il dirige quoi, l’auteur


questions du troisième jour


Alexandra Saemmer et Jean-Bernard Vray ont chacun répondu à ce texte, lui donnant d’autres prolongements, voir forum. Je les remercie bien sûr de cette discussion ouverte.

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Alexandra Saemmer n’est pas un personnage de roman inventé parce que ç’aurait été un des thèmes techniques de ce colloque, la preuve elle a un un site.

2
Merci à Jean-Bernard Vray et Dominique Viart, organisateurs du colloque de Saint-Etienne, d’avoir ouvert le noyau universitaire des interventions, ce troisième jour, à deux continents pour moi à la fois principaux et organiquement liés à la levée de littérature : les ateliers d’écriture, en dialoguant avec Anne Roche et Patrick Souchon, d’une part. Et d’autre part ce qu’implique pour un auteur la coexistence des livres et du site, par l’intervention d’Alexandra Saemmer. Laquelle, explorant des dimensions cinétiques du texte où je ne me suis pas encore risqué, voir par exemple ce flux, disposait certainement de l’écart nécessaire : étrange de voir s’afficher son propre site sur grand écran, mais qu’il soit navigué par une autre main que la vôtre.

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Une des caractéristiques de l’’intervention d’Alexandra Saemmer, même si dans la salle nous n’étions que 3 ou 4 webmasters à pouvoir en profiter pleinement, c’est qu’elle proposait simultanément un infratexte fait d’allusions et d’ouvertures souterraines mais proposées avec humour (merci les fenêtres windows) qui boxaient plus âprement sous l’hommage de surface : interrogeant par exemple les différents virages auxquels l’évolution de ce site m’a fait procéder, ou interrogeant la sémantique du code natif spip avec ses rubriques « sœurs » ou « parent » pour présenter les caractéristiques de navigation de tiers livre (relevant y compris, dans mon code source, la dette à Julien Kirch). Mais s’arrêtant chaque fois, et je lui en suis reconnaissant, sur les questions qui me semblent essentielles (du moins : que différents articles de ce blog|journal ont posé comme m’étant à moi essentielles) dans cette recherche très pragmatique, à mesure que s’accumulent ici les contenus, et que se complexifie leur relation aux livres édités : le fait par exemple que le déplacement dans les textes induise un déplacement de leur environnement graphique, donc des liens hors la surface graphique du texte, exploration très spécifiquement distincte (paratextuelle ?) de la proposition hypertexte de l’article.

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Alexandra Saemmer a interrogé longuement, dans ce cadre, la question du lien : le lien hypertexte troue la continuité graphique de la phrase, il est évidemment le passage nécessaire pour faire advenir un nouveau texte sur la surface du premier, mais par cela même il le remplace et l’annule. Contrairement au livre graphique, que nous pouvons poser page ouverte sur la table de chevet le temps de lire un passage complémentaire d’un autre livre, le passage au lien hypertexte fait cesser le texte initial pour une fuite sans retour (ou difficile et improbable retour). Alors évidemment, de notre côté, on en joue : installer le lien sur un point mineur de la phrase, utiliser (pour ma part) un affichage en gras mais d’un grisé plus clair pour que visuellement il n’y ait pas d’interruption graphique, juste suggestion.

4 bis
Posant ainsi, ce qui est très neuf, la question du code : statut de l’écriture, ou simple ré-écriture, du code déterminant l’environnement et la présence textuels. Et même pour ceux qui se limitent à des rectifications d’un css de blog préformaté, la production ou la prise en charge du code est-elle un paramètre génétique — ou pas — de l’écriture littéraire en ligne : en tout cas, pas de différence spécifique, intervention via clavier et écran sur des suites de lettres et de nombres, entre la phrase littéraire dans le ventre d’article et l’indication technique en partie head, à preuve ici les mots css et head : question ouverte. Nous sommes producteurs de code même si nous remplissons sans rien modifier à l’apparence du site un formulaire php de mise en ligne d’un contenu textuel. De même que notre identité numérique, en particulier pour un auteur, et même s’il n’est pas lui-même directement producteur de contenu numérique, se constitue hors de nous sur Internet par la totalité de nos traces virtuelles : alors, la prendre en charge, ou pas ?

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Des questions incidentes advenaient évidemment : que change à la lecture le fait de ne pas disposer d’évaluation préalable de la longueur du texte ? Si l’énoncé visible, colonne de droite, des titres des articles précédents, et la prise en charge réactionnelle de leur petit sous-titre qui s’affiche quand le curseur les éveille [1], produit un nouveau texte, quel est son statut, et comment interfère-t-il avec le texte de l’article qui vient e s’afficher, quelle prime donne-t-il aux mises à jour les plus récentes, selon un principe de recouvrement permanent — principe d’archéologie verticale des sites que j’avais associé aux fosses à bitume archéologiques, et qui résonne aussi avec la problématique d’effacement des données plus lointaines évoqué par affordance à propos des données en conserve, question qui résonne évidemment en profondeur quand on évoque la double disponibilité (même désormais très partielle) d’un texte en version graphique et version écran, comme Tumulte.

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Réflexion complémentaire aussi d’Alexandra Saemmer sur le statut du texte littéraire mis en ligne : dans cette prise en charge par l’auteur d’une totalité graphique de la page écran peu à peu aussi complexe que la page typographique — interlignage, polices et leur disponibilité, rapidité d’affichage et critères de navigation, la contrainte ou l’austérité que cela nous induit à accepter et leur répercussion sur les formats d’écriture. Donc le dialogue de la page écran (statut du blanc) avec ce que nous a appris l’art typographique, et statut des discussions ouvertes par la relation non médiée avec le lecteur devenu intervenant, l’équilibre qui s’installe entre sites affichant ou sollicitant les commentaires et ceux qui les préfèrent dans un espace bien spécifique — les organes de presse craignent, d’Internet, le fait que l’information puisse être produite en amont de leurs organes et puisse rejoindre leur destinataire sans leur médiation : mais ils produisent eux-mêmes, voir Le Monde ou Libération, l’égalité graphique du commentaire et du rédactionnel. On commence à revenir de cette impasse : elle a certainement des équivalents dans l’univers du site littéraire.

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Corollaire dans le statut intime ou pas des textes qui sont mis en ligne au jour le jour, et qui n’impose pas que sur Internet le statut de l’intime soit moins complexe qu’il l’est dans le journal de Kafka ou autre atelier d’écrivain, le mot est revenu plusieurs fois. Même l’intervention quotidienne n’implique pas automatiquement que l’écriture soit mangée par l’intime : c’est sans doute aussi une indication d’un virage actuel du Net, en mouvement vers sa maturité.

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Autre corollaire : pour les implications théoriques de l’intervention d’Alexandra Saemmer, attendre la publication graphique des Actes du colloque. Vous avez tous lu, évidemment, en bibliothèque universitaire, les Actes du colloque de l’an dernier consacré à Jean Echenoz : mais les étudiants qui cherchent des pistes de réflexion sur Echenoz via les salles Internet de leur université ne pourront rien trouver en ligne du contenu de ces Actes, sauf mon propre article. Il ne semble pas que nos amis universitaires soient prêts à basculer dans une autre ère sur ces questions — mais on en a parlé, c’est déjà ça. Le paradigme de la réponse s’établissant comme suit : nous on est trop « chenus » (Viart !) pour apprendre, et « nos jeunes collègues » ont besoin de ces publications papier et non virtuelles pour l’appui de leur carrière, ce à quoi Alexandre Gefen avait cependant quelques contre réponses.

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C’est une question posée ensuite par Wolfgang Asholt qui me fait réagir, et évidemment ici, sur ma surface d’écriture. Question ainsi formulée par Wolfgang : j’accepte la lecture écran, mais dans la profusion du blog, et l’intervention continue de l’auteur à côté du texte littéraire, l’auteur me dirige beaucoup plus qu’à lire le même texte dans une revue ou un livre.
De mémoire immédiate, je n’ai pas vu cette question traitée sur les sites amis, alors qu’elle me semble neuve et fondamentale. Lorsque je lis un texte dans une revue, ou me saisis du livre d’un auteur [2], son univers personnel (son atelier) reste à distance, libre à moi de le convoquer ou pas, mais de toute façon dans une démarche complémentaire, ou séparée. Lorsque je circule sur un site d’auteur (qu’il soit conçu par l’auteur lui-même — Delaume, Darley ou Beinstingel —, ou conçu hors de l’auteur — le tandem Doualin/Chevillard ou le tandem Mirko Schmidt/Jean-PhilippeToussaint, voir mes liens), je suis comme dans l’atelier où le peintre me retourne lui-même une des toiles présentes parmi toutes les autres, et je ne peux faire abstraction ni du peintre, ni du lieu, ni des autres toiles.

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Pour répondre à Wolfgang, j’ai pris la parole, mais sur un faux exemple : j’ai repris l’exemple de Beckett. Œuvre rare, évidemment, exigeant silence et écart pour affronter la page lue, mais accompagnée, à mesure qu’on s’en éloigne, par les plus de 3000 lettres que Beckett a écrites (en cinq langues !), par les livres écrits sur lui (biographie, essais, ou ces portraits qui nous le rapprochent presque en vrai de Nathalie Léger à Charles Juliet), l’iconographie aussi, films, images fixes. Quand je me confronte au texte isolé de Beckett, que j’ouvre à nouveau Compagnie ou Bing, je suis porteur, de bon gré ou pas, de cette totalité. Internet n’est donc, là aussi, qu’un changement, sinon d’échelle, un changement dans le facteur de simultanéité : dirigés, nous le sommes aussi.

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A la question de Wolfgang, Alexandra Saemmer a alors répondu, mieux que moi, par l’idée d’une faiblesse inhérente au statut de l’écran. Contrairement à la revue ou au livre, la fragilité de la page écran, soumise au clic, soumise à la sollicitation graphique permanente de la fuite (vers lien interne ou externe), relativise cette présence de l’auteur, et donc qu’il dirige. Cette notion d’une faiblesse de la page écran est une de celles qui me rend le plus jubilatoire et le plus attachant l’écriture Internet : il n’y a que ceux qui sont animés d’intention de nuire (je m’en connais au moins un pour ma part, de ces parasites suiveurs, vaguement impuissants : c’est un peu triste, un peu comique, de toute façon dérisoire) qui puisse posséder toutes les arcanes de votre site au point de savoir passer outre au texte principal de l’article pour le mettre en relation avec l’ensemble du site, dans les contradictions, la pluralité ou la polyphonie qui en émerge. La conception ondoyante d’un site jusque dans ses contenus me semble précisément ce qui distingue un site littéraire d’un site scientifique ou d’information. Moi-même, c’est sans doute ainsi que je fréquente les sites et blogs amis, capable d’entrer en forte résonance avec tel article, capable d’accepter que le blogueur ami parle ensuite de free-jazz ou d’un livre qui me concerne peu. Et ainsi sans doute, de leur côté, pour mes propres interventions sur mon site personnel : l’idée de site comme rassemblement nodal de lignes de fuite, et en rassemblant le pluriel.

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Le problème n’est certainement pas différent, sur le fond, quand le livre qui s’impose éditorialement comme œuvre-image d’Artaud, le Quarto, case tout L’Ombilic des Limbes en 8 pages, et déploie les ordonnances de médecin plus largement, ou nous offre les fabuleux textes et notes sur le cinéma accompagnés d’images d’Artaud (magnifique) acteur de Georg Pabst, Fritz Lang, Abel Gance ou Carl Dreyer qui le replacent dans une temporalité qui n’est pas celle de ses notes sur l’autonomie de l’image par rapport à la voix.
Je vois cependant dans la question de Wolfgang Asholt le signe d’un virage : la page écran, la construction de narrations via le Net, l’association complexe dans un site d’interventions et réflexions à côté de contenus fictionnels ou poétiques, les coulisses du ring avec le ring, a désormais statut de lecture à part entière. Et qui permet à un ami ou lecteur d’Osnabrück de suivre en direct ce que vous faites à Pantin ou ce que vous publiez dans la communauté particulière d’une revue ou d’un événement. Et que la question de l’auteur, telle qu’elle en émerge, ne se résout pas à des questions juridiques ou même de droit d’auteur, mais a besoin d’être travaillée dans la même exigence texte/auteur que dans la complexité du livre graphique, la scansion de l’objet éditorial, la solitude circulante du livre [3].

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A nous d’en proposer des modèles neufs, à nous de prendre en charge l’espace écran, ses circulations et sa capacité énorme de suggestion comme d’un outil complémentaire, voire supplémentaire à celui du livre, pour construire le même offertoire.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 mars 2007
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[1insistance encore neuve, dans l’exposé d’Alexandra Saemmer, sur le fait que le curseur produit la lecture : non pas simple équivalent de la tourne de page, mais l’activité lecteur requise pour faire advenir la matière pixel à sa destination de page lue, donc vecteur matériel de la relation livre/lecteur si déterminante dans la lecture graphique, à condition d’être prise en charge comme un des éléments de vocabublaire du webmaster — ainsi, aussi, les réflexions ébauchées par Alexandra Saemmer sur les relations texte/voix et texte/vidéo (en citant ma page synchrone de Film de Beckett) : la vidéo induit une immobilisation du lecteur devant son écran et le détourne du texte fixe, pour l’instant c’est ma raison de ne pas en inclure dans ce site, et — parallèlement — de préférer laisser les questions son & voix dans un espace séparé, et je mets ce fragment en note de bas de page pour faire écho à sa réflexion sur l’opposition entre la note de bas de page d’un livre et le lien hypertexte d’un site, on peut en jouer aussi ! - merci cependant pour sa réflexion sur la main numérique avec le texte audio de Forneret simultané

[2à condition de pouvoir le trouver, ce livre : discussion avec une étudiante de l’ENS Lyon, me disant que « à la FNAC » elle n’avait trouvé qu’un seul de mes livres, L’Enterrement en Folio — un seul — et qu’elle s’étonnait, dans ce contexte, que je n’offre plus, via mon site, la possibilité de vente en ligne « directe » : je ne rouvre pas le débat ici, mais on aura de plus en plus de mal, dans les deux années à venir, à contourner la totalité complexe d’une question à la cruauté évidemment perceptible des deux côtés de la chaîne, question que des esprits étroits préfèrent enfermer dans une image d’Épinal dangereuse, jusqu’au « plutôt mourir ensemble » qui m’a été récemment renvoyé par un libraire ami, que je ne connaissais pas si romantique — corollaire au corollaire : les livres évoqués dans trois jours d’un tel colloque, qu’ils soient de fond (tel écrit de Jacques Rancière ou Claude Simon, telle phrase de Walter Benjamin) ou du domaine contemporain (en particulier pour les ateliers d’écriture, mais pas seulement), ne sont pas ceux de l’actualité : notre rôle prescripteur, en tant que site littéraire, comment le complémenter au travail des libraires, dont évidemment l’actualité conditionne l’existence même de leur commerce ?

[3à moins de voir encore dans la question de Wolfgang une autre strate : l’auteur, en constituant son site, établit au même niveau que ses contenus littéraires en ligne une masse variable d’écrits, images et documents dont la production était jusqu’ici le fait exclusif de l’université et sa fonction critique — est-ce réversible, est-ce antagonique, je ne réponds pas, j’interroge