« Tu peux serrer dans ta main une abeille
jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera
pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose,
dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle
ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y
aurait plus d’abeilles. » Jean Paulhan.
Quelque chose insiste,
je ne veux pas écrire en composant avec la voracité des mots, comme une forcenée en quête d’absolution, de rédemption, d’un regard. Un seul. Je ne veux pas écrire sur ma mort qui avance, je ne veux pas écrire qu’elle sera ma totale délivrance — mon affirmation suggère explication — je ne veux pas écrire sur mon prochain lieu en partance, je ne veux pas écrire sans d’infimes sourires ni éclats de rire,
Quelque chose insiste,
Je ne veux pas écrire n’importe quoi ; les mots s’accumulent s’entassent comme les lettres de l’alphabet sur mon bureau, épars, en désordre, en attente, en murmures, pour un oui, un non, une couleur, un orage nocturne, un chant d’oiseau qui s’immisce dans les rayures horizontales ensoleillées de mes persiennes, je ne veux pas écrire sans une ébauche de poésie. Je ne veux pas écrire mes mauvaises phrases mal ficelées, mes monologues atones, mes histoires trop tristes pour être lues ; les autres phrases, celles qui savaient encore déchiffrer la beauté d’un lieu paisible, la douceur d’une voix, la main tendue d’un enfant, la joie des retrouvailles, le balancement d’un roseau, les circonvolutions de cigognes peintes en noir et blanc ; celles qui dévoilaient ce qui restait de vertu à l’homme, de bonté, de charité ont disparu, gommées, envolées, agacées par la vacuité de mes prétentions,
Quelque chose insiste,
je ne veux pas écrire esclave de leurs exigences, en soupçonnant qu’elles transformeront la consigne de mes illusions en mythe de Sisyphe. Je ne veux pas écrire sans structure, ni sur la nécessité ou non d’une telle structure ; je ne veux pas écrire sans savoir si elle — la structure — donnera chair à l’accumulation de mes phrases en attente encore impuissantes. Je ne veux pas écrire de listes comptables, ni fabriquer un audit ou me conformer à une raideur académique, à une orthodoxie définitive. Il est des jours où les difficultés de passer à l’acte dépassent la fiction, des jours où elles me figent, je ne veux pas écrire l’immobile,
Quelque chose insiste,
je ne veux pas écrire sur les effacements, les amenuisements, les dégradations, les effilochements, les transformations, les disparitions d’ombres fuyantes. Je ne veux pas écrire pour me disculper. Je ne veux pas écrire sur les boucheries sans fin, l’obscène des guerres, je veux dire ce qu’elles font aux enfants, je ne veux pas écrire sur l’immoralité fallacieuse des religions, je veux dire leurs oppressions, je ne veux pas écrire sur l’abandon je veux dire les abandons, je ne veux pas écrire sur les identités je veux dire qui,
Quelque chose a de bonnes raisons d’insister oui.
J’entends si bien tous ces petits ‘pas’ qui avancent à contre temps.
Bonjour Yael,
Je te remercie, cette insistance me motive autant que ton commentaire, avancer à petits – pas – faire des pauses, reprendre, douter et avancer.
Bonne journée
Martine Lyne
..Comme l’abeille insiste….persiste..
merci à toi.
Bonjour Eve,
Un grand merci pour la lecture de mon article, être encouragée m’aide à persister.
Bonne journées
Martine Lyne
j’aime beaucoup ce quelque chose insiste, il contient tant, ou si peu, ou si important… et toutes ces barrières, celles qui sont, celles qu’on se met, et votre musique