Mon non souvenir de ponts.
Partir en quête au moins de ceux de mon hexagone,
me les re-mémorer.
Quelques traces peut-être ?
Commencer donc.
En premier lieu, des dessous de ponts, leurs pierres arquées, des structures solides, humides, sous des tunnels de périphériques, dans la voiture familiale. Effarée, les lumières intermittentes transformant notre habitacle, les visages et les vêtements des miens devenus autres.
Et,
conduite par le paternel, voir arriver de loin un pont d’autoroute, son arc-en-ciel bientôt au-dessus de nos têtes. Ai-je rêvé ces décors alléchants de restaurants perchés ? Invitations à s’arrêter plutôt que d’avaler en roulant nos sandwichs au thon perdus dans un alu transpirant. A peine le temps de saliver face à ses promesses gustatives lumineuses. Jamais, je ne suis montée jusqu’à elles. Jamais aujourd’hui, ne le voudrais.
Et,
ne me souviens qu’à peine du Pont de Khel, traversé une seule fois. Ma mémoire boudeuse, réveillée par cette image de transfrontalier. On l’appelle La passerelle des deux rives. Depuis son tablier, un point de vue sur le Rhin offert aux piétons et cyclistes. Vertige en regardant de loin cette roue de fête foraine, une toupie géante enroulée sur un mât. Aujourd’hui cette passerelle aux promesses européennes ?
Et,
me souviens un peu, d’un passage aller et retour sur l’île de Noirmoutier, belle accolade avec le continent. Réminiscence des tuyauteries de couloirs de caves d’un immeuble banlieusard, sortes de robots géants aux pieds de colosse. Solide sur ses jambes en béton-armée ce pont submersible ? Combien de temps encore, résistera à la corrosion salée ?
Y retourner ?
Et,
il n’y a pas si longtemps, les traversées des ponts des îles de Ré et d’Oléron. Deux enjambées touristiques entre les côtés terre et mer. Ma surprise renouvelée en imaginant (à grand peine) la force nécessaire des câbles pour résister aux charges, aux phénomènes sismiques, ou à je ne sais quel accident aujourd’hui imprévisible. La force des ponts sur l’eau, m’inonde de sa fragilité.
Y retourner ?
Et,
en admirant le pont – au nom de l’ancien maire de Bordeaux – s’élever en silence au-dessus de la Garonne pour faire passage à un rutilant paquebot, cette lourde et complexe légèreté des lignes au-dessus de pylônes à hauteur des clochers de la ville. Leur horlogerie mise en œuvre par la sublime intelligence humaine en même temps que par le diktat égotiste de quelques-uns.
Et,
en 2025, mon retour à Paris. L’été, quai de seine, appel de l’eau sur les corps de baigneurs, rassemblés dans un périmètre dés de couture, avec des sortes de bouées nouées à leurs bras – Ai-je bien entendu ? Peut-être des cadavres humains repêchés il y a peu dans le fleuve – Souvenir de plongeons depuis de petits ponts rocheux en bord des gaves de montagne. Courants d’eau bleu-vert, dans lesquels défilent des truites, revenant chaque année frayer dans leur eau natale.
Et,
retour sous le ciel gris de novembre, déambulation solitaire après quelques mois de vie parisienne. Enfilade de ponts, le vieux Pont neuf et sa tribu, plis d’un motif monumental annulant les barrières entre rives. Des embrassades urbaines, historiques et géographiques. Depuis leur hauteur ou au ras des berges, des street-fishers à l’affût – si ce n’est à la pêche, au moins à l’observation. Une quarantaine d’espèces, voire de nouvelles espèces disent-ils, même des méduses ou des crustacés. Ils viennent ou reviennent nicher dans la capitale.
Et,
marcher sur le quai de Loire, traverser en son extrémité le pont-levant qui à l’instant de mon passage, ne se lève pas. Lumière aveuglante sur le macadam minéral, l’air doux et rafraichi à l’abord du bassin. Demi-tour vers la Rotonde, nombre de coureurs du dimanche. Ombre sur ce versant.
J’y retournerai.
Et…
Cette énigme dorénavant de ma mémoire des ponts, intemporelle.
Vite fait, ma mémoire de ponts bien relative, et…
Coucou Yael,
Un petit commentaire sur ton texte d’hier soir, à l’atelier Zoom, comme je ne trouve aucun autre moyen de te contacter qu’en passant par ce blog.
Je l’aime beaucoup cette histoire autour de la photo. Le personnage qui émerge. Les quelques détails que tu nous donnes à voir attisent la curiosité, l’envie d’en savoir davantage.
Et cette rue des années 40, habitée d’artisans, cordonniers etc., intéressant.
Et puis ‘bouffée de voix’, c’est beau.
Merci pour ce texte.