vers un Internet de littérature

limites, conflits, paradoxes


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ce texte intéressera 5 personnes, mais tant pis [1] — à relire sur le même thème : si la littérature peut mordre encore

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il concerne — mais pas seulement — la vente en ligne, laquelle représente seulement 4% du marché de l’édition, susceptible d’au plus doubler dans les 5 prochaines années (4% en France, 9% en Allemagne, 13% aux USA) parce que désormais indissociable de la relation sites Internet et librairie

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la littérature contemporaine de création est de fait liée, pour exister, à un réseau fort de libraires indépendants (que structurait autrefois le défunt réseau L’œil de la lettre)

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ce réseau de libraires indépendants doit lui-même sa survie et sa bonne santé (ces librairies sont magnifiques) au prix unique du livre, qui permettait qu’on s’approvisionne aussi chez eux des dictionnaires, des poches et des livres de grosse vente, maintenant en éventaire dans les hypermarchés et les gares

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ce réseau est fragilisé par 2 facteurs principaux, lesquels n’ont rien à voir avec l’Internet dont on fait le bouc émissaire : prix des loyers en centre-ville (alors même, sauf Paris intra-muros) que nous pratiquons de moins en moins les centre-villes, part considérable du marché phagocytée par les grandes surfaces (la Fnac représentant à elle seule 40% de ce marché, mais quasiment 50% pour un éditeur « littéraire », et elle-même en redéploiement pour des magasins de périphérie urbaine basées sur l’équipement matériel et non plus sur les contenus culturels, livre, disque et film dont les 2 derniers ne sont déjà plus porté par des vecteurs matériels)

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on peut estimer que le réseau des libraires indépendants représente 30% de la diffusion globale du produit livre, mais sont les seuls à porter la littérature de création : comment nous, auteurs, ne nous préoccuperions-nous pas légitimement de travailler avec eux à la présence et la défense de notre travail ? assez que ce soit considéré comme une intrusion, parce que la littérature de création est un repère symbolique majeur, quand bien même nos amis libraires doivent bien accueillir aussi livres à rotation rapide (essais politiques), livres utiles etc

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dans une enseigne type FNAC, un bassin de 500 à 600 livres représente 66% du chiffre d’affaire, tendant naturellement à déporter l’organisation matérielle de l’enseigne en fonction de cette répartition – un libraire indépendant peut avoir en fond 70 000 à 150 000 ouvrages, en considérant qu’un livre peut s’y maintenir s’il part à 5 ou 6 exemplaires par an, mais l’affinité ou les goûts du libraire, voire même la librairie tout entière peut se constituer comme une exception à cette règle

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dans ce qu’on nomme « chaîne du livre », les éléments les plus parasitaires sont les moins évoqués : le système des offices, perte matérielle et financière aberrante, et le système de diffusion qui représente une rentabilité bien supérieure à l’édition ou à la librairie - une des grandes fissures peu évoquées : les transactions éditeurs/amazon court-circuitant les diffuseurs

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une des transitions les plus obscures parmi les paramètres actuels, c’est la mutation du prescripteur : il y a quelques années tout était simple, les bibliothécaires et grands lecteurs cochaient les articles une fois par semaine dans le Monde des livres, complétaient par quelques singularités qu’illustrait hautement un journal comme la Quinzaine littéraire, se référaient au Magazine littéraire ou à Lire (ou aujourd’hui, pour une défense du contemporain qui nous est vitale, le Matricule des Anges), et cette instance critique avait fonction pérenne, sinon exclusive, de caution – la presse écrite maintient son existence et sa qualité mais s’est vue dépossédée progressivement du rôle, la télévision n’a pas réussi à l’assumer dignement, France Culture l’exerce toujours – les services de presse des éditeurs savent exactement qui est « prescripteur » et cela n’a plus rien à voir avec la situation à 10 ans d’écart

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à noter comment en 2 ans les pratiques de merchandising sont entrées dans le jeu : l’éditeur paye (3000 euros pour 5 jours) pour qu’un livre soit posé verticalement dans un Relay de gare, paye pour qu’un livre soit exposé à la Fnac dans les présentoirs d’allée et non pas seulement sur les tables, ou dans l’escalier du Virgin Champs

9 ter
mais que, dans ce contexte, la blogosphère devient elle aussi prescriptive, envois de service de presse aux sites et blogs, et de plus en plus industrie du mini-site associé à la parution d’un ouvrage : je ne donne pas les quelques tarifs que j’ai pu collecter de l’argent extorqué aux éditeurs pour leur fabriquer des pages Internet, nous qui les bricolons en payant 3 sous notre hébergeur, pour des sites bien plus opérationnels parce qu’il y a une pensée web 2.0, qu’il y a un permanent travail théorique à faire, franchement il y a de quoi rigoler — mais le réflexe en la matière reste de payer pour fabriquer un site tape à l’oeil bien nul plutôt qu’essayer de collaborer avec les sites existants et ce qu’ils capitalisent d’expérience rédactionnelle, et tout simplement de repérage et de confiance — le plus curieux c’est que dans tout ce tapage nos quelques sites amateurs restent les plus consultés

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les sites Internet mûrissent et leurs contenus, par péréquation, par confrontation, par thésaurisation, évoluent rapidement – le caractère bénévole et amateur des sites principaux (V O I R) rend cette analyse encore prématurée : l’Internet littéraire n’a pas encore élaboré ses modes de validation – d’excellents journaux professionnels peuvent promouvoir des blogs affligeants – mais tel autre grand quotidien peut s’associer à un blog qui représente en vitesse de réaction et en veille intellectuelle le rôle qu’avait il y a quelques années son rituel feuilleton éditorial

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les sites Internet de littérature sont à l’image de la presse littéraire en général : beaucoup de bruit pour ce qui domine et brille, mais, inéluctablement, une force de prescripteur à l’image de l’Internet, séparée des enjeux marchands et des objets de pouvoir, capable de se mobiliser pour une singularité — se méfier des mots à la mode : buzz égale vide

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paradoxe accentué par ce qui nous fait le plus d’ennemis : outil neuf, Internet vient coïncider quasi naturellement avec les mouvements littéraires ou critiques s’appuyant sur l’avant-garde, la recherche, la singularité, alors que les sites institutionnels, et notamment les sites de grands éditeurs, se cantonnent à des dispositifs lourds, d’image et non de contenu, reproduisant ou alourdissant leur appui naturel sur ce qui les fait vivre, et en général nous concerne peu

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tout va très vite : le paysage Internet de littérature n’est pas encore fermé ni stable, mais il tend à se réguler de lui-même – on voit naître chaque deux ou quatre mois des sites qui se voudraient chaque fois le nouveau « portail » obligatoire, mais sans sédimentation de contenu, en s’en tenant à du commentaire de l’actualité, ces sites s’effondrent et disparaissent du paysage alors même qu’ils ont pu attirer à eux des fonds publics ou commerciaux importants, tandis que les sites plus anciens, tout bénévoles et singuliers qu’ils soient, restent ancrés dans le paysage et se voient accorder un rôle qui n’était pas du tout leur but initial

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l’Internet de littérature est une fiction, dans la mesure où l’écrasante majorité des écrivains publiés refusent de s’y salir les doigts, et ancrés dans l’erreur suicidaire qui consiste à voir dans Internet un média de plus, une sorte de Matricule des Anges virtuel : non, Internet est « transparent », il traverse la totalité des pratiques mais en tant que lié à cette pratique elle-même, et non pas sa médiatisation – erreur qui n’est pas si grave : les auteurs « apparaissants » savent très bien l’importance de s’y affirmer de façon autonome, créative, indépendante du livre, et l’autre génération pourra éventuellement disparaître sans même qu’on le remarque, les nouveaux occupant la place – on l’a dit suffisamment, et à suffisamment d’amis et collègues, le réveil risque d’être un peu tardif

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corollaire : les sites d’éditeurs, dont certains ont été pionniers (V O I R), n’ont pas cristallisé sur eux le côté mouvant d’Internet (ou ce qu’on dit web 2.0), et la presse littéraire n’a pas osé franchir la barrière – par contre, plusieurs sites de libraires, et notamment les blogs très créatifs de petites librairies, ont rejoint la galaxie en cours de constitution de l’Internet de littérature — même phénomène pour les bibliothèques : contenus quasi vides pour les grandes institutions (la BPI vient d’inaugurer le mois dernier un tout petit podcast, la BNF ne met rien en ligne de sa très riche activité de débats et rencontres), mais présence en expansion ultra rapide et novatrice des bibliothécaires, sauf que c’est toujours à titre personnel, hors leur lieu d’activité

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la mission ministérielle Livre 2010, qui boycotte de fait l’Internet de littérature dans ses propositions et analyses, se fondait sur une analyse binaire trop simple (voir intervention de l’actuel directeur du livre) : la littérature « utile » basculerait dans le numérique, la littérature « plaisir » imposerait la survie du livre graphique -– ce schéma implique que la littérature n’est que loisir : évidemment nous subvertissons jour après jour, à chaque ligne, ce schéma – nos pratiques numériques et graphiques se complètent et se juxtaposent dans nos pratiques d’écriture et de lecture comme elles se complètent et se juxtaposent dans la totalité de nos pratiques culturelles ou sociales –- et cela dans une accélération lente et constante du renouvellement technique, la wifi, la généralisation des ordinateurs portables (indépendamment de ce qui reste très embryonnaire quant à l’utilisation créative des outils communicants), la révolution qui s’amorce irréversiblement avec l’encre numérique

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sous le chiffre 13 l’axiome principal : parce qu’un lieu privilégié de friction du langage et du monde est désormais l’univers numérique, nous instaurons la vieille fonction littéraire dans cet univers, elle y invente ses formats, ses rhétoriques, ses adresses selon les lois de cet univers, et ce n’est pas déroger à elle-même, c’est vérifier sa validité de langage comme expérience, comme réflexion

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le livre, dans cette nouvelle donne, et pour chaque écrivain apparaissant, n’est qu’un élément (même irréductible) dans une intervention redevenue plus complète, ce qu’historiquement d’ailleurs elle a toujours été : l’investissement numérique de l’auteur reprend la tradition des revues, atelier ouvert et circulant, pratiques de lectures publiques, festivals de littérature comme autant de lieux sociaux essentiels de la pratique littéraire, ateliers d’écriture et stages de formation comme instance de transmission du contemporain que nous assumons nous-mêmes comme élément de la chaîne qui nous lie d’auteur à auteur comme elle nous lie à l’implication sociale de notre travail, enfin révolution majeure d’Internet : sa capacité à transporter la totalité des éléments de cette chaîne, tribunes, voix haute et vidéo, quotidien de l’atelier d’écrivain et téléportage des manifestations littéraires

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la notion de « chaîne du livre », qui relègue l’auteur à une sorte de mansarde invisible dont seul l’éditeur a la clé, n’est pas pertinente de notre côté de la description : la première donnée des usages Internet, toutes disciplines confondues (pour la presse notamment), c’est que la surface écran incarne à chaque instant la totalité de chaîne – il y a une « chaîne auteur » avec ce qui lie à l’éditeur, aux bibliothèques, à la lecture publique, au travail de création radiophonique ou filmique et nous fait vivre, à la diffusion de nos écrits – la « chaîne du livre » est un processus industriel, la « chaîne auteur » un processus de création : les deux ont pu se confondre dans certaines époques précises (l’œil de la lettre, la loi Lang)

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corollaire : nous sommes entrés dans une ère d’imprédictibilité – ce n’est pas neuf, ce n’est pas invalidant

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paradoxe, dit syndrome du chapelier : dans la peur globale de la mutation Internet, la qualité et l’exigence d’un noyau non restreint de sites de littérature en feraient un appui considérable pour l’échange de pratiques et l’expérimentations, mais on les rejette dans la masse de ce qui fait peur – ce faisant, on confère encore plus de force à ce processus de déploiement d’un Internet de littérature, mais on conditionne qu’il se développe hors concertation, avec les pouvoirs publics d’une part, avec les libraires d’autre part

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l’Internet de littérature n’est pas marchand : les publicités clignotantes ou mouvantes rendent immédiatement illisibles un site, et nous n’avons pas vocation à nous développer en vendant, ne serait-ce que des livres – nous souhaitons assurer leur existence et leur visibilité, leur disponibilité aussi, ce qui n’est pas la même chose – pas question de se priver qu’un livre puisse arriver dans votre boîte à lettres le surlendemain : puisque l’outil existe — et je maintiens que nous souhaitons tous travailler à cela avec les libraires : c’est dans ce contexte que s’inscrit ce recul ressemblant à un sabordage

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la rage ces jours-ci, c’est l’effort que nous avions fait de tenter des modèles alternatifs à ce qui est une constante d’Internet, son principe d’éboulement en concentration grandissante, où ne survivent que des géants types Google et amazon – le geste volontaire de privilégier ces solutions alternative plutôt que les grands écoulement concentrés, on voudrait y croire : mais ces modèles alternatifs ont au moins un train de retard par rapport aux outils techniques proposés par les mastodontes — l’appel proposé la semaine dernière par des libraires et éditeurs est trop confus, si ce qu’il met en cause c’est l’existence même des pratiques virtuelles

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confusion de cet appel : on repère parmi les signataires au moins un libraire qui a fait le choix du Market Place amazon, choix courageux puisque c’est dire, dans l’intérieur de la structure ennemie, qu’il commissionne à chaque vente : un client amazon aura accès à mon propre stock, et je vendrai à ce client tel livre parce que j’en dispose, et amazon non – réflexions récentes de cet ami libraire sur le fait que sa clientèle était souvent une clientèle de lecteurs en hyperville – on constate aussi qu’un des principaux libraires, après avoir consacré de très gros efforts à un site de vente en ligne performant (associé à des podcasts et des blogs), refuse la stratégie de sabordage même provisoire (les libraires revenant au port à prix coûtant, alors que les grandes structures comme amazon ou alapage obtiennent des tarifs négociés de la Poste) et continue de pratiquer le port gratuit à partir d’un taux plancher

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a - des éditeurs, et non des moindres, ont signé cet appel mais la vente en ligne des 3 enseignes principales en fait dès à présent leurs clients principaux : comment ne pas relier ceci à leur silence par ailleurs
b - la grande presse, comme Télérama, Nouvel Obs ou même France Culture, s’est déjà associée à alapage ou fnac pour vente directe rémunérée depuis leur site, ce qui – pour France Culture, prescripteur notoire et de service public, me pose à moi problème : comment et pourquoi les libraires n’ont pas tenté de proposer à Télérama ou le NObs une alliance qui aurait solidifié tel ou tel de leur propre site et donné visibilité à un autre modèle que celui proposé par les géants « froids » de la vente en ligne ?
c - une pétition circule pour que les frais de port du livre, à l’instar de ce qui est pratiqué en Allemagne ou en Espagne, bénéficient d’une protection minimum : mais cette pétition est hébergée chez un minuscule thuriféraire de l’auto-édition sans aucune crédibilité professionnelle, et elle se contente d’une humble demande aux mêmes décideurs publics qui ont déjà semi privatisé la Poste, ferment les agences non rentables des villages, et auxquels 53% de nos concitoyens ont accordé un blanc seing pour un capitalisme « décomplexé » fait de bouclier fiscal et d’hyper libéralisme, à partir de quoi on vous dit qu’il faut attendre le résultat de la pétition et tout ira mieux…

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rien de tout cela n’a grande importance, sauf que – sauf que merci la Litote pour le Cabinet de curiosités médicales, sauf que merci Laurent Evrard du Livre à Tours pour m’avoir mis dans les mains la semaine dernière Sur la route de Babadag d’Andrezej Stasiuk (ma librairie de ville qui en est à 70 exemplaires de Fini mère de Gérard Haller mis en place à 270 exemplaires au niveau national il y a 4 mois), sauf que merci à Christian Thorel pour la discussion le mois dernier à Ombres Blanches, pour 25 personnes, de savoir si l’expression éditer aujourd’hui à un sens, et de son hommage à Corti, Lindon, Nadeau, sauf que merci à Alain Girard pour les petits opuscules Initiales sur Gracq ou Michon, et le stand librairie à Nantes Lieu Unique etc (on va encore me reprocher de ne citer que les libraires proches) : on a la rage ici, et une colère sans doute simplificatrice, uniquement pour le constat que sur ou dans Internet on avance, nos sites mûrissent, leurs contenus se solidifient – on a vitalement besoin d’étendre ces modèles, de les travailler, les développer, et forcément avec ces lieux essentiels de littérature, débat, lecture, présence des livres (quel désespoir quand on constate qu’un ami de 20 ans, libraire en proche banlieue parisienne, sur le territoire même qui est celui de votre travail, n’a plus vos livres en rayon, parce que salaires, parce que vendre, parce que BD et cinéma etc…)

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j’affinerai et complèterai (encore une fois l’impression d’avoir gâché en partie ma matinée, mais tout ça est trop vital, littéralement vital : comme une phrase de Rimbaud, qui marchait – nous, voilà, Internet on y marche…), et je crois même que je publierai en janvier prochain ces textes remaniés, sur l’écran et le livre : bout du paradoxe ?

[1on peut se tromper, et c’est bien typique d’Internet : réaction à chaud, balancée en 2 heures, et lues 1530 fois à 7 jours exactement de la mise en ligne (visiteurs ayant passé plus d’une minute sur la page), mais surtout signalée par les blogs suivants, témoignant de cette vitalité de la blogosphère, quelles que soient nos différences spécifiques : la feuille, Pautrel, le jlr, isbn, Laure Limongi et peut-être d’autres, comme bibliosuicide, et merci aussi à jcb, Joël Ronez et Hélène Clemente de leur réactions mail.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 juillet 2007
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