le livre comme fiction | #01, le livre comme description

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#01 | Michel Jullien, le livre comme description

Dans les livres qui nous sont le plus fondateurs, les plus affectivement liés à notre propre histoire de la lecture, ou par le rebond imaginaire qu’ils permettent, il y a cette catégorie bien précise de livres dont la trame ou le récit laisse une place décisive à une mise en abîme bien spécifique, le rôle en tant que tel d’un livre comme corps du récit, ou bascule essentielle de la fiction.

Et c’est cela que je souhaitais depuis longtemps explorer.

Ce sera dans une suite précise de propositions : huit semaines, autant d’incises, et, au terme des deux mois, publication d’un livre (on le peaufinera et concoctera ensemble) réservé aux participant·e·s et qui sera trace et ouverture du chemin.

On ne s’y risque pas sans filet : de hautes figures sont déjà ici dans l’ombre, Jorge Luis Borges (notamment son Tlön Uqbar Orbis Tertius qu’on explorera de plus près) ou Marcel Proust, puisque la circularité de La Recherche vient de ce que le narrateur, tout au terme de notre lecture, commence de rédiger le livre qu’on vient de lire…

Mais comment ne pas penser au coup d’éclat légendaire de ce tout début du Quichotte, chapitre IX de la première partie, relisez-donc (pas la traduction Viardot qui a quand même vieilli, mais pourquoi pas Carnavaggio ou Aline Schulman ?).

L’envie d’aller y voir était latente, ancienne, mais a catalysé ces jours-ci en découvrant le livre que Michel Jullien a fait paraître en mars 2026 chez Verdier, Le format d’un livre.

Rien de résumable, mais une anthropologie de son propre parcours de lecture, via la permanente médiation, et les figures successives, de son rapport au livre. On le recroisera au cours de nos huit semaines, et je vais m’en tenir aujourd’hui à la quasi première séquence de son livre : la catégorisation, au plus près, de ce qu’est la matérialité d’un objet livre, et la grille de description qui s’en induit. Le dire de cette façon, c’est beaucoup trop abstrait: d’ailleurs, la toute première ouverture, c’est chez lui le gisant d’Aliénor d’Aquitaine, dans la nef de Fontevraud, et ce livre de marbre qu’elle tient à la verticale sur son ventre, alors que ses yeux clos sont à l’horizontale: que lit-elle donc, dans son livre à jamais ouvert et vierge ?

Bien sûr vous reporter tout d’abord à l’extrait en téléchargement (et, pour un compagnonnage de huit semaines, avec le Don Quichotte d’Aline Schulman n’hésitez pas à vous le procurer !): cela commence avec un Zola lu dans l’adolescence, la couverture, les marques d’usure, les pages cornées ou les surlignages, puis une approche détachée de tout titre : le «paratexte» décrit par Genette, avec les mentions de copyright et l’éventuel visa de censure, l’achevé d’imprimer, les fausses couv et les exergues ou épigraphes, la IV de couv, mais surtout la matérialité même, granulosité du papier (il y reviendra dans le cours du livre), aspect de la tranche et de la reliure, éventuelles mentions manuscrites. Vous verrez, c’est à la fois très simple et infiniment compliqué, puisque le livre, si matériel qu’humblement il soit, huit coins six parois, est iindissociable de sa part symbolique ou communautaire.

Ne pas chercher à s’embarquer trop vite, trop loin : on a huit semaines pour déplier bien d’autres figures. En cherchant moi-même comment je répondrais à ce que je voulais vous proposer comme point de départ, c’est mon propre exemplaire du Grand Meaulnes que j’ai pris sur une étagère qui reste en permanence tout auprès de ma table, livre de Poche probablement reçu et lu vers 1966 au moment de la cinquième.

Mais surtout pas dire : voici, c’est le Grand Meaulnes. Non, et j’ai même sorti ma petite réglette de métal familière à quiconque fait de la mise en page : l’objet mesure tant et tant et tant (trois dimensions), et voilà l’illustration, et voilà l’absence de prénom dans le nom de l’auteur, et voilà la typographie qui indique qu’il s’agit du titre, et ce titre que je lis c’est… évidemment oui, «Le grand Meaulnes», mais tout au long de ma description précise de ce «volume» je m’en suis tenu à distance, mon histoire avec lui, et comment il m’a accompagné, ce sera l’exploration de propositions à suivre, je souhaiterais qu’on s’en tienne, pour cette proposition de départ, à une stricte «description» extérieure (comme Gertrude Stein titrait Affinité pour la description), séparée de nous-mêmes au point que c’est l’envie, à chaque mot, d’entrer dans cette relation personnelle à l’objet qui va nous pousser pour que la description tende à l’exhaustif.

Et cela, mutiplié par autant de contributrices et contributeurs que nous serons, définira déjà une première salle dans notre parcours en huit étapes: moi, c’était le Meaulnes, vous, quel sera votre choix?

Et penser, s’efforcer à chaque mot, que toute votre frustration — à vous en tenir à la description — sera justement la force de lecture par le hors champ, le non dit parce que c’est la marge invisible de votre décision de seulement décrire, de vous en tenir à votre description.

Et bienvenue bien sûr à toutes celles et ceux, même peu familiers de nos pratiques d’ateliers et d’aventures collectives, qui souhaiteraient nous rejoindre pour ces huit semaines !

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