#construire #08 | vers le pont

Est-ce seulement un pont? Sans doute. L’eau coule dessous. Et présence d’un parapet en pierres. C’est une destination de promenade, on s’y arrête. Un arrêt quasi invisible. Ni panneau, ni banc. Il faut quitter la route principale, celle qui mène au hameau suivant, prendre sur la gauche. Une route qui ne mène nulle part. Une ferme peut-être. Des prés certainement. On s’arrête au pont. On s’y sépare. L’homme part à l’aventure, en cuissardes et panier autour de la taille, la canne à pêche à la main, il attaque le gouffre. On le voit enjamber le parapet, longer les arbres, piétiner les fougères, se laisser ensevelir par elles, partout elles sont, hautes, et lui qui disparaît là où le torrent gronde. Entendrait-on le sifflet dans ce vacarme? En haut, c’est le monde civilisé, la route, la margelle, les prés verdoyants, l’herbe rase, tondue  par le troupeau de moutons, c’est l’ouvrage en fil sorti du papier de soie, c’est Henriette posée calmement sur le parapet, c’est le temps qui s’étire, c’est le monde devenu sensation, la nature devenue excursion. Arracher une feuille à un arbre, un brin d’herbe, les lancer au dessus du parapet de gauche et se précipiter à quatre mètres de là pour les voir arriver. C’est le suspens, c’est les aléas du voyage qui se vivent ici, et ce miracle sans cesse renouvelé de l’apparition de la feuille ou de la brindille lancée de l’autre côté de la route, qu’on a perdue de vue durant quelques secondes, qui a affronté mille obstacles et qui surgit sans qu’on ne sache jamais à quel moment exactement et à quel endroit. 

Autre temps, autre département. Pas de torrent mais un canal d’arrosage. Le pont est pourtant là, qui se superpose à tout pont à hauteur d’enfant, pont qui permet en s’agenouillant, ou s’allongeant sur la chaussée, de déposer une feuille ou une fleur dans l’eau et de connaître ce frisson de l’attente, l’émerveillement de l’apparition.  

Nous sommes revenus en adultes et en voiture, le temps de photographier la maison, maison dans laquelle nous ne sommes plus autorisés à entrer. C’est l’automne, ou peut-être l’hiver, le temps est gris, gris le ciel, grise la façade, grises les plaques d’ardoises, grise la rampe de l’escalier, et ce gris avale le bleu du portillon en bois, le bleu délavé, le bleu passé, des volets.  Sur la photo, dans son cadre de bois, sur la photo grand format, une maison triste, aux volets fermés, aux branches nues du prunier,  qu’on a eu la bonne idée de prendre en contre-plongée, ce qui n’ empêche pas cet air de désolation, de stupeur devant ce tableau (le cadre en bois annonce le tableau) (on l’a accroché au mur) (on l’a offert, c’était même le cadeau surprise, le gros lot, l’acmé de la fête), cette maison petite, sombre, sans charme aucun. Ce jour-là nous ne sommes pas allés jusqu’au pont. Cela aurait pourtant été facile, en voiture. 

Il fut un temps (combien? Cinq ans? Dix ans?) où pour m’endormir je prenais le chemin qui conduisait au pont. Enfin, pas tous les soirs. Parfois je prenais l’autre direction. Celle qui va vers la ferme de Couffins. Mais, certains soirs, je suivais le chemin qui descend, celui qui passe devant le lavoir, derrière l’ancienne école, là où le chemin devient sombre, les fougères nombreuses, qui, si on le quitte et prend vers la gauche à l’embranchement, conduit au pont. Je ne suis jamais allé au – delà. Peut-être est-ce là que j’aurais dû m’aventurer, vers ces lieux inimaginables pour n’avoir jamais été vus. C’est ce qu’aurait fait Funès, le personnage ecmnésique inventé par Borgès. C’est ainsi que cela se passe dans les Fictions. Dans la réalité, on cherche plutôt à se souvenir. Je m’arrêtais au pont, attendant le sommeil qui ne venait pas. Puis j’ai cessé le soir de me promener dans mon lit. 

Je n’irai pas devant la maison, je démarrerai à la hauteur de l’école. Une première image : le mur de pierre, le mur de soutènement. Il n’est pas besoin d’agrandir l’image, pas besoin d’appuyer sur la flèche pour le situer, pas besoin de chercher l’escalier volant pour savoir qu’il est là, à gauche, bien que hors champ. Il fait beau, on doit être au printemps (confirmation est donnée par la date  sur l’écran de l’ordinateur, 25 avril 2025). Il manque l’ombre dans le tournant, les arbres ont dû être abattus, on aperçoit la barrière en bois, mais le voyage s’arrête là. D169 est tracé à la peinture sur la chaussée. Une voiture est garée. Au loin on aperçoit une maison. Et plus loin encore une autre, vaste, constituée des trois bâtiments, une ferme ou un hameau. Il n’y avait rien. Le pont est entre les deux. Je peux le situer. La voiture surmontée d’une caméra n’a pas jugé bon d’aller plus loin. Nulle photo sur Google map. Hésiter entre se réjouir que des lieux échappent à leur cartographie sur internet et le regret de ne pas le revoir, le pont. Essayer de déplacer le bonhomme rouge sur la carte. Y parvenir. Comprendre qu’il est possible de le voir le pont, d’y aller, là, dans l’instant. Appuyer sur la flèche. Un chemin étroit, des murets en pierres, des arbres, un ciel bleu encore, même jour, même date, et s’arrêter. Brusquement. Je n’irai pas plus loin. Je le sais. 

A propos de Betty Gomez

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