Nous errons la peur au ventre dans les archives. Nous n’avons pas tant peur d’y découvrir une liste d’atrocités que de nous laisser happer par l’énonciation. La langue de l’énonciation est celle de celui qui a le pouvoir et ne questionne jamais sa manière de voir le monde et de l’ordonner. Nous parlons cette langue. Quand nous disons que nous cherchons à tâtons l’écriture, c’est pour échapper à cette langue de l’énonciation qui, dans le même temps, nous fascine. Elle ordonne. Elle dompte le chaos là où nous nous en sommes engrossées. Le chaos nous tend le ventre rond, nous le portons lourd et il fait de nous quelqu’un que nous ne reconnaissons plus et dont nous avons peur. Nous avons peur d’accoucher de ce chaos et c’est pour ça que nous nous agrippons à l’archive et à son énonciation. C’est pour ça que nous voulons que la géographie nous rassure, que les cartes nous éloignent de ce qui se passe dans le secret des habitations. Nous pourrions devenir botanistes et nous perdre dans la contemplation des papillons ou des étoiles pour ne pas nous savoir la peau arrachée par les lianes fouettée jusqu’à ce que nous en mourrions.
Notre maître Sommabert est un riche habitant du canton du Moule. Sa famille pour défendre ses crimes l’excuse d’une monomanie homicide. Mais, pour nous caractériser de dangereuses et justifier notre assassinat, il est nécessaire d’avancer de grands désordres et même une insurrection naissante, clamer que parmi leurs nègres, certains se seraient portés contre eux aux excès les plus révoltants.
En 1824 Jean-Charles est excédé de coups parce qu’il n’a pas pu découvrir les voleurs de moutons à moins qu’il n’ait été complice à les aider à les voler. Sommabert le tue d’une décharge d’un fusil à deux coups tirés à bout portant. Nous sommes assassinées l’année d’avant en 1823, dépouillées de notre chair de tout le côté droit du bras gauche jusqu’à la cuisse du même côté. Jean-Philippe, lui, devait mourir de faim dans son cachot. Sommabert a été poursuivi pour ses trois crimes qui ont agité les ateliers et causé des troubles. L’excuse de la folie n’a pas été retenue par la justice. La tentative d’homicide par inanition sur la personne de Jean-Philippe non plus. Le soupçon a été confirmé pour l’assassinat de Jean-Charles et la conviction pleine et entière de la cour sur notre assassinat. Il nous a donné la mort le 9 septembre 1823. Et son moulin est l’un des trois points de repère pour dessiner la carte de la Guadeloupe et lui donner la forme qu’on lui connaît de nos jours. Sommabert a été condamné à la peine de mort et à être pendu et étranglé. La cour royale en appel à annuler toute la procédure. L’édit de 1738, selon elle, aurait été violé ainsi que l’arrêt du conseil du 13 octobre 1826. En effet la cour ne peut entendre même à titre de renseignement encore moins de témoignages à charge des esclaves déposant pour ou contre leurs maîtres. Le 2 septembre 1827, l’affaire a donc été renvoyée devant le tribunal de pointe à pitre. Sommabert sera écroué à Pointe-à-Pitre. Sommabert aurait tenté de quitter la colonie. Un bâtiment sorti de Pointe-à-Pitre l’aurait conduit jusqu’à Saint-Barthélemy. Il est arrêté à la Pointe-à-Pitre quelques jours après son évasion, isolé et ivre. Mon assassinat et celui de Jean-Pierre sont ensevelis sous des moyens de cassation. Gauchard aurait siégé comme président de la cour après avoir rempli les fonctions de substitut du procureur du Roi dans une partie de l’instruction. Tous les juges de Pointe-à-Pitre ont siégé dans la première affaire (mon assassinat) et ils ne peuvent pas après le renvoi de la cour d’assises alors qu’ils ont prononcé un premier jugement être les mêmes à en prononcer un deuxième.
Lors de la constitution de la société chargée de bâtir l’usine sucrière de Blanchet — celle qui fonctionnera jusqu’aux années 1980 — plusieurs habitations sont apportées comme capital : Blanchet, Blanchard, Beaumont, Richeval, Clugny, Marchand, Dutau, Acomat et Sommabert. Toutes sont situées sur les terres du Moule et du Morne-à-l’Eau, dans l’arrondissement de Pointe-à-Pitre. Les archives gardent trace de ces terres, des moulins, des titres de propriété, des actes de société. Elles gardent aussi trace du nom qui les possède. Sommabert revient souvent. Son nom circule d’un registre à l’autre c’est le privilège des maîtres.
Son nom réapparaît aussi dans l’État nominatif des personnes rentrées dans la colonie après la guerre de la liberté de 1794 et ayant prêté serment, devant le citoyen Roustagnenq, commissaire principal de la marine et chef d’administration agissant comme sous-préfet. Le serment est exigé par l’article IV du sénatus-consulte relatif aux émigrés du 6 floréal an X (26 avril 1802). Nous lisons : Pierre-François Rivière Sommabert, trente-quatre ans, né au Moule, ayant prêté serment le 26 fructidor an X (13 septembre 1802). S’il a trente-quatre ans en 1802, il en aurait environ cinquante-neuf en 1828.
D’autres noms apparaissent à côté du sien. Étienne Douillard, quarante-neuf ans, né à l’Anse-Bertrand, prête serment le 30 fructidor an X (17 septembre 1802). Il est le père de Douillard Mahaudière celui qui sera poursuivi en 1847 pour l’avoir enfermée dans un cachot. Les archives mentionnent aussi un Zénon Douillard, dont la place reste incertaine.
La liste des émigrés à laquelle ces hommes sont confrontés a été dressée le 17 vendémiaire an II (8 octobre 1793). Une amnistie est ensuite accordée à ceux qui acceptent de revenir, de déclarer leur présence, de prêter serment au gouvernement et de rompre toute relation avec les ennemis de l’État. Ceux qui ne se présentent pas avant vendémiaire an XI (septembre-octobre 1802) restent inscrits sur la liste. Même pardonnés, ils demeurent surveillés pendant dix ans. L’État peut les éloigner de leur résidence, parfois pour toute leur vie.
Ainsi, le nom de Sommabert traverse les registres : listes d’émigrés, actes administratifs, titres de propriété, sociétés sucrières. Les archives conservent soigneusement les traces de celui qui possède les terres et les moulins. Elles sont plus avares lorsqu’il s’agit des nôtres et de ceux qui y ont été tués. Le maître revient sans cesse dans les documents. Nous nous disparaissons entre les lignes.