Encore Auschwitz ? Non.
Non, tu n’écriras pas sur ces glissades – interdictions de l’assise sur le tissu gaufré de couvre lits, inenvisageable déplacement du bibelot au millimètre d’à côté, repassage sans aucun pli sur draps, torchons, chemises, aversion de fourchettes devant des plats d’hôtes attentionnés mais étrangers, implacable métronomie des emplois du temps. Tu ne raconteras pas le qui vive, les peurs du surgissement, les fourmillements de colère, la rengaine de l’inénarrable entre-soi chevrotant. Non, non à ces canalisations de tuyaux humains bouchés et jamais réparés, à ces borborygmes intestinaux historiques. Quelques mots néanmoins pour dire le désir, celui de la vie et de la survie envers et contre tous, du rebondi même pied à terre, même avec pieds d’argile et jointures brisées ? Tu écriras sur cela ?
Encore ces lettres retrouvées ? Non.
Non. Tu ne feras pas récit de cette femme – son refuge en 42 dans une cave en frontière de zone libre, sa solitude avec 7 enfants, son désarroi enceinte en 43, tu ne rappelleras pas ses réclamations insensées – un rabbin pour la circoncision, des galettes de Pessah, des soins à Vichy pour soigner son anémie cérébrale du grand système nerveux. Tu n’épilogueras pas sur cette lettre envoyée par la Préfecture à Pétain, rapportant le besoin de retrouver son mari réquisitionné dans un Groupe de Travailleurs Etrangers. Tu ne révéleras en rien la teneur de cette quarantaine de lettres retrouvées, ne porteras pas à la connaissance des lecteurs les réponses administratives en retour, ni sa déportation fin mai 44. Tu ne raconteras pas davantage ta quête ni ton enquête sur cet héritage hasardeux surgissant 50 ans après d’une sous-pente poussiéreuse de synagogue, n’écriras pas comment quatre des huit enfants ont survécu. Non, marre, ta claque.
Encore la guerre ? Non. Décidément non.
Tu n’écriras pas comment la descendance de cette fratrie chaotique a dû devenir l’épaule consolatrice de la famille du soldat tué lors d’un entre-deux guerres (même pas une guerre) – les sanglots tus mais si bien entendus, la bougie perpétuelle sur le piano, l’assiette pleine invitant le mort à table – tu ne diras rien non plus de l’intuition fugace de cette petite fille lors d’un voyage en autobus, la non-réponse à sa question C’était quoi cette grisaille à ma droite, ce barbelé tout du long, et à gauche, cette étendue verdoyante ? N’épilogueras pas sur les trainées de ce silence quelques 70 ans plus tard, explosant de ses sourds rugissements. Non, tu n’écriras pas la guerre dans ton pays de naissance car comment l’écrire. Ecrire la déconstruction douloureuse et nécessaire d’un mythe ancestral ?
Encore la colonisation ? Non. Décidément, non, non.
Tu ne sueras pas derrière ton clavier pour écrire les quelques secousses de cette autre histoire. Tu n’écriras pas la colère de cet homme militant, et ce, malgré la bombe ayant explosé à la figure de son père, ni ne relaieras les attentes désespérées de son ami handicapé.
Non. Non – à cette écriture qui réciterait pour la énième fois les hics, les cris et non-dits ravageurs, choses de l’exil appartenances, déchirures, chocs, et ainsi de suite, tous ces innommés innommables de peuples niés et dominés. Non marre, ta claque.
Non rien, vraiment, tu n’écriras pas sur ces choses difficiles à dire ?
Avec ton stylo avec ta main boussole debout tout en haut sur la pointe des pieds tu n’attendras pas que l’escalier déroule ses marches depuis ce palier d’entre rien ne laisseras pas le temps se glisser entre les mailles de la rampe dans des vacarmes déboussolés ton œil n’entrera pas dans la confusion de vies chancelantes s’agrippant aux reflets déformés de nappes de brume de trainées d’espérances en demies-teintes derrière les coulisses de ta patience en zig-zags dans le cache-cache de l’encre diluée de l’infinité de pointillés hirsutes.
Ton écriture – un oui à l’orée ?
merci Yael pour ce texte qui en dit tellement sur les textes cachés les souffrances, et les non-dits et cette lassitude du scripteur qui vient claquer aussi le lecteur , Bravo si bien écrit…
oui oui au oui à l’orée ! et l’évacuation du trop plein dans cette proposition paradoxale
Merci Carole, Merci Catherine.
Oui proposition paradoxale !
Quant à l’orée d’une écriture qui se situe ailleurs, on verra !
I hope…
C’est large et crucial tout ce qui ne sera pas écrit. Merci. Et j’aime beaucoup l’idée du oui à l’orée.
Merci pour la beauté.
Merci Lamya, merci Clarence. Merci aussi à Annick.
Oui voyons la suite…
Comment ce qui ne s’écrira pas, au milieu de cette étendue, s’écrira peut-être quand même, mais autrement.
Ira là et ailleurs.
les mailles de la rampe dans des vacarmes déboussolés….
retrouver le nord ou le perdre en toute conscience et… écrire.. écrire..
merci pour ce texte puissant en négatif comme avant le papier photo trempé dans un bain révélateur laissait apparaître le beau le vrai
« Auschwitz ne constitue pas un cas d’exception […] mais bien l’illustration de l’ultime vérité sur la dégradation de l’homme dans la vie moderne. » Imre Kertész,
ton écriture, tes dires de ce qui fut, de ce qui est rejoignent la citation de I. Kertész avec plus de sensibilité,
très touchée par ton texte,
Oui à l’orée en voie d’être,
Un immense merci.