#02 | arts de la fiction | Tant pis pour le bruit des talons

© Berenice Abbott, Voies ferrées des gares de triage de Hoboken (New Jersey).
Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2026.

Depuis de longues minutes, elle fait les cent pas sur un quai quasiment désert. Elle tente de calmer son angoisse devant la nuit qui vient. Ses talons claquent sur le béton, ils la désignent « femme-au-milieu-de-la-nuit-s’agaçant-d’-un-train-qui-ne-vient-pas ». Elle troue le silence insupportable de l’attente et s’insupporte de son manque de nonchalance, de son incapacité à se couler dans le moule de la résignation. On n’entend qu’elle sur cette plateforme grise. D’énervement, elle stoppe brutalement. L’obscurité estompe maintenant le paysage au-delà des rails et des barrières à la peinture écaillée. Il y a bien des réverbères mais un sur trois seulement fonctionne et diffuse un halo jaunâtre qui tombe, étroit, sur le sol. Là où Nasreddine cherche toujours ses clés, se dit-elle. Elle avait fini par descendre ici, le nom de la gare ne lui disait rien, elle pouvait être à un arrêt de la sienne comme à trois. De cette banlieue ouest, elle ne connaît que l’itinéraire qui précède son point d’arrivée. Depuis la Place de la République, elle comptait, un – deux – trois, elle devait aller jusqu’à onze, coincée au milieu d’une foule de travailleurs qui avaient comme elle terminé leur journée, debout comme tant d’autres, fatiguée comme tous. La tête en arrière, son visage à hauteur des épaules des hommes autour d’elle, elle tentait d’attraper un peu d’air dans l’atmosphère confinée. Elle se faisait l’image d’une carpe émergeant de l’eau. L’intrusion d’une main dans son sac l’avait subitement distraite. Après le savon adressé au gamin qui s’était faufilé jusqu’à elle, et devant l’indifférence des autres, elle s’en était voulu de son emportement. C’était encore un môme entraîné à voler, un petit gars qui recevrait peut-être une raclée s’il ne rapportait pas de butin. Bien sûr, elle ne savait plus où elle en était dans son compte de stations. Sur ce quai de gare, seuls trois individus attendent comme elle, mais eux prennent leur mal en patience comme chacun ici devant les retards répétés du métro. Plus personne ne croit à la théorie de la fréquence de passage des rames qui est soi-disant de douze minutes hors heures de pointe. Le métro, c’est le tramway vert et blanc. Les métros sont toujours vert et blanc, toujours bondés, toujours en retard. Quand ils arrivent, d’ailleurs. C’est ce qui explique les dysfonctionnements dans les mairies, les universités, les bureaux de poste… Voilà à quoi elle pense. Descendue à cet arrêt, elle n’a bien sûr rien reconnu, s’est précipitée de l’autre côté du quai, dès que le dernier wagon a eu quitté la gare, maudissant le passage de planches disjointes posé sur le ballast, tandis que les quelques voyageurs se dispersaient rapidement. 

Elle guette maintenant le tram à venir, pour repartir dans l’autre sens. Mais rien ne brille dans cette nuit qui s’allonge. Elle reprend sa marche. Tant pis pour le bruit des talons. Un coup d’œil à son téléphone. Une heure déjà qu’elle attend. Aucun horaire n’est affiché. La gare est déserte. On n’y rentre plus. On s’échappe de cet univers de rails et de traverses par un portillon. Elle n’ira pas demander aux hommes qui attendent comme elle, l’heure du prochain métro. Elle ne parle pas leur langue et ne sait pas comment entrer en contact avec eux sans se montrer impolie. Ici, une femme n’aborde pas les hommes à l’extérieur. Elle n’allumera pas de cigarette non plus. Même si on le tolère d’une Européenne, fumer n’est pas bienvenu pour une femme, et certainement pas sur un quai de gare. Elle veut faire comme si tout allait bien, comme si elle savait où elle allait, comme si elle était à l’aise en ce début de nuit. Pour se donner une contenance, elle fait mine de téléphoner, compose un numéro. Parle à voix basse. Elle se réconforte. Novembre s’insinue sous son manteau, elle frissonne et se dit qu’elle n’aurait jamais dû sortir sans écharpe ni gants. Elle connaît pourtant la traitrise des matins. Elle cherche des yeux un abri, un auvent qui la protègerait du vent glacé du soir. Il n’y en a pas. 

Sur le quai en face, un nouvel engin vient de déverser son lot de voyageurs. Elle suit du regard deux jeunes femmes, l’une voilée, engoncée dans une tenue sombre, l’autre vêtue à l’européenne, jupe courte et manteau seyant, elles se tiennent par la main et discutent à voix haute. Tout le monde s’échappe dans la même direction, franchit le portillon et s’évanouit dans les rues avoisinantes. Le tram passe dans la ville, à la limite des quartiers. Dans le sien, elle doit marcher un bon quart d’heure avant d’atteindre la résidence Lalla. Chaque soir dans le noir absolu. La torche de son portable éclairée pour ne pas se tordre les chevilles sur le macadam troué. D’énormes inondations ont emporté la chaussée il y a un mois, les travaux de réfection se font attendre. Imaginant son retour « chez elle » dans quelques minutes ou dans une heure, elle regarde filer à toute allure hommes et femmes dans la nuit, sûrs de leur chemin. Elle se perd encore aussitôt qu’elle manque d’attention, loupe une rue, un croisement. Elle se demande pourquoi un deuxième tram passe en une heure dans cette direction alors qu’aucun encore ne se pointe dans la sienne. Mais la question n’a pas de sens, ici tout est aléatoire. Elle se dit qu’elle n’a pas la faveur divine, elle n’a pas la baraka. 

Mes gares
• Année 2014. Quand en Tunisie, j’oublie de descendre à l’arrêt pour Manouba. C’est la fin de la journée de travail, 10 heures dans un bureau non chauffé, c’est l’hiver, je suis claquée. 

• La gare de Lyon, année 1994. Le Train Bleu. L’homme qui m’avait attendue et que j’avais raccompagné.

• Gare du Nord, années 1995-2000. La rengaine des attentes dans le soir, le dernier train après le journal ou après un spectacle.

• À hauteur d’enfant, années 60. L’arrivée en gare du train à vapeur. Où ?

• Années 1972-74, le train départ de Pierrelatte qu’il avait fallu attraper après 20 minutes de course en voiture (pas de limitation de vitesse alors) dans la campagne, le billet de 50 francs glissé dans la main, les discussions de mes voisines sur les couleurs à assortir pour être « de bon ton ».

C’est l’idée du kaléidoscope qui s’est imposée pour cette proposition, cette » succession rapide et changeante d’impressions, de sensations », dixit Le Robert.

A propos de Marlen Sauvage

Journaliste longtemps. Puis dans l'édition. Puis animatrice d'ateliers après une formation Elisabeth Bing et DUAAE à Montpellier. J'anime encore quelques stages d'écriture, ai contribué aléatoirement au site des Cosaques des frontières, publié quelques livres – fictions et biofictions – participé à plusieurs ouvrages collectifs. Mon blog les ateliers du déluge.

Laisser un commentaire