#construire #08 | La traversée en bandes verte et bleue

Je pourrais commencer par les ponts réels. Ceux dont je me souviens : un petit pont de bois sur un ruisseau près d’une maison où nous allions parfois enfant, dont les planches creuses rendaient un bruit sec sous les chaussures ; le pont-rue gris au-dessus de la voie ferrée que je traversais pour aller de Rome à la rue Legendre, avec l’odeur d’asphalte chauffé et quelques voitures qui faisaient vibrer le garde-corps ; un autre pont, beaucoup plus tard, au-dessus d’un fleuve très large, traversé un soir de novembre avec du vent et des lumières orange suspendues dans le brouillard. Mais le pont auquel je pense aujourd’hui n’enjambe rien. Il n’y a pas d’eau dessous, ni de vallée, ni de voie ferrée. C’est une bande verte. Elle commence à l’entrée de l’hôpital. Je me souviens de la première fois où je l’ai vue. C’était un matin très tôt l’hiver, une lumière extérieure grise et plate. Les portes automatiques se sont ouvertes avec ce léger courant – d’air tiède qui accompagne toujours l’entrée dans les hôpitaux. Juste après le tapis noir, sur le sol clair, la bande apparaissait, nette, d’un vert presque vif, comme une flèche très longue. Un panneau indiquait : suivre la ligne verte – consultations. Je ne savais pas encore que je la suivrais pendant des mois. Le trajet commence dans un hall assez haut de plafond. À droite, un café où les machines font un bruit régulier de vapeur. À gauche, un guichet vitré derrière lequel quelqu’un parle au téléphone sans lever les yeux. La bande verte passe au milieu du hall, puis tourne brusquement vers un couloir. Le couloir est plus étroit. Le sol brille. Par endroits la bande s’efface, surtout dans les virages, là où les chariots passent souvent. Je me souviens d’un premier détail : à environ dix mètres de l’entrée du couloir, la bande verte traverse une fissure dans le carrelage. Une fissure très fine, presque droite, qui coupe la ligne en deux pendant quelques centimètres avant qu’elle ne se reconstitue. Je l’ai remarquée la première fois parce que j’avais baissé les yeux pour vérifier que je suivais bien la direction. La bande verte descend ensuite par une rampe. La rampe est longue. Elle est bordée de deux mains-courantes métalliques froides au toucher. Sur le mur de droite, il y a des affiches médicales. Une affiche sur la prévention des infections, une autre sur l’importance de l’activité physique pendant les traitements. Je ne les lis jamais vraiment, mais je sais qu’elles sont là. Elles changent parfois. Un matin, l’affiche sur l’activité physique a été remplacée par une affiche avec un grand dessin de poumons. La bande verte, elle, ne change pas. Après la rampe, il y a un premier carrefour. La ligne verte continue tout droit mais une ligne jaune part vers la gauche. J’ai appris plus tard que la ligne jaune mène à l’imagerie. Parfois des gens s’arrêtent à cet endroit et regardent le sol, hésitent. Certains se trompent et partent sur la jaune avant de revenir. Moi je continue toujours sur la verte. À environ cinquante mètres du départ, il y a une grande baie vitrée. On voit un morceau de ciel et le toit d’un autre bâtiment de l’hôpital. Selon l’heure et la saison des clairs-obscurs : en janvier, froide, presque métallique ; en avril, il y a parfois du soleil qui tombe directement sur la bande verte et la rend beaucoup plus brillante. Je me souviens d’un matin d’été où la lumière formait une tache exactement au milieu de la ligne, comme si le pont passait soudain par une zone éclairée. La première salle d’attente se trouve juste après cette baie vitrée. Les chaises sont alignées le long des murs, elles laissent une trace. La bande verte passe entre deux rangées de chaises, comme un petit chemin réservé. On s’assoit souvent là. Les gens ont des dossiers, des sacs, parfois des couvertures. Certains parlent, d’autres regardent le sol. Il arrive qu’un fauteuil roulant soit placé directement sur la ligne verte, et alors la bande disparaît un instant sous les roues. Mais elle réapparaît toujours de l’autre côté. Après la salle d’attente, la ligne traverse une double porte. Ces portes sont lourdes et se referment lentement avec un bruit d’air comprimé. Derrière, l’odeur change, plus nette, un mélange de désinfectant et de plastique. La bande verte continue. Je pourrais presque la dessiner de mémoire. Elle longe un mur blanc pendant une vingtaine de mètres. Elle passe devant un distributeur de boissons où personne ne s’arrête jamais. Elle tourne à gauche, un angle très précis, presque à quatre-vingt-dix degrés. Juste à cet endroit il y a un petit défaut dans la peinture du mur, une tache plus sombre qui ressemble vaguement à une île. Je l’ai regardée à chaque passage. La consultation se trouve au bout de cette ligne, porte grise avec un numéro. Quand on arrive là, la bande verte s’arrête. Elle se termine brusquement devant le bureau d’accueil. Comme si le pont s’interrompait exactement à cet endroit. Les premières semaines, je regardais beaucoup la ligne. Je vérifiais qu’elle était toujours là, qu’elle continuait. Ensuite j’ai appris le trajet par cœur. Je pouvais presque fermer les yeux. Mais je continuais malgré tout à regarder le sol. Il y a eu des variations très légères. Un jour, un morceau de la bande s’est décollé sur environ dix centimètres. Le bord se relevait un peu, formant une petite vague verte. Quelques jours plus tard il avait été recollé. Un autre jour, quelqu’un avait laissé tomber un gobelet de café exactement sur la ligne. La tache marron a mis plusieurs jours à disparaître. Les mois ont passé. Toujours la même ligne verte. Toujours le même trajet. Entrée, couloir, rampe, carrefour, baie vitrée, salle d’attente, double porte, couloir blanc, porte grise. Une traversée répétée sans réfléchir. Je me suis rendu compte que la ligne verte fonctionnait comme une sorte de mesure du temps. En hiver, elle semblait plus sombre. Au printemps, elle devenait presque lumineuse. En été, la lumière de la baie vitrée la coupait parfois en deux : une moitié dans l’ombre, l’autre dans une clarté très nette. Il y avait aussi les autres personnes. Certains visages revenaient régulièrement. Un homme très grand qui marchait toujours très lentement. Une femme avec un foulard rouge qui s’arrêtait toujours à la baie vitrée pour regarder dehors. Un couple qui suivait la ligne main dans la main. Je ne savais rien d’eux mais nous traversions le même pont. Puis un jour, après plusieurs mois, on m’a dit que le service allait changer d’étage. La phrase était dite simplement, presque comme une information administrative. À partir de la semaine prochaine, les consultations auront lieu au troisième étage. Je me souviens d’avoir pensé immédiatement à la bande verte. Le premier jour du changement, j’ai cherché la ligne. Elle était toujours là au début. Mais après la salle d’attente, au lieu de continuer vers la porte grise, elle tournait vers un ascenseur. Et devant l’ascenseur, elle s’arrêtait. À l’intérieur de la cabine, il n’y avait plus de ligne. Juste le sol en caoutchouc. Quand les portes se sont ouvertes au troisième étage, j’ai regardé par terre. La bande n’était plus verte. Elle était bleue. La ligne bleue partait du seuil de l’ascenseur et continuait dans un couloir beaucoup plus clair. Le sol était différent, plus mat. La couleur bleue était plus douce que le vert, moins vive. Elle tournait après quelques mètres, puis passait devant une série de fenêtres donnant sur la ville. Je ne connaissais pas ce trajet. Je l’ai suivi lentement. Comme la première fois. Il y avait d’autres détails. Un chariot stationné exactement sur la ligne. Une plante verte dans un pot blanc. Un panneau indiquant soins ambulatoires. La ligne bleue passait sous la plante et réapparaissait de l’autre côté. La nouvelle salle d’attente était plus grande. Les chaises étaient disposées différemment. La ligne bleue passait le long du mur au lieu de traverser la pièce. Je me suis assis et j’ai regardé cette nouvelle trajectoire. C’est à ce moment-là que j’ai compris que la ligne verte appartenait déjà au passé. Elle continuait probablement d’exister en bas, mais je ne la suivrais plus. La ligne bleue menait à une autre porte. Un autre numéro. Elle s’arrêtait exactement au même endroit symbolique : devant le bureau d’accueil. Le pont changeait de couleur mais gardait la même fonction. Je suis revenue plusieurs fois encore. Toujours la ligne bleue. Je remarquais de nouveaux détails. Une rayure dans le sol près d’une fenêtre. Un petit morceau de ruban adhésif transparent qui fixait la ligne à un endroit. Un reflet qui se déplaçait l’après-midi. La dernière fois que je l’ai suivie, je me suis arrêtée un instant au début du couloir. J’ai regardé la bande bleue qui s’éloignait devant moi. Elle ressemblait beaucoup à la verte. Mais elle n’était pas tout à fait la même. Peut-être que tous les ponts fonctionnent ainsi. On les traverse plusieurs fois. On croit suivre toujours le même chemin. Et puis un jour la couleur change. Ce changement paraît simple, presque décoratif : une ligne verte remplacée par une ligne bleue sur un sol d’hôpital. La réalité correspond peut-être à autre chose. À une traversée qui ne se fait pas seulement dans les couloirs. Une traversée plus lente, moins visible, elle passe par les mois, les attentes, les conversations brèves derrière des portes fermées. On suit une ligne sur le sol pendant que quelque chose d’autre se déplace, plus profondément. On quitte une zone sans toujours savoir exactement à quel moment on l’a quittée. On arrive ailleurs.

Le pont lui, reste presque le même, pas celui qui le traverse.

Les retours se sont succédés, et la traversée, silencieuse et mouvante, s’est peu à peu parée de quelques dessins de couleurs légères, de traces, d’éclats de peinture qui s’accrochent à l’air et prolongent le pont au-delà du sol.

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