40JOURS #36 Morts de soif

© Dan Perfect

À Sauveterre, c’est bien simple : il n’y a que pour les morts qu’on creuse profond.

Penché au-dessus de la fosse, on croirait facilement qu’il y a quatre mètres de profondeur. 

Un peu comme l’illusion d’optique qui fait voir les morts et les gens de la télé plus grands qu’ils ne le sont en réalité…

En réalité, les morts ne sont plus grand-chose, faut dire !

C’est sûr qu’ils ne sonnent plus à l’improviste pour discuter à la grille ou prendre un café en passant ou déposer quelque chose… un magazine ou une bouture, dont on avait parlé quelques jours avant. 

Tout ce qui leur reste comme avenir c’est l’apprêt fourni par les Pompes !

On ne t’arrête plus ce soir, Guitoune ! 

Il ne leur reste que les restes ! 

Oui, ce qui demeure dans leur dernière demeure…

Oh le ton sépulcreux !

Crale.

Quoi ?

Sépulcrale.

Oh là là, si on peut plus rigoler des morts… Tu as peur qu’ils viennent te tirer par les pieds le Gaboriau ?

Pas de risque : ils ne sont plus rien d’autre que mort et c’est définitif…

Comme d’être nés.

Bon, ce n’est pas le sujet, mais si on doit parler trou, il faut bien en passer par là, parce que c’est quand même une spécialité locale de ne creuser profond qu’en cas de décès. Et encore, au propre, pas au figuré… 

Mais ce n’est pas le sujet.

Oh là là, oui monsieur le commissaire.

Par ici on fait des trous de punaises, comme des locataires, les pelleteuses prennent la terre avec des pincettes et les promoteurs ne s’avisent pas de dépasser les trois étages. Jamais on n’irait planter une grande méchante vis de dix mètres de profondeur, avec sa grosse cheville !

C’est pas par respect de l’environnement, entendons-nous bien, on n’a pas peur de ne pas récupérer notre caution au moment de la pesée des âmes. 

C’est par crainte des emmerdements.

Il veut parler des emmerdements sans nom qui éclaboussent sans fin quand on remue la gadoue. 

Par ici, rien qu’en ramassant des pommes des terres on trouve du gallo-romain en veux-tu en voilà. Alors avec un chantier immobilier… on a toutes les chances de donner de la pelleteuse dans une nécropole. 

Et là, c’est la Mort avec un grand m : les travaux sont interrompus jusqu’à la fin des temps. Les fouilles commencent… 

On a donné à Saint Gervais-Saint Protais : c’est resté ouvert comme un ventre pendant trois ans.

Ouais, ils devenaient fous à la halle : pas moyen de tenir un marché. On les a délocalisés sur le parking de Jean Hypp, fallait voir l’ambiance dans les Birkenstocks.

Et les paléontologues, les archéologues, les médiévistes avec leurs petits pinceaux et leurs gentilles pelles qui sourient d’un air faussement ennuyé : en fait, c’est toute la ville qu’il faudrait retourner. 

Mais heureusement, les moyens manquent, techniques et financiers, alors ils vont bientôt refermer. 

Ouais, dans un an, ou deux, ou trois… 

Arrête, t’es pas drôle je te jure.

Les fouilleurs lèvent leurs yeux pleins d’espoir dans le progrès vers le ciel : un jour nous disposerons des moyens de creuser en profondeur sans risquer d’abîmer les vestiges, et là…

On verra ce qu’on verra. 

M’en parle pas : j’en rêve la nuit qu’ils viennent me retourner mon champ.

En attendant, par ici, tout le monde prend ses précautions. 

Il y a quand même une chose qui tient les fouilleurs à l’écart : la graisse. 

Je bouche mes oreilles, je ne vous entends plus, Houston…

C’est ça, monsieur le conseiller municipal, la bonne grosse graisse bien appliquée sur les pattes idoines. 

Pour la construction des Caraïbes, personne n’est allé y regarder de trop près. 

Tu m’étonnes : le mur du chantier faisait cinq mètres de haut. 

La bibliothécaire disait en ricanant qu’ils avaient élevé une double palissade comme dans La Princesse de Clèves

Et peut-être que tu comprenais ce que ça voulait dire, toi ?

Eh bien figure-toi que oui. Parce qu’on m’avait forcé de le lire, le bouquin.

Madame Kappès-Grangé ?

Madame Kappès-Grangé, elle-même !

Mais c’est un bouquin ?

Quoi d’autre ?

Ben, une princesse.

C’que tu peux être couillon : on ne va pas élever une double palissade dans une princesse.

Je pensais que c’était en rapport avec la ceinture de chasteté.

Mais non, c’est en rapport avec l’espèce de forteresse inviolable qu’ils avaient montée autour du chantier des Caraïbes.

Oui, bon, ça va… j’étais aux toilettes, j’ai pas entendu.

Ben au moins, on pourra pas dire que t’as le syndrome de la Princesse !

Non ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

Mais personne écoute jamais la télé ? C’est le truc de ceux qui ne peuvent pisser que chez eux.

Ou chier.

Eh ben vous, vous ne vous gênez pas pour faire chier ici : on essaie d’avoir une conversation sérieuse…

(Sifflement)

Une conversation !

Sérieuse !

Chez Coco !!!

On parle des morts, alors respect.

Tu parles pas des morts, tu parles des Caraïbes !

Oui, et tu y étais peut-être sur ce chantier ?

Mais fous-lui la paix : qu’est-ce qu’il ferait sur un chantier ? Il est facteur !

Alors qu’il laisse parler ceux qui y étaient, ça intéresse monsieur… Tiens, il prend même des notes…

Les gars vous êtes gentils, n’importunez pas la clientèle.

Et nous alors, on boit un verre d’eau avec six pailles peut-être ?

Tiens Coco, remets-nous ça. Et toi, raconte-là ton histoire de macchabées, tu fais plus de chichi qu’au cinéma de minuit !

Bon. Il fallait une autorisation spéciale pour pénétrer dans l’enceinte et tous les maçons, du chef des travaux au dernier des gâcheurs de plâtre, étaient badgés. 

Comme pour le Festival de Cannes. 

Voilà ! Mais, mais, mais… les vigiles, qui faisaient les nuits, passaient boire leur café à la Secousse. 

Et quand Polo l’allongeait au cognac, on entendait de drôles d’histoires, avec des macchabées dedans qui ne dataient pas tous de Mathusalem. 

N’exagère pas, rien de trop récent non plus. Mais ce serait aussi bien de pas dire n’importe quoi.

Si on parle macchabées, il faut quand même raconter le coup du Gaboriau.

Oh la tête du Maire ! Je ne l’oublierai jamais.

C’est vrai que c’est quand même notre mort-vedette !

Ça s’est passé quand la jeunesse a eu son retour de flamme pour Émile Gaboriau, après les sorties de Gabriella… la mairie a entrepris de restaurer son monument funéraire au cimetière. 

Avant ça, y avait eu des visites, des fleurs, des poèmes malodororants, des scape-games et des murder-parties, des tags et des graffs… 

Vu que les médias régionaux, soucieux des réseaux sociaux, s’intéressaient à son cas, il fallait agir : Il en allait de l’honneur de Sauveterre, a fait savoir le maire. 

Et quand il a lancé les travaux…

À l’américaine…

Avec le photographe du journal, le comité des fêtes, la dame de la direction des affaires culturelles de la région…

Eh bien on a découvert que le héros du jour avait joué les filles l’air !

Dans le caveau, point de Gaboriau

La tête du Maire ! La tête du Maire ! 

On a une photo : ils ont tous la bouche ouverte !

La télé a fait comme si, mais le secret s’est vite éventé.

Et alors là ! La chasse au cercueil était ouverte !

Les alentours de la villa Sang Noir se sont vite mis à ressembler à une taupinière sur la lune !

Mais il est profond, le Gaboriau. 

Profond et dans un cercueil en plomb, si tu veux mon avis

Ça fait deux décennies que sa dernière intrigue met tout le monde sur les dents.

Moi, ça me donne soif, le mystère.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

Un commentaire à propos de “40JOURS #36 Morts de soif”

  1. Mais qu’est-ce que tu as bu avant d’écrire ? — J’ai lu ça comme du petit lait. Et ça m’a renvoyé à plein de choses que j’ai dû lire en les rêvant et qu’il faut que j’écrive. — J’étais parti pour reprendre (en fainéant) ma petite enquête à la recherche de la tombe de Gaboriau, mais là, j’ai presque envie de me glisser dans la conversation de café, avec Ziquette pour te répondre, souvent à côté (en fait c’est pour cracher). — Je ne sais pas comment je vais articuler l’enquête et les brèves au comptoir. — Moi qui comptait écrire tranquille pour une fois… Ah ben merci !