# 40 Jours # 37 | quatre fois

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Des quatre fois où j’y suis retourné je ne l’ai revue qu’une seule, mais je me trompe : j’y suis retourné cinq fois car je crois deux fois avec un cousin. Et je l’ai revue deux fois. En réalité non, je n’y suis retourné qu’une seule fois avec lui (c’est le fils du premier lit de celui qui demandait « la rue kitourne ») (premier lit : quelle expression magnifique : on y sent tout l’opprobre et la honte qu’il en soit d’autres) (il y a cette façon de penser – cet esprit – cette illusion qui stagne plus dans sa famille à lui et je suis, il me semble, évidemment pourtant, constitué des deux) – sans doute faut-il, pour éloigner d’ici cet œil maléfique, qu’un cinq se retrouve rapidement dans les mots – il me souvient de la main que posait, paume ouverte vers le propos, sur son front, la femme de ménage, la bonne vêtue de noire qui souriait, sublime, dans le soleil de midi (son prénom, Haljiah, j’en rechercherai l’orthographe plus tard, dès octobre, j’initie un apprentissage de l’arabe – cet esprit-là aussi, superstitieux – quatre fois ou cinq ? Et faudrait-il les dater ?)
La première en deux chevaux, ferry de Palerme, passage par Latina et Embrun ou quelque chose – lui s’en était allé, l’année précédente, en juillet, Cochin ou ailleurs – camping sauvage du côté de Neptune (la plage directement voisine de celle où nous allions nous baigner petits) je ne me souviens pas d’avoir été voir la maison qui portait, devant le 2 en chiffre romain, le prénom de ma mère – mais les plongeons du ponton et les « tu tombes comme un avion » qu’on disait en riant – je ne m’en souviens pas mais ça a dû être la cas (je me souviens cependant, que, dans le cinéma du Kram qui avait adopté l’ouverture de son toit à la nuit (splendide idée et étoiles qui scintillent dans la narration), nous avions vu un film de Bunuel (Don) (ou Luis), était-ce Viridiana ou Belle de jour je ne sais plus) (je me souviens que mon ami avait été pêcher au fusil-harpon avec des jeunes gens, la nuit, mais moi non) – je ne m’en souviens pas mais il ne peut guère en être autrement (à l’occasion, je lui demanderai, sans doute s’en souvient-il, il n’y a après tout de cela qu’un demi-siècle) cette année-là se développait dans ces suds, une épidémie de choléra, sur les bords des routes et ici comme à Naples on faisait brûler les déchets – les roues de la voiture passaient dans des rigoles emplies d’un liquide (chercher dans quoi – éradiquer le virus) – les macaronis à la sauce tomate du ferry de retour où nous étions sans le moindre liard aurait-il été rouge – de retour chez cet oncle chez qui travaillait mon frère, la frise que son amie (D. ou B.) d’alors et lui avaient dessinée sur le mur du haut, la terrasse d’où on découvrait la chaîne des Apennins, au loin Frosinone – les granites à la fraise de la plage – les oliviers à perte de vue et les vignes de la même eau
Le deuxième fois c’était à l’invitation de l’escroc (il avait des intérêts dans l’immobilier, il allait acheter cette villa en viager, possédée par une veuve, peut-être était-il assez hâbleur (je l’avais rencontré lors de la remise du bouquet, il y avait eu les papiers à signer et des comptes à faire, à rendre, à y trouver le sien et à le tenir – je ne me souviens plus trop de l’année, les eighties certainement – mais ces comptes-là n’ont jamais été arrêtés : suite au bouquet doivent venir des annuités, malheureusement pour elle, le type s’est retrouvé en prison après avoir vendu son acte de propriété et puis et puis viendra la troisième fois) – l’hôtel se trouvait sur la côte, à Gammarth, quatre étoiles et plus mais sans auto (et sans permis : c’était donc avant quatre-vingt-quatre) – des bonbons sous l’oreiller le soir quand votre lit sera ouvert – à la télé Habib B. matin, midi et soir et sûrement aussi la nuit durant – la photographie du couple d’européens pour illustrer la plaquette publicitaire – la piscine les transats les peignoirs d’éponge blanche profonde – la navette qui allait en ville – la vente de chichon sur la plage – une ambiance lourde et malsaine – des côtés de la frontière – autant la première fois avait un goût doux tranquille surtout en allant dans le sud, les plages de Djerba et la synagogue (dans la mémoire) où sa mère à elle allait parfois demander la protection de quelque dieu, autant cette fois-là avait ce caractère pesant comme si le protectorat, la colonie, l’ancien temps n’avait jamais déposé les armes – il faudra chercher « protectorat » dans les statuts d’alors – il faudra se renseigner aussi sur celui que procura l’Italie à ce territoire – il faudrait en faire des choses
La troisième était avec ce cousin, P. unique en son genre (si j’ai des cousines encore survivantes de cette époque-là – c’est-à-dire la mienne – je n’ai plus qu’un cousin (les autres sont à Montmartre)) – la visite à l’avocat de la rue d’Espagne, les verres d’alcool dans les hôtels internationaux, la rencontre avec l’un des rares coreligionnaires qui reste, sans doute d’une espèce de rang supérieur (comme on sait, je ne reconnais cette religion qu’aux yeux de ceux (et celles) qui la méprisent pour ne pas dire la haïssent l’agonisent et l’abhorrent) – et puis le restaurant de poissons de Bizerte avec A. qui l’appelaient « maman » comme moi – c’est donc mon frère – un autre, amusant et drôle – ses « barakalaoufik » à l’employée de l’autoroute – le nouveau pont sur la lagune, le soir qui vient et la brise qui caresse – la banque le ministère des finances et le fameux quitus fiscal – régler des affaires, les siennes et donc les nôtres – l’hôtel Diplomate et les canapés de faux cuir de l’entrée – la chambre trop grande et le petit déjeuner européen (dit continental) – la promenade de six heures du matin dans les souks, les dix dinars à l’ordure, le comptable (expert, peut-être, mais traître et probablement trahi) avait coutume de dire « il faut que tout le monde vive » : peut-être
de ce moment-là, elle disparut, un samedi de septembre, il faisait beau il faisait chaud
Et puis
la quatrième fut la plus belle – la villa (nous l’avions louée à un belge) était au bord de la plage, « la plus belle du monde » disait d’elle A. – les blattes énormes et la terrasse qui donnait sur l’intérieur des champs – les vieillards qui vont tout habillés short/t-shirt/casquette à six heures du matin prendre leur bain – il y avait à la ville un fort au haut duquel se tenait un café jus de fraise ou limonade – Hamam Guezez et Kelibia – le cap Bon sous les nuages, les éoliennes qui ne brassent rien – les ruines – et puis la maison, sur une avenue , qui vient en droite ligne de l’autoroute et où on a flanqué des trottoirs , il y a des arbres et des fleurs – sous le garage stationne un break dont je ne sais plus la marque ni la couleur – j’y avais emmené les filles – puis on allait à Sidi Bou Saïd les oranges les colifichets tout est plus ou moins faux mais pas les portes ni les guêpes – dans le soir plombé rentrer sur une route de poussière les jeunes gens qui marchent en short – c’était l’année de la révolution, nous y avions été aussi par solidarité – dans la rue, des abrutis se voilent le regard de leur tapis de prière en regardant à la dérobée les épaules nues des filles (jte parle même pas des jambes ou des seins parce que ça fâcherait) : cette puanteur qui s’exercera aussi au musée du Bardo et à Sousse – non rien – on était en plein ramadan et le soir, dans cette espèce de bal ou de brasserie (mais qu’est-ce, sans bière?), ce genre de salle de bal du bord de la plage d’où la musique arabe se déversait à plein décibels, sur la plage, des jeunes types tenaient un restaurant (le terme est excessif) et nous portaient des poissons grillés et des frites (à deux heures plein soleil, se cachant presque : des infidèles) – nous marchions, ramassions les sacs de plastique, les bouteilles abandonnées aux pieds des eucalyptus, sur les mobylettes ils étaient parfois quatre, un môme de deux piges à l’arrière dans le cageot, le père la mère et l’aîné(e) sur le siège entre eux deux, sur la plage le sable était presque blanc et l’eau presque turquoise – et les enfants qui crient se jetant à l’eau et les femmes parfois voilées et vêtues dans l’eau qui rient – tiède claire calme salée mais douce – il faisait beau, dans l’eau une méduse, décharge électrique et les garçons du café qui viennent d’une pomme de terre coupée enduire la brûlure – pourquoi ne pas venir ici, au bout de la plage, loin au fond de la perspective, se trouve une petite maison, isolée simple seule à l’ombre, pourquoi chercher ailleurs autre chose ?

il y a des gens qui vont à Goa, il y a celui de la Mecque, de Saint-Jacques-de-Compostelle, de Taizé, du Bouthan, au Tibet et ailleurs encore, d'autres qui célèbrent le sang de la madone qui se liquéfie à Naples, il y a ceux qui honorent Fatima, d'autres quelque dieu improbable, inconnu, illusoire, tout puissant (il n'y a pas de féminin à gens) - nous autres, serait-ce la littérature que nous honorons lors de nos pèlerinages (accent grave) ?  cette nuit, je ne dormais pas, j'avais à l'esprit les mots du notulographe (lecteur des derniers ouvrages, chez le même éditeur - il n'y a pas de hasard - dans une même collection dite blanche - c'est qu'en affaire, il n'y a pas de hasard) ses laissons de côté  mais pourquoi "laisser de côté" ? Pas question, non.
On y rencontre le surnaturel dit la chronique (exemple de surnaturel forcément hypocrite, je crois que Charly (qui donne son nom à un aéroport ici - ds caravelle concorde paquebot et la grandeur) est décédé un dix novembre et on voit sous la grande croix dite de Lorraine en ce territoire aux deux églises (seulement) défiler quiconque veut lui rendre hommage : une différence ?) : écrire, est-ce tellement joli ? je me demande, il fait trop chaud pour travailler chantaient un girls band - mais non, je ne crois pas, prendre des photos, illustrer, donner à voir et à lire, et à entendre, tout ce qui de nos jours supporte cette expression dont toutes et tous nous disposons, pourquoi faire s'il s'agit de glorifier l'ordure ?
On écrit pour ne pas mourir, pour laisser une trace (les escargots, par exemple), pour se souvenir, pour donner à lire et expliquer, aux autres et à soi-même, de quel bois on peut être fait ou dont on se chauffe, passer le temps (un passe-temps de retraité disait un jour un abruti) (peut-être bien était-ce moi) : un soir, lors d'une de ces nuits rap ou ska ou scat ou quelque chose il y avait là, à la buvette un type d'une soixantaine d'années, j'en avais quarante, je ne sais plus sa profession il portait une barbe, des bretelles sur un marcel et disait qu'il avait écrit et qu'il écrivait toujours, oui bien sûr, mais qu'il avait cessé de proposer ses textes à la publication : pourquoi faire ? disait-il. C'est vrai : pourquoi faire ?  

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10 et le site plutôt là : http://www.pendantleweekend.net/

3 commentaires à propos de “# 40 Jours # 37 | quatre fois”

  1. « Il faudrait en faire des choses »
    Bien d’accord avec toi Piero que je suis heureux de retrouver ici.
    Mais je suis aussi d’accord avec la girl chanteuse: il fait trop chaud.
    Et d’accord aussi avec celui qui dit « pourquoi faire », tout en continuant d’écrire.
    Peut être que l’écriture, c’est comme la respiration ?

  2. Rétroliens : # 40 jours # 39 | ces deux-là – Tiers Livre | les 40 jours

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