# 40 jours # 39 | ces deux-là

39
il y a dans le Allemagne année zéro (Roberto Rossellini, 1948) la délation qui apparaît aux spectateurs, qui nous semble aller de soi dans ce monde-là, dans le monde d’alors, où sévit encore cette terreur, le monde d’un môme de dix ans qui trahit sa propre famille – blond en short dans les ruines. Cette histoire-là, la sienne à lui, sa croix de guerre et son grade de caporal-chef, ce livret militaire qui doit se trouver quelque part dans ses papiers, dans son secrétaire à elle, quelque part mais où ? Pas de nouvelle… Cette guerre, la victoire des alliés au siècle dernier, et l’ouverture des camps… – les nazis, le cynisme, les jeunesses hitlériennes et les uniformes, tout pour l’établissement d’un Reich qui durerait dix siècles disait l’ordure. Qui survécut, aucun empire mais la république de Venise, oui – mais qui survécut dix siècles durant ? Qu’avons-nous en magasin d’histoire commune de l’humanité ? Il s’agit peut-être de cette trame, Venise et sa lagune, et Tunis et la sienne, et non loin, l’avenue dite Didon de nos jours, sa colline du haut de laquelle le vainqueur admire son œuvre et assoit sa fierté, puis ses termes et son théâtre sa cathédrale – sur cette avenue de poussière beige roule une petite voiture quatre chevaux de chez Renault et sur la route perpendiculaire, juste après le pont, la route qui va au Kram, à la Goulette (c’est là qu’il est né, à l’été vingt-trois – les vacances alors se passaient là, au bord de la mer tandis que le travail, lui, se trouvait au-delà de la lagune et l’appartement rue de Marseille) – Carthage qui devait l’être avait été détruite, par le feu, et ils avaient reconstruit quelque chose (une ville qui deviendrait une capitale plus tard – c’est là qu’en vingt-six, elle vit le jour et moi qui naquis d’elle quand elle en eut vingt-sept) un peu plus loin, à l’ouest, au bord de la lagune, là-bas – ici on appelle ça un lac – sur la route aux quatre coins qu’elle fait avec l’avenue il y a une station-service et des jardins – lauriers bougainvilliers rose mauve rouge pastel et clair – l’un d’eux est celui de la maison de Djé. louée pour les quelques mois qui nous séparaient d’un départ que nous, les enfants, ne savions pas définitif (ce définitif-là ne s’appliquerait qu’à lui : son épouse y retournerait bien des fois vacances affaires quoi que ce soit d’autre, ses enfants tout autant – le petit dernier quatre fois – mais lui, non : il y avait quelque chose de borné de têtu d’opiniâtre dans sa manière de ne plus vouloir entendre parler de ce pays, de cette ville-là, capitale, de cette maison, leur villa « laisse Jako » lui disait-il lorsqu’elle entreprenait de réunir les documents dont le quitus fiscal afin de faire venir les loyers car ils l’avaient louée, cette villa qui portait le prénom de l’épouse, et cet argent stagnait sur un compte et il s’agissait de leur propriété et il n’était pas question de laisser tomber. Non. Devant la porte qui donne sur le jardin et le rez-de-chaussée où elle et ses quatre enfants vécurent quelques mois donc, la maison de Djé, tandis que lui était en quelque sorte en éclaireur au-delà de la mer parti pour trouver travail et soins pour sa santé déjà défaillante (plus tard, bien plus tard, j’appris que l’art médical lui prédisait au mieux,à ce moment-là quelque chose comme six mois de vie), devant l’entrée du jardin de cette maison stationne une Dauphine rouge, il est une heure et demie de l’après-midi, on est en juillet, le dix ou peut-être le douze et elle est assise au volant, à ses côtés sa mère, portes ouvertes et le soleil donne à plein sur les feuilles des eucalyptus qui bordent la route, les troncs en sont peints blanc de chaux jusqu’à hauteur d’homme, un petit vent vient de la mer elles boivent du café et s’entretiennent en arabe, une belle femme brune la trentaine qui fume au volant d’une voiture et sa mère dans une automobile, sur une route qui longe une baie, à l’ombre il doit faire trente-cinq, au loin en haut de la colline se trouve le palais du président combattant suprême un peu plus loin le lycée – plus loin encore la Marsa – non, on (du moins moi) ne savait pas qu’on allait partir, ça ne me dit rien, pour toujours ça ne me dit rien non plus, non, il y avait bien cette légère obligation d’aller se baigner mais ça a toujours été un plaisir alors obéir dans ces conditions n’avait rien de particulier, on avait dû changer de maison sans doute mais tout s’est effacé tu vois, même le BP de la british petroleum vert et blanc ou le ESSO de la standard-oil dans les rouges et son E majuscule et bizarre – tout est parti, ne restent à la plante des pieds que ces petites piqûres de cailloux, sur les bras de bronze, presque noirs, le goût du sel (plus tard, j’adorerais savoir que, comme moi aujourd’hui encore sous le soleil, Jimy Hendrix was a nigger de la voix de Patti Smith) – il a bien fallu que des valises aient été préparées et garnies et fermées, que les meubles fussent mis dans le cadre, que les verres de cristal comme l’argenterie des cadeaux de mariage aient été emballés – il a bien fallu céder la Dauphine, s’occuper des passeports des billets d’avion, organiser les choses mais que veux-tu qu’il m’en souvienne ? Rien, presque rien, la réalité des choses avec le pont du TGM, les bomboloni de la plage, le sable brûlant ou les rochers qui marquent la frontière d’avec l’univers des squales – il a bien fallu, ce matin-là se lever se laver se vêtir comme dit la chanson et tous les autres matins, puis à l’Aouina s’embarquer, les quatre hélices se mirent à tourner dans un bruit magique, des flammes bleu et jaune interstellaires un fuselage gris des rivets et des hublots des craintes et des peurs et elle, là, qui nous surveille, mon frère et les filles qui se tiennent par la main dont je me saisis aussi, il a bien fallu sans qu’aucun souvenir ne s’y attache, aucune image aucune photo, rien, pas un mot n’en soit dit, il a bien fallu que cela se passât – c’est arrivé, ça a été – en haut du ciel passaient les aéronefs et nous autres, enfants, y voyant partir notre tante à chacun d’eux nous criions des « au revoir D. » agitant les mains afin qu’elle nous voie (il s’agit d’elle, l’une de ses sœurs (lui n’en avait pas) elle qui toujours décidée marche rue du Bac m’offrant des sacs de victuailles, dans les beiges, craft, qu’elle rapporte du Bon marché) – ça y était, nous étions dans l’avion, et de loin, qui s’éloignaient dans ce bruit cette fureur cette combustion, il y avait peut-être des enfants qui de la main nous faisaient au revoir

cela se terminerait-il ? le plus difficile c'est parfois de titrer - welcome back ? je me souviens de ce jour-là, partiellement, j'avais à un autre moment, l'histoire en tête de mes premiers pas sur ce continent - aéroport de Nice-Côte d'Azur - et puis ils ne sont pas venus : tout se déroulerait donc là-bas - les motifs rouges sur fond noir sont directement importés de la maison, aujourd'hui, pour essayer le nouveau nino - j'ai vaguement entr'aperçu que le quarante récapitule, celui-ci serait donc le dernier de cette session comme on dit aujourd'hui - j'aime beaucoup le "comme on dit aujourd'hui", j'aime aussi beaucoup le "à l'ancienne" qui disqualifie présupposant les nouveaux instruments de travail - j'aime aussi beaucoup que cette connexion (connexion, voilà) soit défaillante ici (encore plus qu'à Eubée où passèrent, sans que je les voie, les épisodes 35 à 40 - j'ai regardé le hors série et son double, j'ai refusé l'obstacle) - alors que reste-t-il de nos amours ? le pays de l'enfance, ce coin de terre où frappe l'acier du soleil, la mer bleue toute la vie (comme il disait à Suzy), rien de tellement plus particulier sinon une espèce d'exotisme, par exemple, au contraire d'autres (dont mon frère) jamais je ne fus l'objet de raillerie concernant la couleur de ma peau, on ne m'intitula jamais "pied noir" non plus qu'on ne se moqua de la nature de la religion à laquelle son nom (que je porte, comme elle le portait - je me souviens qu'au bas des chèques elle posait avant sa signature un "pp"  qui signifie "par procuration") fait immédiatement référence et suppose quelque appartenance (je n'ai jamais mis les pieds dans une synagogue) ("n'appartiens jamais à personne" disait le gros Nanar) - ce dernier aspect des choses est évoqué, peu sans doute : il fait partie de l'impensé - c'est que de ces horreurs, avec elle ou lui jamais je n'ai parlé - tout alors était loin, il y avait la politesse, les choses qui se font, les mots qu'on n'a pas à employer - une éducation sans doute, qui commençait pour moi, d'abord, avant même de parvenir à marcher, à me mouvoir dans l'eau - les autres de ces deux familles dont j'avais une vague notion, une idée nébuleuse, oncles cousin.es tantes et puis ami.es, les autres ? à peine, mais lui et elle, oui vraiment, et la fratrie oui, tellement, permanent et stable, certain, un amour infini, une compréhension immédiate, une relation telle que ce climat et cette géographie, ce paysage, ces couleurs tendres et douces, cette confiance solide infaillible indiscutable en leurs présences éternelles, il y avait ça à cette époque-là, ces jours-là    

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10 et le site plutôt là : http://www.pendantleweekend.net/

Un commentaire à propos de “# 40 jours # 39 | ces deux-là”

  1. c’est inouï, ce grand voyage, à travers les territoires qu’on imagine mentalement, ce paradis de la conscience, soleil de l’océan, l’océan par-dessus l’enfance, une île quittée, et qui s’étend encore dans l’écriture, et la famille – son territoire généreux, cette gentillesse fraternelle qu’on ressent partout, jusque dans l’exotisme de cette mer pour la vie. j’aime aussi beaucoup la parole vive – eau vive, petite rivière qui tourne dans les grands pans tournants de l’Histoire- du codicille

Laisser un commentaire