#le livre comme fiction #01 | à chaque respiration je dis oui *

Elles n’ont raté aucun déménagement. Elles ont choisi leur camp au moment des ruptures. Quand on entasse dans les cartons de la séparation ce qu’on est venu partager et qu’on reprend parce que même si on n’a pas le sens de la propriété, ces lettres-là sont à elle. Deux tomes qui compilent une partie des Lettres à Lucilius de Sénèque, achetés peu de temps après l’Achevé d’imprimé le 13 avril 1990 sur les presses de l’imprimerie Herissey à Evreux ( Eure). L’un «  La vie heureuse » est sur un caillou au milieu de l’océan, renifle l’air marin quand il se glisse dans son sac de plage, l’autre «  Apprendre à vivre » est en ville et se ballade, selon l’humeur et les saisons, entre la table de chevet et une étagère pleine à craquer où jouent à collés-serrés les titres de philo-psycho. Une couverture cartonnée avec une pellicule plastique qui s’effiloche. Deux rabats, en première et dernière page. Sur le premier on lit un extrait d’une de ces cent vingt quatre lettres de Sénèque adressées à un certain Lucilius Junior dont on ne saura jamais s’il a existé : Oui c’est cela, mon Cher Lucilius : revendique la possession de toi-même. Ton temps jusqu’à présent, on te le prenait, on te le dérobait ; il t’échappait. Récupère-le, et prends-en soin. On y voit aussi le nom et l’adresse de l’éditeur et libraire. La Librairie des fruits du Congo avait sa maison d’édition Arléa, nom d’enseigne, toujours vivant, né de la contraction des prénoms des deux filles de la co- créatrice de cette aventure livresque, Ariane et Léa.  A quoi ça tient un nom d’éditeur, un nom d’auteur, un nom d’artiste ? Combien d’histoires de vie derrière l’histoire d’un livre, d’une chanson, d’une pièce de théâtre, d’un poème, d’une photo ? Le second rabat en dernière de couverture cite les Dernières parutions, peu nombreuses, la maison d’édition est une enfant à ce moment-là, cinq ans. Cet Apprendre à vivre est une belle promesse pour l’avenir et changera, avec le temps, de mise en page comme de format. Celui-ci, jauni par les décennies de vagabondage dans les divers habitats de sa détentrice, est classique pour l’époque, pas pratique pour les petits sacs à main, 14×20,5 avec ses 173 pages dont on sait dès la page de couverture qu’on ne lira pas toutes les lettres mais celles choisies et traduites par A.G. Le traducteur livre une préface datée de décembre 1989 où on apprend qu’il est parti, pour ses traductions, des Epistulae Morales ad Lucilium, en latin dans le texte, cette langue que certains qui se croient vivants disent morte. Restons un instant sur cette page de couverture, celle qui recouvre le secret de ce qui suit, celle qui l’annonce aussi, celle qui fait qu’on prend le livre à bras le corps et qu’on se dirige avec vers la caisse de la librairie pour l’emporter avec soi, pour soi, une heure, une nuit ou toute la vie. Avec cette couverture qui est aussi une ouverture, on est déjà dans l’aventure de la lecture. On s’y projette ou pas, on y entre et on glisse les doigts entre les feuilles qui suivent, ou on passe devant sans la voir. Sénèque a eu droit, pour cette édition, sous son nom et le titre, à la représentation d’une mosaïque du IIIème siècle, un supposé philosophe grec, le torse nu, le visage barbu, il regarde en biais, au loin et tient dans ses mains comme une tablette de cire en forme de diptyque, et un stylo de l’époque. A l’intérieur, de ce qu’elle a lu, relu, ce sur quoi elle s’est attardée, qui l’a transporté, fait méditer, on voit des mots soulignés, des passages crayonnés, et une citation encerclée avec dans la marge deux croix qui signalent l’importance de l’injonction : …conçois chaque jour comme une vie entière . Un livre comme un rappel à l’ordre, l’ordre des choses, des pensées, des actes. Quand nécessité de vivre, et non de survivre, fait loi. Une invitation universelle à honorer la vie. Rien de plus important, rien de plus urgent. Ce livre, dans les nuits d’insomnie, elle en lit un bout, de rien du tout, le pose sur son cœur et pleure. Puis le sommeil fait son œuvre.

*https://www.youtube.com/watch?v=3FLAwkJJBsM


 

A propos de Eve F.

Rédige des assignations et des conclusions, défend le veuf et l'orpheline, écrit sur le Droit et son envers, la Justice et ses travers, le bien-être et son contraire, les hommes et pas que, le bruit du monde et ses silences, aussi.

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