#4 Personnages | croquis

Elle danse en agitant les bras. Les mains haut par dessus la tête. Cheveux mi-long, détachés. Le brushing dont on imagine la minutie ne résiste pas. Robe noire, petite veste écrue. Elle paraissait sage quelques minutes avant et « Cette année-là » de Claude François a vrillé ses premières notes sur la sono de location : elle s’est élancée comme la moitié de la salle de réception. Ses yeux ne regardent personne, elle agite les bras, la tête, plie parfois les genoux à contre-temps. Et cela s’appelle danser. S’éclater, peut-être. « On s’est bien éclaté au mariage », racontera-t-elle à ses collègues à l’agence d’assurance lundi.

S’éclater. Je reste assis. Une tasse de café tiède entre les mains. Je ne parle à personne. Et il y a cette fille à quinze mètre qui tourne sur elle-même dans les taches de couleurs rouges, vertes, bleues, sur un vieux Claude François nostalgique.

Ce qu’elle cherche à oublier en tendant les bras vers le ciel ? Quel amour déçu ? Quels rêves inaboutis ? Elle a l’âge des premiers regrets, des premiers bilans. L’âge aussi du premier enfant. Toutes les injonctions : séduire, réussir. Elle n’en a plus rien à faire. Il est une heure du matin. Elle oublie. Sa tête va de gauche à droite, de haut en bas. Ses mains tressaillent comme prises de tremblements incontrôlables. Des pantins désarticulés tentent comme elles une communion impossible avec le rythme. Pas un danseur pour rattraper l’autre, chacun dans sa tentative désespérée de ressembler à Claude François, à une de ses danseuses, au moins à quelque chose.

Les onze autres chaises de ma table sont vides et les auréoles de vin, de sauce au champagne, les éclats de sucres, une serviette en boule, le fond d’une bouteille d’eau gazeuse, une fourchette oubliée, l’empreinte d’un rouge à lèvres trop rouge sur un dernier verre à pied m’accompagnent.

« Cette année-là… » : la chanson n’en finit plus. Elle repousse les cheveux qui lui reviennent dans les yeux. Elle ne sourit pas. Depuis le début du morceau, son visage est imperturbable. Elle a les yeux maintenant fermés les trois-quarts du temps. Lundi, à neuf heures, lorsqu’ouvrira l’agence, elle se souviendra d’un bon moment. Quelques minutes à être elle-même sur la piste de danse. Une heure peut-être. Seule au monde. Elle est l’amie d’un ami de la mariée. Elle ne connait personne et même ce garçon depuis pas si longtemps, et pour en oublier un autre. Alors, elle a pu se lâcher. Personne qu’elle reverrait jamais ici. Des inconnus destinés à le rester. Elle a un peu trop bu. Sinon elle ne danse pas. Elle aura un peu mal au crâne lundi et les blagues du patron, son regard insistant… Elle aura un peu plus de difficultés à sourire qu’à l’ordinaire. Et dans sa tête elle fredonnera : « cette année-là »…

Un homme de son âge arrive derrière elle, la prend par la taille ; elle tourne la tête, lui sourit. Ils tentent un pas de danse commun. Leurs yeux d’accrochent. C’est lui, l’ami de la mariée. Lui qui, pour ne pas venir seul, a proposé à la fille de l’accompagner. Elle n’avait rien de mieux à faire, alors, un mariage, pourquoi pas. Boire, manger, boire, danser. Une fête qui en vaut bien une autre. Elle le quittera après. Un message suffira. Ou ne plus répondre aux siens pendant quelques jours. Mais il a ses mains sur ses hanches, il lui sourit. Et si elle a accepté de l’accompagner, pense-t-il, c’est que cette fois il se passe quelque chose. Il viendra la chercher lundi soir à la fermeture. Ce sera le moment de lui proposer une clef de l’appartement. Il sait que c’est la bonne. Il ne faut rien brusquer mais ne pas laisser passer sa chance. Attendre lundi. Proposer sa clef le soir du mariage, c’est un symbole trop fort.

« Cette année-là… » Ce sont les miennes qui défilent. Ne pas trop y penser.

Elle retire les mains de ses hanches ; s’éloigne un peu du garçon, fait un tour sur elle-même. Tout est rapide, syncopé. Il la regarde. Il ne la comprends pas très bien. Mais il n’a aucun doute. C’est elle. Pour la vie. La première fois qu’il amène une femme à un mariage et, à la mairie, ils se tenaient la main. C’est elle. Il la trouve belle quand elle danse, naturelle.

J’ai fait un petit tas de miettes sur la nappe.

A quelle heure peut-on quitter la fête d’un mariage sans passer pour un goujat ?

A propos de Sébastien Bailly

Auteur de nombreux livres à compte d'éditeur (d'abord pratiques, puis sur la langue et les jeux de mots), mon premier roman, Mum Poher, est sorti en septembre 2019 après l'autoédition d'un roman jeunesse sur Amazon. Je donne des cours de techniques rédactionnelles (orientés professionnels, journalistes, communicants), et fais deux trois trucs sur Internet depuis un quart de siècle.

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