chaude ou trop froide

Un lourd rideau de velours jaune tente de donner une luminosité à la pièce.

A deux mètres vingt-cinq, un mur gris dont le ravalement régulièrement s’écaille. Les fissures qu’il laisse apparaître se creusent doucement avec le temps. C’est de là que sortiront les premières petites pattes qui ensuite grouilleront jusqu’à envahir l’espace.

***

Vue sur un poteau électrique, non c’est un lampadaire.

Il éclaire la rue déserte.

Devant, un mur de brique cache sa base.

Du feuillage, ce sont des fusains.

Le reste, du noir, le ciel.

Impossible ‘en voir plus, la fenêtre est trop haute.

Se hisser pour l’atteindre, appuyée sur le radiateur.

Douce chaleur devant la nuit froide ;

Le vent souffle, l’air marin passe sous le bois non jointif.

Un bruit, des passants remontent de la plage.

***

Quelle chance ce dégagement !

Ne pas bouger la tête.

Sur le côté, une masse grise importante.

Devant, une diagonale d’immeubles Haussmanniens

Suit une ligne de fenêtres

Puis un rythme de porches

Enfin, les voitures.

Tout est en ordre, pas un bruit.

Une lumière clignote, le magasin de location de films

Une présence s’anime et disparaît.

A-J L


FENÊTRE DE L’HÔPITAL

Face à l’hôpital : la caserne

Caserne de pompier

Levés tôt le matin

Comme nous...

FENÊTRE D’APPARTEMENT PARISIEN

Fenêtre de chambre sur cour

Cour parisienne

Bruits improbables d’oiseaux

Oiseaux par centaines

Gaieté d’un réveil matinal, printanier.

STENOPE SUR RUE

Long temps de pose...Des heures.

Une rue dans le marais, des badauds passent, on ne les verra pas. Sont-ils vraiment passés ? L’image les a oubliés. Ils ne sont là que dans le souvenir. Les lieux sont figés, fixés, conservés.

F H


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mars 2005
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