Une place de Rome plantée de statues, par exemple la place Navone.
Un homme traverse l’espace dans toute sa longueur, d’une démarche dure. Il est vêtu d’un imperméable. Menton glabre. Un peu trop.
Dans le ciel uni, un pigon prend son vol.
Deux jeune filles en short traînent les pied. Leur carnation vibre à la lumière, en contraste du marbre. Elles bâillent, jettent une canette par terre.
Un triporteur électrique fait entendre le travail de sa batterie à chaque accélération. Il s’arrête devant tous les numéros de la place, mais personne n’en descend ni ne monte. Aucune livraison n’est en cours.
Pause.
Tenant haut une antenne où est noué un ruban, une femme avance sans regarder derrière. Ses lèvres bougent sans arrêt et sa main libre décrit des arcs de cercle comme si elle faisait les présentations. Parfois elle réajuste le micro attaché à son col. Elle ne s’arrête jamais, suivie d’un essaim de personnes toutes munies d’une oreillette, qui fixent attentivement le sol.
Un ange de pierre s’envole.
On entend un bruit sourd venu d’un peu plus loin, comme lorsque l’on détache au burin un morceau d’une corniche.
Pause.
Une petite fille décrit une sinusoïde à cloche-pied, accompagnée d’un chien et, distraitement, d’un parent.
Un couple s’arrête pour tenter de récupérer la coulure de crème glacée qui descend le long du cornet. Leur visage est de la même couleur que leur boule de glace.
Une statue vivante trempe les pieds dans la fontaine au centre de laquelle se dresse une sculpture de marbre : pose.
Une élégante s’agenouille sur le drap de brocart où sont exposés par terre des souvenirs à emporter. Son choix se porte sur un collier composé de tesselles de mosaïques médiévales. Debout devant elle, le marchand ambulant grimace à cause du soleil qui monte pile en face. Ou alors il ricane. Ou alors il souffre.
Bruyamment, quelques enfants progressent par embardées jusqu’au plus haut groupe statuaire. Il s’agit d’atteindre au moyen d’un ballon le nez de clown dont on a affublé le visage de marbre. En récompense, on pourra emporter l’une des écailles du poisson que l’artiste avait placé au pied de sa création Si l’on marque trois points d’affilée, on aura droit à une nageoire ; pour dix tirs gagnants, au choix, la queue ou la bouche aux lèvres épaisses. L’exercice est très ardu, presque impossible à réaliser et le poisson, pour l’instant, est demeuré entier. S’échangent de menues pièces de monnaie.
L’homme à l’imperméable repasse dans l’autre sens. Quand il s’approche, on se rend compte que ce n’est pas le même.
Une famille attablée, qu’on n’avait pas encore remarquée, reste à la même terrasse tout le temps que cela dure.
Une tête disparaît aussitôt qu’apparue par une bouche d’égout.
Un jeune homme les mèches au vent, pantalon flasque tenu par bretelles sur chemise à carreaux, lance un cri qui imite l’oiseau, ses deux mains en porte-voix.
Un trio se retourne en riant, bulle de chewing-gum aux lèvres, coupe peroxydée, allure et expression convenues.
Un curé en soutane les évite en zigzaguant, le nez dans son bréviaire.
Une cloche sonne.
Passe, sur une vespa, un bouquet de dahlias roses maintenu entre deux jambes.
Une cloche sonne.
Un grand maigre en complet de flanelle, flanqué d’une grande gigue en tailleur de crêpe, porte à bout de bras un paquet de mousseline d’où dépasse la tête coupée d’un empereur. La cassure au cou n’est pas nette, l’outil a laissé sur la pierre une arête tranchante. L’homme aux lunettes hexagonales, avec sa tête de conservateur de musée, pince les lèvres et prend d’infinies précautions pour ne pas se blesser.
Un sifflet siffle.
Une troupe en bermudas noirs et en jupes écossaises, maquillages très marqués, apparaît au coin d’un palais baroque. Elle marque son avancée lente en tapant du talon à chaque pas rapproché. Elle porte un drapeau pirate au bout d’un pique.
Un slogan anarchiste slogane.
Trois sillhouettes très sèches, d’abord agenouillées, s’écartent d’un bond au moment où part la fusée. Le feu d’artifice fuse dans un sifflement, explose en étincelles, atterrit sur un toit auquel manquent des tuiles.
Arrêt sur image de toutes les figures dispersées sur la place. Elles pointent un même point du doigt.
Une épaisse fumée s’élève au-dessus du toit.
Reprise.
Les personnages s’égaillent dans toutes les directions à la fois. Les parcours sont désordonnés. Les allures sont diverses, pas traînant et regard de limace bavant d’envie sur toutes les façades ; sautillements joyeux ; marche raide et sourire forcé ; progression les bras en croix, gueule béate d’émerveillement ; avancée lourde comme si la vie était un boulet ; déhanchés d’amoureux ; course de fond en short et tee-shirt bariolés, un numéro dans le dos.
Une sirène retentit.
Un cheval perplexe, avec selle et sans cavalier, hoche la tête. On se demande ce qu’il fait là.
Un pompier vient pomper l’eau de la fontaine.
Les statues à la fin ont les pieds à sec.
Le jeune homme mèches au vent, le trio qui se retourne en riant, le curé en soutane et la cloche qui sonne. Couronné par le bouquet de dahlias roses sur la vespa. Ça tourne bien, on les voit comme si on y était.